Emmanuelle Guérin : les débuts tumultueux d’une chef de projet

Centre de cas HEC Montréal
Ce cas, inspiré du film Who’s in Charge? (Londres, Video Arts, 1978, qui traite des rapports difficiles et conflictuels entre un contremaître nouvellement en poste, le patron de l’entreprise et l’équipe de travail dont il est maintenant responsable) porte sur la prise en charge d’une équipe de projet d’Emmanuelle Guérin, une jeune femme de 26 ans, sans soutien de sa supérieure, et avec des demandes pressantes du client.
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Les bureaux de Parallax étaient déserts, en ce vendredi soir frisquet d’avril. Assise seule à son poste de travail, Emmanuelle Guérin tentait de ravaler ses larmes en relisant les dernières pages de son journal personnel. À son grand désarroi, ce sont les peines et les déceptions qui avaient surtout alimenté sa chronique depuis quelques semaines. Avec nostalgie, Emmanuelle se remémorait des temps plus heureux où elle filait le parfait bonheur professionnel en compagnie de ses collègues chez Parallax. Les dîners enjoués, la camaraderie, l’entraide, le sentiment de faire partie d’une équipe et de progresser ensemble, dans les meilleurs moments comme dans les périodes plus difficiles… tout ça était bel et bien disparu. Aujourd’hui, elle avait le sentiment d’être bien seule face à ses anciens collègues.

Profitant de la croissance phénoménale de l’industrie du jeu vidéo, Parallax s’était lentement bâti une excellente réputation dans ce milieu hautement compétitif. Parallax se spécialisait dans la conception de moteurs graphiques pour jeux vidéo, essentiellement sportifs, et connaissait une augmentation notable de ses activités depuis quelques mois. L’entreprise s’était donné pour mission d’embaucher de jeunes programmeurs dynamiques, créatifs et ambitieux, aptes à relever les nombreux défis qui ne manqueraient pas de se présenter dans les mois à venir. Emmanuelle Guérin était l’une de ces recrues. Entrée depuis maintenant trois ans au sein de l’entreprise, la jeune femme de 26 ans avait su, par l’étendue de ses connaissances, l’originalité des solutions apportées aux problèmes technologiques rencontrés en cours de route, son entrain et son dynamisme, attirer l’attention de Paule Sinclair, la vice-présidente à la technologie et au développement. Il faut dire que les besoins en matière de leadership chez Parallax étaient pressants et que la jeune femme pouvait, dans l’esprit de Paule Sinclair, représenter la solution à un nouveau problème de gestion du personnel qu’elle avait à régler sans tarder.

Au cœur des soucis de Paule Sinclair se trouvait le projet « Extreme Curling 2010 » (abrégé en XC10). Ce projet est un jeu vidéo développé à haut budget par un studio d’animation californien renommé. Forte de ses premières collaborations, fructueuses mais modestes, Parallax avait obtenu le mandat de construire le moteur graphique de ce jeu sportif destiné à la fois à la jeune génération, avide de sensations fortes, et à des joueurs d’expérience, attirés par la précision inhérente à la pratique d’un tel sport d’hiver. Il s’agissait pour l’entreprise montréalaise d’un contrat très important, et surtout, complexe en termes de programmation. Initialement, les rênes du projet XC09 avaient été confiées à Rachel Joncas, une chef d’équipe d’expérience. Par contre, cette dernière avait récemment accepté des responsabilités plus importantes au sein d’une autre entreprise et avait donc laissé Parallax en plan. Paule Sinclair devait trouver rapidement une personne susceptible de prendre la relève de Rachel Joncas.

En femme d’expérience, Paule Sinclair avait observé attentivement Emmanuelle Guérin évoluer au sein des différents projets auxquels cette dernière avait pris part. La gestionnaire d’expérience admirait tout particulièrement l’ardeur que démontrait Emmanuelle au travail, le souci du détail qui la caractérisait et les efforts qu’elle déployait afin de faire de Parallax une entreprise où il faisait bon travailler, malgré les exigences élevées du monde du jeu vidéo. Paule Sinclair avait encore en tête l’épisode du projet « Bullriding 08 » mené l’an dernier chez Parallax, alors qu’Emmanuelle avait mis les bouchées doubles au sein d’une équipe décimée par une virulente épidémie de grippe. À travers les heures supplémentaires, Emmanuelle avait même trouvé le temps de cuisiner quelques plats pour sa collègue Geneviève, maman d’une fillette, complètement terrassée par le virus. Épatée par les qualités humaines et professionnelles de la jeune femme, Paule Sinclair avait donc décidé de confier à Emmanuelle la direction de l’équipe XC09, en remplacement de Sébastien Dugas, un programmeur comptant une dizaine d’années de service pour Parallax, et qui assurait depuis le départ de Rachel Joncas l’intérim à la tête du projet.

En relisant les pages de son journal, Emmanuelle ne pouvait s’empêcher de se demander ce qui avait cloché tout au long de ces semaines à la tête du projet XC09.

Vendredi 2 mars :

Je suis encore sous le choc. En fin de journée, alors que je me préparais à rentrer à la maison pour un weekend bien mérité, Paule m’a fait venir à son bureau, sans trop me préciser la raison de cette rencontre. Ma curiosité n’a pas tardé à être satisfaite : Paule m’a offert la direction de l’équipe XC09!!! J’en suis encore tout à l’envers! Je sais que je fais du bon boulot chez Parallax, mais je ne m’attendais certainement pas à me retrouver aux commandes d’un projet aussi tôt dans ma carrière! Je sais, je devrais peut-être prendre quelques jours pour réfléchir à cette offre, mais quand on connaît Paule, une hésitation ou un « non » serait sans doute très mal reçu!!! Qu’importe, je plonge!!! Pour l’instant, je vais quand même avoir à modérer mon enthousiasme. Paule a besoin de quelques jours pour régler les derniers détails et elle entend ensuite rendre ma nomination officielle avant son départ pour Silicon Valley en vue d’une rencontre avec le client du XC09. J’ai des papillons dans l’estomac… Je ne sais pas si je vais être à la hauteur de ce défi. Mais, je fais confiance à ma bonne étoile, ça va marcher! Et puis, je sais que mes collègues vont m’appuyer! Nous sommes comme les deux doigts de la main! Ça va bien se passer!!!

Lundi 5 mars :

Ce matin, j’ai entrevu Sébastien qui sortait du bureau de Paule. Je me doutais bien de la raison de sa présence chez Paule. Quelques minutes plus tard, ce fut à mon tour d’être convoquée chez Paule. Elle était pressée, car elle devait s’envoler pour la Californie. Elle m’a dit qu’elle n’avait pas le temps de s’adresser aux membres de l’équipe XC09, mais que dès son arrivée en Californie, elle enverrait un courriel à tous afin de confirmer ma nomination à la tête du projet. En coup de vent, elle m’a dit que le XC09, en raison du départ de Rachel, connaissait un certain flottement et qu’il fallait le mettre rapidement sur les rails! « Je compte sur toi! Mon instinct me trompe rarement et je sais que j’ai pris une bonne décision en te nommant à ce poste! »
Sébastien est passé me voir en après-midi. Quel chic type! Je sentais bien sa déception, mais il a quand même pris le temps de me dire qu’il comprenait la décision de Paule et qu’il serait là pour m’épauler, au besoin. C’est gentil de sa part! Je n’ose pas trop m’imposer pour l’instant, les membres de l’équipe n’étant pas encore au courant de ma nomination. Pour l’instant, chacun sait ce qu’il a à faire. Je me donne ainsi un peu de temps pour voir évoluer les choses du point de vue d’un gestionnaire.

Jeudi 8 mars :

Je ne sais pas trop ce que Paule fabrique sous le soleil de la Californie, mais nous n’avons toujours pas reçu de courriel de sa part… Évidemment, je commence à m’impatienter un peu et j’ai bien hâte de prendre officiellement les commandes du XC09. J’ai demandé à Sébastien de m’apporter en douce le devis du projet et les rapports hebdomadaires de gestion afin que je puisse me faire une idée de l’avancement du projet. Si Paule ne bouge pas de son côté, ça ne veut pas dire que je doive pour autant demeurer les bras croisés. Si rien ne se passe d’ici demain, je me plonge à fond dans la paperasse du projet, je convoque une réunion avec les membres du XC09 dès lundi matin et je prends possession des lieux… Faut que ça bouge!

Lundi 12 mars (en matinée) :

Toujours pas de nouvelles de Paule… Je ne peux plus attendre, je fonce!

Lundi 12 mars (en soirée) :

Ouf… J’en tremble encore… La réunion ne s’est certainement pas déroulée comme je l’entendais. Tout d’abord, la réaction des membres de l’équipe a été assez tiède. Karine, Geneviève et Pierre, des programmeurs très près de Sébastien, ont très mal réagi à mon arrivée à la tête du projet! « Paule ne nous a rien dit… », a avancé ironiquement Pierre. « C’est une blague! Sébastien peut très bien faire le travail! Pourquoi changer de chef de projet? », renchérit Geneviève. « T’es trop jeune et tu manques d’expérience! », a lancé Karine!!! Les autres membres de l’équipe, Alexandre, Éric et Claude ne se sont pas exprimés, mais leur regard plutôt sceptique en disait long… J’en avais plein les bras, à tel point que Sébastien a dû intervenir afin de calmer le jeu. Ce n’est pas gagné d’avance…

Mardi 13 mars :

Enfin! Un coup de fil de Paule ce matin! Il commençait à être temps!!! Elle n’avait pas beaucoup de temps à me consacrer, mais j’ai pu lui relater les événements d’hier. « Je comprends… Je suis débordée ici, mais je te promets de faire parvenir un courriel dès cet après-midi aux membres de l’équipe. Quant aux récalcitrants, mets-les au pas! Tu ne dois pas te laisser impressionner par la réaction des membres de l’équipe. Tu es la chef de projet maintenant, c’est à toi de faire ta marque! Et puis, il faut procéder rapidement! Notre client commence à s’impatienter et les retards que nous avons subis au cours des derniers mois n’aideront pas à le calmer, loin de là! »
Effectivement, en après-midi, Paule a fait parvenir à l’équipe un courriel assez laconique annonçant ma nomination à la tête du projet XC09. Je vais quand même profiter de l’effet produit par cette annonce pour convoquer une réunion dès jeudi et pour établir, avec les membres de l’équipe, la marche à suivre pour les semaines à venir.

Jeudi 15 mars :

Première réunion de travail avec l’équipe XC09. Enfin… avec presque toute l’équipe puisque Karine et Pierre manquaient à l’appel, sans raison apparente. Je ne sais pas si je dois interpréter cela comme de la résistance passive de leur part. J’ai annoncé à mon équipe que nous allions probablement avoir à mettre les bouchées doubles afin de parvenir à rendre le moteur graphique du XC09 dans le temps prévu. Il y aura sûrement des heures supplémentaires en vue. Je ne sais pas trop comment je vais m’y prendre pour annoncer ça… Le retard n’est certainement pas dû aux membres de l’équipe, je le sais bien, mais chacun va devoir y mettre du sien si on veut y parvenir.

Mardi 20 mars :

Le climat de travail n’est plus vraiment le même depuis que j’ai pris les choses en main. Où est passée cette belle entente que nous avions voilà encore quelques jours? Il y a comme un malaise qui flotte, et je trouve cela difficile. Les membres de l’équipe sont devenus silencieux, plus personne ne rit. Ce qui m’inquiète un peu, c’est de voir que les membres de l’équipe semblent naturellement se tourner vers Sébastien afin de trouver un peu de stabilité dans cette transition. Et en plus, il y a de mauvaises nouvelles qui arrivent… Après consultation des rapports de gestion antérieurs, j’ai constaté qu’il y aurait définitivement des heures supplémentaires à faire. J’estime qu’à partir de la semaine prochaine, chacun devra faire au moins quatre heures de travail supplémentaires par semaine. Je ne sais pas comment je vais annoncer ça à mon équipe… J’ai pensé que Sébastien accepterait peut-être de me donner un coup de main à ce sujet. Je n’ai pas tellement envie de prendre tout le monde de front! Je me suis dit qu’il pourrait commencer à préparer les membres de l’équipe à la perspective de faire des heures supplémentaires. Compte tenu de la situation et de l’état d’esprit des gens, je suis sûre que ça va mieux passer… Je vais lui en glisser un mot demain matin…

Jeudi 22 mars :

Seconde réunion de travail… De mal en pis… D’emblée, j’ai voulu jouer franc jeu avec eux et j’ai annoncé officiellement que chacun aurait à faire des heures supplémentaires afin d’atteindre notre objectif. J’avais même préparé un plan de travail afin de répartir le fardeau, mais ça n’a pas semblé impressionner personne. Comme je m’y attendais, les premières attaques sont venues de Karine et de Pierre, qui ont contesté haut et fort ma décision… Sébastien, qui avait décliné ma demande d’aide avec un sourire désolé, n’a même pas voulu m’aider à faire comprendre à l’équipe l’importance des enjeux et la nécessité de faire ces heures supplémentaires! Devant le tollé de Karine et de Pierre, et devant le silence et le regard inquiétants des autres membres de l’équipe, j’ai dit que j’allais en référer à Paule, question de voir ce qu’elle en pense. La grogne est vraiment installée…

Vendredi 23 mars :

Et comme un malheur ne vient jamais seul, voilà que la fantomatique Paule refait surface! Au moment où j’aurais tellement eu besoin de son aide, elle m’appelle avec son lot d’exigences!!! « J’ai parlé au client hier, en fin d’après-midi. Il s’impatiente! Il faut que l’on soit en mesure de lui présenter une première version du moteur graphique dans deux semaines! », m’a-t-elle lancé au bout du fil! Plus facile à dire qu’à faire! Je ne sais plus à quel saint me vouer! Paule m’a quand même dit qu’elle serait de retour au bureau mardi prochain. Je vais enfin avoir l’occasion de m’asseoir avec elle afin de faire le point sur la situation!

Mardi 27 mars :

Quelle rencontre avec Paule! Un vrai coup de vent, ma patronne! Alors que j’aurais vraiment eu besoin de la journée pour faire le point avec elle et pour lui expliquer ce que je vivais avec l’équipe XC09, elle m’a à peine consacré dix minutes! Elle devait repartir pour Toronto quelques jours. Alors, à travers des dossiers à trouver dans sa mallette, des rendez-vous à prendre ou à annuler et des interventions auprès de son adjointe, je n’ai à peu près pas été en mesure de lui parler… Quelle malchance! Elle a tout juste eu le temps de me dire, sur un ton impatient : « Écoute, Emmanuelle, je n’ai vraiment pas le temps pour l’instant, je dois quitter le bureau dans quelques minutes. À mon retour de Toronto, on pourra reparler de tout ça. Si je t’ai nommé à la tête du XC09, c’est que j’ai la conviction que tu peux faire aboutir ce projet-là. C’est toi la patronne maintenant, je suis excessive-ment occupée ces temps-ci, comme tu l’as sans doute remarqué, et je ne peux pas descendre sur le plancher et faire le boulot à ta place!!! Si tu juges que des heures supplémentaires vont venir à bout du retard pour le XC09, arrange-toi pour les obtenir, ces heures. » Facile à dire…

Jeudi 29 mars :

Troisième réunion d’équipe… Cette fois-ci, ce sont Alexandre et Éric qui ont pris le relais de la contestation, eux qui avaient été assez discrets jusqu’à présent. « Pourquoi devrait-on faire des heures supplémentaires? Ce n’est pas notre faute si le projet connaît du retard! On y est pour rien! On fait déjà de longues heures au bureau, on ne devrait pas avoir à en faire davantage! » Je ne peux pas lui donner tort… Moi, j’ai tout simplement et honnêtement répliqué que je comprenais, que je n’y étais pour rien dans la présente situation, mais que Paule avait indiqué que le projet devait aller de l’avant coûte que coûte et que les heures supplémentaires nous permettraient de combler le retard. Et moi qui ne place jamais un mot plus haut que l’autre, je me suis surprise à lancer des menaces à peine voilées, en affirmant que ceux qui ne voulaient pas suivre dans cette voie s’exposaient à des conséquences. Karine et Pierre ont haussé les épaules en se regardant longuement…

Lundi 2 avril :

C’était le calme plat au bureau aujourd’hui. Mais je savais que la tempête n’allait pas tarder à venir. À 17 heures, Karine, Pierre et Claude n’étaient plus à leur poste, malgré ma demande expresse et mes avertissements. Je vais devoir leur parler fermement demain. Je ne peux pas les laisser me défier de la sorte très longtemps…

Mardi 3 avril :

J’ai confronté Karine, Pierre et Claude ce matin, à leur arrivée au salon du personnel chez Parallax. Je leur ai dit à tous les trois que je ne pouvais pas tolérer de tels comportements et qu’au prochain refus de faire des heures supplémentaires, j’appliquerais des sanctions contre eux. Les autres membres de l’équipe, qui étaient là, à prendre leur café, n’ont qu’à bien se tenir. Je ne comprends pas pourquoi ils me font ça… Je n’étais peut-être pas la plus proche de Karine, Pierre et Claude, mais j’avais l’impression que nous formions une équipe du tonnerre et j’appréciais leur professionnalisme et leur compagnie. Je ne les reconnais plus. Et quand j’ai essayé de leur demander pourquoi ils me prenaient en grippe et s’amusaient à me défier ainsi, ils se sont éloignés sans trop rien dire. Je trouve ça excessivement difficile de me sentir aussi loin de gens que j’estimais…

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