Pierre Péladeau : Gagner

Centre de cas HEC Montréal
Ce cas traite de stratégie, de leadership et d’entrepreneurship à travers l’histoire personnelle, le cheminement scolaire et les premières expériences professionnelles de Pierre Péladeau, l’un des entrepreneurs les plus connus au Québec, pour lequel le mot d’ordre au jeu comme en affaires a toujours été « gagner ».
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Premier contact

Le salon du treizième étage où l’on nous fait attendre Pierre Péladeau est richement décoré : meubles de cuir, tableaux nombreux, luxueuse moquette qui feutre l’atmosphère… Une grande bibliothèque de bois sombre étale avec sobriété le dos de ses volumes – il n’y a que des ouvrages de la Pléiade, papier bible sous couvertures de maroquin rehaussé d’or.

Pierre Péladeau arrive en coup de vent et nous avertit qu’il sera à nous dans un moment. Il doit voir deux de ses vice-présidents et saluera sûrement en passant quelques-uns de ses employés. Nous sommes enfin introduits dans son bureau. Si le décor est le même – tableaux de Cosgrove, de Marc-Aurèle Fortin et d’Albert Rousseau, sculptures, un raffinement de bon goût – l’atmosphère change radicalement. Le débit rapide, les intonations théâtrales et le rire sonore de Pierre Péladeau animent le lieu, de même que la musique de Beethoven qu’il fera jouer durant toute la rencontre, à un volume assez élevé pour que nous nous inquiétions de l’enregistrement de l’entrevue. Mais on ne dit pas à Pierre Péladeau de baisser le volume, ou du moins on n’ose pas…

Les innombrables articles parus sur lui en témoignent : Pierre Péladeau suscite la curiosité. Alcoolique réformé et militant, entrepreneur de grande culture, ne dédaignant pas un langage parsemé de jurons, homme à femmes et homme de foi, indépendantiste et capitaliste, Pierre Péladeau, s’il ne jugeait à l’instar de Platon que l’économique est supérieur au politique, aurait pu être premier ministre.

À le voir dans ce lieu, il n’est pas surprenant qu’il définisse son activité d’entrepreneur et de leader comme un acte créateur, au même titre que la musique, la peinture ou… la pêche! Pour lui, l’homme a besoin d’agir et de créer, c’est une « nécessité basée sur une question émotive1». D’entrée de jeu, c’est donc de Pierre Péladeau en tant qu’homme qu’il sera question : son enfance, ses parents, ses études et ses débuts comme entrepreneur, ses démêlés avec l’alcool, ses relations avec les autres aujourd’hui, etc. Il n’exprime aucune réticence à parler de lui, au contraire :

Beethoven a écrit la plus belle musique du monde parce qu’il n’a parlé que de ce qu’il a vécu : ses angoisses, ses peurs, ses amours, ses joies. Il n’a pas parlé de la vie de Bach, mais de sa vie à lui, et c’est pour ça que c’est beau2!

L’enfance

Pierre Péladeau est né le 11 avril 1925. Il était le cadet d’une famille comptant déjà six autres enfants, trois filles et trois garçons. La mère de Pierre Péladeau, Elmire, était âgée de 43 ans lorsqu’elle eut ce dernier enfant. Son père, Henri, en avait 40.

Même si Pierre Péladeau n’a pas toujours été riche, il ne provient pas, comme beaucoup le croient, d’un milieu défavorisé. Sa famille résidait à Outremont. Henri Péladeau était un homme d’affaires prospère, commerçant en bois qui exploitait aussi plusieurs immeubles sur l’avenue du Parc, et que son personnel domestique nombreux ne classait pas parmi les familles les moins aisées de la rue Stuart. Une série de revers vint cependant contrecarrer la marche de ses affaires. L’année de la naissance de Pierre Péladeau, son père perdit tout et dut, pour éviter une faillite honteuse, effectuer la cession de ses biens. Il ne put jamais rétablir sa fortune, et mourut dix ans plus tard. Si la famille continua à résider à Outremont après la ruine, son train de vie diminua notablement. Plus de chauffeur ni de bonnes…

Comme Pierre Péladeau avait 10 ans à la mort de son père, il ne garde presque aucun souvenir de lui. Il se souvient de sa maladie, un cancer. Mais en fait, il dit conserver essentiellement des souvenirs bâtis sur ce que sa mère lui a raconté :

Tout ce que je sais, c’est que c’était un brave homme, un honnête homme, un homme bon3.

Si elle lui a donné cette image lointaine et idéale de son mari, sa mère transmettait aussi à son fils un autre message :

Elle disait que si mon père l’avait écoutée, il n’aurait pas fait faillite. Ça, elle l’a répété bien des fois4

Pierre Péladeau reconnaît que l’échec de son père, combiné à l’intense soif de réussite que lui avait inculquée sa mère, a pu le pousser à vouloir combattre, à faire mieux et à réussir là où Henri Péladeau avait échoué. En effet, répondant à une question où on lui demandait ce qu’il aimerait dire à son père s’il pouvait s’entretenir avec lui, il explique :

Je dirais que j’ai bâti grâce à lui. Que c’est en réaction à son échec que j’ai ressenti le besoin de faire quelque chose, et que j’aurais tellement aimé le faire avec lui5.

Elmire Péladeau eut sur son fils une influence déterminante. Il le reconnaît facilement et même avec fierté. Sa mère est aux yeux de Pierre Péladeau le type même de l’être exceptionnel, elle réunit toutes les qualités qu’il demande aujourd’hui à ses collaborateurs ou à ses enfants.

On dit que derrière chaque homme, il y a une femme; c’est vrai, mais c’est plus souvent qu’autrement la mère que la femme.
Ma mère avait du nerf. Ce n’était pas une femme qui avait peur, ce n’était pas une femme qui reculait sous quelque chef que ce soit; une femme extrêmement orgueilleuse, fière. Elle était très autonome et cultivée.
Je l’ai vue pleurer une seule fois : elle avait 83 ans, elle était à l’hôpital. Elle était dans un lit avec des barreaux, et elle pleurait parce qu’elle ne pouvait pas descendre du lit. Elle pleurait de rage! Ma mère n’était pas une braillarde6.

À cette force de caractère et à cette détermination, Elmire Péladeau alliait une retenue extrême de ses émotions. C’était une femme à l’apparence rigide, presque militaire – Pierre Péladeau l’a déjà comparée à Catherine de Russie – qui limitait les effusions avec ses enfants :

Ce n’était pas une femme, une dispensatrice d’affection. Quand elle m’embrassait, c’était sur le front, et tout juste. Et ce n’était pas souvent7!

Est-ce à cause de cette distance, ou parce que ses exigences ne semblaient jamais satisfaites, que Pierre Péladeau enfant n’aimait pas sa mère et même plus :

Je la haïssais à mort! Je la haïssais et j’avais la nette impression qu’elle me haïssait elle aussi, que j’étais de trop… bref, que nous n’étions à notre place ni l’un ni l’autre8.

Ce sentiment allait cependant changer lorsque son père mourut et qu’il put occuper une place différente auprès de sa mère. Il se sentit appuyé et encouragé dès ses débuts comme entrepreneur, c’est-à-dire quand il avait 14 ou 15 ans. Il apprit à voir dans ces exigences la façon qu’avait Elmire Péladeau d’exprimer son affection et son estime. À travers cela, elle voulait avant tout lui enseigner une attitude dont elle avait fait une sorte de credo :

Elle disait toujours : “il faut jouer pour gagner”. Ma mère ne perdait pas. Elle jouait au bridge deux ou trois fois par semaine, c’était un groupe de quatre femmes qui jouaient ensemble pour cinq cents. Eh bien, il fallait qu’elle les gagne, ses cinq cents, et elle gagnait! Elle jouait aux cartes pour gagner, pas pour jouer ou pour s’amuser. Et elle était comme cela continuellement9.

Lorsque Pierre Péladeau se mit lui aussi à « jouer pour gagner », sa mère lui prodigua sans réserve son soutien et ses encouragements.

Elle était si fière de lui! Jeune homme d’affaires, elle écoutait quotidiennement ses exploits avec un tel intérêt et une telle admiration qu’elle fut pour lui un ressourcement perpétuel. Elmire avait toujours aimé les affaires et elle put les vivre par procuration à travers ce jeune champion qui donnait des coups, en recevait, mais demeurait toujours le héros, le prodige éblouissant qui gagnait tout le temps.
À peine venait-il d’acheter une entreprise qu’elle l’encourageait à se porter acquéreur d’une autre. Il connut d’autant mieux sa mère qu’il était devenu très tôt son protecteur. Encore aujourd’hui, il a une admiration extraordinaire pour la force d’Elmire10.

L’adolescence

Si les parents de Pierre Péladeau ont eu une influence déterminante sur son destin, c’est cependant au collège et dans ses premiers emplois qu’il commença à manifester le caractère et les aptitudes qui allaient faire de lui un magnat des affaires.

Toutes ses études peuvent se caractériser par quelques mots clés : révolte, dérision, débrouillardise seraient de ceux-là. Au collège Jean-de-Brébeuf, Pierre Péladeau ressentit durement sa position d’enfant d’une famille dorénavant modeste face à la richesse de ses camarades. Brébeuf était alors le collège où se formait l’élite : un Pierre Elliott Trudeau, par exemple, faisait chaque matin le trajet qui le menait au collège dans le confort d’une limousine avec chauffeur. Pierre Péladeau, lui, parcourait à pied une distance d’environ deux milles. Ce n’était cependant pas l’envie qui tenaillait le jeune étudiant, mais un profond sentiment d’injustice. Chaque jour, à l’heure du goûter, le collège offrait aux élèves une petite brioche, que ceux-ci accompagnaient d’une bouteille de lait à cinq cents. Pierre Péladeau n’avait pas la pièce de monnaie nécessaire. Il prétextait qu’il n’aimait pas le lait et tentait d’étouffer sa rage en avalant sa brioche! Enfin, un fait qu’il ne connut que bien plus tard confirme sa position marginale au collège :

Ma mère avait passé un marché avec le recteur : elle payait à moitié prix. Quand je l’ai su, ça m’a terriblement choqué, j’étais furieux contre ma mère. J’étais au collège comme “quêteux”, par charité11.

Cet ensemble de facteurs contribua à développer chez le jeune garçon une grande frustration, qu’il assouvissait alors en rêvant à sa richesse future.

Au collège, les autres avaient de l’argent dans leurs poches, moi je n’avais pas un sou. Je me sentais à part. Je me suis dit : “Ça ne sera pas toujours comme ça! Bientôt, je vais tous pouvoir vous acheter, bande de caves!” J’ai commencé à penser comme ça vers 10 ou 12 ans12.

Mais ces projets ne suffisaient sans doute pas à endiguer la révolte de Pierre Péladeau, car il devint aussi assez turbulent. Il devait aller au collège Sainte-Marie pour faire ses belles-lettres, mais son séjour y fut de courte durée. Il en fut expulsé pour avoir séché un cours… à la taverne. Il revint donc à Brébeuf pour terminer ses études, mais subit là aussi les foudres de l’autorité, cette fois pour une question de politique. C’était l’époque de la conscription. Le général Laflèche, candidat libéral dans Outremont, appuyait évidemment cette mesure. Il avait comme adversaire Jean Drapeau. Ce dernier représentait les conscrits; sa contestation de la conscription lui valait une hostilité non déguisée de la part des institutions et des médias. Seul le journal Le Devoir présentait la position de Drapeau de façon honnête. Le groupe de Drapeau s’organisa donc pour faire distribuer ce journal gratuitement dans tout Outremont afin de faire connaître son programme. Des étudiants du collège Brébeuf furent recrutés à cette fin. Pierre Péladeau était de ceux-là. Le collège avait quant à lui des obligations envers les adversaires de Drapeau et il n’appréciait pas la contre-publicité. Refusant de se soumettre, Pierre Péladeau dut aller terminer sa scolarité à la faculté de philosophie de l’Université de Montréal.

Parallèlement à ses études, Pierre Péladeau avait commencé à manifester son esprit d’entreprise. L’été, il était responsable de l’entretien de courts de tennis à Outremont, mais ses bénéfices venaient surtout de la concession de restaurant du terrain, où il vendait illégalement de la bière aux joueurs altérés. L’hiver, juste avant Noël, il vendait des sapins de porte en porte ou au coin des rues. Il raconte plaisamment de quelle façon il palliait son manque de capital de départ. Il achetait ses sapins le vendredi et s’arrangeait pour se les faire livrer en fin d’après-midi. Une fois que les arbres étaient déchargés par le cultivateur, Pierre Péladeau lui annonçait qu’il payait par chèque. Celui-ci, dépité, mais ne voulant tout de même pas recharger son camion, repartait avec un chèque qu’il ne pouvait encaisser que le lundi. Les ventes de la fin de semaine assuraient à Pierre Péladeau des fonds suffisants pour couvrir le chèque à la réouverture des banques.

Tandis qu’il préparait sa licence en philosophie, Pierre Péladeau s’intéressa tout particulièrement à Nietzsche. Il fit ensuite son baccalauréat en droit à l’université McGill, bien qu’il admette aujourd’hui ne rien connaître au droit. Il passa ses examens de justesse; il menait en effet une existence tumultueuse, peu propice au succès académique. Se voyant comme un futur imprésario, il organisait des « débats oratoires » sur des sujets farfelus, remplissant ses salles… et sa caisse. Ce fut aussi à cette époque qu’il toucha au journalisme pour la première fois. Enfin, la vie de célibataire, avec ses multiples intrigues amoureuses et ses fêtes perpétuelles où l’alcool était généreusement mis à contribution, ne laissait pas beaucoup de temps à l’étude.

S’il réussit la plupart de ses examens à force d’étude frénétique à la dernière minute, Pierre Péladeau connut cependant l’échec dans un domaine.

Dans ma dernière année de droit, j’ai coulé […] mon examen de comptabilité. Cet échec a peut-être été pour moi une des grandes victoires de ma vie. J’ai compris qu’il me fallait m’entourer de très bons comptables si je voulais réussir en affaires. Cet échec m’a aussi appris qu’il serait sage de doubler ce comptable-là d’un très bon avocat.
Bien que je sois diplômé en droit, j’étais le premier à reconnaître que je n’y connaissais rien et que le droit, sans expérience valable, c’est de la chansonnette. Cet échec a donc été pour moi un grand atout. Comme quoi il faut savoir retourner un échec en une victoire13 .

Les maîtres

Indépendant et jaloux de sa liberté, Pierre Péladeau s’est toujours débrouillé pour ne pas avoir de patron. Dans la même optique, il n’a pas eu durant sa jeunesse de maître ou de mentor. Tout au plus mentionne-t-il le père Éthier, à la faculté de philosophie. C’était un dominicain qui, mettant à profit ses origines rurales, enseignait la métaphysique selon des méthodes très personnelles. Déjà ennemi de la prétention, Pierre Péladeau aimait en cet homme l’authenticité et la simplicité.

Ses cours étaient basés sur des exemples de terrien, de cultivateur : “Tu as trois carottes, deux tomates puis deux livres de patates…”, des exemples dans cet esprit-là. Il était drôle, sympathique, et surtout authentique. Il enseignait la métaphysique qu’il vivait14.

Mais les vrais maîtres de Pierre Péladeau ont surtout été de grands hommes, figures symboliques sur lesquelles il projetait son idéal.

À la faculté de philosophie, il avait étudié Nietzsche. La vision du monde que Pierre Péladeau avait développée dut trouver là une assise théorique qui lui convenait : il retint de Nietzsche un aspect bien précis, celui d’une division du monde entre forts et faibles. Depuis plusieurs années, il avait décidé de se ranger du côté des forts. Cette vision allait déterminer entre autres un solide athéisme que Pierre Péladeau conserva jusqu’à son entrée dans le mouvement des Alcooliques Anonymes (A.A.). Si aujourd’hui il soutient que rien n’est plus important pour lui que d’avoir la foi, il ne regrette pas cette période.

J’avais vingt ans et je me fichais de Dieu et du diable. Ça a été une expérience qui m’a mis en place, qui m’a appris à ne me fier qu’à moi. J’ai été comme ça toute ma vie jusqu’à ce que j’entre dans les A.A., jusqu’à ce que je découvre Dieu dans les A.A. Je ne me fiais à personne, je réglais mes choses moi-même, je faisais, moi, ce que j’avais à faire. Ça a eu du bon15!

Si l’influence de Nietzsche s’est estompée avec le temps, l’autre héros romantique de la jeunesse de Pierre Péladeau, Beethoven, demeure toujours pour lui une référence centrale. Il a découvert le compositeur pendant ses années de droit. Il consacrait avec un groupe d’amis des soirées entières à l’écoute de musique classique. Pierre Péladeau donnait la place d’honneur à Beethoven, et ses amis devaient insister pour que d’autres compositeurs soient au programme.

Pour lui, la musique de Beethoven allait au-delà de la simple construction mélodique. Beethoven recherchait de courts motifs renfermant des idées et des émotions puissamment expressives (…)16.

Il ne s’agissait pas d’une musique désincarnée : elle avait un sens parce que Beethoven, selon les mots de Pierre Péladeau, « parlait de ce qu’il avait vécu ». À travers l’art du compositeur, Pierre Péladeau en arrivait à voir en Beethoven un idéal humain.

Le seul maître que j’ai eu en réalité, c’est Beethoven. C’est un homme qui n’a pas peur. C’est un homme qui défie le destin et qui le bat. C’est un homme puissant, qui n’accepte pas la défaite17.

L’exemple de Beethoven fut particulièrement utile à Pierre Péladeau lorsqu’il se trouva confronté à des phases de dépression, avant de cesser de boire.

J’étais incapable de projeter la possibilité d’un insuccès, la possibilité que je puisse me tromper. C’est là que Beethoven a été extrêmement précieux pour moi. La tension, l’angoisse, l’anxiété, il les canalisait pour en faire autre chose, il transposait cela en joie18.

Encore aujourd’hui, Beethoven est au centre de la vie de Pierre Péladeau, autant par sa musique que par son exemple. Pierre Péladeau considère que Beethoven est « l’homme qui a le plus apporté à l’humanité19».

Quebecor d’hier à aujourd’hui

La carrière d’imprésario de Pierre Péladeau ne vit jamais le jour : informé que le Journal de Rosemont était à vendre, il emprunta 1 500 $ à sa mère et l’acheta. C’était en 1950. Pierre Péladeau avait brièvement abordé le journalisme à l’université ainsi qu’au journal Le Canada, mais rien ne le destinait spécifiquement à une carrière dans ce domaine. L’absence d’hésitation et l’art de saisir l’occasion au vol caractérisent cette acquisition, des qualités qui sont encore aujourd’hui centrales pour Pierre Péladeau. Ces aptitudes semblaient couler de source chez lui. On pourrait voir là la raison pour laquelle il ne s’embarrasse pas d’explications théoriques : ce sont la pratique et l’action qui donnent des résultats.

On devient entrepreneur en prenant la décision de l’être, d’abord, et en “fonçant dans le paquet”, c’est tout. Ce n’est pas compliqué. Les affaires, c’est comme la vie. Il n’y a rien de compliqué là-dedans20.

Comme les Américains disent : « KISS: KEEP IT SIMPLE, STUPID21. »

Cette attitude devait porter ses fruits pour Pierre Péladeau. Deux ans après sa première acquisition, il possédait cinq hebdomadaires régionaux, il allait faire l’acquisition d’une presse d’imprimerie l’année suivante; l’empire Quebecor était en route. Pierre Péladeau devait démontrer à plusieurs reprises cet opportunisme positif. Sa réalisation la plus éclatante en ce domaine, et qui revêt un caractère symbolique, est sûrement le lancement du Journal de Montréal. Le Journal fut mis sur pied en trois jours lors d’une grève de La Presse en 1964. Mais d’autres exemples de cette capacité de réagir rapidement à diverses situations abondent. Le Journal de Québec fut mis sur pied en sept jours en 1967. Les Messageries Dynamiques, pour leur part, furent organisées en 24 heures : 50 camions furent achetés en un après-midi.

Malgré sa volonté profondément enracinée de toujours gagner, tout n’a pas été facile pour Pierre Péladeau. Son statut d’entrepreneur francophone dans un monde dominé par les anglophones, ses opinions politiques clamées bien haut, ses prises de position colorées face à l’establishment, tout cela ne lui apporta pas que des admirateurs. Son entreprise fut bien des fois confrontée à des manques de liquidités ou à des fournisseurs – imprimeries, distributeurs, papetières – dont les services laissaient à désirer, occupés qu’ils étaient à servir des clients plus respectables. Ces faits déterminèrent le type de croissance dans laquelle s’engagea Quebecor.

Depuis le jour où Pierre Péladeau a acquis le Journal de Rosemont jusqu’à l’acquisition de Donohue ou l’association avec Robert Maxwell, la structure de son entreprise a en effet évolué radicalement. Cette évolution s’est faite par l’acquisition et la création d’autres journaux et imprimeries ainsi que par une stratégie continue d’intégration verticale. À la fin de l’exercice financier 1989, on peut tracer le portrait suivant de Quebecor :

Quebecor inc. (la « Compagnie ») est une entreprise publique œuvrant dans le domaine des communications, au Canada et aux États-Unis, et elle emploie 17 100 personnes.

Par le biais de ses filiales Groupe Quebecor inc., Imprimeries Quebecor inc. et Mircor inc., la Compagnie exerce ses activités dans trois secteurs : édition et distribution, imprimerie, produits forestiers.

Groupe Quebecor inc. publie 4 quotidiens, 38 hebdomadaires régionaux, 2 hebdomadaires artistiques, 7 mensuels d’affaires, le Super Hebdo de Montréal, 13 magazines et des livres; elle distribue des publications, des livres, des disques et du matériel photographique et fabrique également des albums photo et des calendriers.

Imprimeries Quebecor inc. regroupe les activités d’impression. L’acquisition en octobre 1988 de 23 ateliers du réseau d’imprimerie de Bell Canada Entreprises inc., ainsi que l’entente de principe afin d’acquérir Maxwell Graphics en font le premier imprimeur commercial au Canada et le deuxième en Amérique du Nord.

Mircor inc. regroupe toutes les activités des produits forestiers de Donohue inc. et ses filiales22.

À cause de l’étendue de ses activités (voir les annexes 1 et 2), la gestion de Quebecor exige aujourd’hui une planification serrée, des systèmes de contrôle, des services appropriés pour les différents secteurs de la société, etc. L’entreprise n’est plus l’affaire d’un seul homme, et pour répondre à cette réalité, Pierre Péladeau a dû déléguer des responsabilités.

Les collaborateurs

Cette démarche n’était pas nouvelle pour Pierre Péladeau. Conscient qu’il ne pouvait tout connaître, il s’était adjoint dès ses débuts deux collaborateurs essentiels : le comptable Charles-Albert Poissant et l’avocat Wilbrod Gauthier, qui exercent aujourd’hui leurs compétences là où celles de Pierre Péladeau s’arrêtent. Les collaborateurs sont très importants à ses yeux, et il leur demande une attitude précise.

J’exige de mes collaborateurs qu’ils soient capables d’apprendre vite, qu’ils aient le sens de la décision et qu’ils en prennent sur leurs épaules. Ça ne me fait rien que quelqu’un fasse des erreurs. Je le comprends en autant qu’il pose des gestes. Évidemment, s’il n’y a que des erreurs, ça ne va pas. Mais ce qui m’intéresse, c’est la “moyenne au bâton”23.

Pierre Péladeau s’attend à ce que ses collaborateurs soient autonomes. Son propre rôle est donc selon lui de mettre « les bonnes personnes aux bons endroits ». Le choix des collaborateurs est décisif parce qu’il met en jeu l’avenir de l’entreprise. Ainsi, s’il n’intervient pas dans le domaine de son vice-président aux Ressources humaines, l’engagement quotidien de nouvelles ressources, Pierre Péladeau s’assure d’être présent lorsqu’il s’agit de choisir des cadres supérieurs. Il a une liste de critères détaillée :

Quelqu’un qui traîne de la patte, qui est incapable de prendre des décisions, je n’en veux pas. Je veux avoir quelqu’un qui fonce. Il ne faut pas non plus qu’il soit naïf. Enfin, j’ai horreur des snobs, des prétentieux. C’est pour cette raison que les M.B.A. me tombent souvent sur les nerfs : je n’en ai pas connu beaucoup qui étaient valables. Le reproche principal que je fais aux M.B.A., c’est qu’ils manquent sérieusement d’imagination. Or l’imagination, pour la gestion d’une affaire, c’est absolument capital : autrement, on tombe dans une gestion by the book. C’est surtout cela le malheur des M.B.A.24.

Ces qualités ou ces défauts ne sont pas toujours décelables au premier abord, ou encore à l’examen des compétences d’un candidat. Pierre Péladeau privilégie donc un contact direct, où son flair et son instinct sont mis à contribution.

Tu as beau avoir un curriculum vitae extraordinaire, quand tu arrives dans les faits, ça ne fonctionne pas toujours. Alors je vais parler longtemps avec les candidats. Je vais aller manger avec eux, les regarder se tenir, les écouter parler de leur femme, de leurs enfants. Je les “passe au cash”25.

Une fois que ce choix est effectué, que les « bonnes personnes sont aux bons endroits26», Pierre Péladeau considère que son rôle consiste essentiellement à motiver ses troupes.

La chose la plus importante, c’est d’être un motivateur, de donner de l’élan aux gens. Il s’agit d’intéresser les gens à ce que je fais et à la façon dont je le fais, sans les empêcher de procéder à leur manière si elle est meilleure27.

Mais il reconnaît lui-même que cette ouverture aux façons de faire des autres ne lui est pas toujours facile. Envers ses enfants particulièrement, il lui arrive d’être péremptoire. Mais finalement, dit-il, « on s’assoit et on se comprend ».

Trois des enfants de Pierre Péladeau travaillent chez Quebecor. À 66 ans, Pierre Péladeau pense évidemment à une retraite éventuelle. Un de ses enfants lui succédera-t-il à la tête de l’entreprise?

M. Péladeau souhaite plutôt qu’il y ait un intérim entre lui et l’un de ses enfants. Après le prochain président et chef de la direction, “que le meilleur l’emporte”28.

Le parti pris de Pierre Péladeau pour l’apprentissage par l’expérience a pu contribuer à déterminer le cheminement de ses enfants. Erik Péladeau a géré sa propre entreprise, les Étiquettes LeLys, avant de se joindre à son père. À son fils Pierre-Karl, qui désirait faire un M.B.A. à Harvard, il a fait valoir les avantages de travailler dans l’entreprise paternelle à divers dossiers d’acquisitions majeures.

Pierre Péladeau désire garder dans ses rapports avec ses collaborateurs la simplicité qu’il privilégie aussi dans tous les autres domaines. Les relations humaines sont donc basées sur une franchise exigeante.

Je suis simple avec tout le monde. Je ne crois pas que les gens me craignent, mais ils savent que je ne suis pas un fou. S’ils jouent au fou, ils savent que ça ne marchera pas. Je tiens à ce qu’ils me parlent directement. Ceux qui ont peur ne m’intéressent pas29 .

Pierre Péladeau déplore d’ailleurs que d’une façon générale, les gens soient gouvernés par la peur.

Il y a beaucoup de peur, alors que les gens devraient être motivés par l’amour. S’il y avait plus d’amour, il y aurait moins de peur30.

Les remarques de Pierre Péladeau nous mènent donc insensiblement à sa vision globale de l’existence. Il ne peut en aller autrement pour cet homme qui, ayant trouvé son équilibre, a aussi trouvé une cohérence unissant tous les domaines de sa vie.

Une vision du monde

L’actuelle vision du monde de Pierre Péladeau est sans doute fortement tributaire de son passé d’alcoolique. Non qu’il soit désabusé, aigri ou prématurément vieilli, au contraire; il a recanalisé une force négative en énergie constructive.

Le fait est connu, et lui-même n’en fait pas mystère : Pierre Péladeau a déjà eu de sérieux problèmes avec l’alcool. Il avait toujours tout mené de front : de multiples intrigues amoureuses, sa vie familiale, son entreprise qui à elle seule exigeait un engagement total, et des soirées et des nuits passées à « prendre un coup », tout cela pendant des années.

À cinq heures, quand j’avais fait ma journée, je faisais venir une couple de gars dans mon bureau et on partageait une bouteille de scotch. Après, vers sept heures ou sept heures et demie, on allait manger. Au restaurant, on prenait une ou deux bouteilles de vin, trois ou quatre cognacs, ainsi de suite… Il était 10 heures : on ne pouvait pas retourner chez nous tout de suite! On avait tous une ou deux blondes, alors… Je rentrais chez moi à trois ou quatre heures du matin. C’était toujours comme ça31.

Il aurait sans doute continué sur sa lancée pendant quelques années encore, tant que le corps aurait consenti à avancer. Mais c’est l’esprit qui se rebelle le premier : des remises en question incontournables s’imposèrent à Pierre Péladeau.

Ce n’est pas un homme heureux qui prend un coup. Impossible. Celui qui se “pacte la gueule”, c’est parce que sa vie est pénible. Mais l’alcool est un dépresseur. Peu de gens savent cela. Ils s’imaginent qu’en prenant un scotch, ils vont se remettre d’aplomb. Ce n’est pas vrai, au contraire, on se “cale”. C’est ce qui m’est arrivé. Je n’avais plus d’intérêt pour quoi que ce soit : j’avais fait le tour du monde, j’avais la maison que je voulais, les aventures que je voulais, l’argent que je voulais. J’en avais soupé. J’ai passé à deux pouces de me tirer une balle dans la tête32.

Mais les circonstances en décidèrent autrement. Une amie le poussant avec insistance à assister à une réunion des Alcooliques Anonymes, il finit par se rendre à son invitation. Il alla à plusieurs réunions, sans vraiment y participer, jusqu’au jour où le témoignage d’un alcoolique, Roger, le frappa de plein fouet. Pierre Péladeau s’était reconnu, et soudain commençait à accepter qu’il était peut-être, lui aussi, un alcoolique :

Roger parle et il parle d’endroits où il a pris un coup et il se trouve que je buvais aux mêmes places que lui. Les gars qui avaient parlé dans les autres assemblées avaient parlé de l’hôtel Laliberté. Je n’ai jamais pris un coup là de ma vie, moi. Ni à Saint-Donat. Le Mansfield, je connais bien ça, le Copacabana aussi, et le Yacht-Club que j’avais connu et leur personnel aussi. C’est pas brillant, mais, comme Roger avait bu aux mêmes endroits que moi, je me suis identifié à lui. Moi qui ai déjà pensé que j’étais intelligent, voilà que j’admettais que j’avais un problème d’alcool parce que le gars qui parlait avait bu aux mêmes endroits que moi. C’est fort, ça, non33?

Aux Alcooliques Anonymes, Pierre Péladeau découvrit l’entraide et la fraternité, le don gratuit qu’il ne pouvait concevoir auparavant. Il changea de mode de vie, se mit à faire du sport. Depuis 11 ans, il nage tous les jours dans la piscine qu’il s’est fait construire chez lui. Il s’agit pour Pierre Péladeau d’une hygiène physique et mentale essentielle, en laquelle il trouve un ressourcement de ses énergies. Quand il nage, il dit ne penser à rien : c’est la plénitude et la régularité du mouvement qui importent alors. Il fait parfois venir un maître-nageur pour corriger son style.

Pierre Péladeau a donc appris à intégrer dans son quotidien la philosophie du « 24 heures à la fois ».

Le défi pour moi aujourd’hui, c’est de réussir la journée. Qu’est-ce que je vais faire pour la réussir correctement? Je vais tenter d’apporter quelque chose autant à moi-même qu’à mon monde, aux gens qui sont autour de moi34.

La foi

Peu après l’entrée de Pierre Péladeau dans le mouvement des Alcooliques Anonymes, la foi a commencé à faire partie de sa vie.

Je ne me souviens pas que les gens récitaient le “Notre Père” à la fin des assemblées. Ils le récitaient sans aucun doute, mais je ne m’en souviens pas! J’ai entendu seulement au moment où je fus prêt, puisqu’au début ça m’aurait choqué. J’ai découvert la foi plus tard35.

C’est à l’occasion d’un voyage en avion entre Val-d’Or et Montréal que Pierre Péladeau allait avoir une première révélation. Matérialiste absolu, il était à l’époque complètement imprégné de cette façon de penser. Le monde pour lui était mené par l’argent. Pierre Péladeau raconte cette transition entre deux philosophies opposées :

On est cinq dans l’avion et je n’aime pas ça. J’ai même le sentiment que cet avion-là peut tomber parce que ça ne leur coûtera pas cher d’assurance, on n’est que cinq à bord! J’aime pas ça! Le gars qui pilote, je l’ai jamais vu de ma vie. Et il mène ma vie, là! Il a ma vie dans ses mains. Tout à coup qu’il est “paqueté”! Tout à coup, il m’est apparu clairement que si ce gars-là menait ma vie, il y avait quelqu’un qui menait la sienne. Je me suis dit que Dieu menait sa vie, et j’ai éprouvé un sentiment profond de sécurité36.

La conviction de Pierre Péladeau est cependant éminemment personnelle. Pour lui, la foi n’est pas une affaire d’Église.

La religion catholique et la plupart des religions que je connais entretiennent chez leurs adhérents un sentiment de peur et de culpabilité.
Il y a une nette différence entre la religion et la spiritualité. La religion, c’est du commerce et la spiritualité, c’est la recherche de Dieu37.
Je crois en Dieu. Je ne suis pas intéressé à aller dans les églises. Ils me font hurler, ils ne vivent que de symboles. Ce n’est pas cela, la foi. La foi c’est une relation avec Dieu, point. C’est simple38.

S’il la vit sur le mode individuel, cela n’empêche pas Pierre Péladeau de faire partager sa foi et son expérience lorsque cela peut être utile. Il donne de nombreuses conférences aux Alcooliques Anonymes, mais aussi dans d’autres milieux. C’est qu’il est devenu central dans sa vie de donner.

Quand tu prends de l’alcool, tu ne peux pas découvrir la possibilité d’apporter quelque chose à autrui. C’est impossible parce que tu penses à toi et à rien d’autre. Les gens qui prennent de l’alcool sont incroyablement égoïstes d’un côté, mais ils ont en eux une possibilité extraordinaire d’altruisme39.

Le don

Les activités extraprofessionnelles de Pierre Péladeau sont extrêmement variées et peuvent paraître disparates. Mais de son engagement au Pavillon Ivry-sur-le-Lac à la présidence du conseil d’administration de l’Orchestre métropolitain, il n’y a pas tant de distance. Pour lui, il s’agit toujours d’apporter son appui à ceux qui en ont besoin. Il s’occupe donc de la diffusion de la culture musicale avec l’Orchestre métropolitain, qu’il a contribué à sortir d’une impasse financière. De plus, pour faire connaître les jeunes talents musicaux du Québec, il a transformé la petite chapelle du chemin Sainte-Marguerite à Sainte-Adèle en salle de concert et d’exposition. Il est activement engagé dans l’administration du Pavillon Ivry-sur-le-Lac, qui s’occupe de la réhabilitation d’hommes ayant des problèmes d’alcool; l’Auberge du nouveau chemin œuvre dans le même sens pour les femmes. Il est aussi membre du conseil d’administration de la Maisonnée d’Oka consacrée au rétablissement des drogués. Fait que Pierre Péladeau n’aurait sans doute jamais imaginé, un des membres de sa famille a dû être hébergé à la Maisonnée d’Oka. Enfin, il s’intéresse activement au Centre de jeunesse Immaculée-Conception et à la Magnétothèque. Pour Pierre Péladeau, ces diverses activités ne sont certes pas qu’une question de « visibilité » :

J’ai découvert une chose dans la vie, c’est que plus tu aides quelqu’un, plus ça te revient. Plus on donne, plus on reçoit39.

Il ne s’agit pas uniquement de faire un chèque pour satisfaire sa conscience. Au contraire, il faut en plus donner de sa personne. Donner de ses idées. Donner de ses talents41.

C’est peut-être face aux mourants que Pierre Péladeau a effectué le don de soi le plus exigeant. Plusieurs de ses amis ont été atteints par le cancer et il les a accompagnés jusqu’au bout. Cela lui a donné l’occasion d’aller au-delà de la peur et de développer une réflexion intime et originale sur la mort.

Pierre Péladeau apprécie la simplicité, la franchise, la décision. La façon dont il voit le temps qui précède la mort est marquée par sa personnalité. Pour lui, c’est une sorte de moment de vérité.

Les gens qui ont leur mort à assumer ne trichent pas avec la vie qui leur reste42.

La maladie est donc l’occasion de prises de conscience sur la vie, sur le sens de la vie. C’est ainsi qu’un de ses amis a pu lui dire :

J’ai vécu toute ma vie dans le ressentiment, J’ai haï toute ma vie. J’ai haï tout le monde : mon père, ma mère, mes frères. J’ai haï mes patrons, mes amis. J’ai fait une erreur toute ma vie. La vie, c’est l’amour. Si j’avais aimé, je ne serais pas aussi malade43.

Pierre Péladeau dit n’avoir pas peur de la mort, à cause de sa foi. Mais la maladie et la souffrance inutile lui sont inadmissibles. « Dieu est amour et ne veut pas plus la souffrance que le péché originel », affirme-t-il. Il a déjà mis un ami cancéreux devant une alternative : ou il prenait la morphine que lui prescrivait le médecin et qui aurait soulagé ses souffrances, ou Pierre Péladeau cessait d’aller le voir. Mais si la médecine peut soulager nombre de souffrances, elle ne peut éviter la déchéance physique qui accompagne certaines agonies, Pierre Péladeau ne peut tolérer cette déchéance, le fait de devenir un fardeau.

J’ai vu un gars qui était membre des Alcooliques Anonymes, un ancien bouncer de club fait fort comme un arbre, sa paire de mains en faisait deux comme la mienne. Ce n’était pas un gars lettré, mais une nature d’homme. Il devait peser dans les 190 livres, et je l’ai vu descendre à 110, 105 livres. Il ne souffrait pas, il n’avait pas peur de la mort. Mais il était à la merci de tout le monde. Juste un détail : aller faire faire ses besoins naturels à un gars qui pèse 105 livres, c’est une “job”. Et ce n’est pas toujours joli44.

Pierre Péladeau explique que s’il était condamné, il refuserait d’imposer sa déchéance physique aux autres.

Moi, je ne vivrai pas cela. Je veux éviter d’emmerder tout le monde autour de moi si on me diagnostiquait un cancer ou une maladie grave. Je me “tirerai” au moment qui fera mon affaire45.

Il envisage cette fin sereinement, sans peur. La mort est pour lui un « processus naturel », et il en parle même avec ses proches, qui cependant n’ont pas tous ce degré de détachement. Cette volonté de choisir le moment de sa propre fin constitue en définitive un trait qui ne surprend pas chez Pierre Péladeau. N’est-il pas un homme qui a voulu, d’un bout à l’autre, décider de son destin?

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  1. Entrevue avec Pierre Péladeau réalisée en août 1988.
  2. Michèle Parent, sous la direction de Marcel Côté. « Quebecor inc. », cas rédigé dans le cadre du séminaire en gestion stratégique « Le rôle du président », École des Hautes Études Commerciales, Montréal, 1988, p. 12.
  3. Entrevue, op. cit.
  4. Ibid.
  5. Colette Chabot, Péladeau, Éditions Libre-Expression, Montréal, 1986, p. 260.
  6. Entrevue, op. cit.
  7. Ibid.
  8. Ibid.
  9. Ibid.
  10. Colette Chabot, op. cit., p. 22.
  11. Entrevue, op. cit.
  12. Ibid.
  13. Colette Chabot, op. cit., p. 145.
  14. Entrevue, op. cit.
  15. Ibid., p. 203.
  16. Ibid., p. 42.
  17. Entrevue, op. cit.
  18. Ibid.
  19. Colette Chabot, op. cit., p. 43.
  20. Entrevue, op. cit.
  21. Colette Chabot, op. cit., p. 140.
  22. Rapport annuel 1989, Quebecor inc., p. 3.
  23. Entrevue, op. cit.
  24. Ibid.
  25. Ibid.
  26. Daniel Boily, in Finance, 12 octobre 1987.
  27. Entrevue, op. cit.
  28. Jean-Paul Gagné, « Pierre Péladeau se cherche un président », Les Affaires, 18 juin 1988, p. 3.
  29. Entrevue, op. cit.
  30. Ibid.
  31. Ibid.
  32. Ibid.
  33. Colette Chabot, op. cit., p. 211.
  34. Entrevue, op. cit.
  35. Colette Chabot, op. cit., p. 212.
  36. Ibid.
  37. Ibid., p. 221.
  38. Entrevue, op. cit.
  39. Ibid.
  40. Ibid.
  41. Colette Chabot, op. cit., p. 147.
  42. Ibid., p. 219.
  43. Ibid., p. 220.
  44. Entrevue, op. cit.
  45. Ibid.