Wajdi Mouawad et l’insatiable soif de l’infini

Centre de cas HEC Montréal
Ce cas porte sur le leadership et la gestion des arts à travers l’histoire du créateur libano-canadien Wajdi Mouawad à la fois artiste, auteur de théâtre, metteur en scène, cinéaste et écrivain. Depuis qu’il a quitté le Liban, le français est devenu sa parole. Cette parole, sa langue à lui, née d’une nécessité de dire, d’écrire, le suit à chaque pas, tous les jours, depuis qu’il sait qu’il est un homme de mots.
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Wajdi Mouawad et l’insatiable soif de l’infini

La langue maternelle de Wajdi Mouawad1 n’est pas le français : c’est l’arabe. Mais depuis qu’il a quitté le Liban, le français est devenu sa parole. Cette parole, sa langue à lui, née d’une nécessité de dire, d’écrire, le suit à chaque pas, tous les jours, depuis qu’il sait qu’il est un homme de mots. Et bien avant de savoir qu’il était un être sensible, un artiste, un auteur de théâtre, un metteur en scène, un cinéaste, un écrivain, il a parcouru tout un chemin, qui l’a ramené vers lui, vers sa parole. Ses mots. 2

Juste avant de débuter, juste avant de plonger dans l’univers de Wajdi Mouawad, celui-ci nous dira qu’il est en pleine période de création. Wajdi Mouawad écrit en ce moment le troisième opus de son quatuor, Forêts3, débuté par Littoral4en 1997 et Incendies5 en 2003. Le troisième volet de cette série de pièces de théâtre, qui n’est pas une suite narrative des deux précédentes, abordera les questions de l’héritage et de la transmission.

Wajdi Mouawad écrit dans son atelier et tiendra à souligner que les réponses fournies à nos questions seront teintées de ce qui l’habite présentement, c’est-à-dire l’écriture de Forêts. Toutes les rencontres qu’il fait, tous les lieux qu’il visite, tous les sons qu’il entend, s’imprègnent dans son imaginaire et peuvent contribuer à éveiller quelque chose en lui, pouvant nourrir sa création. Tout passe par le filtre de son histoire, celle avec laquelle il est en train de se battre.

Wajdi Mouawad : trois enfances et quelques exils

Mystère et boule de gomme

Ma vie est comme un mystère qui s’épaissit un peu plus chaque jour. On m’a raconté que j’étais né au Liban en 1968, puis que j’avais vécu à Paris avant que ma famille parte s’installer à Montréal, capitale du Cirque du Soleil. Il paraît aussi, d’après les journaux que je lis beaucoup, que je suis directeur du Théâtre de Quat’Sous, une ancienne synagogue, le lieu de prière des juifs. Dernière chose : je réponds rarement au téléphone et, comme les chats, je cherche la lumière. Tout cela est sans doute vrai6,7.

Petite enfance libanaise

Après toutes ces années, le pays aux pins parasols apparaît désormais pour Wajdi Mouawad comme une chose fantomatique. Est-il vraiment né au Liban?

Le fossé entre l’endroit où je suis et ce que je fais aujourd’hui, la langue que je parle, les gens que je rencontre, le milieu dans lequel j’évolue et le Liban, qui est lié à mon enfance, est tellement grand. Tellement grand que cela crée une sensation de schizophrénie. J’ai l’impression que c’est deux personnages totalement différents qui vivent en moi. J’ai l’impression de me souvenir des souvenirs de quelqu’un d’autre qui, étrangement, vit dans ma tête, vit dans ma peau, vit dans mon corps et, par hasard, s’appelle Wajdi, comme moi. Ça fait un drôle d’effet parce chaque fois, j’ai l’impression de parler de quelqu’un d’autre qui a été petit et qui n’a jamais grandi.

Dans la tête de Wajdi Mouawad, le Liban se résume à très peu de mots. C’est un appartement à Beyrouth8, au huitième étage d’un immeuble. Le logement occupe l’étage en entier et un balcon en fait le tour. La famille a ainsi une vue panoramique de la ville. Du balcon, on voit la mer et les montagnes. Le Liban, c’est aussi une maison à la montagne, dans le village de Baabbat, louée par son père. Une maison avec un petit jardin dans lequel il passe la majorité de son temps avec son frère et sa sœur, puisque sa mère ne voulait pas les voir dans la maison le jour. Dans ce jardin, il aide son père à cultiver les fruits et les légumes. Dans la forêt qui borde la maison, il se promène souvent avec ses copains et goûte avec délice les fruits des figuiers, des citronniers, des poiriers et des orangers qui se trouvent sur leur passage. Le parfum de ces fruits demeure encore dans sa mémoire. C’est cela, le Liban de Wajdi Mouawad, un souvenir nostalgique joyeux, avec une famille nombreuse, des cousins, des cousines, des tantes et des oncles qui envahissent sans cesse la maison.

Le Liban

Mon pays natal n’est pas grand. Les oiseaux le traversent en une seule journée sans se fatiguer. Quand le soleil brille, il brille partout sur lui, et quand il pleut, il pleut sur tous les habitants. Notre maison à la montagne est en pierre. À l’arrière, il y a un jardin où ma mère cultive des fruits et des légumes. Dans un coin, il y a une vigne. Elle grimpe sur la pergola. En dessous, on a installé une table rouge et des chaises pour que nous puissions manger dehors, mon père, ma mère, ma sœur, mon frère et moi9.

Au carrefour de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique, le Liban est aussi la porte d’entrée du Moyen-Orient. Deux chaînes de montagnes, le mont Liban et la chaîne de l’Anti-Liban, jalonnent le pays et se jettent dans la mer Méditerranée. Jadis surnommé « la perle de l’Orient », le Liban est un passage entre l’Occident et le monde arabe. On retrouve en annexe 1 une carte du Liban. Pays chéri des intellectuels et des poètes comme Lamartine, plusieurs artistes y trouveront l’inspiration sous ses célèbres pins parasols.

Sous l’emprise du pouvoir de l’Empire ottoman dès le XVIsiècle, la France libère le Liban à la fin de la Première Guerre mondiale. Dès 1920 et jusqu’en 1943, la France dirige le pays. En 1943, le Liban retrouve son indépendance et connaît trente-deux années de prospérité et de calme. La sérénité du pays est, en 1975, bouleversée par une guerre civile qui durera dix-neuf années.

Aujourd’hui, le pays est habité par 3,5 millions de Libanais. La langue officielle est l’arabe. Le Liban, pays multiconfessionnel majoritairement musulman et chrétien, est composé de vingt-deux communautés ethniques, dont les Arabes libanais et les Druzes.

La guerre civile : 1975 à 1990

Une guerre civile, nous explique Wajdi Mouawad, ne représente pas un événement où l’on se dit que le conflit durera de nombreuses années. Jamais les Libanais ne se sont dit que leur guerre s’étendrait sur dix-neuf années. Une guerre civile, c’est un incident qui ne fait que se répéter, par intermittence, créant de-ci de-là, des groupes qui, tout à coup, décident d’aller se venger. Cela peut durer deux ou trois jours, puis le calme revient pendant quelque temps, nous fait comprendre Wajdi Mouawad.

C’était un dimanche et il y a eu un événement juste en bas de chez nous à Beyrouth. Un autobus a été arrêté et il y a eu des coups de mitraillettes. C’était en avril 1975. Lorsque j’ai entendu les coups de feu, je me suis dirigé vers le balcon et j’ai regardé. Ma mère était en train de faire du repassage. Elle est venue me chercher sur le balcon, on est rentré, elle a fermé les fenêtres et a téléphoné à mon père. Mon père est venu nous chercher, on est allé retrouver mon frère et ma sœur, et nous sommes allés à la montagne. Nous sommes revenus le lundi. Il y avait eu un événement, un autobus de civils palesti­niens avait été mitraillé par des milices chrétiennes, pour se venger des Palestiniens qui avaient, trois jours auparavant, tué un chrétien. Le lundi, c’était terminé, nous sommes allés à l’école. C’était un événement important, mais bon, la vie continuait. La semaine suivante, il y a eu un autre événement. Mais personne ne se disait, voilà, la guerre civile du Liban vient de commencer, ceci est une date historique. Il faut aussi dire que c’est tellement abstrait des gens qui se font tuer. Un jour, j’ai vu deux cadavres, ça m’avait impressionné, mais en même temps, j’avais trouvé ça étrangement froid. Un obus m’a aussi sauvé d’un zéro en mathématique. La maîtresse m’avait demandé d’aller au tableau et je n’avais pas fait mes devoirs. Un obus est tombé dans la cour, il a fallu arrêter les classes. Je n’ai jamais été aussi heureux d’entendre un obus tomber. Un été, j’étais allé faire du camping avec les scouts. Au milieu de la nuit, on s’est fait réveiller par des bombardements éloignés. Nous sommes tous sortis de nos tentes et nous nous sommes couchés sur le bord de la falaise pour regarder, tout en bas de la montagne, Beyrouth qui se faisait bombarder. C’était magnifique. Comme un film. Mon frère et mes cousins regardaient les bombardements en écoutant du Pink Floyd. On peut donc dire que c’était très paradoxal comme événement dans nos vies. Nous ne vivions pas dans une ambiance traumatisante, comme ceux qui ont vécu la guerre au Rwanda. Je ne me souviens pas d’avoir subi de choc par rapport à ces événements.

L’enfance libanaise de Wajdi Mouawad est liée à la guerre civile. Outre le fait de devoir parfois aller dans des abris, il est surtout, durant ces années de conflit, trimballé dans plusieurs écoles. Durant une seule année, il fréquente pas moins de sept écoles différentes, selon le quartier de Beyrouth que l’on bombardait. Wajdi Mouawad a vécu une enfance ballottée comme plusieurs autres enfances, mais une enfance heureuse, quand même.

Départ pour la France en passant par Takla

Pour comprendre la famille de Wajdi Mouawad, il faut faire un détour dans le passé et rendre visite à l’arrière-grand-mère Takla, la grand-mère d’Abdo Mouawad, le père de Wajdi Mouawad. Cette femme forte avait pour philosophie de croire que pour réussir sa vie, il fallait savoir maîtri­ser ses émotions. Ne jamais montrer aux autres ce que l’on ressent. Jamais. Elle croyait que de cette façon, personne n’allait pouvoir la manipuler et qu’elle allait alors demeurer un être libre. Cette dame d’un autre temps disait également que pour réussir, on devait étudier. Takla va donc obliger ses enfants, les grands-parents de Wajdi Mouawad, à envoyer tous ses petits-enfants dans des écoles. Abdo Mouawad fait partie de la première génération à avoir mis fin à l’analphabé­tisme dans sa famille. Abdo Mouawad est allé dans une école d’administration similaire à HEC10 afin d’y suivre un cours en commerce. Les frères et les sœurs d’Abdo Mouawad ont tous contribué à l’éducation de chacun et se sont partagé les frais. La grand-mère d’Adbo Mouawad va lui inculquer et transmettre l’importance de l’éducation.

Dans le contexte de la guerre civile et l’obligation de changer continuellement d’établissement scolaire, Abdo Mouawad est préoccupé par l’éducation de ses enfants. Nayla et Naji, sa fille et son fils aînés, et Wajdi ne peuvent plus, selon Abdo Mouawad passer leur temps à changer de professeur. Il faut donc trouver une solution. Cet été-là, sur ces entrefaites, les parents de Wajdi Mouawad entendent à la radio que le gouvernement français, dans le cadre d’amitiés avec le Liban, acceptait pour un certain temps d’ouvrir ses frontières aux civils libanais en leur accordant un permis de séjour d’une durée de trois mois, possiblement renouvelable, avec la possibilité d’envoyer les enfants dans les écoles publiques de la République. La guerre civile sévit alors depuis déjà quatre ans et Abdo Mouawad renouvelle, depuis quelque temps, des visas de séjour dans de nombreux pays. Il veut mettre en sécurité sa famille. La France lui semble alors la meilleure option, même s’il sait qu’il ne pourra y travailler. Il pense alors que la guerre civile ne durera plus très longtemps, à peine quelques mois. Abdo Mouawad décide d’envoyer sa famille en France, le temps que le pays retrouve la paix. Ses enfants vont même bénéficier de l’éducation française et mieux maîtriser la langue. Abdo Mouawad, lui, reste au Liban pour travailler.

Le frère aîné de mon père avait compris, dès les événements de 1975, qu’il devait quitter le Liban. Il était parti avec sa famille et vivait à Paris. Cela rassurait mon père de nous envoyer là parce qu’il savait que notre oncle allait nous accueillir. Et ma mère aimait beaucoup ces gens-là. Tout ça faisait que pour mon père, c’était la meilleure solution pour nous tous. Ses enfants allaient avoir une bonne éducation et vivre dans un milieu sain. Il faisait tous ces sacrifices parce qu’il avait vu sa grand-mère souffrir pour que les membres de sa famille puissent étudier. Tout ça lui était resté en tête et c’est pour ça qu’il va rester au Liban pour travailler, pendant que nous, nous serons en France.

Abdo Mouawad

Le père de Wajdi Mouawad, aujourd’hui retraité, a été représentant commercial, un commis voyageur qui se promenait sur la planète, en quête d’objets de plastique.

Mon père était spécialisé dans le plastique. Tout ce qui pouvait se faire en plastique. Il voyait des bouteilles de plastique au Japon et il se disait, tiens, c’est intéressant, il n’y a pas de ce type de bouteilles au Liban. Et il en ramenait des échantillons, il allait voir les grossistes, il leur montrait ses trouvailles, et puis il prenait une commission sur ses ventes. Il a fait entrer les premiers téléphones à boutons au Liban, les boîtes de plastique qui servent à recouvrir les mouchoirs de papier. Il passait son temps à faire le tour du monde pour revenir avec des échantillons. J’ai grandi avec des échantil­lons les plus farfelus.

C’est ainsi qu’Abdo Mouawad gagne sa vie et c’est avec cet argent qu’il peut envoyer sa famille en France.

Premier exil : la France

Demain, c’est le début de l’école. Ça veut dire le début des embêtements11.

Le grand jour est arrivé un mercredi du mois de septembre 1976; Wajdi Mouawad, huit ans, va prendre l’avion pour la première fois. Excité, il croit même qu’il pourra baisser le hublot pour sentir l’air des hauteurs sur son visage. Il arrive à Paris, l’esprit très ouvert, heureux de découvrir un autre monde, un monde dont il ne parle pas la langue, au contraire de sa sœur, de son frère et de sa mère qui maîtrisent déjà la langue de Molière.

Lorsque nous sommes arrivés à Paris, ma tante avait travaillé fort pour tout préparer. Elle nous avait trouvé un appartement dans le XVe arrondissement12, inscrit mon frère et ma sœur dans un lycée, et choisit une école pour moi. Nous avons toutefois dormi le mercredi chez ma tante et mon oncle. Le jeudi matin, je me réveille, je viens tout juste de changer de pays, je ne parle pas la langue et ma mère me dit que je dois aller à l’école. Elle n’avait pas pensé que j’avais peut-être besoin de temps pour m’adapter. Elle n’avait pas pensé, c’est tout. Nous nous sommes donc rendus à l’école et nous avons rencontré le directeur. Ma mère et lui se parlaient en français et je ne comprenais strictement rien. Ils me regardaient et parfois ma mère me traduisait ce qu’ils se disaient. Le proviseur a entre autres dit que j’allais devoir travailler fort. Je connaissais la chanson puisque mon père me disait toujours ça. Puis, ma mère s’est levée et m’a dit qu’elle allait venir me prendre à 16 h. Le directeur m’a dit quelque chose que je n’ai pas compris, il m’a pris la main et m’a mené dans une classe. Mon premier professeur a été Philippe Guettier13, un personnage qui sera très important dans ma vie. Le directeur lui a parlé, le professeur m’a souri et l’on m’a indiqué ma place. Le cours a repris et je ne comprenais rien, rien, rien. Puis, je me souviens que tout d’un coup, je suis dans la cour de récréation, je joue aux billes et je parle français. Je ne me souviens pas de l’apprentissage. Ça s’est fait par osmose.

Wajdi Mouawad et l’école

Wajdi Mouawad raconte à propos de l’école que, ce qui était ennuyant, c’était la relation entre la maison et l’école. Ce n’était pas l’école en tant que telle qui l’embarrassait, c’était la menace que s’il ne réussissait pas, il allait recevoir une taloche. Tous les parents d’alors, selon lui, appliquaient le même traitement à leurs enfants : on disait à tous les enfants que s’ils ne réussissaient pas à l’école, on allait les battre. Il y a des enfants avec qui ça fonctionne, et pour d’autres, comme Wajdi Mouawad, avec qui ça ne fonctionne pas.

L’école est aussi liée à la colère de son père lorsque Wajdi Mouawad revient avec une mauvaise note. Wajdi Mouawad se retrouve souvent à tenter d’imiter la signature de son père sur ses bulletins pour ne pas avoir à subir cette colère. Wajdi Mouawad garde le souvenir et l’impression d’être passé pour le cancre de la famille. Il croit qu’on l’a cru bête et incapable de réussir à l’école. En France, il redouble la première année qu’il fait à son arrivée. Il suit deux années de suite Philippe Guettier, son professeur favori.

Je me souviens que monsieur Guettier a dit à ma mère que si je ne faisais pas davantage d’efforts, j’allais faire une troisième fois mon CM214. Il ne croyait pas que j’allais pouvoir trouver encore de l’intérêt à l’école si je faisais pour une troisième fois mon CM2. Et c’est vrai que je n’avais pas d’intérêt pour l’école. Ma mère était très en colère contre moi et elle me disait : « Tu te rends compte de tout ce que fait ton père pour toi. Il est au Liban et il travaille fort pour que vous puissiez étudier en France. Ça n’a donc servi à rien que l’on quitte le Liban pour la France? » Normalement, j’aurais dû redoubler mon CM2, mais les parents avaient le pouvoir de décider du redoublement de leur enfant. Ma mère a refusé que je fasse pour la troisième fois mon CM2. En fait, je crois que je ne réussissais pas parce que ça ne m’intéressait pas d’accomplir une performance, d’avoir de bonnes notes. Ça n’a jamais eu de sens pour moi, et ce, jusqu’au cégep.

Deux événements particuliers viennent toutefois éveiller l’intérêt de Wajdi Mouawad pour l’école. Avec la classe de Philippe Guettier, Wajdi Mouawad se rend pour la première fois au Louvre15. Il y voit des tableaux, il est chaviré.

Devant ces peintures, je réalise que des gens ont passé leur temps à faire ça, c’est-à-dire peindre. Et on appelait ça des artistes. Au Liban, quand j’étais petit, pendant la guerre civile, on entendait souvent des gens raconter que telle ou telle statue de la Vierge avait bougé et avait arrêté les bombes de ses mains et que la bombe, en explosant, avait répandu des pétales de rose plutôt que des éclats d’obus. Toute mon enfance, j’ai voulu voir ces statues bouger. J’y croyais et je ne pouvais pas ne pas y croire. Je me disais simplement que c’était une chose tellement rare que beaucoup de gens n’allaient sûrement pas voir cela durant leur vie. Ce jour-là, au Louvre, quand j’ai vu ces tableaux, j’ai posé une question à monsieur Guettier. Je lui ai demandé qui faisait ces tableaux et il m’a répondu que c’était des artistes, des peintres. Il avait dit le mot artiste et je me suis dit que j’aimerais bien en voir un, un jour. Pour moi, voir un artiste, c’était une chose aussi rare que de voir une statue bouger. C’était la même sensation qu’au Liban, ça ne devait pas courir les rues. Je me demandais vraiment où ils étaient ces artistes qui faisaient ces choses-là.

L’apprentissage des mots

Avec Brel16, Renaud17 et Ferré18, il apprend également sa nouvelle langue, celle qui deviendra la langue de son art. Arrivé en France, Wajdi Mouawad ne connaissait que l’arabe, sa langue mater­nelle.

Ce qui a été un accélérateur de mon apprentissage du français, de la conscience des mots, qu’un mot est une chose complexe et particulière, ce qui a précipité tout ça, c’est la chanson. Et les chansons qui ont un niveau émotionnel très grand.

Il chante les mots de ces artistes à répétition, jusqu’à en user la bande des cassettes, jusqu’à en perdre le souffle, pour bien connaître chaque mot, chaque virgule, pour pouvoir se libérer. Dans la salle de bain, sous la douche, il hurle les paroles au rythme de Brel, de Renaud, de Ferré. Devant son miroir, il fait des représentations de ce qu’expriment les textes. Pour Wajdi Mouawad, ces chansons représentent, pas seulement par leurs paroles, pas seulement par leur musique, mais dans l’ensemble quelque chose qui semble être à l’intérieur de lui.

Avec son frère Naji

La bande dessinée est aussi un révélateur de mots pour Wajdi Mouawad. Il prend plaisir à lire avec son frère Naji les bandes dessinées de Gotlib19 et de Goscinny20. Wajdi Mouawad découvre dans ces livres comment la langue peut être un jeu continuel, comment le mot peut être dessiné, retourné, déformé. Les deux garçons s’échangent leurs bandes dessinées et se composent un monde à l’aide des mots. Leur complicité, née de la connaissance, de la culture et de l’art, est si grande, qu’ils peuvent se parler sans que le reste de la famille les comprenne.

C’est aussi son frère qui l’aide à apprendre à écrire. Naji demande à Wajdi Mouawad d’écrire des histoires en arabe et de les traduire par la suite en français.

J’ai demandé à mon frère ce que je devais écrire. Il m’a répondu d’écrire ce que je faisais durant mes journées. Et puis, il m’avait dit aussi un truc très simple. Je devais former mes phrases avec un sujet, un verbe et un complément. Alors, j’ai écrit : je me lève de mon lit, je me brosse les dents, etc. Je faisais une autre composition le lendemain, mais c’était toujours pareil puisque je faisais toujours les mêmes choses jour après jour. Mon frère m’a alors demandé d’écrire autre chose. Qu’est-ce que je pouvais bien écrire? Il m’a dit d’inventer. Petit à petit, le français entrait dans ma tête, mais surtout le plaisir d’écrire. Le plaisir d’épater mon frère qui était vraiment très intelligent. Un jour, j’ai même écrit une pièce de théâtre. Ça fait trois pages et mes personnages se posent des questions transcen­dantales sur la vie, son sens.

La France est le révélateur d’un goût pour l’écriture par l’entremise de la chanson, mais aussi par ses lectures.

Rencontres avec des auteurs

C’est l’objet le plus secret de mon existence. Je ne suis un romancier aux yeux de personne, alors que c’est mon roman qui m’a sauvé la vie21. Plutôt que de faire ses devoirs, Wajdi Mouawad lit. Sa mère le sait et lui demande constamment d’aller faire ses devoirs au lieu de garder le nez dans ses livres. Il lit d’abord des livres d’aventure, des histoires de héros; des héros qu’il aimerait tant être. Puis un jour, comme à son habitude, il va à la bibliothèque pour emprunter des livres.

D’abord, il y a la préhistoire de cet instant du surgissement. Dans mon cas, elle me ramène à l’adolescence lorsque, fatigué de lire Bob Morane et Fantômette, le Club des Cinq, le Clan de Sept et autres Six Compagnons, fatigué de m’illusionner sur le héros que je savais n’être pas, je suis tombé, pas tout à fait par hasard, sur ce récit pris à la bibliothèque du quartier dans la section des « grands », et dont la première phrase mettait en scène un personnage qui, après une nuit éprouvante, s’était réveillé changé en insecte. Ce livre de Kafka22 portait bien son titre, œuvre d’un auteur dont je n’avais encore jamais entendu parler. De quoi s’agissait-il alors lorsque, agrippé aux pages de ce premier livre qui me faisait entrevoir les ombres de la caverne, je me suis arraché à un monde de douleur et de déception pour être mis face à face avec l’indicible? De précipitation, je crois, du chemin quitté pour chuter au fond du gouffre. Moi qui, jusqu’à cet âge, lisais, pour être un héros que je n’étais pas, voilà qu’un auteur obscur à mes yeux, mort depuis longtemps, avait écrit l’histoire d’un héros que je n’aurais jamais voulu être, mais que j’étais. Cet homme métamorphosé en insecte, c’était moi. Cette histoire n’avait d’ailleurs été écrite que pour moi. Elle n’existait que pour moi23. Kafka lui révèle également de nouveaux auteurs. Wajdi Mouawad se met à lire tout ce que son auteur favori lisait : Flaubert24, Broch25, Zweig26, Walser27, Hesse28. Ces lectures l’amènent davan­tage à écrire et c’est à partir de ce moment-là que Wajdi Mouawad améliore ses résultats scolaires. Il avait trouvé ce qui l’enflammait et à partir de là, il trouve de l’intérêt à l’école. Il est libéré, métamorphosé. Il maîtrise le français de façon impeccable, ses rédactions sont même lues devant la classe par le professeur. Il devient aussi capitaine de l’équipe de rugby. Bref, tout va bien grâce à ses rencontres avec la littérature.

J’écris! Mon métier, c’est d’être écrivain.

Mon frère Naji m’a appris à écrire et à lire. Il était très très sévère avec moi. Le nombre de bouts de cahier que j’ai jetés parce qu’il me disait que ce que j’avais écrit était mauvais. Il me disait souvent que les histoires que j’avais inventées étaient des navets, que c’étaient des histoires déjà inventées, que mon style était mauvais. Ç’a été très dur, mais très formateur. Et je crois que si je n’avais pas eu à écrire, c’est à ce moment-là que je l’aurais su, car c’était vraiment décourageant. Il ne me disait jamais de continuer ni d’arrêter.

Le frère de Wajdi Mouawad ne l’encourage peut-être pas à poursuivre l’écriture, mais il sent derrière lui Brel, Kafka ou autres qui l’encouragent sur cette voie. Ces auteurs, qu’il lit, sont avec lui et lui insufflent l’énergie de persévérer.

Ces auteurs me donnent une énergie du tonnerre. Lorsque j’entends une chanson de Brel en voiture, j’ai envie de m’arrêter sur le bord de la route et d’écrire. C’est la même chose pour Kafka. Lorsque je lis un de ses livres, j’ai envie d’écrire. Je ressens une sorte de reconnaissance de leur part, même s’ils ne me connaissent pas. Et puis, il faut dire que ces auteurs, que j’aime, auraient pu se retourner contre moi. J’aurais pu me dire, il faut que je sois Kafka, il faut que je sois à leur hauteur. Mais je ne me suis jamais dit ça. Je me disais plutôt que c’était super que ces auteurs existent et que j’allais tenter de faire ce que je pouvais.

Walter ou Emmanuel?

Walter et Alphonse se sont connus un jour. Personne ne sait plus ni où, ni comment. On raconte que ça s’est passé simplement. Salut, moi c’est Walter. Moi, on m’appelle Alphonse. Et voilà. Walter donnait des biscuits à Alphonse, et Alphonse gagnait aux billes et partageait tout avec Walter. […] le matin, on se rencontrait pour marcher ensemble jusqu’à l’école; je portais son sac, et Alphonse, lui, dans un élan matinal, il se lançait dans les récits de ses aventures nocturnes. Ses aventures nocturnes, tu parles… Il me racontait des mensonges. Il me faisait croire des choses terribles. Et je peux vous le dire, je le croyais29.

Il se plaît dans ce nouveau pays, tout se passe mieux en classe et Wajdi Mouawad se fait des copains, dont un très spécial, Emmanuel Collin. Emmanuel Collin, c’est le Walter dans la pièce Alphonse. Comme dans l’histoire, mise en scène à Beloeil en décembre 1993, Wajdi Mouawad fait comme Alphonse et raconte toutes sortes d’histoires saugrenues à son ami Emmanuel au retour des classes. Avec leurs cartables sur le dos, Wajdi Mouawad raconte des histoires de vipères, d’enfant adopté, de pouvoirs magiques. Emmanuel le croit. Et puis, ils font leurs devoirs ensemble, jouent au foot et deviennent vraiment de réels amis. En fait, la France pour Wajdi Mouawad, c’est drôlement bien.

Une famille, la sensibilité et une première fugue

À l’âge de onze ans, Wajdi Mouawad et sa classe visionnent un film, Dersou Ouzala30 du réalisa­teur japonais Akira Kurosawa31. À l’écran, il voit l’histoire d’un militaire russe, géographe, qui doit faire l’arpentage d’une forêt et qui, pour pouvoir évoluer dans cette forêt, se lie d’amitié avec un trappeur. Le trappeur, qui lui sert de guide, connaît très bien la forêt et sauvera la vie du militaire un jour de tempête en construisant en peu de temps un abri. Un jour, le trappeur tue par accident un tigre du Bengale. Pour le trappeur, le tigre était le dieu de la forêt et son erreur le bouleverse. Il est si troublé qu’il se rend aveugle psychosomatique. Le militaire le ramène à sa maison et le trappeur y vit reclus. Des années plus tard, on ira chercher le militaire pour lui annoncer la mort de son ami. Le film touche profondément Wajdi Mouawad. La sensibilité qui est démontrée à l’écran le bouleverse et l’impressionne. Wajdi Mouawad avait fait la rencontre de quelque chose qu’il ne croyait pas avoir en lui : la sensibilité.

J’ai un petit frère. Il s’appelle Alphonse. C’est un garçon courageux, Alphonse : les yeux verts, le regard droit. Dans la rue, quand il marche, il ne se fait pas remarquer. Il ne veut pas se faire remarquer. Il ne peut pas se faire remarquer32.

Je ne suis pas venu au monde dans un milieu familial qui était sensible à la sensibilité. Ni à la psychanalyse ni à la psychologie. Manger et dormir était ce qui comptait ainsi que l’on dise du bien de toi. Donc, que tu sois blessé ou pas, on s’en foutait pas mal; ça n’avait aucune importance. On ne regarde pas les émotions. C’est la lecture que j’en fais aujourd’hui, que je suis arrivé dans une famille qui n’avait pas pris conscience de la découverte de la psychanalyse. À cette époque, je crois que ces gens ne pensaient pas que l’on pouvait être traumatisé par quelque chose, que l’on pouvait avoir une sensibilité. Je ne savais pas que j’étais un être sensible. Il n’y avait rien, ni personne pour me l’indiquer, il n’y avait rien qui pouvait me le dire, il n’y avait personne, personne de mon entourage qui pouvait me dire. Après coup, je l’ai su à mes dépens parce qu’il y avait des choses qui me blessaient profondément ou violemment. Mais, on ne le découvre pas tout de suite. Puis, personne ne m’encourageait à la découvrir ou à lui accorder de l’importance. Et puis avec le temps, j’ai développé une méfiance en moi-même puisque j’avais l’impression que personne dans mon entourage ne ressentait les choses comme moi. Je me disais donc que je devais me tromper, et je me trompais presque tout le temps. C’est en fait l’impression que ça me donnait.

Neuf années séparent Wajdi Mouawad et sa sœur Nayla, et six années le séparent de son frère Naji. Lorsque Wajdi Mouawad arrive au monde, les choses sont déjà bien en place dans sa famille. Né en 1968, Wajdi Mouawad décrit sa génération comme étant celle qui n’a absolument pas fait de choix. Il n’a pas choisi la guerre civile du Liban, il n’a pas choisi de quitter son pays natal. Il est de la génération des guerres. Wajdi Mouawad est né à la fin de la guerre du Vietnam33, peu avant le début de celle au Liban. Il constate que sa vie est jalonnée de guerres, des guerres qui enflammeront successivement l’Iran et l’Irak34, les Malouines35, le Kosovo36, le Rwanda37, le Tibet38, le Népal39. Plusieurs de ces guerres se sont déroulées durant les années 1970, où l’on faisait l’amour à tout vent sur des airs de Flower Power40, où le monde se croyait atteint d’une certaine forme de paix et d’ouverture. Ce n’est pas ce qui est demeuré dans la mémoire de Wajdi Mouawad.

Parce que ma génération n’a pas pu faire de choix, parce que ce choix n’a pas pu être fait, aujourd’hui, on se pose, je me pose toutes sortes de questions sur mon état, sur la transmission, sur la mémoire, sur le sens de la transmission. Est-ce que ça a un sens ce qu’on transmet ou est-ce qu’on transmet n’importe quoi, n’importe comment? Je n’ai rien connu du Flower Power et de ce monde qui pensait que tout était amour et beauté. Moi, le souvenir que je garde de ce monde, c’est du sang et des horreurs. Alors, c’est quoi la transmission? Comment se fait-il que cette génération qui ne voyait qu’amour et paix, ne m’ait transmis que la guerre? Moi, ce qu’on m’a transmis, concrètement, ce n’est pas formidable du tout parce que c’est des exils, c’est des guerres, c’est des pertes de valeurs, c’est des pertes de sens, c’est la perte du corps, c’est la perte de la pensée, c’est la perte de tout, quoi, une espèce d’érosion complète.

C’est dans ce contexte que Wajdi Mouawad grandit. Sa famille ressemble à la famille de toutes ses tantes et de tous ses oncles. Tout le monde se ressemble, tout le monde agit de façon similaire, avec la même rigidité, veillant aux apparences, aux convenances. Puis un jour, Wajdi Mouawad décide de faire autrement, pour voir autre chose.

Moi, je ne voulais pas faire une fugue, ni m’enfuir, je n’étais ni triste ni malheureux et j’aimais beaucoup mes parents… En fait, ce qui s’est passé est beaucoup plus simple. Je m’étais simplement trompé de côté quand j’ai pris le métro après l’école. Je ne suis pas descendu à la station suivante. Trop fatigué. Alors, j’ai continué, jusqu’au bout, jusqu’au bout, jusqu’au bout. Il faut dire que dans certaines situations on ne sait pas comment réagir. Et quand l’invisible s’ouvre à vous, c’est la panique41.

À quatorze ans, en France, Wajdi Mouawad fait une fugue qui va durer deux jours. Encore aujourd’hui, il ne peut expliquer la raison de cette fugue. Il a fini par se rendre compte qu’on devait s’inquiéter à la maison de son absence. Il ne pouvait pas revenir ainsi de peur de se faire gronder par sa mère. Deux choses pouvaient le sauver selon lui : la mort ou un accident très grave, qui ferait en sorte que sa mère oublierait la fugue et ne le gronderait pas. Une nuit a passé, le jour, une autre nuit et à l’aube, des policiers l’ont retrouvé et l’on ramené à la maison. Son plan avait marché. En rentrant à la maison à cinq heures du matin, sa mère ne lui a rien dit, sauf d’aller se brosser les dents avant d’aller au lit. À son lever le lendemain pour aller à l’école, il était un peu étourdi de ce qu’il avait vécu; personne ne dit un mot à propos de cet épisode. On n’a pas posé de questions, on n’en a jamais parlé dans sa famille. Le silence au point où Wajdi Mouawad s’est même demandé s’il n’avait pas rêvé cette fugue. Des années plus tard, Wajdi Mouawad a écrit une pièce de théâtre sur cette fugue. Son frère Naji, qui a vu la pièce, s’est alors rappelé cette fugue. Il avait oublié comme les autres. Pour Wajdi Mouawad, cet événement décrit bien l’état de silence dans lequel sa famille était plongée. Tout était opaque et en lui, par contre, tout bouillait.

Cette famille, dit Wajdi Mouawad, lui a aussi transmis, malgré cette rigidité, les convenances et les apparences, beaucoup de valeurs. Des choses très belles comme la générosité, la vérité. Cette famille a été un tel défi, nous explique-t-il, qu’elle lui a donné énormément de force parce qu’il a eu souvent à se battre à contre-courant. Aujourd’hui, peu de situations de conflits lui font peur.

Pardon? Vous avez dit quoi?

Quand on est petit, on est si mal informé. Par exemple, quand j’étais petit, on ne m’a jamais dit que la Terre se trouve dans une galaxie et que les étoiles naissent grâce à un amas de poussière stellaire qui se rassemble et se rassemble et grossit puis, en tombant sur lui-même, crée de l’énergie pour pouvoir briller parfois des milliards d’années. On ne m’en a jamais glissé un seul mot. Pourtant, si j’avais su, il me semble, oui, que cela m’aurait rassuré! Oui… m’aider à m’endormir42.

La Famille Mouawad est en France depuis cinq ans et un jour, en rentrant de l’école, Wajdi Mouawad trouve toute sa famille en émoi. Son père est là ainsi que son oncle, sa tante et sa mère. Tout le monde est heureux, même son frère et sa sœur. Toute la famille va partir pour le Canada à la fin de l’année scolaire. Ils avaient déposé, quelques mois auparavant, une demande pour immigrer au Canada et elle venait d’être acceptée. Wajdi Mouawad est surpris. Personne ne lui avait parlé de cette demande et tout le monde croyait qu’il savait. Il n’en savait rien. Aujourd’hui, Wajdi Mouawad croit tout simplement que comme il était le petit de la famille, on ne s’était pas préoccupé de lui. De toute façon, il allait suivre. Alors, à quoi bon lui dire.

Le 27 août 1983, la famille de Wajdi Mouawad et ses douze valises se retrouvent dans un autre pays. Le pays des igloos et de l’éternel hiver, selon l’imaginaire de Wajdi Mouawad. Et là, le même scénario se répète.

On est arrivés chez une tante et un oncle qui demeuraient déjà au Canada, à Ville Mont-Royal. On s’est installés chez eux le temps de trouver un appartement à Ville Saint-Laurent. On m’a inscrit à une polyvalente, je suis allé chez le directeur avec ma mère et on m’a encore une fois dit que j’allais devoir travailler fort, surtout en français. Ça recommençait. Le même cirque. Le directeur a regardé mes notes et il a dit : « 13 sur 20 en français, ce n’est pas fort ». Or en France, 13 sur 20, c’est très bon. J’avais même les meilleures notes en français. Je ne comprenais pas et je me suis dit que peut-être, il avait raison. Il m’a donc placé dans une classe de rattrapage avec tous les immigrants qui arrivent au Canada et qui ne savent pas parler français. Peu de temps après le début de ce cours, on m’a changé de classe, on s’était rendu compte que je savais parler français. Puis, de capitaine de l’équipe de rugby43 en France, je suis devenu le nerd au Canada. J’avais des lunettes, l’accent français et je connaissais plein de trucs que les autres ne savaient pas. C’était une métamorphose.

Le choc est grand pour Wajdi Mouawad. Il a l’impression de vivre une autre avalanche. Une avalanche comme celle à son arrivée en France. Il avait mis cinq ans à surmonter cette montagne et à trouver la porte de sortie. Et à peine arrivé au sommet de cette montagne, il y avait un autre éboulement. Dans sa tête, il n’y a qu’une phrase qui résonne : je vais leur faire payer cher tout ça

Après l’avalanche canadienne…

Arrivé à l’âge de seize ans à Montréal, Wajdi Mouawad complète son secondaire quatre et cinq dans une polyvalente de son quartier. Comme tous ses collègues de classe, il dépose en mars de sa dernière année de secondaire une demande d’admission dans deux cégeps : un public, l’autre privé. Il choisit les sciences pures au collège de Bois-de-Boulogne44 et à André-Grasset45, par pure formalité, sachant très bien que sa famille n’a pas les moyens de payer pour un collège privé. Ses parents ont décidé qu’il devait choisir les sciences pures pour devenir un ingénieur. Deux semaines avant la rentrée, Wajdi Mouawad se rend compte qu’il n’a toujours pas reçu son horaire de Bois-de-Bologne. Il téléphone et on lui répond que l’on n’a pas son dossier. En fait, l’institution a égaré le dossier de Wajdi Mouawad. Étant donné les délais, on lui propose de faire son entrée au cégep en janvier plutôt qu’en septembre. Sa mère, désespérée, pique une colère et ne peut croire que son fils n’ira pas à l’école en septembre. Jacqueline Mouawad amène pour une troisième fois son garçon dans le bureau d’un directeur. Cette fois-ci, c’est dans le bureau du directeur du collège André-Grasset. Le dossier scolaire de Wajdi Mouawad étant très bon, on l’admet et on lui octroie une bourse pour couvrir les frais que sa famille ne peut assumer. Le problème est réglé.

… une porte de sortie se dessine

En 1985, au collège André-Grasset, Wajdi Mouawad se retrouve, comme il le décrit, au royaume des jeunes bourgeois. Parmi les riches étudiants, il fait la rencontre de Sylvain Bertrand. Les deux jeunes garçons écrivent pour le journal La Source du collège. Wajdi Mouawad y écrit des poèmes et diverses histoires. Sylvain Bertrand lui propose un jour de faire partie de la distribution de la pièce de théâtre Bousille et les Justes46, qu’il monte avec d’autres copains dans un sous-sol d’église. Le rôle qu’il lui propose est minuscule, mais il pourra aider à monter les décors. Avec la permission de sa mère, il accepte l’invitation et durant ses deux années de cégep, Wajdi Mouawad joue au théâtre avec ses amis et s’amuse bien.

Mais tout n’est pas au beau fixe à l’école. Wajdi Mouawad sèche de plus en plus ses cours, et change d’option pour se diriger en communication. Malgré le changement d’option, plus rien de tout ça ne l’intéresse. Ses professeurs sont toutefois compréhensifs.

J’ai eu la chance d’avoir des professeurs extraordinaires. Je me rappelle entre autres de mon profes­seur de cinéma, Benoît Vanier, de mon professeur de communications, René Lepire et d’une profes­seure polonaise de français. Ils avaient tous compris. Ma professeure de français m’a d’ailleurs dit un jour : « Vous Wajdi, vous allez rater vos cours, mais vous allez réussir votre vie, à l’inverse de beaucoup de gens ici. » Ils avaient compris que je n’étais pas à ma place et que tout ça ne me disait rien et ils m’encourageaient à devenir ce que j’allais devenir.

La situation familiale est elle aussi assombrie de nuages. Les problèmes financiers se mêlent aux problèmes de santé de la mère de Wajdi Mouawad.

Jacqueline Mouawad

Jacqueline Mouawad, à l’inverse de son époux qui est un montagnard du Liban, est née sur le littoral du pays. Les citadins chrétiens de l’époque donnaient souvent des noms français à leurs enfants, car c’était la mode. La mère de Wajdi Mouawad est comme bien des mères libanaises.

En France, elle élève seule la majeure partie du temps ses enfants. Son mari demeure au Liban pour payer leur séjour. Il appelle souvent la nuit, elle crie pour mieux se faire entendre et il vient aussi souvent que possible, lorsque l’aéroport de Beyrouth n’est pas fermé à cause de la guerre civile. Abdo Mouawad vit toujours au Liban alors que la famille décide de quitter la France pour le Canada. Toutefois, peu de temps après avoir déménagé dans leur nouvelle terre d’accueil, Jacqueline Mouawad est diagnostiquée cancéreuse. Elle a un cancer du sein assez avancé. C’est à ce moment qu’Abdo Mouawad vient s’établir au Canada. Jacqueline Mouawad mourra de son cancer peu avant Noël, en décembre 1987.

Tout est en place pour la grande fugue finale

Wajdi Mouawad et sa famille demeurent tout près du métro Côte-Vertu (voir l’annexe 2). Tous les matins, il marche jusqu’à la station de métro Sauvé pour se rendre au collège situé près de la station Crémazie. Jamais durant ces deux années, il n’est allé au sud de ces stations. Il fait toujours le même trajet, ne change rien. Un jour de février 1987, Wajdi Mouawad fait à nouveau une fugue. Par hasard, il ne descend pas à Crémazie. Les stations défilent et il entend « prochaine station, Laurier ». Le nom est beau, il descend du wagon. Il se retrouve sur la rue Saint-Denis47, dans le quartier du Plateau Mont-Royal48.

J’ai vu un immense bâtiment et je me suis demandé ce que c’était. Je me suis approché et j’ai lu « École nationale de théâtre du Canada ». J’y suis rentré, j’ai fait le tour. J’ai croisé deux garçons en collant. Je trouvais que ça ne faisait pas très sérieux. Puis, j’entendais au loin des « oh » et « ah ». Je me suis rendu à la réception et j’ai demandé de l’information. On m’a donné un formulaire ainsi que tous les dépliants de l’école (voir l’annexe 3). J’ai lu et j’ai vu qu’il y avait des cours de scénogra­phie, d’écriture, de jeux, etc. Il fallait quatre ans d’études pour obtenir son diplôme et les élèves étaient admis suite à des auditions. Il fallait donc présenter deux scènes, une du répertoire classique, l’autre du répertoire québécois, de cinq minutes chacune. Je crois que j’avais un tel besoin d’attention que l’idée d’être pendant dix minutes, l’attention de plusieurs personnes, a fait en sorte que j’ai décidé de le faire. Je voulais passer cette audition. Je me disais que c’était comme d’aller voir une diseuse de bonne aventure qui me dirait que j’étais destiné à un avenir prometteur. Elle allait peut-être voir dans ma main que j’étais le fils d’un prince. C’était pour moi la même chose, ces auditions. J’allais jouer à la loterie et je n’avais rien à perdre. Ça allait être une expérience unique.

En sortant de l’École nationale de théâtre du Canada49, Wajdi Mouawad traverse la rue pour aller dans une petite librairie. Il connaît Molière, il cherche donc une scène avec deux personnages. Il tombe sur George Dandin50. Et le seul auteur québécois qu’il connaît est Michel Tremblay51. Justement, il y a Sainte Carmen de la Main52. Wajdi Mouawad avait trouvé ses deux scènes et il est retourné à la maison. Il a demandé à Sylvain Bertrand d’être sa réplique pour l’audition, qui a accepté, et s’est inscrit pour les auditions. Il a reçu sa convocation pour le 3 mai 1987. Mis à part Sylvain Bertrand, personne ne savait ce que préparait Wajdi Mouawad.

Retour dans le temps, au Liban

Alors que Wajdi Mouawad était toujours au Liban, il s’amuse, enfant, à se placer sous une énorme sirène montée sur un bloc de béton. Cette sirène rythme l’horaire des ouvriers de la scierie de bois. Les villageois savent alors, par exemple, que les ouvriers viennent manger. Le bruit que cette sirène produit est assourdissant, mais Wajdi Mouawad aime bien se placer sous celle-ci : il a alors l’impression que la sirène crie pour lui. La sirène hurle avec la même intensité que si lui, Wajdi Mouawad, avait pu le faire. Cela lui procure une sensation de bien-être puisque enfin quelque chose pouvait hurler pour lui. À Montréal, tôt le matin, il distribue le journal aux portes des maisons. Son baladeur sur les oreilles, il chante durant une heure et demie les paroles de Renaud. Croyant être seul au monde à ces heures matinales, il ne pense pas à hurler moins fort. Wajdi Mouawad croit qu’il avait besoin de cette décharge et de ces mots pour se libérer de la colère qu’il portait.

L’audition!, le stage? et le criiiiiii

Le 3 mai est arrivé bien rapidement. Sylvain Bertrand et Wajdi Mouawad ne s’étaient pas beaucoup préparés et savaient à peine par cœur leurs textes. Ce samedi-là, il y a eu une grève des moyens de transport à Montréal. Pris dans le nord de la ville, Wajdi Mouawad, qui reçoit un téléphone de Sylvain, lui dit d’oublier l’audition. Comment allait-il bien se rendre là?

À peine 30 minutes plus tard, Sylvain m’a rappelé. Son père allait faire des courses au centre-ville et pouvait nous laisser en passant à l’École nationale. J’ai demandé à ma mère si je pouvais sortir pas trop longtemps avec Sylvain, elle a accepté et nous y sommes allés. En entrant dans l’École, j’ai vu plein de gens. Des gens qui avaient le trac à l’idée de passer cette audition. Certains avaient des foulards pour se donner des airs d’artistes, un faisait du taï-chi dans un coin, un autre récitait du Racine53 avec de grands airs. Sylvain et moi étions en culottes courtes, mal rasés. Nous avions dans les pieds de grosses espadrilles et nous portions des chaussettes blanches, montées jusqu’au mollet. J’ai vu au fond un garçon qui me semblait sympathique. Il était vêtu d’un horrible pantalon de laine avec des points rouges et jaunes, d’une chemise noire et d’une cravate. Il m’a salué et demandé si j’avais peur. Bof, je ne savais pas trop, lui non plus. Et on a nommé son nom et il est allé faire son audition. Juste avant de partir, il m’a dit qu’on allait peut-être se voir au stage. Quel stage? Sylvain ne savait pas non plus ce que c’était ce stage. Et on m’a appelé.

Wajdi Mouawad et Sylvain Bertrand ont fait leur scène devant Yves Desgagnés et Louise Lemieux. Les deux juges s’amusent beaucoup. Il faut dire que leurs habits, l’accent français de Wajdi Mouawad dans le rôle de Maurice dans Sainte Carmen de la Main et Sylvain Bertrand en Carmen, rendent la situation plutôt rigolote. L’expérience est sympathique et il rentre chez lui.

Sa mère, Jacqueline Mouawad, fait alors une rechute et doit se rendre à l’hôpital. En visite auprès de sa mère, le 5 mai, Wajdi Mouawad apprend qu’Yves Desgagnés a téléphoné à la maison pour lui annoncer qu’il faisait le stage. Dans tous ses états, Wajdi Mouawad ne cesse de répéter qu’il va faire le stage. Il est surexcité, une surexcitation qu’il n’avait jamais ressentie auparavant. Sa mère tente bien de savoir ce que c’est que ce stage, mais son fils, trop heureux, retourne à la maison pour avoir plus de détails auprès de son père.

Mon père avait parlé avec Yves Desgagnés pendant une demi-heure. Il lui avait dit que j’avais du talent et mon père avait répondu : « Tous mes enfants ont du talent Monsieur. » Le plus drôle, c’est que mon père ne devait pas comprendre de quoi il parlait! Il lui avait aussi dit que je devais apporter des collants pour mon stage. Puis il m’a demandé c’était quoi tout ça, cette histoire de stage de théâtre. Qu’est-ce que j’allais faire de ça? Je lui ai expliqué ce qu’était l’École nationale de théâtre du Canada et je lui ai aussi dit que je faisais ça pour voir ce que ça allait donner. J’étais tellement troublé par tout ça et je ne savais pas ce que j’allais vraiment en faire.

Le 17 mai, Wajdi Mouawad franchit à nouveau la porte de l’institution théâtrale, prêt à faire le stage de cinq jours durant lequel les professeurs allaient observer son comportement et son travail. Il a dans son sac ses collants et bien des préjugés.

Je me suis rendu compte que ma famille m’avait légué bien des choses, dont des préjugés. En entrant à l’École nationale, j’allais faire des choses auxquelles je n’avais jamais pensé. Déjà, pour moi porter des collants, c’était beaucoup. Alors lorsqu’on me parlait de mon chakra, j’étais perdu. C’était tout un monde que je découvrais.

Au stage, il retrouve le garçon au drôle de pantalon, Benoît Brière54. Ensemble, ils constatent leur chance d’avoir été sélectionné. Cinq cents personnes s’étaient présentées en audition et trente-deux avait été choisies pour le stage. Durant cinq jours, ils suivent des cours de voix, de danse, et répètent leur scène qu’ils présenteront à nouveau à la fin de la semaine. Tous les soirs, Wajdi Mouawad rentre tard à la maison complètement euphorique, éveillé. Ses parents n’osent rien dire, ils ne l’ont jamais vu ainsi. Le dernier jour du stage arrive et Wajdi Mouawad se rend compte qu’il a vraiment envie d’être sélectionné parmi les douze candidats.

Je me souviens que j’attendais en lisant le Petit Prince55, me disant, l’important c’est la rose ce n’est pas autre chose, ce n’est pas grave si je ne suis pas accepté, ce n’est pas grave. J’attendais, j’attendais, j’attendais, et de temps en temps j’allais à l’école, la feuille n’était toujours pas affichée, je repartais. Vers 17 h 30, je me rends à l’école et là je vois Benoît, seul, devant la feuille, en train de regarder la feuille. Et là, il se retourne, il a une tête d’enterrement. Je fais, merde, il n’est pas accepté. Moi, je m’étais dit, si Benoît n’est pas accepté, il n’y a personne qui est accepté. Et là, il me regarde, il dit, « Bien, mon vieux Wajdi, on va se voir en septembre ». Je regarde et je vois mon nom et j’ai hurlé. J’ai hurlé, j’ai hurlé dix-huit ans de sensibilité refoulée. Un hurlement libérateur et libéré. Un hurlement qui ne m’a pas du tout fait mal aux cordes vocales. Un hurlement. J’avais le sentiment que, depuis que j’étais tout petit, j’avais un sac à dos vide et que la vie, jour après jour, s’était arrangée pour ajouter un tout petit caillou de telle sorte que je ne l’ai jamais senti s’alourdir. Je portais un sac très, très lourd sur le dos et que là, en voyant mon nom, quelqu’un venait de m’enlever mon sac et j’ai senti une libération extraordinaire. J’ai appelé mes parents, je leur ai dit : « Je suis accepté à l’École nationale de théâtre, je rentre là en septembre, c’est quatre ans, salut, clic. » C’était fini, il n’y avait plus rien à faire, c’était terminé. Et dans un certain sens, ils étaient mieux de ne pas résister. Ils ont vu que c’était inutile. Ma mère m’a posé quelques questions, et je lui ai dit que c’était ça que je voulais faire, c’était tout. Puis, c’est un peu comme si ma fugue de l’âge de 14 ans avait été une sorte de répétition. Pour cette fugue-là que j’allais faire, à vie.

L’École nationale de théâtre du Canada 

Moi je veux, tout de suite – et que ce soit entier – ou alors je refuse! Je ne veux pas être modeste moi, et me contenter d’un petit morceau parce que j’ai été sage. Je veux être sûr de tout aujourd’hui et que cela soit aussi beau que quand j’étais petit – ou mourir. Jean Anouilh

Pour Wajdi Mouawad, il sera aussi difficile d’entrer, de rester et de sortir de cette école de théâtre. Le trajet de quatre années se fait avec douze collègues. Dans sa classe, il y a Benoît Brière, Catherine Sénar, Stéphane Jacques, Michel Laprise, Rachel Perreault, Béatrice Duhaime, Maryse Roberge, Pierre Laflamme et Marie Drouin. Ensemble, ils suivent des cours avec des artistes du milieu, dont René Richard Cyr56 et Yves Desgagnés, qui leur donnent des formations d’interprétation durant six semaines. Il y a aussi les professeurs permanents qui enseignent les matières périphériques comme l’histoire du théâtre, l’expression corporelle, la voix, le chant, la diction, les danses de toutes sortes. Les trois premières années suivent ce rythme et la quatrième année est consacrée à la production professionnelle d’une pièce de théâtre avec tous les élèves de l’école, soit ceux de la scénographie, d’écriture, de production et de la technique.

J’avais trouvé l’école qu’il me fallait, mais je souffrais aussi beaucoup d’y être. J’ai passé toute la première année à avoir peur de me faire mettre à la porte. Ma deuxième année, je passe mon temps à me dire, peut-être que je ne suis pas un bon comédien et qu’ils auraient dû me mettre à la porte. Et c’est la même chose la troisième année. La quatrième année, je passe mon temps à me dire qu’il faut que je me trouve du boulot en sortant de l’école. C’est alors un lieu de compétition, mais qui n’est pas affichée, puisqu’elle est taboue. Dans les écoles de danse, on le dit clairement qui est le meilleur, la compétition est affichée. À l’École nationale de théâtre, il fallait faire semblant que nous étions tous des frères et sœurs et qu’on se comprenait, qu’on se réjouissait du succès d’un autre. Dire que tu es jaloux, ce n’est pas bien. Dire que ça te remet en question de voir l’autre reconnu et pas toi, ce n’est pas bien. On se retrouve donc à être travaillé par la peur sans être capable de démonter les méca­nismes de cette peur. Avoir peur, ce n’est pas grave. Ce qui est grave, c’est qu’on nous empêche de démonter le mécanisme. J’ai peur, mais pourquoi j’ai peur? J’ai peur de me faire mettre à la porte? Non. Ce dont on avait tous peur, c’était des uns et des autres. Nous étions tous des menaces poten­tielles les uns pour les autres.

Wajdi Mouawad souffre aussi puisqu’il découvre qu’il ne veut pas être qu’un simple artiste. Il préfère être un très grand artiste, sinon rien. Ne pas être à la hauteur des artistes qui l’ont ému, n’est pas envisageable pour lui.

Ça, c’était quelque chose qui ne se disait pas. Sinon, on te traite de prétentieux, d’imposteur. Mais, c’était vraiment le sentiment qui m’habitait. Moi, je ne voulais pas être un petit. Je ne voulais pas être en dessous de l’amour que j’avais pour de la création. Aujourd’hui, mon discours s’est beaucoup nuancé. Mais sur le coup, ç’a été très violent, c’était comme ça, c’était une force… Je voulais tout, tout de suite.

En troisième année d’études, Wajdi Mouawad désire quitter l’École nationale de théâtre. Il croit qu’il ne parviendra jamais à trouver du travail à la fin de ses études. Yves Desgagnés le retient.

Yves Desgagnés comprenait très bien ce que je voulais dire. Je savais qu’on n’allait pas m’engager. Je n’étais pas un acteur extraordinaire et je voyais bien cela. Ça ne me dérangeait pas de ne pas être un acteur. Je voulais être un artiste. Je lui ai expliqué que je savais que je ne travaillerais pas comme comédien. Que j’attende deux ans ou pas. Bon. Il m’a dit, écoute, tu as vingt-deux ans, attends, tu ne perds rien. Et là, Yves a eu une énorme importance parce que tout ce que j’ai appris sur la mise en scène, je l’ai appris de Yves Desgagnés, tout. Je l’ai vu arriver à me faire croire, dans la salle de répétition, qu’une feuille de papier, c’était un avion hydraulique. Je le croyais. Il est arrivé à me faire croire qu’il y a des choses qui peuvent se faire au théâtre, qui ne peuvent se faire nulle part ailleurs. Bref, qu’au théâtre, on peut tout faire. Que si jamais, un jour, on découvrait quelque chose qu’on ne pouvait pas faire au théâtre, ça allait vouloir dire que le théâtre n’est pas un art. Mais il m’a surtout appris une chose, un jour. Il disait : « Un acteur, c’est quelqu’un qui s’avance sur la place publique pour dire qui il est, sans que les spectateurs, qui l’écoutent, sachent qu’il parle de lui. » Moi, j’applique ce que je comprends. Quand on me dit quelque chose avec lequel je suis d’accord, de la seconde à l’autre, je me mets à l’appliquer, tout de suite. J’ai découvert dans le théâtre de Yves, l’importance du groupe, de rallier les acteurs, de donner à chaque acteur sa place. Il le faisait avec moi, et ça me faisait rire parce que parfois j’avais des petits rôles. Alors, il arrivait, il me racontait la vie de mon personnage de A à Z. Il arrivait à me faire croire que, finalement, la pièce tournait autour de moi. Moi, je rentrais, je disais bonjour et je sortais. Mais, tu pouvais finir par croire que la pièce racontait l’histoire d’un gars qui rentre, qui dit bonjour et qui sort. Il y a des petites péripéties qui se passent à côté. Toute la formidable beauté du théâtre arrivait à travers une compréhension de ce qu’il appelait l’espace du théâtre dans lequel évolue le corps de l’acteur. Espace et corps étaient, pour lui, les deux matériaux avec lesquels il travaillait continuellement.

L’essentiel de son métier de metteur en scène vient d’Yves Desgagnés et a commencé avec lui.

Je lui dois la conscience de l’image scénique, sa poésie. Grâce à lui, j’ai compris le fait qu’un metteur en scène doit avoir une parole pour ses acteurs; il doit leur parler pour constamment mettre en lumière le point de vue de la mise en scène. Et sa manière d’animer le dialogue avec les acteurs m’a toujours fasciné57.

Il comprend avec ce professeur et en le voyant travailler, que la mise en scène a pour rôle de rendre visible ce qui est invisible, et invisible ce qui est visible dans le texte. Ce qui semble évident dans un texte, il faut le cacher. Et montrer ce qui ne l’est pas. Le contraste peut alors, pour Wajdi Mouawad, provoquer une rencontre féroce avec le spectateur qui regarde.

Wajdi Mouawad : l’homme de métier

La gestion, d’un coup

Les quatre années de formation à l’École nationale terminées, Wajdi Mouawad se demande bien ce qu’il peut faire. Il sait qu’il ne pourra pas être engagé comme comédien pour des créations en théâtre, mais c’est ce qu’il désire faire. Il doit alors créer son propre emploi. Ainsi, la gestion arrive dans sa vie, un peu par accident, mais intrinsèquement liée à son travail de théâtre.

Comme auteur ou écrivain, je n’ai qu’à gérer mon propre emploi du temps, mon papier, mes crayons, car ce temps n’implique personne d’autre que moi. Au théâtre, c’est bien différent puisqu’il faut gérer beaucoup d’autres éléments. À la sortie de l’école, j’ai décidé de faire moi-même des mises en scène et de créer mes spectacles. Mais le théâtre se fait avec des gens. Nous vivons dans un monde en quatre dimensions et pour pouvoir se retrouver, il faut se donner une largeur, une longueur, une hauteur et un temps. Au coin de telle rue, à tel étage, à telle heure. Avec ces indications, on est capable de se retrouver. S’il en manque une, c’est impossible. Alors, il faut appeler les comédiens. Un te dit qu’il ne peut pas à ce moment-là, l’autre non plus. Et à un moment donné, le dialogue entre l’artistique et la réalité se met en marche; parce que, toi, en tant que metteur en scène, tu sais que tu as besoin de temps pour répéter. Cette répétition ne peut se faire sans les comédiens. Donc, tu dois tout de suite être dans un rapport de gestion à la matière, qui est les acteurs. Puis, il y a aussi le fait que nous vivons dans un pays qui est régi par des lois. Il y a entre autres une loi sur les gens qui n’ont pas de travail fixe, les travailleurs autonomes. Et tout ça, on le découvre d’un coup. On découvre qu’on ne peut pas demander, juste comme ça, à des copains, de travailler pour rien, et de se partager les recettes du spectacle, s’il y en a. En fait, on peut faire juste une fois des spectacles autogérés. Pour faire une production, il faut demander de l’argent alors qu’en tant qu’artiste la question que l’on se pose est plutôt de savoir par quel côté va rentrer Lady Macbeth pour notre mise en scène. Il faut payer les comédiens. Or, à l’école, j’avais fait du théâtre et non de la gestion. La question de la gestion est une chose tellement imprévue, impromptue. Cela m’est tombé dessus, en pleine face, d’un coup. Je n’avais aucune espèce d’idée de ce que pouvait être un outil de gestion.

Wajdi Mouawad a bien quelques outils intuitifs pour gérer les projets qu’il met en branle. Il cherche toutefois de l’aide, mais les directeurs de production sont une denrée rare. Ceux qui existent travaillent déjà pour des compagnies. Le fantasme de Wajdi Mouawad est alors à cette époque de rencontrer un directeur de production qui allait pouvoir l’aider. Entre-temps, il réalise quelques productions, financées par l’argent gagné dans les lave-autos les fins de semaine et des emprunts faits à la banque à son nom. Épuisé, il se demande s’il ne devrait pas plutôt créer sa propre compagnie de théâtre et pouvoir ainsi faire des demandes de subventions pour ses spectacles.

J’ai fondé ma compagnie de théâtre. Mais le problème est que créer une compagnie coûte quelque chose. Je sortais de l’école, je n’avais pas d’argent. Alors, j’ai fait une demande de subvention. Cela demande beaucoup de temps et de travail. Puis, il faut attendre trois mois avant d’avoir une réponse. Entre-temps, j’engage tout de même des comédiens, je trouve une salle, au cas où la subvention me serait accordée. Et, lorsque je reçois la réponse et que celle-ci est négative, je me suis déjà engagé auprès d’une foule de gens pour ce spectacle. L’envie de le faire est tellement forte qu’on le fait quand même en disant que l’on verra bien après. À un moment, je me suis dit que je ne pouvais plus continuer ainsi. Je devais trouver une personne pour m’aider à gérer la compagnie.

Théâtre Ô Parleur

La compagnie de théâtre Ô Parleur est l’expression d’un cri. Ses fondateurs, Isabelle Leblanc et Wajdi Mouawad, l’ont créée pour se donner un lieu de parole. Établie selon la troisième partie de la Loi sur les compagnies58, en 1991, la compagnie leur permet de faire de la création théâtrale. Ensemble, ils tentent, tant bien que mal, de comprendre la gestion d’une compagnie à but non lucratif. Ils ne savent pas tenir une comptabilité, et ignorent totalement ce que sont la TPS et la TVQ. Pour Wajdi Mouawad, la composition d’une phrase est déjà assez difficile, alors la gestion était mécaniquement impossible à réaliser. Wajdi Mouawad est endetté de 6 000 $ pour pouvoir faire des créations. Pour ne pas s’endetter davantage, les deux partenaires décident de mettre fin pendant un moment aux activités de leur compagnie. Ils veulent trouver un directeur administratif pour les aider. Pendant deux ans, Wajdi Mouawad oublie la gestion de sa compagnie de théâtre et devient d’abord et avant tout un auteur. Il se promène un peu partout, notamment en France, et signe la mise en scène de quelques projets à l’École nationale. De son côté, Isabelle Leblanc fera partie de la cohorte de La Course destination monde59, en 1993-1994, diffusée sur les ondes de la télévision de Radio-Canada.

Isabelle Leblanc

Wajdi Mouawad rencontre Isabelle Leblanc, en 1987, à l’École nationale. Il est en première année d’interprétation, et elle, en seconde. Pour lui, elle est une comédienne brillante, intelli­gente, avec un regard documentaire poétique sur le monde.

Par regard documentaire, je veux dire qu’elle regarde les choses telles qu’elles sont, mais elle parvient à trouver la poésie du monde d’aujourd’hui. Elle a développé une parole qui me rejoint et qui fait en sorte que nous sommes très liés. C’est une relation de frère et sœur.

Isabelle Leblanc, en plus d’être comédienne, est auteure. On a pu voir Aube en 2001 au Festival de théâtre des Amériques dans le cadre du volet Nouvelles scènes. En décembre 2003, le Théâtre de Quat’Sous présentait sa pièce L’histoire de Raoul. En annexe 5, on trouve des informations sur ses deux créations. Elle est aujourd’hui la directrice artistique de la compagnie de théâtre Ô Parleur.

Une directrice administrative!

Le temps a passé. Wajdi Mouawad et Isabelle Leblanc travaillent chacun de leur côté. Wajdi Mouawad prépare un projet, Le tour du monde en 80 jours, à l’École nationale lorsqu’il fait une belle rencontre. L’élève responsable de la direction de production l’impressionne.

Chaque année, les finissants de l’École nationale de chaque discipline présentent un projet profes­sionnel, et les étudiants en production et en technique travaillent avec les comédiens. Le spectacle que je montais, était énorme. Il durait cinq heures et le plateau était très gros. Sur la scène du Monu­ment National, il y avait des trucs qui montaient, descendaient, c’était l’enfer. En plus, j’avais trois classes à ma disposition à gérer. Je crois bien qu’il n’y avait pas moins de vingt comédiens sur scène. Ce qui est énorme. L’élève qui s’occupait de la production avait donc beaucoup de travail et le directeur technique était mauvais. Et là, un matin, à une semaine de la première, cette élève avait eu le temps de faire des biscuits, avant de venir à la répétition. Je me suis alors dit qu’une fille qui avait le temps de penser à faire des biscuits pour tous, le matin, à une semaine de la première, devait être drôlement en contrôle.

Sur les entrefaites, Isabelle Leblanc revient de son périple autour du monde. Elle téléphone à Wajdi Mouawad pour savoir ce qu’il faisait de leur compagnie de théâtre. Ils veulent reprendre les activités, mais à la condition d’être bien encadrés. Wajdi Mouawad avait trouvé la personne idéale en son élève responsable de la production à l’École nationale. Il a donc téléphoné à Lucie Janvier pour lui offrir le poste de directrice administrative du Théâtre Ô Parleur.

Je me souviendrai toute ma vie de ce moment-là. Lucie a pris tous nos dossiers et nous a dit qu’elle allait s’occuper de tout ça. Une semaine plus tard, elle avait fait le ménage de notre paperasse et avait fait des recherches pour nos demandes de subventions avec les dates limites. À partir de ce moment-là, elle nous appelait et nous disait de faire telle ou telle demande, d’écrire telle ou telle lettre.

Wajdi Mouawad parle à Lucie Janvier de son idée de création pour le spectacle Littoral. Lucie Janvier a fait un budget qui correspondait aux désirs de créations de la compagnie. Lucie Janvier avait compris Wajdi Mouawad et Isabelle Leblanc. La compagnie a réellement pris son envol à ce moment-là. Wajdi Mouawad n’a plus à penser à l’administration et peut dès lors se concentrer sur l’écriture et la mise en scène. Grâce à une subvention de 8 000 $, Littoral est né et les tournées connaissent un grand succès. Avec une bonne évaluation de la valeur du spectacle, ils ont également pu dégager un profit et bien payer les comédiens.

Durant cette période, on a rencontré un problème d’importance : on avait, soit la possibilité de tourner Littoral, soit la possibilité de créer un deuxième spectacle, Willie Protagoras enfermé dans les toilettes. La question était la suivante : est-ce qu’on tourne ou est-ce qu’on crée? Et comme le programme de subventions avec lequel on fonctionnait ne permettait pas de faire une demande pour deux créations, on était un peu pris. Pour ma part, je ne savais pas; j’avais envie et de tourner et de créer parce que je trouvais ça impossible de ne pas tourner Littoral, mais je trouvais ça dommage de juste tourner, quoi. Alors, on a rencontré les gens qui s’occupent de nos dossiers au CALQ60. On leur a expliqué la situation. Ils voyaient bien dans quel boom était la compagnie. Ils nous ont dit vous allez passer du programme « projet » au « fonctionnement ». Ainsi, on a pu faire Willie et tourner Littoral. Willie a vraiment très, très bien marché. Littoral a encore mieux marché. Puis, on a fait Rêves et tout s’enchaînait bien.

C’est par les rêves que, tout à coup, on s’est mis à pouvoir mieux travailler parce qu’on travaillait avec des gens de notre domaine qui nous faisaient rêver. On ne cherchait pas à faire de l’argent, car on travaille dans une organisation à but non lucratif61 (OBNL). En l’absence d’argent, il nous fallait autre chose. Et cette autre chose, c’est quoi? C’est le sens de ta vie. Tu ne fais pas de théâtre pour autre chose. Et Lucie Janvier faisait la direction de production tout simplement pour que le spectacle puisse avoir lieu.

Lucie Janvier

Lucie Janvier, c’est elle qui tenait le cerf-volant de notre compagnie. Elle veillait à ce qu’il y ait suffisamment de vent, que la plage soit belle, le ciel d’un bleu magnifique. Elle a le souci de vouloir faire en sorte que les rêves se matérialisent. On avait une vraie chimie entre nous trois. Cette chimie existait parce qu’on avait la capacité de se faire mutuellement rêver. Si quelqu’un n’est pas capable de te faire rêver, ça ne vaut pas la peine de te fendre l’âme au travail. J’ai besoin de travailler avec des gens comme ça, dont le travail les fait rêver.

Diplômée en comptabilité, Lucie Janvier entre à l’École nationale de théâtre du Canada pour y suivre la formation en production. Elle a déjà en poche une expérience de direction de production auprès du Théâtre du Cuivre62, fondé en 1968, de sa ville natale, Rouyn-Noranda. Elle termine en 1996 le programme offert par l’École nationale et y fait la rencontre de Wajdi Mouawad. Elle retient notamment les enseignements de Jean-Pierre Ronfard63 qui dira lors d’un de ses cours : « Si vous n’êtes pas convaincus que le spectacle auquel vous travaillez n’est pas l’événement de l’année, ça ne vaut pas le coup64. » À la sortie de l’école, elle se charge de la direction administra­tive du Théâtre Ô Parleur durant quatre années. Parallèlement, elle travaille également pour le Cirque du Soleil durant quelques années. Depuis 2003, Lucie Janvier est directrice de production du Théâtre d’Aujourd’hui.

Un artiste nomade

Les projets et le succès du Théâtre Ô Parleur n’empêchent toutefois pas Isabelle Leblanc et Wajdi Mouawad de profiter d’autres occasions. Alors que les trois compères travaillent ensemble, Isabelle Leblanc joue dans d’autres pièces de théâtre que celles produites par leur compagnie. Wajdi Mouawad, quant à lui, voyage un peu partout.

Il n’y avait pas de permission à demander pour accepter d’autres projets. On était libres. À cette période, j’ai fait plusieurs demandes de résidence65 dans d’autres pays. J’ai fait trois résidences en France, une en République tchèque, et quelques autres ailleurs. Quand je recevais mes bourses pour aller travailler mon écriture durant trois mois dans un autre pays, je téléphonais à Isabelle et à Lucie et elles se réjouissaient pour moi. Il n’y avait pas d’angoisse au sujet de notre compagnie. J’écrivais ce qu’il y avait à écrire pour les demandes de subventions avant de partir et on s’organisait. J’écrivais, je partais en voyage, je revenais et on faisait nos trucs. Et Isabelle et Lucie travaillaient aussi un peu à droite et à gauche. On était nomades. Et on travaillait ailleurs parce malgré le succès, la compagnie ne pouvait pas nous faire vivre. Il y avait donc une liberté extraordinaire avec cette compagnie, comme toutes celles qui n’ont pas de lieu fixe. On n’est nulle part, donc partout. Ô Parleur, c’était l’endroit où on se donnait rendez-vous.

Wajdi Mouawad est un écrivain. Voilà, c’est tout. Et tout ce qu’il fait présentement, l’écriture de pièces de théâtre, la mise en scène, le cinéma et la direction d’un théâtre, ne le mène que vers un seul but, l’écriture. Afin de bien comprendre son parcours vers les mots, nous remontons à nouveau le temps, à l’époque où Wajdi Mouawad arrive en France.

Écrire pour soi

Wajdi Mouawad tient un journal depuis longtemps, depuis 1981, alors qu’il a treize ans. C’est Kafka qui le mène vers cet exercice. À la lecture du journal de l’auteur tchèque, Wajdi Mouawad se rend compte que l’on n’est pas obligé d’écrire tous les jours pour tenir un journal. Il constate que Kafka écrit quand bon lui semble, pouvant laisser passer de longues périodes de temps entre chaque rendez-vous avec son journal. Wajdi Mouawad s’achète alors un tout petit cahier et il commence à écrire en prenant bien soin d’inscrire la date et le lieu.

Le journal est pour moi une sorte de terrain vague. C’est un terrain d’essai. Je l’ai toujours comparé à une espèce de vieille roulotte ou une vieille voiture sans roues qui est dans le jardin désaffecté, où tous les enfants se retrouvent pour jouer. Ils se mettent derrière le volant et font semblant de conduire. Il y a des mauvaises herbes qui poussent un peu partout et on a toujours l’impression de découvrir de nouveaux trésors. Le journal est aussi un ami qui me suit partout, dans tous mes déplacements. Et ça me sert à savoir, à comprendre, à échanger.

Les premières années, le journal de Wajdi Mouawad rapporte tout ce qu’il vit. Des histoires de familles, des chicanes, des amitiés. Avec les lectures, le journal se transforme et il y inscrit des poèmes, des chansons, toutes sortes de petits trucs. En vieillissant, il utilise le journal comme mode d’introspection et passe aux idées. Il pense sur la société québécoise, sur lui, sur la vie, sur la politique, l’économie, la littérature, la métaphysique, Dieu, le théâtre. Parfois, lorsque Wajdi Mouawad écrit un roman ou une pièce de théâtre, il replonge dans ses journaux et retrouve une idée, une phrase et la recopie.

Un compromis entre la parole et la forme

Alors que Wajdi Mouawad est toujours inscrit à l’École nationale de théâtre, on lui dit pour la première fois qu’il est un être sensible.

On me disait souvent à l’école que lorsque je jouais sur scène que j’étais trop cérébral, que je voulais tout trop comprendre avec ma tête. Moi, je ne savais pas comment on ne pouvait pas comprendre les choses autrement que par la tête. On ne peut pas penser ou comprendre avec sa rate. Et là, Gilles Renaud est venu me voir et il m’a dit que j’étais un être très sensible. Il m’a dit que je sentais très bien les choses sur scène, que je sentais tellement que je ne me trompais pas, et que je devais me laisser aller. Puis, je me suis rendu compte que j’avais un muscle qui était vraiment atrophié, qui était ce qu’on appelle la sensibilité. Je pouvais voir la vérité dans un texte, mais je ne pouvais pas la comprendre tant que je ne la sentais pas, tant que quelqu’un ne m’avait pas dit que j’avais ce muscle-là. J’ai aussi compris une autre chose. À l’école, les élèves en écriture écrivaient des textes pour les élèves en interprétation. On était tous très excités de monter un texte écrit pour nous. On voit la liste des personnages. Il y avait Paul, André, Jacques, Françoise, Moustafa, Jacqueline, Micheline, etc. Je jouais évidemment Moustafa. Pourquoi l’auteur avait-il écrit un personnage qui s’appelait Moustafa? L’année suivante, en troisième année, on montait à nouveau une pièce d’un élève en écriture. L’auteur m’avait écrit un personnage de libraire parisien. Et là, je me suis rendu compte qu’à cause de mon accent, je ne jouerais probablement pas beaucoup en sortant de l’école, en tout cas, pas de la création. Parce que les auteurs se trouvaient à devoir justifier mon accent et mon allure dans les pièces qu’ils écrivaient. Si je n’avais pas été dans cette classe-là, l’auteur n’aurait jamais écrit un personnage se nommant Moustafa ou un libraire parisien. L’auteur avait écrit cela parce que j’étais là et qu’il fallait qu’il justifie le fait que je ne parle pas avec un accent québécois. Et puis moi, je m’étais rendu compte que ce qui m’intéressait, c’était la création, participer à la création, mais que je n’allais pas pouvoir faire cela. Alors, je me suis dit que j’allais tout simplement écrire moi-même mes pièces. C’est là que j’ai écrit ma première pièce de théâtre qui est Willy Protagoras enfermé dans les toilettes.

L’écriture de cette première pièce de théâtre est née d’une conjonction d’événements ou de hasard, écrit Wajdi Mouawad dans la préface de cette pièce en mai 2004. À cette époque, il venait de découvrir Claude Gauvreau66. Il doit, lors de sa première année d’études, tenir un rôle secondaire dans la pièce L’asile de la pureté67 du dramaturge québécois. On lui confie le rôle d’un auteur. Yves Desgagnés, metteur en scène de la pièce, place Wajdi Mouawad à un pupitre, au second balcon de la salle, où il doit écrire, à la vue des spectateurs. Yves Desgagnés lui dit tout simplement d’écrire ce qu’il veut. Parallèlement, dans l’actualité internationale, on apprend que le général Aoun, au Liban, s’est barricadé dans le Palais présidentiel. Et l’idée lui est venue, comme ça. Willy allait s’enfermer dans les toilettes et embêter tout le monde.

L’écriture de Willy va devenir pour moi une sorte de révélateur. En 1986, avant que je rentre à l’École nationale, j’avais commencé à écrire une histoire qui va devenir mon premier roman, Visage retrouvé. Mais, à cause de Kafka, à cause de tous les romans que j’avais lus, je tiens la littérature à un tel niveau que je voyais bien que j’allais mettre beaucoup de temps avant d’avoir terminé le roman. Mais, mon désir de m’exprimer était tellement violent que je ne pouvais pas attendre, il fallait que je dise des choses. Et le théâtre s’est avéré être un compromis extraordinaire entre la parole et la forme. Je me rendais compte que je pouvais alors écrire avec mes forces et mes faiblesses et que ça faisait une bonne pièce de théâtre. Avec le théâtre, je pouvais écrire comme je parlais moi. Le roman ne me permettait pas cela, puisqu’il fallait que je travaille la langue littéraire. Et je me suis dit qu’en sortant de l’école que j’allais travailler mes textes, monter mes pièces. J’allais écrire ma langue. Il y avait une nécessité très grande à mettre en mots tout ce qui s’était tu en moi.

Wajdi Mouawad écrit alors pour le théâtre. Il y a d’abord Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, puis Journée de noces chez les Cromagnons, Alphonse et enfin Les mains d’Edwige au moment de la naissance. Les quatre pièces sont écrites l’une après l’autre sans savoir si elles vont être montées. Wajdi Mouawad écrit pour lui, parce qu’il en a besoin, un peu comme on chante devant la glace, souligne-t-il. Une fois la pièce terminée, il la range et passe à la suivante. Il y a bien sûr parfois des lectures publiques, il envoie ses textes dans des théâtres, mais rien ne se passe.

À la fin de l’année 1993, le Théâtre d’Aujourd’hui68 présente Journée de noces chez les Cromagnons. L’expérience est difficile pour Wajdi Mouawad. La production est d’abord mise en scène par Paul Lefebvre, metteur en scène et traducteur, puis complétée à mi-chemin par Michelle Rossignol69, alors directrice du théâtre. Wajdi Mouawad, qui joue dans la pièce, est en désaccord avec la manière dont est monté son texte; on ne présente pas la pièce comme il l’avait écrite, avec la même puissance. L’expérience ne peut avoir de suite pour Wajdi Mouawad qui constate qu’il ne peut laisser entre les mains des autres ses pièces, avant de les avoir montées lui-même auparavant.

De la méthode

La méthode, c’est le chemin après qu’on l’ait parcouru. Dumézil

Lors de ses cours à l’École nationale, Yves Desgagnés parle de Peter Brook70. Intrigué, Wajdi Mouawad lit l’œuvre entière de l’auteur. Dans un de ses livres, il lit une phrase très belle et très juste. Wajdi Mouawad la rapporte ainsi : « Je mets en garde les jeunes metteurs en scène qui tentent de prendre la méthode dont je parle dans ce livre-là, qui est la mienne, qui tentent de l’appliquer sans en avoir fait le trajet qui m’a mené vers elle. Et toute méthode n’est que la pointe d’un iceberg, mais qu’on ne peut comprendre si on n’a pas été l’iceberg lui-même. » Pour Wajdi Mouawad, le message est clair, on ne peut appliquer des méthodes comme des recettes puisque l’on perd l’âme de cette méthode, même si, comme il le dit, l’imitation a des vertus. Wajdi Mouawad a fait son trajet et a développé sa méthode pour créer.

Au même moment où il vit l’échec de la mise en scène de sa pièce Journée de noces chez les Cromagnons, André Brassard71 demande à Wajdi Mouawad de faire la mise en scène des élèves de troisième année en interprétation pour leur spectacle public. Wajdi Mouawad propose une adaptation de cinq heures de Voyage au bout de la nuit72 de Céline73.

Je voulais faire dans ce spectacle tout ce qu’on me disait que je ne pouvais pas faire. C’était un mélange de Brel, de Gotlib, de Renaud, de Julien Gracq74, de Céline, de moi, de mon père, de ma mère, j’ai tout mis. Les acteurs allaient tomber sur les spectateurs avec une charge vocale, émotive, colérique d’une telle puissance. Si l’on avait fait le spectacle avec un rythme normal, ça aurait duré neuf heures. Mais il n’y avait aucun temps de silence. Je disais aux comédiens qu’ils étaient sous l’eau et qu’il n’y avait qu’une seule bonbonne d’oxygène. Alors, tu ne veux pas attendre que l’autre te donne la bonbonne d’oxygène, tu dois lui arracher de la bouche. La parole, c’est l’oxygène. Et il n’y en a qu’une. Alors si tu ne parles pas, ça veut dire que tu es en apnée. Ne vit que celui qui parle, débrouillez-vous. Je faisais énormément confiance à l’histoire. L’histoire était assez passionnante pour que je la monte ainsi. C’était comme une flèche qui allait tout emporter sur son passage. Et cela a marché, vraiment très fort. Les acteurs ont aimé ça, les spectateurs aussi. Quand je dis que ça marchait, je veux dire que ça avait changé la vie des acteurs, la mienne, celle des spectateurs. Il s’était passé quelque chose de tellement vivant que je m’étais dit, voilà, je vais le faire moi-même maintenant.

C’est avec Voyage au bout de la nuit que Wajdi Mouawad développe sa méthode de travail au théâtre. Avec le roman de Céline, il fait l’adaptation au fil des répétitions puisqu’il n’avait pas eu le temps d’écrire toutes les scènes avant le début des répétitions. Alors qu’ils répètent les deux premières parties qu’il avait écrites, il avance le soir son adaptation. Il écrit en s’inspirant du travail déjà accompli. Wajdi Mouawad adore l’expérience et voit en cette méthode une réelle façon de créer ses prochains spectacles. Lui vient alors l’idée de Littoral, une pièce racontant l’histoire d’un homme qui doit enterrer son père quelque part. Pour ce nouveau spectacle, il veut répéter le même processus de création. Il rassemble des comédiens et son synopsis de trois pages. Pendant deux semaines, l’équipe commence le processus de création par des discussions. Wajdi Mouawad demande aux comédiens ce qui les préoccupe, ce qui les inquiète aujourd’hui, ce qu’ils ont envie de faire sur une scène qu’ils n’ont jamais fait de leur vie, ce qui les embête. Ils parlent ainsi durant quinze jours et Wajdi Mouawad se met à écrire. Au bout de deux semaines, il avait quatre scènes en main. Il leur a lu le texte et les comédiens étaient ravis. Tout au long de la création, Wajdi Mouawad poursuit l’écriture de sa pièce le soir, après les répétitions. Wajdi Mouawad s’achète aussi un petit cahier dans lequel il écrit des idées et des images sur le spectacle. Lorsqu’il arpente certains lieux comme les musées ou d’autres endroits publics, il note ce que les espaces lui inspirent. Le petit cahier lui sert encore une fois de terrain de jeu pour ses réflexions, un journal pour la pièce, une petite bible de références. Il garde quelques-unes de ses idées et les intègre à son texte. Au bout de sept mois, l’équipe a un spectacle de neuf heures. Durant un mois, Wajdi Mouawad et les comédiens travaillent ensuite à couper et tailler le texte pour arriver à une version de cinq heures.

Cette méthode de travail a donné Littoral, le spectacle dont je me sens le plus proche. C’était moi. Complètement. Je me suis alors dit que c’est ainsi que je voulais toujours travailler. J’ai utilisé le même procédé pour la création d’Incendies. Je me suis promené dans les musées, j’ai noté des répliques dans le cahier de cette pièce. Pour Forêts, je pousse encore plus loin ma méthode de travail. Je me suis inspiré d’un texte de Bresson, notes sur le cinématographe, où l’auteur écrit pour lui tout ce à quoi il doit faire attention, les pièges dans lesquels il ne faut pas tomber. J’ai fait un peu la même chose en notant des points où je me disais de faire attention si ça ne fonctionne pas en répétition. Ni un décor, ni un costume, ni un éclairage, aucun effet ne peut arranger quelque chose qui ne fonctionne pas en salle de répétition. Alors, mon cahier pour cette pièce est un cahier où j’écris le début des scènes et à un moment, dans le fil de l’énergie, du travail des acteurs, j’arrive le soir à la maison et j’écris tout à l’ordinateur. Je tape, je tape, je tape. J’imprime, je corrige et je retape. Le lendemain, je présente la scène aux comédiens et on fait les corrections. C’est dans ce sens-là que je dis que le roman et le théâtre ne s’écrivent pas chez moi de la même manière. Parce que le roman, je n’accepterais aucune intervention de qui que ce soit, alors qu’au théâtre, tout le monde y met les pieds.

Parenthèse sur la mise en scène

Wajdi Mouawad est aussi un metteur en scène. Metteur en scène de ses propres créations, mais aussi de texte d’autres auteurs. Avec ses prédécesseurs, il a une relation basée sur l’affection.

Les auteurs morts que je mets en scène sont comme mes grands frères. Avec leur texte, je prends une énorme liberté, mais très affective. Je me sens comme le petit frère qui va voir son grand frère et qui lui demande s’il peut jouer avec ce jeu. Il me dit oui, mais il me demande de ne pas trop le casser.

La mise en scène de ces auteurs lui permet de nourrir sa propre création. Sans ce passage, Wajdi Mouawad ne croit pas qu’il aurait pu faire Incendies, par exemple, de la même manière. Avec les auteurs vivants, la relation est différente. Il accorde une attention toute particulière à leur texte et est très attentif aux demandes de l’auteur.

J’écoute beaucoup ce qu’ils ont à me dire, puis à un moment donné, je dois leur dire que pour bien monter leur pièce, il faut que maintenant qu’ils acceptent qu’elle passe à travers moi. C’est un risque à prendre, mais ils n’ont pas le choix, sinon je vais monter une demi-pièce.

Le choix de la mise en scène, c’est au fur et à mesure de son apprentissage de la vie. La source première est le petit garçon qui a quitté son pays natal et qui est habité par quelque chose qu’il ne comprend pas lui-même et qu’il découvre grâce à la littérature. Le petit garçon finit par compren­dre que par la littérature, il arrive à exprimer quelque chose, à donner un sens. Même si l’intérêt premier de Wajdi Mouawad est d’écrire, il se retrouve, par la force des choses, obligé à faire de la mise en scène.

Je me suis rapidement rendu compte avec l’expérience de Journée de noces chez les Cromagnons, qui était mis en scène par une autre personne que moi, que je ne pouvais pas tolérer ce genre de situation. J’avais besoin de mettre d’abord mes propres textes en scène avant de les laisser aller. Si je ne faisais pas la mise en scène de mes pièces, je pouvais facilement devenir violent, ce qui n’est pas nécessairement une bonne chose. Je suis donc obligé de la faire parce que ça me met dans des états incroyables, je grimpe au plafond. Alors que lorsque je l’ai déjà mis en scène, je ne vois aucune objection à aller voir une autre mise en scène de mon texte. Je vais y aller avec bonheur, même si c’est complètement nul. Je m’en fous, j’ai donné l’énergie que je voulais donner à mon texte.

La source première du travail de Wajdi Mouawad demeure l’écriture. Mais avec les mises en scène, en particulier celle de Littoral, il s’est rendu compte que l’exercice lui permettait d’aller très loin dans le travail et de devenir un bon metteur en scène. Aussi, la mise en scène lui donne l’occasion de devenir un meilleur auteur. Lorsqu’il monte une pièce comme Œdipe roi, il se paie en fait un grand atelier d’écriture. La mise en scène est l’occasion de sortir de sa maison, de faire un tour, et de revenir pour mieux écrire.

J’essaie d’alterner avec la mise en scène d’un classique, une pièce d’un copain, une pièce de moi. Ces temps d’arrêt de l’écriture me font faire le tour d’un jardin. Parfois, je peux écrire douze heures par jour. Alors, quand je sors dans le jardin, je me repose dans un endroit magnifique où il y a des arbres centenaires, des copains. Œdipe roi, c’est un jardin magnifique pour moi. Je vais le voir, j’essaie des trucs, de vraiment comprendre le texte et de faire du mieux que je peux. Ensuite, je reviens à la maison. Essentiellement, je ne suis pas metteur en scène. Je suis metteur en scène pour mieux écrire, pour mieux monter mes propres pièces. Et pour faire ça, il faut que je monte des classiques et des textes contemporains. J’alterne pour pouvoir toucher et au monumental et à l’hyper fragile. Chaque fois que je monte un texte d’un auteur vivant, je le rencontre et on discute. Je fais avec eux ce que j’aurais aimé que l’on fasse pour moi quand on a monté Journée de noces chez les Cromagnons, c’est-à-dire qu’on la monte telle que moi je l’entendais. Pour y arriver, je leur pose beaucoup de questions et je lis à de nombreuses reprises le texte.

Rencontre avec Pierre Bernard et le Théâtre de Quat’Sous

Au terme de ses études en théâtre, Wajdi Mouawad passe ses Auditions générales du Quat’Sous75. L’événement permet, depuis 1985, à tous les finissants des écoles de théâtre et quelques interprètes autodidactes de présenter deux scènes devant les gens du milieu artistique, tels que les producteurs, réalisateurs, metteurs en scène ou agences de casting. Wajdi Mouawad fait alors la connaissance de Pierre Bernard, directeur général et artistique de l’institution, avec qui il discute. Cinq années passeront avant que Wajdi Mouawad ne le rencontre à nouveau.

Ça faisait cinq ans que j’étais sorti de l’école et que je faisais à peu près les mêmes choses. J’étais en train de m’installer dans une routine et je voyais qu’Isabelle avait aussi envie d’écrire pour la compa­gnie. J’avais aussi appris beaucoup de choses sur la gestion, les demandes de subventions, les budgets, le fonctionnement d’un théâtre et d’une compagnie. J’avais finalement compris ce qu’étaient la TPS76 et la TVQ77, même les rapports de taxes. Je pouvais faire tout ça. Et à ce moment-là, Pierre Bernard m’a demandé si je voulais devenir directeur général et artistique du Quat’Sous.

Wajdi Mouawad accepte l’offre. Il veut savoir s’il est nomade par choix ou par incapacité d’être sédentaire. Puisqu’il a pour leitmotiv de choisir ce qu’il veut être par choix et non par incapacité, il tente l’expérience d’un contrat qui l’oblige à se retrouver dans le même lieu, cinq jours par semaine, entre 9 h et 17 h. Il veut aussi savoir s’il est en mesure d’avoir des collègues de travail, d’être un patron et de gérer une équipe.

Le théâtre de Quat’Sous

En 1963, Paul Buissonneau, Yvon Deschamps, Jean-Louis Millet et Claude Léveillée fondent la compagnie du Quat’Sous. Alors sans lieu fixe, la compagnie se cherche une salle. C’est en 1965 que Paul Buissonneau achète une ancienne synagogue sur l’avenue des Pins Est pour établir le Théâtre de Quat’Sous. La salle de cent soixante places a notamment reçu le très connu spectacle L’Osstidcho dans lequel on retrouvait Robert Charlebois, Louise Latraverse, Mouffe, Yvon Deschamps et le Quatuor du nouveau jazz libre du Québec. Les planches de théâtre ont reçu également de nombreuses créations.

Paul Buissonneau est le directeur artistique et général du théâtre pendant trente ans et laisse sa place en mai 1984 à Louise Latraverse. En 1986, c’est au tour de Louison Danis de prendre la relève, jusqu’en 1988. Pierre Bernard s’assoit au poste de direction de 1988 à 2000. Il choisit Wajdi Mouawad pour lui succéder. En 2004, Éric Jean prend les rênes de l’institution en quête de rénovations depuis de nombreuses années.

La direction d’un théâtre et le sens de l’institution

Pour Wajdi Mouawad, c’est Pierre Bernard qui a donné au théâtre de l’avenue des Pins ses lettres de noblesse. C’est cet homme qui a créé l’équipe du Quat’Sous, qui a fait les bureaux, qui a fait un guichet à l’entrée, qui a fait les abonnements, qui a fondé les Auditions générales. Lorsque Wajdi Mouawad est arrivé, le tapis était bien mis et les tables du café déjà disposées.

Pierre Bernard avait fait du Quat’Sous un endroit à son image. Il y avait quelque chose de très monacal et rangé. L’équipe était habituée à ce système et au début, ils venaient tous me demander la permission pour aller à la toilette ou pour prendre une pause. J’ai dû m’asseoir avec eux pour leur dire qu’ils n’avaient pas besoin de me demander ce genre de choses et que je n’allais pas être en colère s’ils arrivaient en retard. Mais prévenez, ce serait mieux. Je voulais détendre les choses et j’ai fait le ménage. J’ai mis le théâtre à mon image puisque si j’avais tout conservé comme avant, ça aurait été une erreur. Ça n’aurait pas été moi et ça aurait été faux.

Ce ménage et cette exploration dans ce nouveau lieu amènent Wajdi Mouawad à se questionner sur le sens du mot institution et sur bien d’autres choses pour pouvoir trouver le sens de la direction qu’il veut prendre.

J’ai demandé, qu’est-ce que c’est un théâtre institutionnel? On m’a dit que c’est un théâtre important. Mais c’est quoi un théâtre institutionnel, qu’est-ce que ça veut dire institutionnel? Pas de réponse. Bon. Je rentre au Quat’Sous. C’est quoi un théâtre? C’est quoi ce lieu-là? Est-ce que je suis capable à la fois de rendre compte de la mémoire de ce lieu et, en même temps, être en rupture avec ce qui a été fait, pour l’amener ailleurs? Est-ce que je peux créer là-dedans? Et, surtout, la question que je me posais en rentrant, est-ce que je peux faire de ce théâtre ce que j’aurais voulu que les théâtres soient avec moi?

Wajdi Mouawad veut faire de son théâtre un lieu où les créateurs, les artistes n’auront pas à se plier aux règlements et à la manière de fonctionner du théâtre. Il veut faire du Quat’Sous un lieu où l’artiste peut s’exprimer et travailler à sa manière. Un lieu à son image. Il se demande comment il peut faire pour que ce théâtre s’adapte à l’artiste, et non pas que l’artiste s’adapte au théâtre.

Pourquoi c’est toujours à l’artiste de se plier au théâtre, et bien, parce qu’il y a des abonnés. Parce que les spectacles sont prévus à l’avance. Pourquoi est-ce qu’il y a des abonnés? Est-ce qu’il y a toujours eu des abonnés? Au Quat’Sous, il n’y a pas toujours eu des abonnés. C’est Pierre Bernard qui a fait venir les abonnés parce qu’il trouvait ça triste que les acteurs ne jouent devant personne lors de la première semaine des représentations. Bon. Il y a des abonnés. C’est quoi un abonné? J’arrive en fonction et je reçois des lettres d’abonnés qui me disent qu’ils ne sont pas contents. Est-ce que je lui ai demandé son avis au monsieur? Ils ne sont pas contents. Moi, est-ce que je vais leur dire si je suis content de leur métier? De quoi je me mêle. C’est un théâtre public, c’est un théâtre privé, c’est quoi ce théâtre? Puis, on me dit qu’il faut que j’écrive des lettres aux abonnés pour leur dire que je suis content qu’ils soient abonnés. Bon. Je le fais la première année, mais je ne suis pas du tout content. La vérité, c’est que je m’en fous complètement qu’il y ait des abonnés ou qu’il n’y ait pas d’abonnés. Je m’en tape comme de l’an quarante.

Wajdi Mouawad désire faire du Quat’Sous un endroit dédié aux artistes. Mais il doit parallèle­ment apprivoiser toutes les contraintes quotidiennes de la gestion et comprendre toute la complexité de son mandat.

Ensuite, l’équipe. Qu’est-ce que c’est une équipe? Qu’est-ce que c’est gérer ce lieu? De plus, on me dit que le théâtre doit être rénové, que la plomberie ne fonctionne pas. Okay, on arrête et on va recommencer du début. C’est quoi un théâtre institutionnel? C’est quoi une institution? Ça, ça été, pour moi, le point de départ pour comprendre la gestion du Quat’Sous. Je suis retourné à mes livres, je suis retourné à mes bouquins, je suis retourné à mon dictionnaire. J’ai fouillé, j’ai cherché, institu­tionnel, institution, je tombe sur cette définition. Institution : structure appuyée sur une idée dont l’existence ne dépend pas du nombre de ses adhérents. C’est une décision collective, on veut avoir cette institution, qu’il y ait beaucoup de gens, qui soient d’accord ou pas d’accord, elle existera. On l’institue. Autre institution : prison. La prison est une institution qui relève de l’idée qu’on se fait de la justice. On verrait très mal, demain, des campagnes publicitaires vantant les barreaux de telle prison ou vantant les cellules de telle prison, encourageant les futurs délinquants ou futurs bandits de faire des larcins afin d’être logés. Venez, faites des larcins pour être logés chez nous, vous verrez nos barreaux sont vachement bien faits. Hôpital : institution. École : institution. L’école est une institution qui repose sur l’idée que l’on se fait de l’éducation. L’hôpital est une institution qui repose sur l’idée que l’on se fait de la santé. La prison est une institution qui repose sur l’idée que l’on se fait de la justice. Un théâtre est une idée que l’on se fait du théâtre – est une structure qui repose sur l’idée que l’on se fait de la culture. Le contraire d’institution? Je cherche. Organisation : structure appuyée sur une idée qui dépend du nombre de ses adhérents. Les Nations Unies, demain s’il n’y a plus aucun pays qui adhère à l’ONU, il n’y a plus d’ONU. Et là, je me souviens de m’être dit que nous avions le titre d’institution, mais nous fonctionnions comme des organisations. Et c’est devenu mon leitmotiv. Alors, du jour au lendemain, j’ai demandé à Louisette Charland, la relationniste, de ne plus faire de télémarketing, le soir, pour demander aux gens de s’abonner au Quat’Sous. C’est fini. Elle m’a dit, non, mais les abonnés vont chuter. Ils chuteront, je m’en fous. Institution, institution. Si c’est une organisation, on en fera. Mais si c’est une institution, on n’a pas besoin d’en faire, normalement. On ne coupait pas les abonnements, mais on offrait le service de s’abonner, au même titre que les toilettes sont un service qu’on leur offre. Ils peuvent le prendre ou ils peuvent ne pas le prendre, mais on n’a pas besoin de faire une publicité. C’est tout. Il y a des toilettes, il y a un service d’abonnement, il y a un service d’information. C’est un service qu’on leur offre, c’est tout.

Wajdi Mouawad décide donc, en tant que directeur général et artistique, d’appliquer à la lettre le sens du mot institution. Sa gestion de l’établissement tire sa source de ce mot. Ainsi, il n’y aura pas de publicité dans le théâtre. L’institution repose sur l’idée de la création, du risque et de la beauté et sa gestion tient dans une main.

Ce théâtre est comme une main. Il y a le pouce. Une main, sans un pouce, on ne peut rien faire parce que c’est le pouce qui nous a sorti de l’animalité, c’est ça qui a permis l’outil, qui a permis beaucoup de choses. C’est l’âme. Pour moi, c’était Jacob78, Paul Buissonneau, Pierre Bernard, Louison Danis, Louise Latraverse, c’était le pouce. L’index, c’est l’équipe, c’est celle qui indique, celle qui dit, il faut une affiche là, il faut réparer le tuyau de plomberie ici, il faut accueillir les spectateurs là, là et là. Les artistes, c’est le doigt d’honneur. C’est eux qui font fuck you, mais c’est aussi le doigt central, c’est le doigt le plus important, c’est pour eux qu’on est là. C’est eux qui sont les maîtres du lieu. L’âme, l’équipe et l’artiste sont capables de prendre l’outil dans la main, la toupie, pour la faire tourner. Si un des trois manque, la toupie ne peut pas tourner ou plus difficilement. Les trois ensemble, l’âme, l’équipe et les artistes peuvent faire tourner une toupie, qu’on appelle un spectacle. On fait ça pour qui, pour le quatrième doigt, l’annulaire, là où on met l’anneau, ceux avec qui on se marie, le public. C’est pour eux. Eux, ils n’ont pas besoin de faire tourner la toupie, ils sont là pour regarder. Et ce petit doigt, c’est une chose qui, si elle n’était pas là, on aurait l’impression qu’il manquerait quelque chose à la main, et bien, c’est tout l’environnement du théâtre, ce sont les voisins, c’est le petit arbre qu’on a planté, le jardin, le lieu, la beauté du lieu, l’infrastructure du lieu. Et, pour moi, quand il y avait quelque chose qui n’allait pas au Quat’Sous, je regardais ma main et je me demandais lequel des doigts a mal. Est-ce que c’est l’âme, est-ce que c’est les artistes, est-ce que c’est quelqu’un de l’équipe qui a mal, est-ce que c’est le spectateur qui a mal ou est-ce que c’est l’environnement qui a mal? Parfois, c’étaient deux doigts qui avaient mal.

C’est grâce à cette main que Wajdi Mouawad parvient à se familiariser avec son nouveau toit. C’est cette main à cinq doigts qui lui permet de comprendre comment fonctionne un théâtre. Avec cette main, il voit toute l’institution dans son ensemble et il avance.

À partir de cette main, je pouvais comprendre le fonctionnement du théâtre et la gestion de son budget. C’est la manière avec laquelle je défendais le genre de théâtre que je voulais; la manière avec laquelle je défendais le genre de spectacle que je voulais. J’espérais qu’un jour, il n’y aurait plus aucun abonné, mais un nombreux public. Quand j’ai demandé à Éric Jean, par exemple, de venir faire un spectacle, la question que je lui ai posée c’était, dis-moi qu’est-ce que tu vois, de quoi as-tu envie? Il m’avait dit qu’il aimerait avoir un décor dans la salle et répéter trois mois. Si c’est ça ta façon de travailler, on va le faire. J’ai souvent essayé de plier le théâtre à la manière de travailler de l’artiste. Cela suppose une organisation différente, une façon de gérer le budget différemment. Ça signifie aussi de parler continuellement à ma directrice de production et à ma directrice administrative. Leur parler continuellement de ça. Leur dire, suivez-les, les artistes. Suivez-les, continuellement. Et ça, d’une certaine façon, ça m’a aidé à survivre à la sédentarité. J’avais un peu ramené l’esprit nomade.

La nouvelle routine s’installe au sein de l’équipe désormais dirigée par Wajdi Mouawad. Au bout d’une année, il se rend toutefois compte qu’il n’effectue pas tout seul la fonction de direction générale. Il partage souvent les tâches avec la directrice administrative Maryse Beauchesne. Wajdi Mouawad demande alors au conseil d’administration la permission de faire la codirection générale avec Maryse Beauchesne. Pour l’équipe du Quat’Sous, ce sera plus aisé de comprendre si les directives de l’un ou de l’autre sont équivalentes. Maryse Beauchesne s’occupe surtout de l’équipe et Wajdi Mouawad, de l’image de l’institution.

Maryse Beauchesne

Maryse Beauchesne a fait des études en économie à l’Université de Montréal, puis a obtenu un diplôme de deuxième cycle de l’Université Concordia en gestion des arts au début des années 1990. Cette formation en poche, elle est d’abord adjointe aux directions à l’Espace Go79 durant trois ans. Puis, elle est à la tête de la direction administrative ainsi que de la production de Pigeons International, une compagnie de théâtre, de 1994 à 2000. En 2000, elle est engagée au théâtre de Quat’Sous à la direction administrative, puis devient également codirectrice générale avec Wajdi Mouawad. Elle occupe ce poste jusqu’en 2005. Elle est actuellement directrice de production et directrice administrative de la compagnie de création de Wajdi Mouawad, Abé carré cé carré, fondée en 2005.

La direction artistique

Wajdi Mouawad est aussi directeur artistique du Quat’Sous. Cela signifie qu’il doit, chaque année, choisir les pièces qui seront à l’affiche. De tels choix peuvent sembler complexes, surtout lorsque l’on pense à l’histoire du théâtre. Mais Wajdi Mouawad décide plutôt de se laisser guider par le hasard quant à ses choix artistiques et de respecter son point de vue. Son vécu l’amène surtout à être intéressé et touché par des gens, des projets, des créations, des textes ou une manière de faire qui lui rappellent son monde baroque, ses nombreux déplacements, les catas­trophes. Il peut alors choisir un texte sur la base de son importance symbolique selon lui. Et ce, même si le texte est complexe, dur. D’autres fois, Wajdi Mouawad invite un artiste et lui offre la salle pour faire ce qu’il désire.

Avant de fermer la porte

Solitaire, mais solidaire, ça traduit un peu ce que j’ai tenté de faire dans ce lieu.

Au bout du parcours de quatre années et demie, Wajdi Mouawad trouve que les membres de l’équipe ont tissé une grande confiance entre eux. Chacun est devenu très autonome. Wajdi Mouawad écoute leurs idées, leurs projets et voit ce qu’ils peuvent en faire. Wajdi Mouawad a aussi réussi à mettre un peu de silence dans les petits bureaux communs du Quat’Sous; il peut travailler dans le calme et écrire. Le Quat’sous s’est organisé autour de lui, autour de sa person­nalité. Le théâtre ressemble alors pour lui à sa maison de rêve, où chacun y vit indépendamment de l’autre, tout en étant totalement dépendant, solitaire et solidaire. Aux futurs directeurs ou directrices de théâtre, mais aussi aux gestionnaires, Wajdi Mouawad propose quelques conseils.

Ce qui est le plus important pour moi, c’est de lire la situation, de la comprendre. Il ne faut rien tenir pour acquis, ne présumer de rien. Il ne faut pas prendre les choses uniquement du point de vue sociologique, il faut les prendre à plusieurs niveaux. La gestion me fait penser à une sphère. Lorsque l’on prend une sphère et que l’on choisit n’importe quel point de départ et que l’on creuse de façon perpendiculaire, on est certain de se retrouver au centre, et ce, malgré le fait qu’il y ait des milliards de points de départ. Et on ne peut pas changer de trajectoire. D’où pars-tu? Qui es-tu? As-tu le courage de creuser dans ce sens, dans le sens de ce que tu es? Aller au-devant. Malgré la douleur, malgré l’angoisse. Mais quelle est ta connaissance de ce point de départ?

Le directeur artistique, c’est Damoclès80. Il y a toujours une épée au-dessus de sa tête qui peut tomber. Le directeur général, c’est le mythe de Sisyphe81. Je l’inviterais à se poser quelques questions. Que sais-tu? Que peux-tu faire? Que peux-tu espérer? Que sais-tu de ce théâtre? Que sais-tu de la personne avec qui tu vas travailler? Que sais-tu de ses rêves? Que sais-tu de ce lieu auquel tu vas devoir être la structure et l’architecture? En fonction de ce que tu sais, maintenant, que peux-tu faire? En quoi espères-tu? Je crois que si on répond à ces questions, fondamentalement humaines, avec les réponses, vient une organisation ou vient une structure. Moi, de façon très personnelle, je suis en rejet total contre toute solution de gestion ou peu importe quoi, qui cherche à s’appliquer de l’extérieur comme une grille, parce que c’est quelque chose qu’on a appris, parce que c’est quelque chose qu’on nous a montré. Je ne peux pas accepter ça; ça, c’est quelque chose que je ne pourrais pas, personnel­lement comme artiste, cela s’entend. Sauf si le cas est concrètement proposé, on m’appelle, on me dit, voilà, on te demande comme directeur artistique de venir travailler là, mais là ça fonctionne comme ça, comme ça, comme ça, comme ça, comme ça et comme ça, et ça ne changera pas. Moi, si je veux dire oui, je dis oui, si je veux dire non, je dis non. Alors, c’est ce que je veux dire par lire la situation. Où es-tu? Qu’est-ce qui se passe? Mais lire vraiment la situation, pas juste comprendre comme ça, lire, étudier, comprendre, réfléchir, mais penser par rapport à ces questions-là.

Tout sert

À la fin du mois de juin 2004, Wajdi Mouawad a quitté le Quat’Sous. Tranquillement, il a ramené toutes ses choses chez lui. Il a pris le temps de remercier chaque vis, chaque poussière du théâtre avant de quitter. Il avait fait le tour. Il a conservé de ce voyage mi-sédentaire, mi-nomade une attention plus aiguisée. Cette expérience lui a permis de se rapprocher de l’écriture, son vrai métier. Wajdi Mouawad s’est rapproché des détails, son microscope s’est agrandi et il peut maintenant mieux tailler ses textes, les travailler. Le Quat’Sous lui a légué une organisation qui lui permet aujourd’hui de mieux écrire, réécrire et réécrire le passage d’un texte.

Ce qu’il y a de difficile de quitter une institution comme le Quat’Sous, c’est de prendre conscience de tout ce que je n’ai pas osé faire. Même si j’ai construit mes quatre saisons ici sans absolument aucune concession, je me dis que j’aurais pu faire du Quat’Sous un véritable centre de création. Assumer encore plus mon rôle d’auteur-metteur en scène; aller plus loin. Sortir du moule de la « programma­tion » et ne présenter, par exemple, que des saisons faites de cartes blanches données à des créateurs. Explorer davantage. Et en même temps, redéfinir ce théâtre qui a 50 ans d’histoire derrière lui; je n’y aurai laissé que ma marque… C’est cela qui est le plus difficile : se rendre compte, au moment où l’on prend la décision de partir, de tout ce que l’on n’a pas fait. Pas le fait de partir. Parce que j’ai toujours su que mon passage ici n’était pas la fin de mon trajet personnel82.

Écrire par nécessité…

 […] plongez en vous-même, recherchez la raison qui vous enjoint d’écrire; examinez si cette raison étend ses racines jusqu’aux plus extrêmes profondeurs de votre cœur; répondez franchement à la question de savoir si vous seriez condamné à mourir au cas où il vous serait refusé d’écrire. Avant toute chose, demandez-vous, à l’heure la plus tranquille de votre nuit : est-il nécessaire que j’écrive? Creuser en vous-même en quête d’une réponse profonde. Et si elle devait être positive, si vous étiez fondé à répondre à cette question grave par un puissant et simple « je ne peux pas faire autrement », construisez alors votre existence en fonction de cette nécessité; jusque dans ses moindres instants les plus insignifiants, votre vie doit être le signe et le témoin de cette impulsion83.

… sans être médusé

Ce qui intéresse Wajdi Mouawad, c’est l’écriture et il ne peut vivre sans elle. Il y a pour lui une langue maternelle, mais il y a aussi un art maternel. Le sien est l’écriture.

Lorsque je lis Tchekhov, Pirandello, Sophocle, Kafka, l’écrivain est accroché à l’envers, quoi. J’ai l’impression de raccrocher avec cette vague immense qui est là depuis longtemps et à laquelle j’appartiens. J’ai l’impression de voir le fil de la transmission. Je vois à quoi j’appartiens. Je vois que je viens de là, je sais qui je suis. Ils me rappellent une chose très importante ces auteurs-là. Il y a deux peintures qui traduisent vraiment bien mon rapport à l’écriture. La première, c’est une statue de Thésée qui tient la tête de la Méduse. Il a son épée à la main et il marche sur le corps de la Méduse qui est par terre. Et là, je me dis, c’est ça, c’est ça un auteur. Il ne faut pas être médusé par ta pièce. Le pire truc qui peut arriver, pour un auteur, c’est de trouver que ce qu’il écrit est bon. Pendant qu’il l’écrit. Il ne faut pas être médusé. Persée, quand il s’est approché de la Méduse, il avait un casque que Poséidon lui avait offert et il se couvrait les yeux pour s’approcher d’elle parce qu’il ne fallait pas qu’elle le regarde. Et donc, il s’approchait d’elle comme ça, en se couvrant les yeux, puis en le baissant de temps en temps pour voir où la Méduse était. Puis, à un moment donné, la Méduse s’est retournée et quand elle s’est retournée, Persée a levé son bouclier et il l’a arqué un peu et il y a eu un reflet. La Méduse, en se retournant, s’est vue dans le bouclier et elle a été médusée. Et là, il lui a tranché la tête.

Wajdi Mouawad s’inspire de cette histoire transmise par une œuvre d’art pour pouvoir mieux écrire. Pour ne pas être médusé à son tour.

Et c’est comme ça qu’il faut écrire, quand tu t’approches d’une pièce, quand tu regardes ta pièce. Tu ne peux pas la regarder de front, sinon tu es médusé là, tu es scotché, tu es mort, tu es fini. Elle va te dévorer. Donc, parce qu’il ne faut pas hésiter à couper, il faut frapper, il faut se battre avec. L’autre tableau, c’est une peinture qui montre Judith qui coupe la tête à Holopherne. Lui, il dort. Et le tableau montre au moment où il a le couteau dans sa gorge et il est en train de se faire arracher la tête. Il est réveillé, comme ça, le sang gicle, c’est horrible et elle, pas de pitié, rien. Il faut le faire. Et là, c’est un peu la même chose, il faut écrire comme ça. Et je trouve que, quand je lis Tchekhov, c’est ça que je vois. Je vois un Thésée hallucinant, je vois une Judith extraordinaire, quelqu’un qui a su garder le cap par rapport à lui-même en écrivant cette pièce. Et c’est quoi le cap, c’est d’être à l’extérieur de soi, dans la pièce, dans ce que tu es en train d’écrire. Et ça, c’est très difficile à faire parce que tu es, toi-même, une attraction trop grande pour toi-même. Alors, tu sors de toi pour écrire la pièce, puis ton ego te ramène, ta propre écriture te ramène, ta propre fascination de ton écriture te ramène à toi. Alors qu’il faut sortir de soi pour être dans ce que tu es en train d’écrire.

Histoire de chat

L’écriture du premier roman de Wajdi Mouawad a pris douze ans. Sa rédaction se situe entre le début de sa première pièce de théâtre, Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, et sa publica­tion correspond à la représentation de sa dernière pièce, Incendies. Dans sept cahiers, il a écrit son roman, retravaillant chaque passage, jusqu’à ce qu’il soit satisfait. Le texte complété, il a tapé en entier son roman et fait les dernières corrections.

J’ai un tableau de François Vincent84 à la maison. C’est un chat qui est sur une corniche, c’est le crépuscule ou l’aube, on ne sait pas. Il avance sur sa corniche. Il y a un paysage de montagne au loin, il y a un ciel plus ou moins sombre, on ne sait pas si c’est parce que c’est orageux ou si c’est la nuit ou si c’est le crépuscule ou c’est l’aube. Et puis, à un moment donné, on sent – alors, il arrive d’un côté et on sent une lueur, une tache jaune, comme si c’était la lumière du jour, du soleil ou une lumière métaphysique, on ne sait pas. Mais, il y a une lumière à l’extérieur qui vient, qui teinte légèrement le museau et un peu sa patte d’avant, tout le reste est dans les teintes de bleu, de noir. Et, un peu comme si quelqu’un avait fait un bruit, il s’est retourné, interrompu dans sa marche, vers cette lumière. Et on sent que ce n’est rien, c’est juste un petit bruit et qu’il s’est retourné pour voir et on sent que dans une seconde il va reprendre sa marche vers la lumière. Je me sens comme ce chat, avec un moment d’interruption, qu’on appelle le théâtre. Et puis, la reprise. Mais ce moment d’interruption a été capital, sans lui, je n’aurais pas pu. C’est pour ça que je pense que d’ici sept ans, quelque chose comme ça, je vais vraiment changer de vie, pour écrire, ne faire que ça, écrire. Parce que là, ce sera venu le temps, si je suis encore en vie.

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  • Carte du Liban
  • Plan du Métro de Montréal
  • Sélection à l’École nationale de théâtre du Canada pour l’année 2006-2007
  • Aube [2001] et L’histoire de Raoul [2003]
  • Annexe 5
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  1. Wajdi Mouawad fait souvent référence à l’expression l’insatiable soif de l’infini du poète Lautréamont, notamment dans les entretiens avec Jean-François Côté dans Architecture d’un marcheur, publié chez Leméac en octobre 2005.
  2. Le cas a été rédigé en 2006 à partir d’entrevues accordées par Wajdi Mouawad aux auteurs en 2005.
  3. Forêts est le récit de six femmes qui, suite à un événement qui s’abat sur la plus jeune d’entre elles, font brutalement face à l’incohérence de leur existence. Cette plongée forcée à laquelle elles auraient bien voulu se soustraire se fera par l’entremise d’un paléontologue amené en 1946 à se rendre avec une équipe de scientifiques dans un des camps de concentration pour tenter de ramener du néant ce que l’on a voulu y précipiter. Chacune de ces femmes verra sa raison mise en pièces puisque là, dans les cendres humaines de cette innommable douleur, elles déchiffreront, abasourdies, les traces et le futur de leur destinée. (Source : Programme du FTA lors de la présentation du Chantier de la pièce Forêts les 27, 28 et 29 mai 2005)
  4. Wajdi Mouawad, Littoral, Montréal, Leméac/Actes Sud-Papiers, 1999, 135 pages.
  5. Wajdi Mouawad, Incendies, Montréal, Leméac/Actes Sud-Papiers, 2003, 92 pages.
  6. Wajdi Mouawad, Pacamambo, Montréal, Éditions Leméac, 2000, 54 pages.
  7. Les citations de Wajdi Mouawad proviennent d’entrevues accordées aux auteurs les 25, 26 et 29 juillet 2005.
  8. Capitale du Liban, Beyrouth est située en bordure de la mer Méditerranée et compte environ 1,5 million d’habitants. Centre culturel du pays, la ville possède aujourd’hui huit universités et est le plus grand centre financier de l’Orient méditerranéen.
  9. Wajdi Mouawad, Visage retrouvé, Montréal, Éditions Leméac/Actes Sud, 2002, p. 16.
  10. École des Hautes études commerciales située à Montréal, www.hec.ca
  11. Wajdi Mouawad, Visage retrouvé, p. 17.
  12. La ville de Paris est composée de vingt arrondissements, chacun ayant sa propre mairie. Le XVe arrondissement a été créé en 1860 et est aujourd’hui le plus vaste et le plus populeux. (Source : www.mairie15.paris.fr/mairie15/jsp/Portail.jsp?id_page=44)
  13. Un des personnages du roman Visage retrouvé se nomme d’ailleurs monsieur Guettier et est professeur.
  14. Le CM2 correspond, d’après le système scolaire québécois, à la quatrième année de l’école primaire.
  15. Le Musée du Louvre est situé au cœur de Paris et fut autrefois la demeure des rois, dont François 1er. Dès 1793, on ouvre des salles au public pour qu’il puisse jouir de certaines collections. C’est en 1882 qu’un acte donne naissance officiellement au musée. Le Louvre expose 35 000 œuvres dans 60 600 m2 de salles dédiées à la collection permanente. (Source : www.louvre.fr)
  16. Jacques Brel est né le 8 avril 1929 dans la banlieue de Bruxelles. Enfant fantaisiste, il trouve le temps long auprès de ses vieux bourgeois de parents. En 1950, il se marie avec Miche qui lui donnera 3 filles. Docile, il commence par travailler dans l’entreprise familiale, mais décide de tout plaquer pour rejoindre sa destinée de chanteur majeur. 1954 marque le véritable départ de feu de la carrière de ce Belge aux mimiques extravagantes, au faciès chevalin, aux chansons inoubliables (Ne me quitte pas, Le Plat pays, Amsterdam…). À contre-courant des courants musicaux de l’époque, Jacques Brel sort chef-d’œuvre sur chef-d’œuvre, inscrivant les tables de la chanson française moderne. Qu’il soit auteur, acteur ou réalisateur, son aura n’a pas de limites. En 1974, fatigué, il décide de se retirer et part sur son voilier. L’annonce de son cancer au poumon ne l’empêchera pas de livrer encore des trésors pour l’humanité avant de s’éteindre le 7 octobre 1978. Un artiste immortel. (Source : Julos Beaucarne, Brel, Paris, Acropole, 1990, 210 pages)
  17. Renaud Séchan est né à Paris en 1952 avec son frère jumeau. Son père est écrivain et sa mère demeure à la maison pour s’occuper des six enfants du couple. Renaud est notamment connu pour son célèbre foulard rouge qu’il porte au cou, mais aussi et surtout, pour ses chansons. En 1968, il écrit sa première chanson Crève salope!, un hymne à la révolte. En 1975, on produit son premier album sur lequel se retrouve la chanson Hexagone. Depuis, il a enregistré plusieurs albums et est connu internationalement.
  18. Léo Ferré offre de multiples visages. Il est surtout connu du public pour ses chansons. Paris Canaille, Jolie Môme, C’est extra ou Avec le temps ont été de grands succès. Léo Ferré est également un musicien talentueux : il a pratiqué, dans ses chansons, une gamme impressionnante de genres et de rythmes, de la manière populaire aux compositions les plus élaborées. (Source : www.leo-ferre.com)
  19. Marcel Gotlib est un bédéiste français, né en 1934. D’abord comptable, il suit le soir des cours d’art appliqué et de théâtre amateur. Il est connu pour ses créations de Nanar et Jujube, Gai-Luron et Rubrique-à-Brac, créée en 1968 et série la plus populaire de l’auteur. (Source : www.marcelgotlib.com)
  20. René Goscinny est scénariste, écrivain, humoriste. D’origine française, il est le père d’Astérix, le principal scénariste de Lucky Luke, l’auteur du Petit Nicolas et le créateur d’Iznogoud. Goscinny est l’un des auteurs français le plus lu au monde. (Source : www.goscinny.net)
  21. Danielle Laurin, « Le secret de Wajdi », L’Actualité, vol. 27, no 16, 2002, p. 86-89.
  22. Il est question de la Métamorphose de Kafka.
  23. Extrait de la préface, De la préhistoire, de Wajdi Mouawad, de sa pièce Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, Montréal, Éditions Leméac/Actes Sud-Papiers, 2004, 89 pages.
  24. Gustave Flaubert (1821-1880) est un auteur français connu notamment pour son roman Madame Bovary qui fut grandement critiqué à sa publication. (Source : Petit Robert des noms propres)
  25. Herman Broch (1886-1951) est un auteur autrichien, né à Vienne et mort aux États-Unis, qui a surtout écrit sur l’évolution de la société allemande, dans des romans comme La mort de Virgile. (Source : Petit Robert des noms propres)
  26. Stefan Zweig (1881-1942) est un auteur autrichien qui a surtout écrit des nouvelles, des drames et des essais littéraires dont le thème est souvent la société européenne. (Source : Petit Robert des noms propres)
  27. Robert Walser (1978-1956) est un écrivain suisse allemand qui a dû laisser de côté sa carrière d’écrivain suite à son internement en 1929. Ce n’est qu’à sa mort que ses écrits connaissent un succès. (Source : Petit Robert des noms propres)
  28. Herman Hesse (1877-1962) est un écrivain suisse d’origine allemande. Il est surtout connu pour son roman Le Loup des steppes. (Source : Petit Robert des noms propres)
  29. Wajdi Mouawad, Alphonse, Montréal, Leméac Éditeur, 1996, p.25-26.
  30. Dersou Ouala ou L’Aigle de la Taïga, production soviétique, le film réalisé en 1975, a remporté l’Oscar du meilleur film étranger en 1976 et le Grand Prix du 9e Festival de Moscou.
  31. Descendant d’une lignée de samouraïs, Akira Kurosawa est né en 1910 à Tokyo. Il réalise son premier long métrage, La légende du grand judo, en 1943.
  32. Wajdi Mouawad, Alphonse, p. 13.
  33. Guerre du Vietnam a opposé, de 1964 à 1975, les Américains et les Vietnamiens. (Source : Petit Robert des noms propres)
  34. Guerre entre l’Iran et l’Irak entre 1980 et 1988, dite la première guerre du Golfe. (Source : Petit Robert des noms propres)
  35. Petit archipel britannique au large de l’Argentine. En 1982, les Argentins et les Britanniques se sont battus pour cette île. (Source : Petit Robert des noms propres)
  36. Guerre du Kosovo : guerre contre les Serbes dans les Balkans en 1999. (Source : Petit Robert des noms propres)
  37. Génocide rwandais de 1994, durant lequel les Hutus ont tué 800 000 Tutsis. (Source : Petit Robert des noms propres)
  38. En 1950, les Chinois ont envahi le Tibet et en ont fait une de leur province. Le Dalaï-Lama, qui gouvernait alors le pays, est en exil depuis, comme plusieurs autres Tibétains. (Source : Petit Robert des noms propres)
  39. Insurrection maoïste débutée en 1996 visant à attaquer les patrouilles armées et les installations gouvernementales du pays. (Source : Petit Robert des noms propres)
  40. Le mouvement « Flower Power » en vogue durant les années 1960-1970 avait fait des fleurs son flambeau; symboles d’amour, de paix et de beauté. Flower power était un slogan utilisé par les hippies. On attribue ce terme au poète américain Allen Ginsberg en 1965. (Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Flower_Power)
  41. Wajdi Mouawad, Alphonse, p. 61.
  42. Ibid.
  43. Sport similaire au football américain né en Angleterre en 1823. (Source : Petit Robert)
  44. Cégep public établi depuis environ quarante ans, situé dans le nord de la ville de Montréal. (Source : http://www.bdeb.qc.ca)
  45. Fondé en 1927 par la société des prêtres de Saint-Sulpice de Montréal, le collège privé est le premier établissement au Québec à ne recevoir que des étudiants externes. Le collège porte le nom d’un prêtre sulpicien béatifié en 1926. (Source : www.grasset.qc.ca)
  46. Pièce de théâtre écrite par Gratien Gélinas, un auteur québécois, en 1959. La pièce est une satire des superstitions religieuses, de l’égoïsme familial et de la corruption à l’époque duplessiste. (Source : Gratien Gélinas, Bousille et les Justes, Montréal, Typo, 1994, 110 pages)
  47. Cette rue traverse Montréal du nord au sud et traverse le cœur du Plateau Mont-Royal, section la plus fréquentée pour ses boutiques, restaurants, cafés et théâtres. (Source : www.la-rue-st-denis.com)
  48. Nommé Coteau St-Louis en 1909, le quartier est alors cosmopolite, parsemé de nombreuses synagogues et de nombreux temples. 1920 sonne le départ de la bourgeoisie anglophone et francophone pour d’autres beaux quartiers. Le Plateau Mont-Royal devient alors un quartier d’ouvriers que Michel Tremblay décrit dans ses Chroniques du Plateau Mont-Royal. Depuis 1980, la cote de popularité du quartier ne cesse d’augmenter grâce au retour des étudiants, des artistes et des professionnels. (Source : Michèle Benoît et Roger Gratton, Pignons sur rue – Les quartiers de Montréal, Montréal, Guérin, 1991, p. 154-163)
  49. Établie à Montréal depuis 1960, l’École nationale de théâtre du Canada est l’une des rares écoles à offrir une formation professionnelle dans toutes les disciplines du théâtre, soit l’interprétation, l’écriture dramatique, la mise en scène, la scénogra­phie et la production, et ce, autant en français qu’en anglais. La formation dure entre deux et quatre ans, selon la discipline choisie. L’école est également propriétaire du Monument national, situé sur la rue Saint-Laurent depuis 1883, voué aux arts de la scène. Depuis 1970, l’école occupe les locaux du 5030, rue Saint-Denis. (Source : http://www.ent-nts.qc.ca)
  50. George Dandin ou le mari confondu a été écrit par Molière, un dramaturge français, en 1668. Riche paysan, George Dandin a voulu s’élever en épousant Angélique de Sottenville, fille de gentilhomme, mais il se rend compte que c’est pour jouir de son bien que sa belle-famille a conclu cette alliance. Son épouse se laisse courtiser par un galant, Clitandre, et Dandin, qui l’apprend par un valet balourd, s’en plaint à ses beaux-parents. (Source : http://www.toutmoliere.net/dictionnaire/gdandin.html)
  51. Michel Tremblay est né dans un quartier populaire de Montréal, le Plateau Mont-Royal. Il se découvre, très jeune, une passion pour l’écriture. En 1968, le Théâtre du Rideau Vert monte une pièce de Michel Tremblay, Les Belles-Sœurs : c’est la consécra­tion. Dans la littérature québécoise, son œuvre se caractérise par son originalité et son audace. Premier auteur à utiliser le « joual » dans ses écrits, Michel Tremblay a choqué l’establishment de l’époque. Il traite surtout des difficultés des milieux populaires francophones de Montréal depuis 1940, et ce, avec tendresse et humour. (Source : http://edimage.ca/edimage/grandspersonnages/fr/carte_j06.html)
  52. Présentée pour la première fois à la compagnie Jean Duceppe, un théâtre de Montréal, en 1976, cette pièce est une parabole aux accents fortement lyriques sur l’aliénation des opprimés. Chanteuse western révoltée, Carmen veut enfin chanter ses propres paroles, réveiller la conscience de son public et ainsi restituer sa dignité au monde de la « Main ». Dans cette entreprise, elle se heurte au cynisme des uns et à l’opportunisme des autres. (Source : http://www.cead.qc.ca/repw3/tremblaymichel.htm)
  53. Dramaturge français né en 1639 et mort en 1699. Il a écrit des pièces de théâtre aux accents tragiques en alexandrins. (Source : http://www.comedie-francaise.fr/biographies/racine.htm)
  54. Comédien québécois que l’on peut voir tant sur les planches qu’au grand écran. Son visage est également connu depuis de nombreuses années puisqu’il incarne le Monsieur B des publicités de la compagnie de téléphone Bell Canada.
  55. Livre écrit par Antoine de Saint-Exupéry, auteur et aviateur, en 1943. On connaît notamment l’auteur pour Vol de nuit (1931) et Terre des hommes (1939).
  56. Depuis sa sortie de l’École nationale de théâtre du Canada en 1980, René Richard Cyr a exercé plusieurs métiers reliés à la scène. En tant que comédien, le rôle-titre de Hosanna de Tremblay lui a valu deux prix d’interprétation. Outre de nombreuses directions artistiques de spectacles de variétés, on lui doit un grand nombre de mises en scène : Molière, Beaumarchais, Camus, Brecht, Williams, Genet, Nothomb, Ionesco, Michel Tremblay, Michel Marc Bouchard, Serge Boucher, Daniel Danis, Micheline Parent, Moisès Kaufmann… En plus de ses travaux comme réalisateur et animateur de télévision – son adaptation télévisée de 24 poses (portraits) de Serge Boucher, qu’il a aussi réalisé, a été diffusée par Radio-Canada –, il a été, de 1998 à 2003, directeur artistique et codirecteur général du Théâtre d’Aujourd’hui. Il a écrit et mis en scène, en collaboration avec Dominic Champagne, le spectacle érotique Zumanity présenté depuis 2003 à Las Vegas, pour le Cirque du Soleil. (Source : http://www.cead.qc.ca/repw3/cyrrenerichard.htm)
  57. Mot de Wajdi Mouawad dans le programme de la pièce Les trois sœurs d’Anton Tchekhov, une production du Théâtre du Trident, présentée par le Théâtre du Nouveau Monde du 19 mai au 4 juin 2005. Propos recueilli et mis en forme par Yannick Legault lors de la création au Théâtre du Trident à Québec en 2002.
  58. Chapitre C-38 de la Loi sur les compagnies selon la législation québécoise. La troisième partie de cette loi concerne les personnes morales ou les associations n’ayant pas de capital-actions, constituées par lettre patente. (Source : Publications du Québec, Ministère des Services gouvernementaux – www.publicationsduquebec.gouv.qc.ca)
  59. Début de l’émission, en 1978, La Course autour du monde. Lors de ses premières saisons, La Course autour du monde est organisée en collaboration avec les Communautés des télévisions francophones et présentées sur la chaîne Radio-Canada. Au début, les jeunes cinéastes sélectionnés pour participer à l’émission s’envolent vers Paris et, de là, vers les pays de leur choix. Ils avaient pour mission de tourner un court reportage chaque semaine puis de l’envoyer dans les délais prescrits au jury appelé à les évaluer. Après un arrêt de quelques années, la course reprendra en 1988, selon un nouveau modèle : désormais, la destination est annoncée chaque année et elle est centrée autour d’un ou deux continents. Ainsi, nous aurons droit à la course destination Amériques, la course Europe-Asie, etc. En 1991, la course retrouvera sa dimension planétaire en devenant La Course destination monde. En 1999, Radio-Canada mettra fin à la production de l’émission, au grand dam des adeptes de voyages et de cultures étrangères. (Source : http://www.bilan.usherbrooke.ca/bilan/pages/collaborations/8729.html) Voir le cas « Jacques Bensimon et l’Office national du film du Canada (2003) » rédigé par Chahrazed Abdallah et Laurent Lapierre (Centre de cas, HEC Montréal).
  60. Conseil des arts et des lettres du Québec : Organisme fournissant entre autres des subventions aux organismes artistiques. Il existe deux types de programmes pour les organismes artistiques, l’un pour le soutien aux projets de production afin qu’une compagnie puisse par exemple produire une œuvre québécoise originale; et l’autre vise à soutenir le fonctionnement d’une compagnie ayant des activités artistiques nombreuses depuis deux ans, ainsi qu’une direction artistique permanente. www.calq.gouv.qc.ca.
  61. Un OBNL est une organisation à propriété collective dont les finalités consistent à fournir des biens publics à l’ensemble de la communauté ou à une partie de celle-ci. Les OBNL se caractérisent en général par des finalités communautaires, culturelles, religieuses, sociales ou écologiques. La plupart du temps, leur conseil d’administration est composé de bénévoles et il n’est pas rare que ces organismes tirent principalement leurs revenus de dons ou de subventions.
    (Source : http://www.hec.ca/obnl/mission.html)
  62. Voir le cas « Jacques Matte et le Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue (2003) » rédigé par Jacqueline Cardinal et Laurent Lapierre (Centre de cas, HEC Montréal).
  63. Jean-Pierre Ronfard est né dans le Nord de la France et a parcouru de multiples chemins pendant ses quarante années consacrées à l’aventure théâtrale (en Algérie, en Grèce, au Portugal, en Autriche et au Québec). Cumulant les rôles de comédien, de metteur en scène, d’animateur et d’auteur, il a toujours été étroitement lié au développement du théâtre au Québec. Tour à tour directeur artistique de la section française de l’École nationale de théâtre du Canada, de 1960 à 1965, secrétaire général du Théâtre du Nouveau Monde et membre du Comité d’enquête sur la formation théâtrale au Canada, il fonde en 1975, avec quelques comédiens, le Théâtre Expérimental de Montréal, qui deviendra, en 1979, le Nouveau Théâtre Expérimental. Depuis 1981, il est donc l’un des principaux animateurs d’Espace Libre, que gèrent et où se produisent le Nouveau Théâtre Expérimental et Omnibus. Jean-Pierre Ronfard s’est vu décerner le prix Denise-Pelletier pour l’ensemble de sa carrière en 1999. Ce grand homme de théâtre dont l’influence sur le théâtre d’ici a été, est et restera énorme, nous a quittés le 26 septembre 2003, à l’âge de 74 ans. (Source : http://www.cead.qc.ca/repw3/ronfardjean-pierre.htm)
  64. http://www.ent-nts.qc.ca/journal/j16p31_toutfeu.htm
  65. Les résidences permettent aux artistiques comme Wajdi Mouawad d’avoir des lieux de création, de production et de ressourcement afin de poursuivre leur travail artistique dans des conditions professionnelles. Les résidences à l’extérieur du pays permettent à ces artistes d’avoir une visibilité ailleurs qu’au Québec. (Source : www.calq.gouv.qc.ca)
  66. Poète, dramaturge et polémiste, Claude Gauvreau est né à Montréal en 1925. Après des études classiques au Collège Sainte-Marie, il étudie la philosophie à l’Université de Montréal. Il découvre l’art moderne grâce à son frère Pierre, inscrit à l’École des beaux-arts, et fait la connaissance de Borduas. En 1947, Gauvreau crée sa pièce Bien-être avec la comédienne Muriel Guilbault, « la muse incomparable ». Militant inconditionnel de la grande bataille automatiste, il signe en 1948 le manifeste de Borduas Refus global. À la suite du suicide de Muriel Guilbault, son équilibre fragile le mène à plusieurs reprises dans des institutions psychiatriques. Cependant, il continue d’écrire, entre autres, le roman de la vie de Muriel Guilbault, Beauté baroque (1952) (Éditions de l’Hexagone, 1992). Il écrit aussi plusieurs textes pour la radio entre 1952 et 1969. Il organise en 1954 la dernière exposition collective automatiste, « La matière chante ». En 1956, alors qu’il croyait mourir, il écrit La charge de l’orignal épormyable, qui ne sera créée qu’en 1974, au Théâtre du Nouveau Monde. En 1958, Janou Saint-Denis monte à l’École des beaux-arts deux de ses courtes pièces, La jeune fille et la lune et Les grappes lucides. Gauvreau écrit ensuite son œuvre maîtresse, Les oranges sont vertes, qui sera présentée au TNM en 1972. Il meurt tragiquement en 1971. (Source :http://www.cead.qc.ca/repw3/gauvreauclaude.htm)
  67. Synopsis de la pièce : Drame en cinq actes. Pour garder intactes la mémoire et la dignité de la femme qu’il aimait et qui vient de mourir, un jeune poète s’astreint à un jeûne qu’il entend poursuivre jusqu’à l’épuisement final. Entrent alors en jeu une galerie de personnages qui se donnent pour mission, pour des motifs d’ordre personnel, soit de dissuader, soit d’encourager le poète dans son projet. Étude sur la mesquinerie, la lâcheté, la manipulation, l’intégrité de la passion, les jeux de la bourgeoisie bien-pensante. Comment aller au bout de son idéal sans dévier. (Source : http://www.cead.qc.ca/repw3/gauvreauclaude.htm)
  68. Le théâtre est fondé en 1968 et se consacre à la production et à la diffusion d’œuvres dramatiques québécoises. Depuis 1991, le théâtre se situe au 3900, rue Saint-Denis à Montréal. (Source : www.theatredaujourdhui.qc.ca/amateurs-de-theatre.html)
  69. Michelle Rossignol est directrice générale et artistique du Théâtre d’Aujourd’hui de 1988 à 1998; elle est aussi comédienne et metteure en scène à ses heures, depuis presque cinquante ans. (Source : www.theatredaujourdhui.qc.ca/amateurs-de-theatre.html)
  70. Peter Brook (né en 1925) est un metteur en scène, cinéaste et écrivain britannique. Il a fait plusieurs réalisations de créations collectives sur l’actualité. Il a entre autres rédigé un ouvrage sur le théâtre, L’espace vide. (Source : Petit Robert des noms propres et www.peterbrook.net)
  71. André Brassard, passionné de théâtre dès l’adolescence, fait sa première mise en scène avec Les Saltimbanques, puis fonde avec Michel Tremblay le mouvement contemporain (1965). En 1968, il se joint à Rodrig Mathieu (Les Saltimbanques) et à Jean-Pierre Saulier (Les Apprentis-sorciers) et participe à la fondation du Centre de Théâtre d’Aujourd’hui. Deux ans après, il fait son entrée en inaugurant la scène du Centre national des Arts d’Ottawa avec son ami Tremblay dans une adaptation de Lysistrata d’Aristophane. Il se fait également remarquer lorsqu’il dirige la pièce Les Belles-Sœurs, en 1968, au théâtre du Rideau vert. Pendant 30 ans, il mettra en scène toutes les pièces de Tremblay et réalisera aussi des scénarios de films. Directeur du Théâtre français du Centre national des arts, de 1983 à 1989, il s’occupe également, de 1992 à 2000, de la direction du programme d’interprétation et écriture dramatique de l’École nationale de théâtre du Canada. (Source : http://bilan.usherbrooke.ca/bilan/pages/biographies/407.html)
  72. Synopsis : À la suite d’un défilé militaire, Ferdinand Bardamu s’engage dans un régiment. Plongé dans la Grande Guerre, il fait l’expérience de l’horreur et rencontre Robinson qu’il retrouvera tout au long de ses aventures. Blessé, rapatrié, il vit le conflit depuis l’arrière, partagé entre les conquêtes féminines et les crises de folie. Réformé, il s’embarque pour l’Afrique, gagne les États-Unis, rentre en France, où, médecin installé dans un dispensaire de banlieue, il est confronté au tout-venant sordide de la misère, en même temps qu’il rencontre ici et là des êtres sublimes de générosité. (Source : Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Paris, Ed. Gallimard Folio, 1996, 558 pages)
  73. Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) est un des plus grands auteurs du XXe siècle. L’écrivain a été au front lors de la Première Guerre mondiale, a été médecin en Afrique et aux États-Unis, puis s’est consacré à l’écriture de romans, de pamphlets, de pièces de théâtre et de ballets. (Source : Petit Robert des noms propres)
  74. Louis Poirier dit Julien Gracq (né en 1910) est un écrivain français et professeur d’histoire et de géographie jusqu’à sa retraite en 1970. Il a écrit dix-huit romans, nouvelles, recueils de poèmes et essais confondus. Il a obtenu le prix littéraire Goncourt pour son roman Le rivage des Syrtes en 1951. (Source : Petit Robert des noms propres)
  75. Créées en 1985 par Pierre Bernard, alors directeur administratif du Quat’Sous, et la comédienne Andrée Lachapelle, les Auditions générales durent trois jours.
  76. Taxe sur les produits et services.
  77. Taxe de vente du Québec.
  78. Jacob serait le fantôme habitant le Théâtre de Quat’Sous.
  79. ESPACE GO est issu du Théâtre Expérimental des Femmes, fondé en 1979 par Pol Pelletier, Louise Laprade et Nicole Lecavalier. Son histoire passe par celle des lieux qu’elle a animés : de la salle de la Maison Beaujeu dans le Vieux-Montréal (1979-1983), à la petite manufacture de la rue Clark (1985-1994), à l’ouverture de son nouveau lieu en 1995 : un studio-théâtre à configuration variable sur le boulevard Saint-Laurent. (Source : www.espacego.com)
  80. Damoclès : Courtisan de Denys l’Ancien (IVe s.) qu’il félicitait outrageusement de son bonheur. Celui-ci, selon Cicéron, l’invita à un festin, le reçut comme un prince, mais il fit suspendre au-dessus de sa tête une lourde épée retenue par un crin de cheval, pour lui montrer la fragilité de son bonheur, que les dangers menacent incessamment. D’où l’expression : l’épée de Damoclès. (Source : Petit Robert des noms propres)
  81. Mythe de Sisyphe : Sisyphe fut un roi légendaire de Corinthe, célèbre pour ses crimes. Il fut condamné dans les Enfers à rouler sur la pente d’une montagne un rocher qui retombait toujours avant d’avoir atteint le sommet. Le mythe de Sisyphe est considéré comme le symbole de la condition humaine. Albert Camus a repris ce thème dans son livre Le mythe de Sisyphe (1942). (Source : Petit Larousse)
  82. Michel Bélair, « Entrevue exclusive au Devoir – L’après Quat’Sous… », Le Devoir, 22-23 mai 2004.
  83. Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, Paris, Éditions Gallimard (coll. Poésie/Gallimard), traduction et présentation de Marc B. de Launay, 1993, 178 pages, p. 27-29.
  84. François Vincent est né en 1951 à Montréal. Il a obtenu en 1974 son baccalauréat spécialisé en arts plastiques de l’Université du Québec à Montréal. En 1983 et 1984, il a travaillé avec le maître imprimeur François-Xavier Marange à Montréal et à Paris. On a présenté ses œuvres en solo de nombreuses fois au Japon, en France et au Canada. (Source : http://www.galeriesimonblais.com/fr/vincent.html)