La congrégation des Sœurs de Saint-Aubin– Embaucher un laïc… un défi ou une hérésie?

Centre de cas HEC Montréal
Ce cas met en scène trois supérieures de la congrégation des Sœurs de Saint-Aubin qui souhaitent embaucher un directeur des services financiers laïque pour remplacer les religieuses qui occupaient le poste de trésorière. Elles font le bilan de l’expérience malheureuse qu’elles ont vécue lorsqu’elles ont embauché un candidat à ce poste l’année d’avant.
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« Il ne nous reste plus qu’un point à discuter, et non le moindre, soupire sœur Thérèse… Qu’est-ce qu’on fait avec votre poste de directeur des services financiers?1»

En ce lundi de mars, sœur Thérèse Demers, supérieure provinciale de la congrégation des Sœurs de Saint-Aubin, a pratiquement épuisé l’ordre du jour de sa rencontre mensuelle avec sœur Solange et sœur Josefa, supérieures de maisons locales de la congrégation. Mais le dernier point qui reste à couvrir, l’embauche d’un nouveau directeur des services financiers, est source de préoccupation pour les trois femmes : il y a environ deux ans, la congrégation a décidé, pour la première fois de son histoire, de confier les services de trésorerie de deux maisons locales à un employé laïque. Mais l’expérience n’a pas été concluante : après huit mois en poste, le nouveau directeur a donné sa démission. C’est la première fois depuis son départ que les trois religieuses font le point sur cette expérience.

Sœur Thérèse : C’est sûr, notre première expérience a été assez désastreuse, mais la situation actuelle ne peut plus durer. Sœur Marie-Rose veut bien assurer l’intérim à la maison Marie-Moygnais, mais j’ai besoin d’elle pour diriger la trésorerie de la maison provinciale. Elle ne rajeunit pas, je ne peux pas lui demander encore bien longtemps d’occuper les deux postes.
 Sœur Solange : J’y ai pensé… je suis prête à essayer à nouveau d’embaucher un laïc, mais je crois qu’on ne peut pas le faire toutes seules. On a essayé la dernière fois, et on connaît le résultat… peut-être qu’on peut demander à un de nos bénévoles de nous aider, après tout, il y en a plusieurs qui sont en affaires et qui ont l’habitude d’embaucher des employés. 
  Sœur Josefa : Pour moi non plus, la situation n’est plus tenable. Sœur Simone, notre trésorière, a fait plusieurs erreurs importantes dans la préparation du budget cette année, il faut trouver quelqu’un pour la remplacer. Avant d’aller chercher une ressource externe pour nous aider dans ce processus, je pense qu’il faut qu’on fasse nos devoirs de notre côté. Il faut qu’on se penche sur ce qui s’est passé depuis 24 mois, et qu’on essaie de comprendre où on a fait des erreurs. 

Les congrégations religieuses catholiques au Québec

Les congrégations religieuses de l’Église catholique sont des sociétés d’hommes ou de femmes qui, avec l’approbation de l’autorité ecclésiastique, vivent ensemble et consacrent leur existence à Dieu, après avoir prononcé des vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. Chaque congrégation vit selon la pensée et les traditions de son fondateur. Suivant ses objectifs, une congrégation peut être contemplative, c’est-à-dire que ses membres se consacrent avant tout à la prière, ou active, c’est-à-dire que ses membres s’adonnent à diverses œuvres de charité. Au Québec, les congrégations actives se sont surtout investies dans les secteurs de l’éducation, des soins de santé et des services sociaux.

L’organisation d’une congrégation religieuse répond à des normes précises : une congrégation importante est habituellement divisée en territoires distincts nommés « provinces » qui, à leur tour, sont constituées d’un certain nombre de maisons (voir Annexe 1). Chaque niveau relève d’un supérieur : le supérieur local a la charge d’une maison, le supérieur provincial, celle d’une province et le supérieur général a la responsabilité de l’ensemble de la congrégation. Le supérieur, peu importe le niveau dont il a la charge, doit être un leader qui donne l’exemple de la pratique des vertus et de l’observation des lois2. Le supérieur général ainsi que les membres qui l’aident dans ses tâches sont élus et forment un conseil qui représente le gouvernement de la congrégation et prend les décisions collégialement; les autres supérieurs sont habituellement nommés. Le chapitre général est l’autorité suprême représentant toute la congrégation. Il protège le patrimoine, élit le supérieur général, s’occupe des affaires majeures de la congrégation et définit les règles d’obéissance.

En tant que personnes juridiques, les congrégations peuvent acquérir, posséder, administrer et aliéner des biens. Traditionnellement, ces biens sont administrés, à chaque niveau, par un religieux, économe ou trésorier, qui assume sa tâche sous la direction de son supérieur direct. Les sources de revenus d’une congrégation varient selon sa mission : dons, activités, loyers, ventes de biens immobiliers, intérêts sur capital, salaires ou fonds de retraite des religieux.

À une certaine époque, la vie religieuse attirait au Québec un grand nombre d’hommes et surtout de femmes. Au début des années 1960, les congrégations religieuses connaissent leur sommet démographique avec près de 60 000 religieux et religieuses qui travaillent au Québec ou à l’étranger tout en relevant d’une congrégation québécoise. Au tournant des années 1960, la vie religieuse connaît d’importantes transformations qui participent d’un vaste mouvement à la fois social et ecclésial. Au plan social, les changements causés par la Révolution tranquille et l’intervention accrue des gouvernements dans l’éducation, la santé et les services sociaux enlèvent aux congrégations bon nombre de leurs responsabilités et provoquent une redéfinition identitaire. D’autre part, au plan ecclésial, l’Église catholique entreprend un vaste chantier de « modernisation » sous l’impulsion du concile Vatican II3, qui met en lumière la vocation des laïcs dans le monde et les invite à participer pleinement à la mission de l’Église.

Depuis la seconde partie du XXe siècle, les congrégations religieuses au Canada connaissent un déclin important du nombre de religieux et religieuses, parallèlement à une augmentation de leur âge moyen. Ainsi, selon la Conférence religieuse canadienne4, le Canada ne comptait plus, en 2004, que 22 471 religieux et religieuses (contre 55 180 en 1975); pendant la même période, le nombre de jeunes en formation dans les congrégations religieuses a chuté de 1173 à 131. En 2004, l’âge moyen des religieux s’établissait à 68 ans, et celui des religieuses à 74; on estime qu’entre 700 et 900 d’entre eux décèdent annuellement.

La congrégation des Sœurs de Saint-Aubin

La mission de la congrégation

Fondée en 1863, à Montréal, par Marie Moygnais de Boucherville, la congrégation des Sœurs de Saint-Aubin5 est une communauté apostolique vouée aux soins des pauvres et des prisonniers. Jusqu’au milieu du XXe siècle, les effectifs de la congrégation croissent et des maisons locales sont fondées au Manitoba et en Nouvelle-Écosse, ainsi qu’aux États-Unis et en Haïti. À son apogée, la congrégation compte 856 religieuses; elles ne sont plus que 125 aujourd’hui, réparties dans une maison provinciale et cinq maisons locales, dont deux au Québec.

Malgré une crise des vocations et le vieillissement de la congrégation (la moyenne d’âge des religieuses est de 73 ans), les Sœurs de Saint-Aubin continuent à être très actives dans leur milieu et leur rôle est apprécié dans les réseaux de soutien et d’entraide. Leur situation ressemble à celle de nombreuses congrégations religieuses au Québec :

Autrefois, quand une religieuse fêtait son jubilé d’or, cela signifiait qu’elle consacrerait le reste de sa vie à la prière. Mais nous ne pouvons plus nous le permettre, les besoins sont trop criants et nous sommes trop peu nombreuses, constate sœur Gilberte Villeneuve, coordonnatrice des services d’accueil chez les Sœurs de la Providence. Plus question de retraite. Nos sœurs âgées continuent de travailler. Chez nous, des religieuses de 90 ans font des visites à domicile chez des personnes âgées et des personnes seules6!

Ainsi, fidèles à leur engagement, les religieuses de la congrégation offrent des services d’accueil et d’écoute auprès de personnes en difficultés, que ce soit des aînés vivant seuls, des victimes de violence, des personnes itinérantes, ou encore des individus vivant avec des problèmes de santé mentale. En compagnie de nombreux bénévoles, elles assurent également les services de la liturgie dans plusieurs établissements correctionnels.

La maison provinciale de Boucherville

Située au bord du fleuve à Boucherville, la maison provinciale de la congrégation est un immeuble patrimonial construit en 1899. Ce couvent, qui a accueilli des centaines de novices depuis les débuts de la congrégation, demeure un lieu de rencontre pour diverses activités comme de l’animation liturgique, des groupes de prière, des expositions.

Sous l’autorité de la supérieure provinciale sœur Thérèse Demers, la maison provinciale loge 23 religieuses qui se partagent la responsabilité de différents services, notamment les archives et la bibliothèque.

La maison Marie-Moygnais

À environ 8 km de la maison provinciale de Boucherville, à Varennes, la maison Marie-Moygnais accueille 27 religieuses qui bénéficient de divers services internes, notamment une cafétéria et une infirmerie qui assure aux sœurs malades et âgées les soins appropriés à leur état.

Outre les religieuses qui résident à la maison, la supérieure, sœur Solange Germain, veille aux destinées de 29 employés laïques, tous syndiqués, répartis entre l’infirmerie et les services auxiliaires.

La maison Madeleine

Plus petite que la maison Marie-Moygnais, la maison Madeleine héberge 12 religieuses sous l’autorité de sœur Josefa Araya. Située à Sainte-Julie, à une douzaine de kilomètres de Boucherville, la maison Madeleine est une demeure patrimoniale, léguée à la congrégation par une de ses bienfaitrices, Marie-Madeleine de la Meigneurie, en 1924.

La maison Madeleine emploie six personnes laïques pour assurer les services de cafétéria, d’entretien et de bureautique; ces employés ne sont pas syndiqués.

L’organisation de la trésorerie

Dans une congrégation religieuse, la gestion des ressources financières, matérielles et immobilières est confiée à un trésorier ou une trésorière, parfois appelé frère ou sœur économe. Il s’agit d’un rôle très important au sein d’une congrégation : tandis que le supérieur ou la supérieure veille à la vie et à l’orientation de la congrégation selon sa mission propre et en gère la vie spirituelle, le trésorier ou la trésorière administre sa vie matérielle. Ces tâches sont particulièrement importantes dans le contexte du vieillissement des congrégations religieuses, et donc des changements dans les besoins de leurs membres. Appelés à gérer des biens immobiliers qui ont parfois une grande valeur patrimoniale, les religieux qui se voient confier cette tâche doivent posséder des compétences en administration et jouir de la confiance de leurs pairs.

Au sein de la congrégation des Sœurs de Saint-Aubin, chaque maison dispose de sa propre trésorière (voir organigrammes aux Annexes 2 et 3). La maison provinciale bénéficie elle aussi des services d’une trésorière, sœur Marie-Rose Champagne, qui a longtemps été la trésorière de la maison Marie-Moygnais avant de s’installer à la maison provinciale.

La transition vers des cadres laïques

Dans le contexte du déclin important du nombre de religieux et religieuses et de l’augmentation de leur âge moyen, de nombreuses congrégations ont dû se tourner vers l’embauche d’employés laïques pour exercer des fonctions jusque-là assumées par des religieux, notamment dans les infirmeries. Si les laïcs sont de plus en plus nombreux à travailler pour des congrégations religieuses, les postes d’encadrement sont longtemps restés aux mains des religieux, à l’exception des postes de directeur des soins infirmiers. Cependant, le vieillissement des effectifs religieux amène de nombreuses congrégations à envisager l’embauche de cadres laïques, y compris au poste de trésorier. La congrégation des Sœurs de Saint-Aubin ne fait pas exception.

La création du poste de Directeur des services financiers

En effet, il y a près de deux ans, la question s’est posée au sein de la congrégation des Sœurs de Saint-Aubin : sœur Jeanne-Marie, la trésorière de la maison Marie-Moygnais, venait d’apprendre qu’elle était atteinte de la maladie de Parkinson et souhaitait cesser ses activités de trésorière alors qu’elle était encore suffisamment en forme pour pouvoir former sa remplaçante; au même moment, la supérieure de la maison Madeleine se demandait si sa propre trésorière, sœur Simone, 78 ans, était encore en mesure d’assumer ses fonctions. Les supérieures des deux maisons locales profitèrent d’une rencontre à la maison provinciale pour échanger à ce sujet :

Sœur Solange : Je ne sais pas par qui je vais pouvoir remplacer sœur Jeanne-Marie, cela fait 35 ans qu’elle occupe ses fonctions, il n’y a personne d’autre qui connaît les dossiers aussi bien qu’elle! Elle est prête à former une nouvelle, mais il n’y a personne qui pourrait être formé.
Sœur Josefa : Je comprends, moi aussi j’ai des problèmes à la trésorerie… Sœur Simone oublie de plus en plus de choses, je me demande si elle est encore capable de faire ce travail. Elle n’est plus toute jeune quand même!
Sœur Solange : Mais avez-vous quelqu’un en tête pour la remplacer?
 Sœur Josefa : Non, c’est bien là le problème. On n’est pas très nombreuses, nous autres; si on exclut sœur Antoinette et sœur Paola, qui sont déjà pas mal occupées dans leurs fonctions, je ne vois personne d’autre. Sœur Antoinette peut peut-être en prendre un peu plus large du côté financier, mais il n’y a que sœur Simone qui puisse s’occuper des dossiers immobiliers. Le seul fait que la maison soit classée immeuble patrimonial complique tellement les choses! Même moi, je n’y comprends rien!  
Sœur Solange : Je vous comprends… chez nous, ce sont surtout les dossiers de ressources humaines qui sont compliqués. Sœur Marie-Jeanne avait le don pour tout régler en douceur, mais avec son départ, je ne sais pas qui va s’occuper des prochaines négociations. La convention collective de nos employés arrive à expiration dans six mois, il faut commencer à négocier maintenant…

Après une bonne heure de discussion, les deux supérieures évoquèrent la possibilité de mettre en commun leurs services de trésorerie et d’embaucher une personne laïque pour occuper le poste de directeur des services financiers pour les deux maisons. La décision n’avait pas été facile à prendre :

 Sœur Josefa : Embaucher une personne laïque? Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée…  
Sœur Solange : Vous savez, chez nous, ça fait longtemps qu’on a des cadres laïques. Ça a commencé avec la coordonnatrice des soins infirmiers… On a déjà eu deux laïcs à ce poste, et chaque fois, ça s’est très bien passé. Et puis l’an dernier, on a embauché Georges au poste de coordonnateur des services auxiliaires… aucun problème non plus… et pourtant, c’est un homme, ça a été toute une petite révolution pour nous! Mais il est tellement fin, toutes les sœurs l’adorent!  
 Sœur Josefa : Ouf! chez nous, je ne suis pas sûre que ça se passerait aussi bien. En plus, sœur Simone n’est pas encore partie et je ne suis pas du tout persuadée qu’elle soit prête à laisser sa place. Et puis, le poste de trésorier, c’est différent des soins infirmiers. C’est quand même quelqu’un qui a accès à des dossiers sensibles! Le trésorier siège habituellement au comité de placement de la congrégation…
Sœur Solange : Je sais… mais en même temps, a-t-on vraiment le choix? Moi, c’est sûr que je n’ai personne pour remplacer sœur Jeanne-Marie.
  Sœur Josefa : Mais avez-vous les moyens de payer un salaire? Un employé, ce n’est pas comme une religieuse, il faut le payer… et un poste de directeur, ça doit valoir cher! En plus, franchement, qui voudrait venir travailler chez nous? On ne sera jamais capable d’« accoter » les salaires du privé. 
Sœur Thérèse : C’est sûr que la congrégation n’est pas riche, mais notre situation financière est quand même saine. Entre les revenus de location de nos immeubles, les dons que l’on reçoit et nos fonds de pension, on y arrive. Une maison toute seule ne serait peut-être pas capable de payer un tel salaire, mais si vous vous mettez ensemble, c’est possible.

Finalement, les considérations financières l’avaient emporté : ni l’une, ni l’autre des deux maisons n’avait les moyens d’embaucher un laïc, mais en mettant leurs ressources en commun, elles pouvaient recruter un directeur qui servirait les deux communautés. Cette solution présentait aussi l’avantage de permettre à sœur Simone de se retirer graduellement. Ainsi, il avait été convenu que la religieuse resterait en fonction pour faire la transition pendant les premiers mois suivant l’entrée en fonction du directeur. La présence de sœur Simone permettrait au nouveau venu de prioriser la négociation de convention collective de la maison Marie-Moygnais dans les premiers temps de son mandat. Pour faciliter la transition avec la religieuse, il avait également été convenu que le bureau du directeur serait situé à la maison Madeleine.

Le processus de sélection

Une fois prise la décision de créer le poste, sœur Solange et sœur Josefa avaient établi le profil recherché. À cette fin, chacune avait dressé la liste des compétences qu’elle jugeait les plus importantes pour le candidat; malheureusement, les deux listes concordaient peu et il était évident que des compromis seraient à faire :

Liste de sœur Solange :

  •  Diplôme universitaire en administration;
  •  Plusieurs années d’expérience comme gestionnaire, si possible en milieu hospitalier ou à tout le moins dans un milieu syndiqué;
  • Expérience de gestion financière et immobilière;
  •  Leadership, capacité à affirmer son autorité;
  •  Autonomie et capacité à fixer ses priorités;
  •  Valeurs compatibles avec celle de la congrégation.

Liste de sœur Josefa :

  • Titre comptable7
  • Expérience de gestion de services alimentaires et d’entretien;
  • Capacité à travailler sous l’autorité d’une sœur;
  • Style de vie compatible avec les valeurs catholiques et capacité à travailler dans une communauté féminine (de préférence, femme catholique mariée ou veuve).

Voyant qu’elles n’avaient pas tout à fait la même perception du candidat idéal, les deux sœurs décidèrent de s’en remettre à la sagesse de la supérieure provinciale, sœur Thérèse, et de la laisser arbitrer les différends. Dans un premier temps, elles annoncèrent le poste dans différents journaux locaux (La Seigneurie, Le Courrier du Sud, La Relève, Le Journal de Saint-Bruno et Le Journal de Saint-Hubert) ainsi que sur les babillards des églises de la région. Les deux religieuses, aidées de leurs deux trésorières, procédèrent ensuite à une première analyse des six CV reçus. Puis, sœur Solange et sœur Josefa transmirent les trois meilleurs dossiers à sœur Thérèse. Accompagnée de la trésorière provinciale, sœur Thérèse rencontra les trois candidats en entrevue, et arrêta son choix sur Raul Ferreira.

Détenteur d’un baccalauréat8 en travail social de Montréal, M. Ferreira avait travaillé pendant près de 10 ans comme organisateur communautaire au Centre local de services communautaires (CLSC) du quartier Côte-des-Neiges, avant de retourner aux études pour obtenir son MBA de l’Université du Québec à Montréal. Il avait alors occupé différentes fonctions administratives dans le réseau de la santé et des services sociaux, avant d’assumer la direction d’une maison de retraite privée, poste qu’il avait occupé pendant près de trois ans. Sœur Solange avait classé ce candidat en tête des dossiers qu’elle avait retenus, alors que sœur Josefa ne le classait qu’au troisième rang, lui préférant deux candidates avec des profils de comptables.

L’expérience de M. Ferreira à la congrégation des Sœurs de Saint-Aubin

L’entrée en fonction

La veille de l’entrée en fonction de M. Ferreira, sœur Josefa profita de l’heure du souper pour annoncer sa venue à l’ensemble des religieuses; cette nouvelle causa un moment de surprise, certaines sœurs plus âgées exprimant une réticence à voir un homme « s’installer chez elles ». Mais dans l’ensemble, la communauté semblait prête à accueillir le nouveau venu et sœur Simone se dit contente d’avoir enfin quelqu’un pour la seconder.

Malgré sa déception de voir que ses deux candidates préférées n’avaient pas été retenues, sœur Josefa s’efforça de mettre le nouveau venu à l’aise en lui faisant visiter la maison et en lui attribuant un bureau spacieux et confortable. Une fois la surprise passée, toutes les religieuses acceptèrent de bonne grâce ce nouveau venu parmi elles, quelques-unes allant même jusqu’à affirmer, avec un petit sourire en coin, que « le changement avait de bons côtés »!

Les premiers signes de problèmes

Malgré ce bon accueil, les problèmes apparurent rapidement : Raul Ferreira avait l’impression qu’en dépit de son discours d’ouverture, sœur Simone n’était pas prête à lui transférer les dossiers importants touchant les ressources immobilières, préférant le cantonner dans la gestion des dossiers administratifs, comme le remplacement de la cuisinière. Pire encore, M. Ferreira n’avait pas accès au bureau où étaient classés les dossiers financiers et immobiliers; malgré ses nombreuses demandes pour obtenir une clé du bureau, sœur Simone semblait constamment oublier cette requête.

Par ailleurs, la situation à la maison Marie-Moygnais devenait préoccupante : foudroyée par une complication due à sa maladie, sœur Jeanne-Marie décéda avant d’avoir pu mettre M. Ferreira au courant du dossier des relations de travail. Or, un accident de travail grave impliquant le jardinier incita le syndicat à adopter une position de négociation très ferme quant aux clauses touchant la santé et la sécurité au travail. Dans ce contexte, sœur Solange avait besoin de toute l’expertise de M. Ferreira, mais elle commença à se plaindre de ne pas avoir suffisamment accès au directeur des services financiers, puisque son bureau était situé à la maison Madeleine.

Ses plaintes trouvèrent écho auprès des religieuses de la maison Marie-Moygnais qui avaient l’habitude d’avoir une sœur trésorière disponible en tout temps pour répondre à leurs demandes. Affaiblies par la maladie et le grand âge, certaines religieuses manquaient de patience et s’attendaient à ce qu’on réponde à leurs demandes personnelles sur-le-champ… Voyant qu’elles n’obtenaient pas toujours satisfaction, certaines d’entre elles prirent l’habitude de s’adresser directement à sœur Marie-Rose, trésorière provinciale et ancienne trésorière de la maison Marie-Moygnais.

D’ailleurs, certaines de ces demandes particulières causaient des maux de tête à Raul Ferreira, car elles sortaient clairement des balises établies par la congrégation. À deux reprises, une religieuse à qui il avait refusé une demande spéciale lui avait vertement répondu : « Sœur Jeanne-Marie, elle me le donnait, elle! » Lorsqu’il s’en était ouvert à sœur Solange, Raul avait réalisé que les règles différaient d’une maison à l’autre. « Vous comprenez, lui avait répondu sœur Solange, à la maison Madeleine, les sœurs sont autonomes, mais ici, on accueille beaucoup de religieuses malades et dépendantes, alors on est obligé d’assouplir un peu les règles. »

Pendant ce temps, les négociations à la maison Marie-Moygnais piétinaient et le syndicat avait durci ses positions sur les clauses salariales et les vacances. Sœur Solange se plaignit à sœur Josefa du manque de soutien qu’elle recevait dans la négociation de la convention collective, mais avant que M. Ferreira n’ait le temps de se pencher sur ce dossier, la supérieure de la maison apprit que les employés, réunis en assemblée syndicale, avaient accordé à leurs représentants un mandat de grève illimitée pouvant prendre effet à tout moment.

La démission

C’en était trop pour Raul Ferreira. Alors qu’il n’était en poste que depuis huit mois et avant d’avoir reçu sa première évaluation formelle, le directeur des services financiers vint porter sa lettre de démission à sœur Thérèse (voir Annexe 4). Prise de court, la religieuse tenta d’amener le directeur à revenir sur sa décision. Mais c’était trop tard, ce dernier lui annonça qu’il avait déjà accepté un poste de directeur financier dans une école secondaire privée de la région.

La situation actuelle

Plus d’an s’est écoulé depuis la démission de Raul Ferreira. Sœur Simone continue à occuper le poste de trésorière de la maison Madeleine, alors que sœur Marie-Rose, la trésorière provinciale, assure l’intérim à la maison Marie-Moygnais.

Mais cette situation est loin d’être idéale : sœur Simone, maintenant âgée de 80 ans, éprouve de plus en plus de difficultés à s’acquitter de ses fonctions et elle multiplie les erreurs. Un des conseillers financiers de l’institution bancaire qui s’occupe des comptes de la communauté a d’ailleurs fait part de son inquiétude à sœur Josefa.

Pour sa part, sœur Marie-Rose se sent tiraillée entre ses fonctions officielles à la maison provinciale et son intérim à la maison Marie-Moygnais. Bien qu’elle soit dure à la tâche et qu’elle n’ait pas l’habitude de se plaindre, elle a dû se résoudre à plusieurs reprises à demander à sa supérieure de la décharger de certaines responsabilités. À 75 ans, elle craint de ne pas pouvoir assumer ses responsabilités de trésorière des deux corporations encore bien longtemps.

La question du poste de directeur des services financiers à pourvoir se pose à nouveau…

L'étude de cas complète
Vous appréciez cette étude de cas? Bénéficiez du cas complet incluant les seconde (26 pages) et troisième parties (15 pages) ainsi que les annexes suivantes (4 pages au total) sur la boutique :
  • Organisation d’une congrégation religieuse catholique
  • Organigramme de la maison Marie-Moygnais
  • Organigramme de la Maison Madeleine
  • Lettre de démission de Raul Ferreira
  • Partie B « la sélection d’un candidat : une question de feeling? » et C «L’accueil d’un cadre laïque… plus facile à dire qu’à faire! » (parties disponibles pour tous)
Afin d’acheter l’étude de cas dans son intégralité, rendez-vous à cette adresse de la boutique evalorix
  1. La congrégation religieuse de même que les événements présentés dans ce cas sont fictifs, mais s’inspirent de situations réelles. Les auteurs souhaitent remercier pour leur collaboration toutes les personnes qui ont accepté de leur faire part de leur expérience afin que ce cas reflète la réalité tout en servant aux fins pédagogiques pour lesquelles il a été écrit. Ce cas a été écrit dans le cadre de l’atelier stratégique 2011-2012 pour le développement de cas majeur à HEC Montréal. Les auteurs tiennent à remercier HEC Montréal pour son soutien à la production de cas, de même que les collègues participant à cet atelier pour leurs commentaires sur des versions précédentes du document.
  2. Joëlle Piffault et Marcel Côté, « La Congrégation des Petites Filles de Saint-Joseph – La gestion active de la décroissance », cas n° 9 40 2010 031, Centre de cas HEC Montréal, 2010.
  3. Le IIe concile œcuménique du Vatican, plus couramment appelé Vatican II, est le XXIe concile œcuménique de l’Église catholique romaine. Ouvert par le pape Jean XXIII en 1962 et clos sous le pontificat de Paul VI en 1965, le concile Vatican II est généralement considéré comme l’événement le plus marquant de l’histoire de l’Église catholique au XXe siècle, symbolisant son ouverture au monde moderne et à la culture contemporaine faite de progrès technologiques considérables, d’émancipation des peuples et de sécularisation croissante.
  4. Conférence religieuse canadienne : http://www.crc-canada.org (page consultée le 25 novembre 2011).
  5. La congrégation des Sœurs de Saint-Aubin est fictive, mais Aubin d’Angers a bien existé. Né en 469 dans le Diocèse de Vannes (France), Aubin embrasse de bonne heure la vie religieuse et entre au monastère de Tintillant, dont il devient abbé en 504. Nommé évêque d’Angers (France) en 529, il est reconnu pour sa charité envers les pauvres, les prisonniers, les malades et les malheureux. On lui attribue un grand nombre de miracles, notamment plusieurs libérations de prisonniers.
  6. Paroisse du Bon-Pasteur de Sherbrooke (2010), « Les communautés religieuses hospitalières » (en ligne) : http://paroissedubonpasteur.over-blog.com/article-les-communautes-religieuses-hospitalieres-48608605.html (page consultée le 25 novembre 2011).
  7. En mai 2012, l’unification de la profession comptable au Québec a réuni, dans un seul ordre, les trois titres comptables existant auparavant : comptable agréé du Québec (CA), comptable général accrédité du Québec (CGA) et comptable en management accrédité du Québec (CMA). Tous ces comptables sont maintenant connus sous le titre de comptables professionnels agréés du Québec (CPA). Pour les personnes ayant obtenu leur titre professionnel avant la fusion, le titre de CPA s’ajoute à celui qu’ils détenaient avant l’unification
  8. Diplôme obtenu à l’issue du premier cycle universitaire, d’une durée habituelle de trois ans.