René Angélil, Les Productions Feeling et la carrière de Céline Dion

Centre de cas HEC Montréal
Ce cas traite de gestion de carrière, de gérant d’artiste et de Show-business à travers le rôle de René Angélil dans la carrière et la renommée planétaire de Céline Dion. On y découvre le travail de planification, de gestion et de négociation d’un gestionnaire hors-pair.
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J’aurais voulu être un chanteur Pour pouvoir crier qui je suis – Extrait de la chanson Le Blues du businessman, Luc Plamondon (1978)

La renommée de la chanteuse Céline Dion est aujourd’hui planétaire. Au premier abord, son succès peut sembler aller de soi et n’être que la conséquence évidente d’un talent phénoménal, naturellement reconnu dans le monde entier. Mais pour quiconque a côtoyé les milieux artistiques de Montréal, Paris, Londres, New York, Hollywood et Las Vegas, où la chanteuse s’est produite avec un égal bonheur, il tombe sous le sens que ce succès est autant, sinon plus, tributaire d’un travail stratégique de planification, de négociation et de gestion. Ce travail de gestionnaire hors pair est celui de M. René Angélil, son gérant, mari et producteur.

L’instinct de l’imprésario

Lorsque Mme Thérèse Dion, la mère d’une pré-adolescente à voix, s’est présentée devant l’ancien gérant de Ginette Reno, personne ne pouvait deviner qu’un jour, sa petite Céline serait connue du monde entier, qu’elle chanterait dans les plus grands stades du monde et qu’elle se hisserait parmi le top ten des chanteurs ayant vendu des centaines de millions de disques à travers le monde. Les cheveux épars, les dents mal alignées, les sourcils épais et l’accent fortement charlemagnois1 n’avaient rien de glamour, hors cette voix puissante, qui possédait une couleur à nulle autre pareille. Après l’avoir entendue, René Angélil a vite reconnu d’instinct le potentiel artistique de celle qui deviendra sa cliente, et plus tard sa femme et son étroite collaboratrice en affaires.

Le choix d’une stratégie

De la première apparition de Céline Dion, à l’âge de 13 ans, à une émission de télévision, jusqu’à sa prestation au Stade olympique de Montréal devant des milliers de personnes, lors de la visite du pape Jean-Paul II, René Angélil a établi en trois ans une stratégie de vainqueur. Il saisira sans hésiter, avec un jugement sûr, les meilleures occasions de mettre en valeur sa chanteuse sans lésiner sur les moyens. Dès les débuts, il décide de viser les sommets et de jouer la carte de la superstar pour celle qui est encore totalement inconnue, mais dont lui, devine le potentiel. Cette stratégie bien arrêtée, qu’il mettra en œuvre systématiquement, l’amènera à défoncer les portes en enfilade du show-business mondial, qu’il sait d’expérience, comme ancien chanteur lui-même, être verrouillées à double tour.

Il opte pour ce qu’il y a de mieux pour mettre en marché sa future vedette. En gestionnaire convaincu de la qualité exceptionnelle de son produit, il prend des risques, allant même jusqu’à hypothéquer sa maison pour produire et lancer en grande pompe ses deux premiers disques au Québec, qui se retrouveront aussitôt, comme il l’avait prédit, au palmarès. Poursuivant son idée de l’excellence pour vendre son « diamant », il choisit avec soin un parolier français connu, Eddy Marnay, sachant que son style fera ressortir le talent de sa jeune chanteuse, après l’avoir convaincu, lui aussi, de s’associer au succès escompté. À chaque étape par la suite, René Angélil poursuivra la même stratégie de l’excellence, qu’il veut à la hauteur du talent et de la voix phénoménale de sa jeune artiste. Il continue de choisir avec un soin maniaque les répertoires adaptés aux différentes clientèles qu’il veut rejoindre. Dans la mesure du possible, il tentera de contrôler les médias en choisissant des journalistes à qui il accordera de l’information privilégiée; il n’hésitera pas à recourir à des injonctions pour empêcher des reportages offensants. Mais surtout, il veut éviter les erreurs qu’il avait autrefois commises comme chanteur québécois bloqué aux portes du marché américain et comme agent frustré de René Simard et de Ginette Reno.

Le fils du Syrien de Villeray

René Angélil est né le 16 janvier 1942 dans le quartier Villeray, au cœur de Montréal, dans une famille d’immigrants syriens. Son père était arrivé au pays cinq ans auparavant. Tailleur de son métier, il avait épousé Alice Sara, de quinze ans sa cadette, elle aussi une immigrante d’origine syrienne et de même religion que lui : catholique de rite melkite. Le couple aura un autre fils en 1945, prénommé André2.

Le grand passe-temps des familles élargies Angélil et Sara est de se réunir à la moindre occasion pour jouer aux cartes. René Angélil affirme que c’est avec son père, sa grand-mère, ses oncles et ses tantes qu’il a appris à cacher son jeu, à deviner celui des autres, à ne pas laisser paraître ses émotions et à choisir le bon moment pour abattre ses atouts, un à la fois.

À la fin de son adolescence, il se joint à un groupe de jeunes chanteurs, les Baronets, qui popula-risent des versions françaises de succès de chanteurs américains populaires, comme les Teardrops et les Four Aces, ou encore du nouveau groupe coqueluche venu d’Angleterre, les Beatles. Après avoir connu un grand succès au Québec, les Baronets tentent leur chance aux États-Unis, mais leur agent ne réussit pas à leur obtenir des contrats intéressants. D’un commun accord, après quelques tournées dans les salles de spectacle de toutes les régions du Québec et plusieurs apparitions à la télé, le groupe se dissout à la fin des années 1960. René Angélil a toutefois pris goût au show-business. Songeant vaguement à devenir avocat, il choisit plutôt de s’inscrire à HEC Montréal où, pendant quelques mois, il apprend les rudiments de la comptabilité. Finalement, il abandonne les études et décide de s’orienter, sans attendre, vers la production de disques pour le gérant d’artiste Guy Cloutier.

Un apprentissage à la dure

Ce dernier s’occupe de la carrière de plusieurs vedettes québécoises, dont le jeune chanteur René Simard. Guy Cloutier a de grandes ambitions pour son protégé. Il rêve de conquérir le marché français, et surtout américain. Or, il lui manque un atout majeur : il ne parle pas anglais. Il offre donc à René Angélil (qui parle évidemment français, mais aussi anglais et quelques bribes d’arabe) de s’associer avec lui. La première étape de cette stratégie de mise en marché, lui suggère René Angélil, est d’inscrire René Simard au célèbre festival de Tokyo de 1974, où le jeune chanteur, qui y représente le Canada, remportera le premier prix, remis en personne par nul autre que Frank Sinatra.

René Angélil côtoie alors pour la première fois les grands du show-business et il s’y sent très à l’aise, trop peut-être. La compagnie américaine de disques CBS propose aux deux gérants de graver des versions anglaises des grands succès de René Simard. Surestimant la valeur marchande de leur protégé, les deux associés croient déjà que le marché des États-Unis est à portée de leurs quatre mains. Ils exigent de CBS un million de dollars US pour un premier disque, une fortune à l’époque. Leurs ambitions s’effondrent lorsque les représentants CBS refusent froidement leur offre qu’ils jugent exorbitante. C’est le retour brutal à la réalité et… à Montréal. Le marché américain si prometteur leur avait échappé par leur propre faute.

Quatre ans plus tard, en 1979, René Angélil se sépare de Guy Cloutier et fonde sa propre entreprise, les Productions René Angélil. Son artiste vedette est Ginette Reno, une chanteuse à voix qui vend beaucoup de disques au Québec. Comme pour René Simard, il a pour elle de grandes ambitions. Cette fois, il se promet de ne pas brûler les étapes et d’être plus raisonnable avec les grandes compagnies de disques. Il planifie déjà le déroulement de la carrière de sa chanteuse pour qui il vise autant le marché américain que français, un doublé qui le fait rêver. Malheureusement, alors qu’il s’apprêtait à déployer sa stratégie planifiée au quart de tour, Ginette Reno le congédie au profit de son amoureux de l’époque, qui la convainc qu’il est en mesure de s’occuper, mieux que René Angélil, de sa carrière de chanteuse. Ginette Reno s’en repentira amèrement plus tard.

René Angélil se retrouve donc seul avec son plan stratégique avorté qu’il met en veilleuse. Il retourne à ses activités de producteur et de gérant en se confinant au marché québécois, tout en demeurant aux aguets. Il cherche toujours un ou une artiste qui aurait le potentiel de remplacer Ginette Reno dans ses ambitions de conquête mondiale, mais après quelques années, il n’a toujours pas trouvé. Il a presque abandonné l’idée lorsqu’il reçoit un jour par messager une enveloppe contenant une cassette. On lui dit que c’est une jeune chanteuse de 12 ans, qui s’appelle Céline Dion, qui y a enregistré trois chansons, dont une composée conjointement par sa mère et son frère. Au dos, se trouve un numéro de téléphone griffonné à la main. René Angélil accepte le colis poliment, le dépose sur le coin de son bureau sans y accorder trop d’attention, puis il l’oublie complètement.

Deux semaines plus tard, il reçoit l’appel du frère de Céline Dion, Michel Dion, lui-même chanteur à ses heures. Celui-ci lui affirme d’emblée être certain qu’il n’a pas écouté la cassette de sa petite sœur, parce que s’il l’avait fait, martèle-t-il fermement, il aurait sûrement téléphoné au numéro inscrit au dos de l’enveloppe. Piqué par la curiosité, René Angélil lui promet de le faire, raccroche et obtempère. Et là, dès les premières mesures, silencieux et ému, il fige. Il est touché par cette voix jeune mais puissante, par la musicalité, par l’émotion qui se laisse deviner à travers les légers trémolos contenus. Il rembobine la cassette. Mais oui, c’est bien ça. Cette voix est la bonne, soupire-t-il. Enfin! Cette petite fille sera la chanteuse qui lui permettra de relancer sa carrière de gérant d’artiste à l’échelle du monde. Il prend le téléphone et lentement (n’oublions pas, il ne veut rien brusquer), il compose le numéro griffonné. Il sait que sa vie va prendre un autre tournant. Cette fois, se jure-t-il, il ne répétera pas les erreurs d’antan.

Le Québec d’abord… et la France déjà

Un an après que René Angélil l’a prise sous son aile, Céline Dion fait sa première apparition télévisée à TVA dans la populaire émission de l’animateur Michel Jasmin qui, le premier, la révélera au public québécois. À 13 ans, c’est une enfant prodige, dont la voix ample est étonnamment mature. Contrairement à d’autres enfants-chanteuses plus mièvres, Céline Dion plaît déjà à tous les âges et non pas seulement aux tout-petits. René Angélil s’en rend compte, et exploite à fond les possibilités du marché québécois.

Il lancera coup sur coup des disques qui se hisseront immanquablement en tête du palmarès de la musique pop. Accumulant les prix Félix et les albums de platine, Céline Dion apparaît régulièrement à la télévision et se plie de bonne grâce à toutes les activités de promotion dictées par son gérant. En 1982, René Angélil juge que sa protégée est prête à participer au Festival mondial de la chanson à Tokyo, comme René Simard l’avait fait en 1974. Comme son prédécesseur canadien, Céline Dion remporte elle aussi la Médaille d’or. Dans la foulée de ce succès au rayonnement international, René Angélil obtient que sa chanteuse soit invitée par l’influent Michel Drucker à participer à l’incontournable émission française Champs Élysées. Ce dernier sera complètement séduit par le naturel, le talent et la voix de la « petite Québécoise de Charlemagne ». Dans les semaines qui suivront, la chanson D’amour ou d’amitié vaudra à la jeune chanteuse, « qui a du coffre », de rafler son premier disque d’or en France.

De retour au pays, René Angélil ne perd pas de temps. Il s’organise pour que ce soit Céline Dion qui chante au Stade olympique pour la visite du pape Jean-Paul II à Montréal3. Alors âgée de 15 ans, la jeune vedette chantera avec un aplomb exceptionnel la chanson Une colombe devant les milliers de personnes rassemblées au Stade, sans compter les millions d’autres de par le monde, qui la verront et s’émouvront à l’entendre par le truchement de la télévision.

Le risque de la jachère

Par la suite, René Angélil verra à ce que sa vedette se produise autant au Québec qu’en France, deux marchés où sa renommée grandira en parallèle pendant quelques années. Il demeure néanmoins prudent parce qu’il veut aller encore plus loin avec celle qui s’en remet uniquement à lui pour gérer sa carrière. En effet, il a habilement neutralisé un gérant de la première heure qui prétendait posséder des droits sur les contrats à venir, et il a diplomatiquement écarté Thérèse Dion qui entretenait des vues divergentes des siennes quant au déroulement de la carrière de sa fille. Il aura d’ailleurs un peu plus tard à essuyer sa colère lors d’une scène mémorable4. On dit aussi qu’il surveillait attentivement la vie sociale de sa protégée afin qu’elle ne se laisse pas distraire de son parcours professionnel par des amitiés trop tendres.

En 1986, Céline Dion atteint l’âge de 18 ans. Elle sort de l’adolescence, mais son image demeure associée à ses succès de chanteuse-enfant. René Angélil sait qu’il doit se produire une métamor-phose vers une image différente qui le mènera vers la pleine exploitation de ce talent qu’il se donne pour mission de faire connaître partout au monde. Il sait également que ce passage devra se faire correctement, de façon à ce que le marché français, déjà bien labouré, mais également le marché anglophone, qu’il entrevoit immense, ne lui échappent pas, le moment venu. Déterminé à réussir, il convainc sa protégée que malgré les succès qui s’accumulent, il lui faut peaufiner son art, repenser son look et parfaire son éducation en prévision de l’avenir qu’il envisage encore plus prometteur. Pour ce faire, il lui demande de faire une pause de quelques mois.

Sachant qu’une éclipse du monde médiatique comporte son lot de dangers, il veut que ce temps d’arrêt n’ait rien de l’oisiveté. Pendant ces précieux quelques mois, tout sera mis en œuvre pour que le retour de la nouvelle Céline Dion, comme jeune femme, soit spectaculaire. Se pliant à une discipline de fer, Céline Dion suivra avec ferveur et rigueur des cours de chants, de musique, de diction et de danse pour lesquels René Angélil recrute les meilleurs professeurs. Soucieux de préserver leur trésor, soit la voix unique de Céline Dion, ils consultent des oto-rhino-laryngologistes, dont un imposera de longues périodes de silence complet à sa patiente. René Angélil prévoit aussi des traitements d’orthodontie, des cours de maintien, des cours de langue, française et anglaise, et autres formations qu’il juge pertinentes.

Céline Dion accepte ce vaste programme avec une discipline étonnante pour son âge. C’est qu’elle fait entièrement confiance à son mentor, avec qui elle partage la même ambition de célébrité mondiale. À partir de ces quelques années-là, Céline Dion et René Angélil seront soudés par un seul et unique objectif commun : atteindre ensemble les sommets mondiaux de la musique pop.

Les Productions Feeling

Sur le plan de la gestion, René Angélil sent également le besoin de restructurer son entreprise. Les Productions René Angélil deviennent Les Productions Feeling que Céline Dion et lui-même détiennent à parts égales. Il engage comme son premier vice-président, finances et administration, celui qui était son expert-comptable depuis cinq ans, André Delambre. Il avait connu cet austère comptable agréé par l’intermédiaire de son cousin Paul Sara, qui était un des clients du cabinet comptable Samson Bélair/Deloitte & Touche dont André Delambre était un associé. Depuis 1981, ce dernier s’occupait des aspects comptables des Productions René Angélil, mais au fil des années, il était devenu l’homme de confiance à qui René Angélil se fiait pour rendre plus rigoureux l’ensemble de la gestion de ses activités. André Delambre quittera donc son cabinet d’experts-comptables en 1986 pour s’occuper à temps plein des Productions Feeling.

André Delambre, décédé le 9 janvier 2006, avait su gagner la confiance du couple par sa rigueur et par l’amitié désintéressée qu’il leur portait. Devenu très proche de son patron, il avait convaincu René Angélil de prendre les moyens de ne pas laisser ses ambitions de joueur invétéré prendre le contrôle de sa vie, en lui imposant (avec son assentiment) des balises comptables qui sont d’ailleurs toujours en vigueur. René Angélil ne pouvait signer seul les chèques émanant de son entreprise5. Le désir de réaliser ses objectifs et ceux de Céline Dion valait le renoncement à une passion qui mettait en péril la réalisation de ses objectifs d’affaires. Il aura fallu par contre plusieurs échecs et humiliations pour que René Angélil y arrive. Mais le vrai jeu, celui qui compte, la carrière de Céline Dion, en valait la chandelle.

S’appuyant sur la détermination de sa chanteuse et des assises administratives solides, en 1987, René Angélil met en œuvre son plan de déploiement de la carrière internationale de Céline Dion. Le fruit est mûr et le moment est bon.

Un triple marché croisé

Comme coup d’envoi de ce retour en force, René Angélil lui fait enregistrer de nouveaux albums qui deviendront des succès soigneusement appuyés par des tournées partout au Québec. Il s’attaque ensuite au marché européen. Il s’entendra (cette fois) avec la compagnie de disque CBS pour faire graver le premier album du « second début » en français de Céline Dion avec Incognito qui deviendra rapidement un disque d’or de l’année 1987 en France. À force de négociations soutenues et de démarches finement politiques3, il réussit à l’inscrire l’année suivante au prestigieux concours Eurovision à Dublin, en Irlande où, comme représentante de la Suisse (!), elle chantera en direct devant 600 millions de téléspectateurs répartis à travers l’Europe, l’URSS, le Moyen-Orient, le Japon et l’Australie, et gagnera le concours. La carrière internationale de Céline Dion est lancée.

René Angélil se tourne ensuite vers le marché américain, tête de pont incontournable pour quiconque vise une carrière internationale, et lance l’album Unison en septembre 1990. Puis ce sera son deuxième album en anglais pour lequel il négocie avec succès, en restant raisonnable dans ses exigences et sans brûler les étapes, qu’il soit gravé par Sony7. La puissante multinationale du disque n’aura pas à le regretter puisque les ventes d’albums de Céline Dion battront, à la faveur de lancements répétés, des records impressionnants dans l’histoire de la musique pop et engendrera d’importantes retombées financières et médiatiques (voir l’annexe 2). Ce sera ensuite l’enregistrement de la chanson-titre du dessin animé The Beauty and the Beast, de Walt Disney, qui lui vaudra un Oscar et un Grammy Award.

Cette introduction réussie dans le monde hollywoodien est, à elle seule, un exploit de négociation et de gestion dont on devine la complexité3. Dans la foulée de cette exposition médiatique liée aux Oscars, René Angélil convaincra le célèbre parolier québécois Luc Plamondon d’écrire pour Céline Dion. Ce sera Céline Dion chante Plamondon, titre devenu Des mots qui sonnent pour le marché français. Il lancera parallèlement son deuxième album en anglais, simplement intitulé Celine Dion (sans accent), lequel connaîtra un succès phénoménal en Grande-Bretagne, fracassant les records de vente enregistrés par les Beatles… en 1965.

Après les États-Unis, l’Angleterre et le marché anglophone, ce sera encore vers la France que René Angélil se tournera, en s’associant au respecté auteur-compositeur Jean-Jacques Goldman. L’album D’eux sera une réussite de vente, en France, où Céline Dion est adulée, et dans toute la francophonie. René Angélil relancera le marché anglophone à partir d’un « tube » tiré de D’eux, intitulé Vol et traduit par Fly, qui fera partie d’un nouvel album Falling into you. Cette chanson, produite en français et en anglais, est dédiée à la nièce de Céline Dion, Karine, décédée de la fibrose kystique.

En intégrant cette chanson à visée caritative à un succès commercial, le couple Dion-Angélil témoignait publiquement de préoccupations humanitaires qui ne cesseront de s’affirmer au fil de la réussite. René Angélil n’hésite toujours pas aujourd’hui à associer avec soin le nom de Céline Dion et le sien à des causes humanitaires comme celles de la Fondation de la fibrose kystique et la campagne de financement de l’hôpital pour enfants Sainte-Justine. En réaction au tsunami de 2004, Céline Dion participa à l’effort caritatif qui s’ensuivra. On se rappellera, un an plus tard, du vibrant plaidoyer télévisé de la chanteuse en faveur des victimes de l’ouragan Katrina qui avait déferlé sur la Nouvelle-Orléans. Joignant l’acte à la parole, elle avait alors versé un million de dollars américains pour les victimes. De son côté, René Angélil s’engage personnellement dans d’autres œuvres comme la Fondation des maladies du cœur, dont il est encore aujourd’hui un porte-parole, sans compter la Fondation André-Delambre à qui il verse régulièrement des dons importants.

Synergie disques-clips-spectacles-tournées

En 1996, René Angélil obtient que Céline Dion (une Canadienne, soulignons-le) chante la chanson d’ouverture, The Power of the Dream, aux Jeux olympiques d’Atlanta, aux États-Unis, devant les dizaines de milliers d’Américains sur place au stade, alors que sa prestation sera vue et entendue en direct par des centaines de millions de téléspectateurs dans le monde. Toujours présente sur la scène française, Céline Dion recevra, la même année, le titre de Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres de France, des mains du ministre de la Culture qui affirme qu’elle est « présentement la meilleure ambassadrice de la langue française ».

L’année suivante, ce sera le lancement de l’album Lets talk about love en même temps que la sortie de la bande musicale du film Titanic dont Céline Dion chante la chanson thème My heart will go on. Plus que réticent au départ, le réalisateur James Cameron avait accepté d’entendre à la dernière minute une version chantée du thème musical et de l’intégrer au générique final. Cet exploit représentait une autre percée de René Angélil dans l’univers étanche des films à succès hollywoodiens. La chanson remportera cette année-là l’Oscar de la meilleure chanson originale de film, que Céline Dion avait d’ailleurs chantée sur scène à la cérémonie de remise des précieuses statuettes dorées. L’année suivante, officiellement reconnue dans son propre pays, la petite fille de Charlemagne deviendra Officier de l’Ordre du Canada.

Se succéderont ensuite en alternance les albums anglais et français9, parallèlement à la sortie de vidéoclips diffusés partout dans le monde. S’il suffisait d’aimer et These are special times précéderont la vaste tournée mondiale « Falling into you » au cours de laquelle elle remplira deux fois le célèbre Stade de France de 80 000 places. Ajoutons que la dimension familiale n’est pas absente de la gestion des Productions Feeling où travaillent entre autres Michel Dion, le frère de Céline Dion, deux de ses sœurs et Patrick Angélil, le fils d’un mariage précédent de René Angélil.

Après un dernier concert à Montréal pour le passage à l’an 2000, le couple suspendra ses activités professionnelles pour prendre le temps de vivre pendant deux années de répit. Un enfant naîtra, après quoi René Angélil lancera une troisième fois la carrière de Céline Dion, convainquant des investisseurs de Las Vegas de lui construire une salle à sa mesure. Elle s’y produira chaque soir depuis mars 2003 jusqu’en décembre 2007. Le spectacle aura attiré plus de trois millions de spectateurs en 723 représentations et aura transformé la façon de lancer, de faire et de gérer un spectacle à Las Vegas.

Toujours plein de projets malgré une maladie grave dont il est aujourd’hui en rémission10, René Angélil n’a jamais cessé de lancer des albums parallèlement aux concerts de Las Vegas : en 2004, A new day has come et Miracle, pour saluer la naissance de son fils René-Charles et son propre rétablissement; en 2005, On ne change pas; en 2007, D’elles, constitué de chansons de femmes connues; et finalement Taking chances, tiré de la tournée mondiale que la chanteuse a entreprise en février 200811.

Céline Dion et sa troupe sont d’abord allées en Afrique du Sud et à Dubaï12, puis en Asie, en Australie et en Europe avant de rejoindre l’Amérique du Nord13. La tournée (la plus grande que les Productions Feeling aient eu à gérer), dont l’équipe de production comprend des membres de la famille de Céline Dion et de nombreux Québécois14, est appuyée par un lancement d’album, un vidéoclip et une vaste campagne de promotion étalée sur plusieurs mois dans différents pays. Lors de son passage en France en mai 2008, Céline Dion reçoit des mains du président de la République française, Nicolas Sarkozy, les insignes de chevalier de la Légion d’honneur. Au Québec, la renommée de Céline Dion rejoint les milieux universitaires. En août 2008, l’Université Laval de Québec lui décerne un doctorat honoris causa. Quant à René Angélil, il a reçu en février 2009 le Management Achievement Award de l’Université McGill pour avoir entre autres « incité les jeunes Canadiens à développer leurs propres talents comme leaders et entrepreneurs15». En juin de la même année, il a été fait officier de l’Ordre du Québec, un honneur qui ira droit au cœur de ce fils d’immigrants.

Quel avenir?

Les réussites de René Angélil comme agent d’artiste, gérant et producteur ont été couronnées, avec la carrière de Céline Dion, de succès artistiques et financiers exceptionnels, et ce, sur les deux marchés francophone et anglophone. La triple synergie qu’il tire, sur ces deux marchés, de la vente d’albums, de la diffusion de vidéoclips et de spectacles en salles fixes et en tournées, le démarque nettement des autres agents d’artistes québécois qui ont envisagé eux aussi une carrière internationale pour leurs protégés. Le flair et la détermination dont René Angélil a fait montre dans l’accomplissement de ses objectifs longuement et systématiquement planifiés commandent le respect.

Est-ce du leadership? De la gestion stratégique? Du contrôle d’image? Du marketing de haut niveau? De la ruse? Un talent de négociateur? De joueur? Est-ce de la chance? De l’opportunisme? De la compétence? De l’ambition démesurée? Le fait qu’il ait appris de ses erreurs? Qu’il ait concentré ses efforts sur une seule artiste, contrairement à d’autres qui menaient de front les carrières de plusieurs chanteurs? Le désir d’être reconnu partout au monde par sa vedette interposée? Tout cela à la fois? La discussion est ouverte16.

Une fois bien établie la carrière de Céline Dion, René Angélil s’est occupé dans de rares cas d’autres artistes, notamment le chanteur Garou, qui a fondé depuis sa propre entreprise pour gérer lui-même sa carrière, et la jeune chanteuse québécoise Marilou, connue davantage en France qu’au Québec. Depuis avril 2009, Mario Lefebvre, l’ancien adjoint de René Angélil aux Productions Feeling, est devenu le gérant de Marilou par le biais de sa propre entreprise de gérance d’artiste. « Aller à l’école de René Angélil donne des ailes », a-t-il affirmé en conférence de presse devant le regard approbateur de celui qu’il appelle son « gourou ». Mais quelle est donc cette école de René Angélil?

Quant à lui, René Angélil, que nous réserve-t-il, alors qu’il déleste Les Productions Feeling de ses contrats de gérance d’artiste et de production, sauf pour ce qui est de la carrière de Céline Dion? Y prépare-t-il sa relève? Donnera-t-il une nouvelle orientation à sa maison de production? Pour quel type de produits? Devrait-il vendre? Quels acheteurs pourraient être intéressés? Que vaudrait-elle sans Céline Dion?

On sait par les journaux que le couple a évoqué la possibilité d’avoir un deuxième enfant17, ce qui forcera une absence de la scène musicale mondiale pendant quelques années. À ce moment-là, si le projet aboutit, Céline Dion, de 26 ans la cadette de son mari, aura plus de 40 ans. Ce dernier pourrait-il la convaincre de reprendre sa vie de chanteuse là où elle l’aurait laissée? Lui conseillerait-il de retourner à Las Vegas où les tapis rouges, or et argent se dérouleraient à nouveau sous ses pas? La dirigerait-il plutôt vers une carrière connexe, comme celle de chanteuse d’opéra ou d’actrice de cinéma? Lui demanderait-il de devenir elle-même gérante d’artiste ou productrice? Si oui, pour quelle vedette? Quel marché? Se heurterait-il de sa part à une fin de non-recevoir? Céline Dion choisirait-elle plutôt de retourner à l’anonymat et de couler des jours tranquilles et heureux auprès de sa famille en Floride et au Québec en alternance? Lui-même voudrait-il diriger d’autres jeunes talents prometteurs qu’il aura connus comme directeur de l’édition québécoise de Star Académie, une émission qui attire près de deux millions de téléspectateurs dans le seul marché tout de même restreint du Québec francophone?

Lors des négociations en vue de l’achat du club de hockey Les Canadiens, en juin 2009, la course finale s’est faite entre les frères Molson, dont la famille avait été jadis propriétaire du Club, et le groupe dirigé par Quebecor, dont faisaient partie Les Productions Feeling. Ce sont finalement les frères Molson qui ont remporté la mise qu’on évalue à plus de 600 millions de dollars. Bon joueur, René Angélil a décidé de ne pas surenchérir.

En matière de produits dérivés, en association avec la société Coty Beauty, Les Productions Feeling ont déjà lancé une gamme de sept parfums (Original, Notes, Belong, Enchanting, Paris Night, Un Printemps à Paris et Sensational) distribués dans les parfumeries et les grandes surfaces. René Angélil sera-t-il tenté par la lucrative exploitation de ce créneau à plus vaste échelle?

On raconte par ailleurs qu’en 1997, René Angélil a voulu devenir membre d’un club de golf sélect de la région de Montréal. Humilié d’avoir été refusé, il aurait décidé d’en acquérir un, où il n’aurait ni permission à demander ni de comptes à rendre. Il a ainsi acheté le club de golf Le Mirage, un parcours de 36 trous, situé à quelques kilomètres du petit village où Céline Dion est née. Depuis, il a procédé à d’importants travaux de rénovation et d’agrandissement. À l’été 2010, une immense salle à manger et une salle de spectacle de 650 places sont intégrées au pavillon central désormais ouvert à longueur d’année et entièrement redessiné au goût du jour. René Angélil se plaît à y inviter les vedettes mondiales du show-business, du sport et des affaires pour qu’elles viennent admirer son parcours manucuré, agrémenté d’arbres matures, de fleurs, de chutes d’eau et de fontaines spectaculaires. Au lieu d’un club de hockey, René Angélil consacrerait-il ses ressources financières dormantes dans un autre sport et d’autres tournois plus estivaux, mais tout aussi riches en émotions et en diffusion médiatique?

Difficile à prédire, car selon son habitude de fin joueur de poker, il tient ses cartes près de sa poitrine, à l’abri des regards indiscrets.

L'étude de cas complète

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  • Ouvrages, articles et sites consultés
  • Estimation de la situation financière du tandem Angélil–Dion
  • Discographie de Céline Dion
  • La tournée mondiale Taking Chances
  • Les Productions Feeling Équipes technique et musicale de la tournée Taking Chances
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  1. Céline Dion est née à Charlemagne, un petit village d’ouvriers situé à quelque 40 kilomètres de Montréal.
  2. Voir la biographie de Georges-Hébert Germain, Le maître du jeu, Libre Expression, 2009, 532 pages. Cette partie du cas s’inspire de cet ouvrage.
  3. Étant donné le choix des auteurs de produire le cas uniquement à partir de données tirées du domaine public, il a été impossible de connaître le détail des démarches que René Angélil a menées pour se frayer un chemin dans ces milieux fermés.
  4. Voir dans la biographie autorisée de G.-H. Germain (Thérèse Dion. La vie est un beau voyage, Libre Expression, 2006, p. 289-290) la description de la colère de Thérèse Dion lorsqu’elle a appris que sa fille de 18 ans était devenue l’amante de René Angélil.
  5. André Delambre est décédé de la maladie de Lou Gehrig (célèbre joueur de baseball atteint de la sclérose latérale amyotrophique). À l’occasion du décès de son précieux collaborateur, faisant référence à son goût parfois immodéré du jeu, René Angélil a rendu un vibrant hommage à celui « qui avait créé un système pour le protéger contre lui-même ». René Angélil sera un des principaux donateurs de la Fondation André-Delambre, mise sur pied en 2003 pour aider les familles éprouvées par cette rare maladie inexorablement dégénérative et pour financer la recherche dans ce domaine.
  6. Étant donné le choix des auteurs de produire le cas uniquement à partir de données tirées du domaine public, il a été impossible de connaître le détail des démarches que René Angélil a menées pour se frayer un chemin dans ces milieux fermés.
  7. En 1988, CBS (fondée en 1927 sous le nom de Columbia Broadcasting System) a cédé sa division CBS Records Group à Sony qui forma la Sony Music Entertainment Inc. L’entreprise subsistera sous ce nom jusqu’en 2008.
  8. Étant donné le choix des auteurs de produire le cas uniquement à partir de données tirées du domaine public, il a été impossible de connaître le détail des démarches que René Angélil a menées pour se frayer un chemin dans ces milieux fermés.
  9. Voir la discographie de Céline Dion à l’annexe 3.
  10. Atteint d’un cancer de la gorge en 1999, René Angélil a subi des traitements qui devaient le rendre stérile. Avant de les entre-prendre, il a fait appel à une clinique privée new-yorkaise en vue d’une éventuelle procréation assistée. Son fils René-Charles est né en 2001 d’une fécondation in vitro, de même que ses jumeaux, nés en 2010.
  11. De 1981 à 2008, Céline Dion a enregistré près de 50 albums.
  12. Notons que dans les pays arabes, les robes de Céline Dion couvraient davantage son corps que pour ses prestations dans des pays non arabes.
  13. La tournée mènera la troupe (voir l’annexe 4) dans 25 pays (certains à plusieurs reprises) et s’arrêtera dans plus de 90 villes (certaines plus de deux fois) du 14 février 2008 au 26 février 2009, soit 131 spectacles en un an.
  14. Dans l’organisation des tournées de Céline Dion, et ce, dès les débuts, René Angélil a toujours fait en sorte que de nombreux Québécois fassent partie des troupes et de l’équipe technique qui entourent sa vedette (voir l’annexe 5).
  15. Voir le McGill Reporter, 20 février 2009. Remis chaque année par les étudiants de la Desautels Faculty of Management de l’Université McGill, les Management Achievement Awards ont pour but de souligner la contribution exceptionnelle de représentants du monde des affaires qui se sont démarqués par leur leadership, leur entrepreneurship, leur sens de l’éthique et leur responsabilité sociale.
  16. Les questions présentées dans cette section ne se veulent aucunement exhaustives. Elles servent uniquement de pistes de réflexion à l’intention des professeurs et des étudiants participant à une session d’enseignement par la méthode des cas.
  17. Depuis que ces pages ont été écrites, Céline Dion a donné naissance à des jumeaux, le samedi 23 octobre 2010. Leurs prénoms sont Nelson et Eddy en hommage à Nelson Mandela et à Eddy Marnay.