Nouvelles Matin+ : un projet ambitieux, des négociations gagnantes

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Ce cas porte sur le projet Nouvelles Matin +. Début mars, Charles Lemay, président de Médiatech, un grand groupe médiatique québécois, annonce aux employés des sept quotidiens de l’entreprise, dont ceux du journal Nouvelles Matin, le tournant historique que celui-ci prendra sous peu:soit l’abandon du support papier et la mutation de l’information vers les tablettes électroniques. Nom de code de cette mission ambitieuse: «le projet iPad » ou Nouvelles Matin+. S’amorcent alors des négociations avec les différents syndicats représentant les employés du journal sous un mode qui marquera un contraste avec le passé conflictuel en matière de relations de travail de l’entreprise.
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Au tout début de mars, Charles Lemay, président de Médiatech, un grand groupe médiatique québécois, annonce aux employés des sept quotidiens de l’entreprise, dont ceux du journal Nouvelles Matin, le tournant historique que celui-ci prendra sous peu : soit l’abandon du support papier et la mutation de l’information vers les tablettes électroniques. Nom de code de cette mission ambitieuse : « le projet iPad » ou Nouvelles Matin+.

Nouvelles Matin+ : projet d’envergure

Le monde des communications, et particulièrement celui des médias écrits, vit actuellement de profondes transformations liées à l’émergence des nouvelles technologies. L’industrie a d’ailleurs vécu un premier changement majeur lorsque les grands quotidiens ont développé des pages web et des applications mobiles présentant, selon un accès plus ou moins restreint, le contenu de leur quotidien. Le journal Nouvelles Matin a traversé ce passage important au numérique en concevant un site web qui est aujourd’hui visité mensuellement par 2,7 millions de personnes tandis que son application « Nouvelles Matin Mobile » profite déjà à 340 000 utilisateurs.

Voulant se positionner comme véritable leader de l’industrie et prendre les devants du virage technologique, le groupe Médiatech ne souhaitait toutefois pas s’arrêter au simple développement de plateforme web. En effet, l’entreprise avait dans ses cartons un projet encore plus ambitieux visant à révolutionner la présentation de l’information grâce à un support multimédia et interactif dont la consultation des contenus se démarquerait de par sa convivialité. Misant sur la croissance fulgurante des tablettes, au taux de pénétration trois fois plus rapide que pour le téléphone intelligent, et sur la singularité de la plateforme, le président de Médiatech affirmera dans un optimisme affiché : « Nous donnerons le meilleur de tout, en textes, images, audio, avec une navigation ultra-simplifiée et une expérience interactive et intuitive.»

Cette révolution numérique dont Médiatech veut se faire porteuse à travers son projet de Nouvelles Matin + a toutefois nécessité l’embauche au cours des dernières années d’une centaine d’employés, dont quelque 60 nouveaux journalistes. La mise en application de ce projet nécessitera également des investissements supplémentaires de 40 millions de dollars de la part de l’entreprise. Pour pouvoir soutenir de telles dépenses, M. Lemay demandera au syndicat d’accepter d’étaler sur 15 ans des paiements de la caisse de retraite1 et fixera un ultimatum de deux semaines pour obtenir l’appui souhaité.

Un historique de relations de travail chaotiques

Les relations de travail à Nouvelles Matin n’ont pas toujours été au beau fixe. À cet égard, les dernières négociations ont fréquemment fait les manchettes en raison de leur caractère conflictuel. C’est d’ailleurs durant cette négociation collective que l’intersyndical (voir Encadré 1) s’est fractionné à la suite d’un désaccord entre les membres de la CSN et ceux de la FTQ2concernant une demande de l’employeur sur les régimes de retraite.

Encadré 1 – Une structure de négociation hors du commun : l’intersyndical au journal Nouvelles Matin

Le journal Nouvelles Matin emploie plus de 1 200 employés dont plus de 800 sont syndiqués. On retrouve au sein de cette organisation 8 unités d’accréditations différentes, certaines étant affiliées à la FTQ et d’autres à la CSN. Cette dernière centrale syndicale est toutefois majoritaire au sein de ce journal puisque représentant à la fois les journalistes, les employés de bureau, le personnel du service informatique ainsi que celui de la distribution.

Depuis plusieurs années, les syndicats de Nouvelles Matin ont institué une structure particulière de négociation où l’on retrouve à la fois une table centrale et des tables locales ou sectorielles. À la table centrale, on négocie les clauses communes touchant aux salaires, aux congés de maladie, aux assurances collectives, aux régimes de retraite, aux vacances, etc. Les conditions de travail des différentes catégories d’emplois ne sont évidemment pas les mêmes, mais les ententes qui sont conclues à cette table centrale, dont notamment le pourcentage d’augmentation des salaires, s’appliquent à tous les employés syndiqués peu importe leur affiliation.

Si les enjeux majeurs sont négociés à une table centrale, des négociations dites locales ou sectorielles prennent aussi place entre la direction de Nouvelles Matin et les représentants de chacun de ses 8 syndicats locaux. Cette négociation complète celle qui se déroule à la table centrale et permet aux parties de régler des points spécifiques au travail de chaque catégorie d’emploi. En effet, chaque syndicat local représente des catégories d’emploi différentes qui ont chacune leurs particularités, notamment en ce qui a trait à l’organisation du travail, teintant ainsi les négociations locales.

L’employeur ayant su utiliser cette division à son avantage, les négociations se solderont par des coupures de 20 % dans les conditions de travail et des pertes importantes pour les employés sur le plan des régimes de retraite. La stratégie défensive des syndicats laissera ainsi derrière elle une amertume perceptible et un besoin de réconciliation entre l’employeur et les différents groupes d’employés.

Une leçon apprise…

Les dernières négociations serviront de leçon aux différents syndicats de Nouvelles Matin. L’effritement constaté de leur structure de représentation intersyndicale les poussera à revoir leur stratégie de négociation et leur mode de préparation. Des canaux de communication permanents seront ainsi établis entre les différents syndicats du journal afin de bâtir une meilleure solidarité et un agenda commun. Une représentante de la CSN sera d’ailleurs libérée à plein temps pour coordonner les relations entre les différents syndicats et superviser la préparation de la prochaine négociation. En outre, plusieurs comités seront mis en place pour étudier la situation financière de l’entreprise, élaborer une stratégie de négociation ainsi que pour assurer la mobilisation des membres.

Pour ne pas prendre le risque de répéter les erreurs commises lors de la dernière négociation, on mettra également l’accent, lors de cette préparation, sur la consultation des employés afin de les sensibiliser à la négociation à venir ainsi que sur l’évaluation et la priorisation des demandes. Des activités de mobilisations et des assemblées générales communes aux différents syndicats seront organisées afin de favoriser une circulation constante de l’information, l’assainissement des communications intersyndicales ainsi que pour établir une réelle plateforme de revendications communes.

Afin de donner suite à la demande patronale d’étalement des paiements sur le déficit de la caisse de retraite, et dans une volonté affirmée de prendre les devants dans la prochaine négociation, les syndicats de Nouvelles Matin proposeront plutôt à M. Lemay de commencer une nouvelle ronde de négociation sous un mode accéléré avant même l’expiration de la convention collective. L’agenda de cette négociation inclurait la demande patronale concernant la caisse de retraite, mais également d’autres enjeux liés aux conditions de travail. Le président de Médiatech refusera d’abord cette invitation pour, à la suite des consultations auprès de son service du « capital humain », se raviser et accepter d’ouvrir de nouvelles négociations. À cet effet, une grande assemblée syndicale, à laquelle plus de 500 membres assisteront, sera rapidement organisée et donnera à M. Lemay l’occasion de faire un bilan des dernières négociations, d’informer les travailleurs quant à la situation financière actuelle de l’entreprise, mais surtout d’expliquer son ambitieux projet de développement d’une nouvelle plateforme pour tablette numérique.

À n’en pas douter, l’employeur désire que le lancement se fasse dans l’harmonie et le président, M. Lemay, se veut rassembleur : « Il y a près de trois ans, Nouvelles Matin a jeté les bases d’un vaste projet numérique. Depuis, d’importantes ressources humaines et financières ont été investies dans la recherche et le développement d’une nouvelle plateforme pour tablette numérique. Le développement de Nouvelles Matin+ s’est avéré un défi emballant pour toute l’équipe, car offrir à nos lecteurs les meilleures plateformes possible pour s’informer est un objectif qui nous anime profondément. »

Un sprint de négociations

C’est sur un ton conciliant de la part à la fois de l’employeur et des dirigeants syndicaux que s’ouvriront les pourparlers concernant le renouvellement de la convention collective. Contrairement aux négociations passées, celle en cours se déroulera selon une approche dite « raisonnée3», les deux parties ayant intérêt à faire du projet iPad un véritable succès. La négociation se fera également sous un mode «short list», la plateforme de revendications communes aux différents syndicats s’étant limitée à quelques demandes précises, concernant notamment les salaires et le régime de retraite, tout comme les demandes locales et sectorielles.

C’est ainsi qu’en mars 2013, après des négociations qui se seront étalées sur une période de moins de 4 semaines, Médiatech et les différents syndicats liés à l’entreprise concluront une entente de principe qui liera les parties jusqu’à la fin 2015. Les négociations auront, entre autres, mené à des hausses salariales de 2,5 % en 2014 et de 3 % l’année suivante – rattrapage salarial après un gel des dernières années – et à un paiement allégé sur 15 ans du régime de retraite pour l’employeur. Par ailleurs, l’entente aura permis de régler certains litiges liés au projet iPad, dont celui de la suppression d’une cinquantaine d’emplois du secteur de la distribution grâce à des indemnités de départ. Bref, l’entente conclue assurera un terrain paisible au lancement du projet iPad.

Les nombreux changements …

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  1. Notons qu’en vertu de la Loi sur le régime de rentes du Québec, un employeur voulant étaler les paiements de son déficit de caisse de retraite sur une période de dix ans et plus doit pouvoir compter sur l’accord des représentants de ses salariés.
  2. CSN : Confédération des syndicats nationaux, FTQ : Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec
  3. La négociation raisonnée ou intégrative renvoie aux stratégies mises en œuvre dans un contexte où les intérêts des parties sont convergents ou complémentaires et où l’on recherche des solutions mutuellement acceptables. Dans le cas d’une telle négociation, le processus apparaît beaucoup plus comme un échange d’informations et d’arguments, suivi d’un examen des conséquences des différentes possibilités de résolution. L’approche se base ainsi sur une optique de résolution de problèmes où les parties ne cherchent pas à imposer leur vision des choses, mais bien à proposer différentes options afin de construire une solution où les deux parties trouveraient satisfaction. Dans un tel scénario, la négociation est donc essentiellement perçue comme un jeu à somme croissante ou encore « un processus de création de valeur ».