Musi-Blox

Centre de cas HEC Montréal
Ce cas traite de gestion de projets dans l’industrie informatique, de structures et de gestion de professionnels à travers les questionnements de jeunes musiciens devenus gestionnaire au sein de Musi-Blox, une entreprise de création d’un logiciel de composition musicale pour non-musiciens.
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Aujourd’hui, je me demande si le style de gestion que j’ai adopté est le bon. Je m’interroge beaucoup sur les compétences et les habiletés qu’il me faut encore acquérir ou développer. Devrais-je m’inscrire à une formation très technique en informatique, voire en programmation? Peut-être faudrait-il plutôt que je développe encore plus mes connaissances en gestion. Je suis contente de faire ce travail, et je crois que les choses se passent plutôt bien, mais quand vient le temps de transmettre mon expérience, je ne sais toujours pas quel est mon véritable rôle en tant que chef de projet.

Bachelière des HEC depuis un an et demi, Sophie Ostiguy a pris l’habitude de se retrouver une fois par mois avec deux de ses amis diplômés pour discuter de leurs débuts de jeunes gestionnaires. Ils ont fait beaucoup de travaux d’équipe ensemble et ils pensent que ces rencontres peuvent les aider à mieux vivre les premiers moments de leur carrière. Ce mois-ci, Sophie souhaite discuter de ses préoccupations de jeune chef de projet. Engagée il y a quelques mois par une petite entreprise de création de logiciels en pleine croissance, Cyberlud, Sophie a du mal à cerner l’étendue de ses responsabilités. Sa tâche principale consiste à superviser la production d’un logiciel de composition musicale pour non-musiciens, baptisé Musi-Blox. Il s’agit de représenter des sons par des formes et des couleurs et d’assister l’apprenti compositeur dans la création de son œuvre en lui présentant des modèles d’associations possibles par l’intermédiaire d’une interface graphique conviviale. La mission de Sophie consiste à assurer la cohésion du projet à partir d’un cahier des charges très général, en respectant un budget et un calendrier qui restent «négociables», selon les termes de son employeur. Malgré son titre de chef de projet, Sophie se sent plutôt comme l’égale de ses cinq collègues : Luc et Sébastien, responsables du son, Thomas et Karim, programmeurs, et Noam, graphiste1. En effet, elle se voit mal intervenir dans les tâches du graphiste ou des deux programmeurs. De par son passé de musicienne, elle est plus à l’aise avec les deux responsables du son, mais là encore, la dimension technologique du travail la rebute. En fait, elle se rend compte que depuis son entrée en fonction, elle n’a cessé de se demander quel rôle elle doit jouer, quelle gestionnaire elle doit être : devrait-elle agir en comptable et veiller au respect rigoureux du temps et des budgets, ou bien faudrait-il qu’elle intervienne dans la création du produit en mettant ses talents artistiques au service de l’équipe?

Après une vingtaine de minutes de conversation, Sophie en avait encore beaucoup à dire. Elle poursuivit :

Cela peut paraître un peu étonnant que je me définisse aujourd’hui comme une gestionnaire. À l’origine, je suis une musicienne. Je joue de la harpe depuis l’âge de trois ans et je donne des concerts amateurs depuis l’âge de 12 ans. J’ai toujours cru que la musique serait au cœur de ma vie. J’ai fait un baccalauréat en musique, avec beaucoup de plaisir et d’excellents résultats, mais une fois diplômée, j’ai rapidement déchanté. La vie de concertiste est très précaire : il faut trouver des contrats, négocier des cachets, se déplacer beaucoup, répéter avec constance, sans jamais être sûre du lendemain. On peut finir par se faire connaître et trouver un agent, mais là encore, la sécurité est très relative, c’est très exigeant. Il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus! Je n’étais pas prête à m’engager dans cette voie.

Un ami percussionniste et moi avons décidé de tenter notre chance autrement. Nous avons lancé une petite entreprise pour proposer des séances d’initiation musicale dans les garderies et les écoles. Au début, c’était très difficile, mais peu à peu, grâce au bouche à oreille, nous faisions trois ou quatre séances par semaine, ce qui n’était quand même pas suffisant pour assurer notre subsistance. Heureusement, mes parents pouvaient encore me soutenir quelque temps. Nous avions beaucoup de plaisir, même si parfois se rendre par autobus dans des quartiers éloignés avec harpe et tam-tam pouvait virer au cauchemar! Finalement, après un an, mon ami a été engagé comme musicien de studio et nous avons cessé nos activités. C’est moi qui m’occupais de l’organisation des séances et de la comptabilité. Je me suis découverte un intérêt pour cette partie nouvelle du travail.

Pour ne pas demeurer inactive, un peu par curiosité et un peu sous la pression de mes parents, je me suis inscrite au baccalauréat des HEC. J’ai souvent trouvé ça dur, mais après trois ans, j’étais très fière de pouvoir afficher mon nouveau diplôme d’apprentie gestionnaire à côté de mon diplôme de musicienne. Je savais cependant qu’il allait être difficile d’exploiter également cette double formation. J’ai recommencé à donner des concerts, j’ai fait des petits boulots, j’ai essayé de donner des cours de musique, mais tout cela restait très occasionnel et très précaire. Je regardais régulièrement les offres d’emploi et je suis tombée un jour sur une annonce qui a tout de suite capté mon attention :

En avant la cyber-musique! ~~~~~~~ Musicien par passion, gestionnaire de formation… Gestionnaire par passion, musicien de formation… Nous recherchons une personne de talent pour conduire un projet de création de logiciel musical. Vous associez rigueur et créativité, précision et enthousiasme, exigence et grain de folie Appelez-nous!

J’ai répondu à cette annonce et Robert Tanguay, le président de Cyberlud, a souhaité me rencontrer. Nous nous sommes tout de suite entendus. Si Robert était très content de trouver une candidate avec deux diplômes pertinents, il fut aussi particulièrement sensible à ma courte expérience d’entrepreneur et à mon autonomie. En effet, Robert est un peu un dirigeant « virtuel », perpétuellement en déplacement, toujours à la recherche de financement et de nouveaux clients. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas derrière notre dos! Ancien employé d’une maison d’édition électronique, passionné de sport et autodidacte en informatique, Robert avait connu un petit succès financier avec un logiciel de gestion et d’échange de cartes de sports. Avec quelques milliers de dollars, il s’était lancé à son compte deux ans plus tôt avec deux amis d’enfance et partenaires de hockey. Ses deux associés, Jean-Charles et Louis, s’occupent des questions de finance et de comptabilité et des opérations techniques, en particulier la programmation, mais le management est le dernier de leurs soucis! Je me réjouis que tous les trois me fassent autant confiance, mais aujourd’hui je me dis que j’aimerais quand même bien avoir un peu plus de soutien. Mais je crois que ça fait partie de ce type de fonction, il faut accepter l’insécurité, l’ambiguïté et faire soi-même son chemin. Il faut se faire confiance, quoi!

À notre rencontre, j’avais tout de même exprimé des réticences. En effet, je trouvais que mon expérience de gestion était vraiment trop limitée et je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Robert semblait très optimiste. Il me rassura :

« C’est le potentiel qui compte! Je ne peux rien t’apprendre de véritablement utile : c’est différent à chaque projet. Tu apprendras au fur et à mesure… L’important c’est d’apprendre vite! »

J’avoue que je n’étais pas tout à fait convaincue. D’autre part, il avait des idées très arrêtées sur le nouveau domaine du multimédia : selon lui, c’est l’originalité du contenu qui détermine le succès. Il s’efforce donc de recruter avant tout des personnes créatives qui maîtrisent les contenus, qu’il s’agisse d’images, de jeux, de musique ou de culture.

En ce qui concerne le projet, il semblait relativement simple quand Robert en parlait, mais je me rendais bien compte alors qu’il ne s’agissait que d’une idée et que tout restait à faire… Il s’agit de donner aux non-musiciens la possibilité de créer leurs propres compositions à partir d’un ensemble de blocs de couleurs représentant des notes, puis des accords, puis des mélodies. En manipulant les formes et les couleurs, l’utilisateur apprend progressivement les bases de la musique sans nécessairement passer par le solfège. Le concept était séduisant, mais je n’avais aucune idée de la façon dont nous allions le concrétiser. J’en appréciais quand même beaucoup la dimension artistique et pédagogique et j’avais vraiment l’impression que j’allais pouvoir mettre en pratique mes talents de musicienne et mes connaissances en gestion.

La première semaine fut épuisante : je me suis consacrée essentiellement au recrutement. Robert et ses associés avaient préparé une banque de CV. Après une première rencontre au cours de laquelle nous avons discuté des critères de sélection, j’ai retenu une cinquantaine de candidats : des pro-grammeurs, des graphistes, mais aussi des spécialistes du son. Je n’étais pas très sûre de ce que je faisais. Je relisais les indications sur le projet que Robert m’avait données et j’essayais de m’imaginer le type de personnes qui aimerait participer à sa réalisation. C’était très flou. Je crois que j’ai fait beaucoup de paris. Robert a éliminé quelques CV, des personnes qui lui paraissaient trop qualifiées ou trop spécialisées. Jean-Charles et Louis tenaient aussi à recruter des jeunes, là encore, sur la base du potentiel plus que sur les réalisations ou les emplois précédents. J’ai contacté les candidats et nous avons fait une vingtaine d’entrevues en trois jours, pour profiter de la présence de Robert. C’était exténuant! Robert menait les entrevues en mettant toujours l’accent sur la motivation, l’enthousiasme et les réalisations annexes, en sport ou en art par exemple. Je trouvais qu’il tenait un peu trop facilement pour acquis les compétences et capacités techniques, mais je ne suis pas apte à évaluer ces dimensions. J’ai surtout écouté en essayant de découvrir si le candidat et moi avions des atomes crochus, C’était évidemment très subjectif, mais je crois que nous avons fait les bons choix. Comme je vous l’ai dit : il faut se faire confiance.

L’équipe se compose, outre moi-même, de cinq hommes. Nous nous sommes très bien entendus dès le départ. Nous avons passé les deux premiers jours en brainstorming2, pour essayer de donner un peu de chair au projet, mais aussi pour mieux se connaître. Les idées fusaient de toutes parts, c’était très excitant. C’est à ce moment que nous avons trouvé le nom Musi-Blox, qui a tout de suite fait l’unanimité. Après cela, j’ai confié à chacun la tâche de vérifier la faisabilité des idées formulées. Je crois que cette décision engendra une perte de temps. Je ferais sûrement autrement si c’était à refaire. En fait, c’était une façon de ne pas m’engager. Je me demandais encore quel était véritablement mon travail.

Avec le recul, il m’est très difficile de décrire exactement mon travail. Je passe beaucoup de temps à parler avec les gars, j’essaie de comprendre ce qu’ils font, mais j’essaie aussi de voir quelle contribution ils apportent réellement au produit. Je puise aussi beaucoup d’informations dans Internet ou dans les revues spécialisées pour raffiner le concept du produit. Parfois aussi, je dois prendre le temps de faire le point avec l’un ou l’autre, de poser des délais.

Comme vous pouvez le constater, mes tâches ne sont pas clairement délimitées. Pour illustrer le contenu de mes activités, j’ai choisi de vous soumettre quelques événements critiques que j’ai vécus.

Fin mars, après un mois chez Cyberlud, j’avais l’impression que tout allait bien : l’équipe était en place depuis plus de deux semaines et je commençais à avoir une idée plus claire du produit et de nos contraintes de travail, tant sur le plan des échéances que sur le plan du budget. Je trouvais que l’ambiance était sereine et j’étais plutôt confiante. C’est alors que Robert m’a appelée de New York avec son cellulaire. Il rencontrait le représentant d’un éventuel distributeur le lendemain et il voulait lui présenter l’état d’avancement du projet. Idéalement, Musi-Blox devrait être sur mis en vente pour la période des fêtes. Je me suis franchement mise à paniquer : en une seconde, je me suis rendu compte que je n’avais aucune idée de ce que mes collègues avaient réellement fait depuis 15 jours! À l’autre bout du fil, Robert a bien perçu mon malaise et s’est empressé de dédramatiser :

« Tu sais, dans l’industrie, c’est normal; on ne sait jamais vraiment où on en est! Mais c’est quand même important d’avoir une idée générale. Peut-être que tu devrais y aller voir d’un peu plus près : c’est toi le chef après tout! Nous en reparlerons à mon retour. »

Nous nous en sommes sortis grâce aux conseils de Robert. J’ai fait parvenir au client un calendrier fictif, mais très réaliste, qui correspondait idéalement à ses attentes. Les négociations ont ainsi pu se poursuivre et sont en bonne voie. Mais cet incident m’a beaucoup préoccupée. En fait, depuis l’enthousiasme des premiers jours où nous avions fait connaissance et où nous avions discuté du cahier des charges et des grandes orientations du produit, chacun travaillait dans son coin. Moi-même, j’avais passé mon temps dans les chiffres à essayer d’estimer les coûts en temps de travail par employé sans même savoir réellement ce qu’ils produisaient et comment. En fait, je crois que je m’accrochais à ces calculs de rentabilité parce qu’au fond, je ne savais pas trop quoi faire et je commençais à me sentir inutile. Après une fin de semaine de doute et de mauvais sommeil (j’ai même pensé démissionner), je me suis juré qu’on ne m’y reprendrait plus.

J’ai décidé de prendre les choses en main. Je me suis rappelé les bases du processus administratif : PODC, voilà la solution. Le lundi, j’ai pris mon air le plus sévère et j’ai réuni les gars.

« À partir d’aujourd’hui, je veux savoir exactement ce que vous faites. Voici ce que je vous propose. En début de semaine, vous me remettrez un plan prévisionnel de vos activités dans lequel vous décrirez vos objectifs. Vous remplirez une feuille de présence tous les soirs en précisant vos tâches. Le vendredi, vous préparerez un bilan pour évaluer votre travail de la semaine. »

Les gars ont protesté un peu, puis ils se sont remis au travail. Évidemment, je me suis retrouvée avec une pile de feuilles décrivant des tâches auxquelles je ne comprenais presque rien! « Optimisation de textures… Tests de conversion du moteur 3D… etc. » Même le vocabulaire des musiciens me déconcertait : des réglages de « pitch », je n’ai pas ça sur ma harpe! Au fond, je savais que ce n’était pas une solution, mais je crois que je craignais encore à ce moment de me plonger vraiment dans le projet. Dès le vendredi soir, j’ai fait amende honorable et j’ai annoncé une journée complète de réflexion sur le projet pour le lundi suivant.

Là, je pense que je commençais à comprendre. Ce fut une journée très agréable et très productive. Dès le début de la rencontre, j’ai précisé aux gars que je ne voulais pas parler, mais que je voulais les entendre. Je voulais qu’ils s’expriment sur ce qui allait bien et ce qui allait moins bien selon eux. Un peu hésitant, Luc, a commencé à parler :

« Moi, je commence à bien maîtriser le matériel que Louis nous a installé, mais je crois que ça ne sera pas assez. Si on veut vraiment un produit de qualité, il va falloir du matériel pour enregistrer direct to disk, au moins un échantillonneur analogique et un logiciel MIDI plus puissant. »

Noam poursuivit dans ce sens :

Il me faudrait un logiciel 3D plus puissant, je ne peux rien faire de réellement excitant avec ce que j’ai. Et puis je l’ai dit lors de l’entrevue, mais moi, je n’y connais pas grand-chose en animation, en particulier pour des personnages. Je pense que j’aurai besoin d’un cours. Sophie, j’ai préparé de la documentation sur les formations si tu veux.  

J’acquiesçais en disant que j’allais en parler à Robert, quand Thomas, le programmeur le plus chevronné est intervenu :

Attends! Quels personnages? Je ne suis pas au courant de ça. S’il y a des animations complexes, ça va nous donner de l’ouvrage pour intégrer ça à la programmation. On n’a jamais parlé de ça! Il faut revoir le calendrier et puis ça risque de ne pas marcher avec le matériel qu’on a.  

Je dus reconnaître que j’en avais discuté avec Noam, mais que je n’avais pas transmis cette information à tout le monde. En fait, je croyais que les gars étaient au courant de ce que chacun faisait. Je ne me sentais pas fière, d’autant plus que Thomas était très énervé. Il en rajouta un peu, mais sur le fond, il avait raison :

 Si chacun travaille dans son coin, on ira pas loin. Autant arrêter tout de suite!  

Sébastien ne parle pas souvent, mais quand il intervient, c’est que quelque chose lui tient à cœur :

 Eh bien, moi, ça peut paraître étrange, mais parfois je me sens un peu tout seul. Je veux dire, on est là tous ensemble, mais des fois, je ne sais pas vraiment si les mélodies que je programme, ça vaut vraiment quelque chose. J’ai du fun, mais peut-être que c’est trop complexe, ou trop facile. En plus, je ne sais pas si ça sera utilisable avec le visuel.  

Notre graphiste, Noam, renchérit :

J’ai la même impression, je travaille fort sur mes images, mais je ne suis même pas sûr que ça corresponde à l’esprit du projet. J’aimerais bien savoir ce que vous en pensez. Je ne sais même pas si ça pourra être intégré. Peut-être que c’est trop lourd pour la mémoire ou pour la programmation? Il faudrait qu’on échange plus.  

Nous nous regardions tous, un peu désappointés, mais nous étions apparemment plutôt d’accord avec ce qui venait de se dire : il fallait que nous travaillions plus ensemble. Chacun des gars a repris la parole en essayant de réfléchir à cette idée. La conversation fut très animée, pendant encore une bonne heure, mais très riche.

Deux constats ressortaient de cette discussion : on avait besoin de matériel et surtout il fallait savoir où on en était, où on allait, qui faisait quoi et avec qui. Pour ce qui est de l’équipement, c’était surtout des logiciels qu’il nous fallait, et peut-être quelques composants électroniques comme des cartes-son et des cartes graphiques. Nous en discutons avec Louis, qui est très au courant de ce qui existe sur le marché et des contraintes techniques de puissance ou de compatibilité. En quelque sorte, il prend la décision technique, mais c’est moi qui décide de l’achat en fonction du budget. Jusqu’ici, toutes les demandes étaient pertinentes et raisonnables et elles ont été satisfaites. Moi, je croyais qu’il fallait associer à chaque achat de logiciel une formation complémentaire, mais ce n’est pas vraiment une préoccupation pour les gars : bien souvent il leur suffit de quelques heures pour maîtriser les fonctionnalités des programmes. Quand ça bloque, ils trouvent des ressources dans Internet ou ils se mettent à deux ou trois et ça finit toujours par marcher.

Pour le reste, il allait falloir que nous apprenions à travailler ensemble. Les gars semblaient attendre beaucoup de moi, et j’avoue que je ne voyais pas trop comment m’en sortir. Nous avons parlé encore un moment, mais je n’étais pas très à l’aise. Il a bien fallu admettre que nous ne pouvions pas travailler tout le temps les cinq ensemble et, en même temps, nous ne pouvions pas non plus nous isoler et travailler chacun dans notre coin. Pour trouver un équilibre, nous nous sommes mis d’accord sur la nécessité de faire le point de façon détaillée au moins une fois par semaine. J’ai suggéré le lundi matin, ce qui simplifiait les choses pour tout le monde et devait permettre de démarrer la semaine avec les idées claires.

Finalement, je suis confrontée depuis peu à un problème beaucoup plus fondamental. Récemment, à l’une de nos réunions hebdomadaires, l’ambiance me semblait tendue. Les discussions portaient sur des détails techniques et encore sur des logiciels à acheter. Noam, notre graphiste, se désintéressait manifestement de ce qui se disait. Il faut dire que ça tournait un peu en rond. Noam explosa :

 J’en ai assez! J’arrive pas à travailler. Vous me demandez toujours des trucs que je ne sais pas, les animations par exemple… et vous changez d’avis toutes les cinq minutes! Je ne peux pas m’occuper de ça tout seul!

Nous avions déjà discuté ces points à la réunion précédente : je lui avais proposé de prendre une semaine de formation à l’animation 3D. À ce stade du projet, il était encore possible qu’il s’absente. Pour cela, il avait raison et nous étions d’accord là-dessus : nous allions avoir besoin de ce type de compétences. Il avait d’ailleurs accepté avec joie. Nous nous étions aussi mis d’accord sur la nécessité d’engager un autre graphiste en fonction de l’avancement de Musi-Blox, lorsque la partie technique serait au point. Manifestement, il y avait autre chose : le chat n’était pas encore sorti du sac! Un peu étonnée, je lui rappelais nos discussions, et je lui ai demandé si c’était tout. Il soupira longuement, puis prit la parole :

Je suis inquiet. Musi-Blox, je suis de moins en moins convaincu que cela soit une bonne idée. Techniquement ça marchera, mais c’est ennuyeux! J’ai réfléchi au concept, c’est drôle une minute, puis plus du tout! Moi, je ne vois pas pourquoi quelqu’un passerait des heures à jouer avec ça.

Noam avait raison, et nous le savions tous. La plupart du temps, nous étions contents qu’une idée fonctionne, mais notre enthousiasme était limité. Toutes ces petites choses, les trouvailles graphiques de Noam, la musique de Luc et de Sébastien, les astuces de programmation et les démonstrations de Karim, les lignes de code de Thomas, ça ne formait pas un tout. Nous avions un assemblage hétéroclite, ça marchait, mais sans plus. Il fallait reconnaître notre déception. C’est arrivé la semaine passée. Sur le moment, nous avons tous vécu ça comme un grand découragement, mais l’instant d’après, ce fut comme un électrochoc!

Alors nous avons passé deux jours complets à faire une sorte d’étude de marché générale. J’ai alloué une partie du budget que j’avais prévu pour la formation à l’achat de logiciels de jeux et de logiciels de musique. Nous avons même acheté des CD de musique techno, d’électro-acoustique et de bruitages. Pendant des heures, nous sommes restés tous ensemble collés sur un ordinateur à tout essayer. La règle était claire : exercer son esprit critique, sans pitié ni indulgence, mais aussi souligner les détails excitants et les éléments intéressants. Enfin, c’est en jouant avec tout ça que pour la première fois j’ai eu l’impression que nous faisions vraiment quelque chose d’utile!

Maintenant, nous voulons accentuer la dynamique du produit. Nous tenons notre vrai concept : notre logiciel éducatif va plutôt devenir un jeu pour apprendre. C’est beaucoup plus dynamique. L’utilisateur ne va pas directement essayer de faire de la musique, mais il va y être amené progressivement, par une histoire, par des défis qui lui feront vivre une aventure interactive. Je réfléchis actuellement avec les gars à un scénario qui va donner un fil conducteur au produit. Sébastien et Noam ont conçu deux personnages qui vont accompagner et guider les joueurs et qui leur poseront des défis. Luc et Thomas travaillent sur des énigmes à résoudre qui conduisent le joueur vers une mélodie. Karim a décidé de se concentrer plus sur l’intégration technique, il travaille beaucoup sous la supervision de Louis. Dans un mois, nous présenterons une maquette à Robert, je suis certaine que nous serons prêts et que ce sera bon!

Nous en sommes là : comme vous le voyez, il y a encore du travail, mais maintenant les choses sont beaucoup plus claires, nous sommes d’accord sur de vrais objectifs. Il y a parfois des frictions, des commentaires qui sortent un peu croches. En fait, j’ai le sentiment que les gars me trouvent soit trop envahissante, soit trop absente, mais nous avons encore beaucoup à apprendre pour travailler ensemble. En tout cas, quand j’interviens sur le contenu, ils me font confiance. Dans ces cas-là, je ne suis pas mécontente d’être restée aussi une musicienne!

Il nous reste beaucoup de travail à faire, mais la maquette du produit prend forme. On commence à avoir un concept qui se tient, presque un produit. Chacun apporte quelque chose et tous ensemble, on voit comment ça peut s’intégrer. Ça marche parce qu’on a appris à s’écouter et à vraiment bâtir sur une vision commune. La création est presque achevée. Après ce sera plus de la réalisation, de la production et une phase de tests et de debugging. Maintenant, au total, j’entrevois encore six mois de travail mais je suis certaine que Musi-Blox sera sur les tablettes des magasins avant les Fêtes de fin d’année.

Cette rencontre tombe à point : la semaine dernière, j’ai reçu un courriel de mon directeur. Il venait de signer un contrat sur la côte ouest des États-Unis pour concevoir sous licence un logiciel d’apprentissage de la ponctuation française pour le marché des écoles secondaires. Il m’annonçait qu’il avait pressenti un candidat pour diriger ce projet. La personne en question possède une maîtrise en lettres françaises et un baccalauréat en éducation. Cependant, la gestion lui est presque totalement inconnue. Mon directeur me demande donc de m’appuyer sur mon expérience pour établir un plan de formation à la gestion de projet pour ce nouveau venu. Il souhaite que je joue le rôle de coach. J’avais pensé qu’après tout ce que je viens de vous raconter, vous pourriez peut-être m’aider à formuler les grandes lignes de cette formation?

L'étude de cas complète
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  • Profil des employés
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  1. L’annexe 1 décrit les profils des employés associés au projet.
  2. Le brainstorming, ou remue-méninges, est une méthode de génération d’idées en groupe définie par un publicitaire américain (Osborn A. (1953). Applied Imagination. Scribner’s, New York). Les règles sont les suivantes (traduction libre) : formuler le plus d’idées possibles, aussi farfelues soient-elles, améliorer ou combiner les idées, ne pas critiquer.
Laurent Simon

Professeur agrégé au service de l'enseignement du management à HEC Montréal. Il est également co-directeur du groupe Mosaic.

Expertises

Management, management nouvelles technologies et économie du savoir et gestion de projet.

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