Michel Gendron, René Binette et l’Écomusée du fier monde

Centre de cas HEC Montréal
Ce cas traite de stratégie et de muséologie à travers l’histoire de l’Écomusée du fier monde, musée ancré dans sa communauté. Il met en évidence le rôle qu’ont joué Michel Gendron, premier directeur, et René Binette, premier conservateur.
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Depuis 1996, l’Écomusée du fier monde loge dans l’ancien bain public Généreux, situé rue Amherst, tout juste au sud de la rue Sherbrooke, dans le quartier Centre-Sud de Montréal. Ce projet est né au début des années 1980, alors que Michel Gendron travaille pour les Habitations communautaires Centre-Sud, organisme (aujourd’hui disparu) voué à la création de coopératives d’habitations. Le quartier Centre-Sud connaît alors des bouleversements importants (désindustrialisation massive, démolition de nombreux édifices à logements, spéculation, familles monoparentales, indices de pauvreté accrus, etc.), et fait face à des transformations sociodémographiques sans précédent. C’est dans ce contexte que les Habitations communautaires décident de parrainer un projet de musée.

Mais de quel musée parle-t-on au juste? Où trouver l’argent nécessaire pour entreprendre un tel projet? L’idée de départ paraît fort simple : on souhaite mettre en relief l’histoire du Centre-Sud, celle des ouvriers qui l’ont habité, des petites gens, du « fier monde », comme le veut l’expression populaire. Encore fallait-il, pour cela, aller à contre-courant d’une muséologie traditionnelle et trouver une façon originale, c’est-à-dire tout à fait nouvelle, de voir ce musée. La démarche sera longue et fortement influencée par celle des Français Georges-Henri Rivière et Hugues de Varine, chacun ayant permis de redéfinir les règles d’une nouvelle muséologie, et par l’approche du Suédois Sven Lindqvist. C’est grâce à eux qu’est né le concept que nous connaissons aujourd’hui sous le terme d’écomusée.

Michel Gendron et René Binette ont été les premiers à croire en la nécessité d’un tel « organisme culturel communautaire » dans le Centre-Sud de Montréal. Depuis leur première rencontre au début des années 1980, ils partagent une même passion pour l’histoire du quartier, les gens qui l’ont habité, ceux qui l’habitent aujourd’hui. Les origines de ces deux hommes, leurs parcours personnels et professionnels diffèrent.

L’un, Michel Gendron, vient de la campagne et a toujours démontré un véritable tempérament de frondeur, c’est une sorte d’organisateur-né; l’autre, René Binette, est né à Montréal et préfère la solitude aux sorties mondaines. Leur amitié n’a pourtant jamais cessé de s’affirmer au cours des 20 dernières années. Ils codirigent les destinées de l’Écomusée du fier monde.

Michel Gendron, la passion du communautaire

Dernier d’une famille de dix enfants, Michel Gendron est né en Abitibi, à Saint-Edmond, petit village près de Val-d’Or. Sa mère, Marie-Jeanne, a elle-même été élevée sur une ferme, à Saint-Alexandre de Kamouraska, dans la région du Bas-du-Fleuve. Michel Gendron la décrit comme une femme « très discrète ». Elle aura été, selon lui, une « compagne merveilleuse », un « appui solide » à son mari, même si elle reprochait souvent à celui-ci ses absences de la maison. Albert Gendron était cultivateur, mais pas un cultivateur comme les autres. Extrêmement actif sur la scène politique (un temps organisateur pour le parti de l’Union nationale de Maurice Duplessis), il n’hésitait pas à s’engager dans une multitude de projets. C’est ainsi qu’il a, entre autres, fondé une coopérative d’électricité (rachetée plus tard par le Gouvernement à l’instigation du ministre René Lévesque lors de la nationalisation de l’hydroélectricité), a été secrétaire de la commission scolaire et a géré la première caisse populaire de la paroisse de Saint-Edmond. « Une petite caisse de campagne, se souvient encore Michel Gendron. La caisse était dans la maison et était ouverte quasiment 24 heures sur 24. Les gens pouvaient arriver, transiger. »

Albert Gendron faisait partie de l’Ordre de Jacques Cartier, une « société nationale secrète » également connue sous le nom de « La Patente », qui consistait en un mouvement à la fois religieux catholique et nationaliste pour la promotion des Canadiens français, notamment dans la fonction publique fédérale (fondé en 1926, l’Ordre sera dissous en 1965). Il se faisait un point d’honneur de parler français et que l’on s’adresse à lui en français, à une époque, faut-il le rappeler, où les grandes entreprises sont dirigées par l’élite unilingue anglophone. Michel Gendron décrit également ce père comme homme conservateur et sévère. C’était un homme de respect. Il savait comprendre et accepter les convictions des autres.

Le cursus scolaire de Michel Gendron est marqué d’entrée de jeu par le refus de sa demande d’admission au cours classique, du moins jusqu’à ce que le curé du village intervienne et infirme la décision des autorités scolaires. On lui fait passer des tests d’aptitude et révise dès lors son inscription. Michel poursuit donc ses études à Val-d’Or, à l’école Monseigneur-Desmarais, puis au collège de Rouyn-Noranda, avant que celui-ci devienne le Cégep de Rouyn-Noranda. Il se rappelle avoir été un « bon » élève, précisant en effet qu’il se trouvait souvent en tête des meilleurs étudiants de sa classe. En réalité, il ne voulait surtout pas « ternir la réputation de son père, secrétaire à la commission scolaire »…

Les études classiques entraînent inévitablement la question de la carrière à venir. Bien qu’issu d’une famille « très catholique » et qu’un de ses oncles souhaite le voir suivre le droit chemin de la prêtrise, Michel Gendron entretient des projets tout à fait différents : « Mon idée était faite de toute façon à l’époque… je voulais devenir avocat, je ne voulais pas devenir curé. » Il termine le CPES (cours préparatoire aux études supérieures qui permet d’entrer à l’université), « une année perdue » à son avis, avant que le vent de la révolution de mai 1968 vienne chambarder ses projets.

Impliqué dans l’association et dans le journal étudiant, il dénonce certaines pratiques idéologiques. Les conséquences de ses gestes attirent la désapprobation de l’élite financière et politique locale, avec pour résultat qu’on le menace de poursuite pour libelle. Les autorités interviennent et il se fait expulser du cégep. Refusant de réintégrer les classes, comme certains de ses collègues le font, il décide de prendre la direction du chantier de la Baie-James, où il travaillera quelques semaines. Le temps, dit-il, de « me faire de l’argent pour ensuite voyager ». Deux mois plus tard, Michel Gendron traverse les États-Unis en auto-stop, direction Mexico, d’où il prendra l’avion pour La Havane. Le fait est qu’il ne faut pas oublier que Cuba est alors en conflit avec les États-Unis et que le Gouvernement canadien interdit pour sa part l’accès aux ressortissants cubains de peur de la propagation du communisme… L’époque est aux grandes idéologies.

De retour de Cuba, Michel Gendron décide de s’installer à Montréal. Avec quelques amis, eux-mêmes venus de l’Abitibi, il habite un appartement dans le Centre-Sud (secteur est). Il travaille d’abord en usine, comme magasinier, puis s’inscrit au Cégep du Vieux-Montréal, « une double inscription », précise-t-il, puisqu’il se retrouve étudiant à l’« éducation des adultes et en éducation régulière », cela afin de terminer au plus vite ses études collégiales. « J’avais décidé que j’allais à l’université, donc pour moi, il n’était pas question de perdre mon temps… » Il achève son diplôme d’études collégiales et poursuit, dès l’année suivante, ses études à la faculté de droit de l’Université de Montréal. Son adaptation se fait avec plus ou moins de bonheur. « J’ai trouvé cela aride. En fait, j’ai trouvé ça dur. » La raison pour laquelle il abandonne le programme tient cependant à toute autre chose : à cette époque-là, se souvient Michel Gendron :

Je commençais à m’impliquer dans le quartier, je connaissais les organismes, je travaillais au comptoir alimentaire. Nous sommes au tournant des années 1970. Certains chefs syndicaux sont jetés en prison. Pour moi, la question se pose clairement : eux vont en prison, qu’est-ce qu’on fait quand on est avocat? Tu défends qui? À l’époque, j’étais idéaliste et je me suis demandé si cela était réellement nécessaire que je devienne avocat…

La réponse à la question qu’il se pose alors prend la forme d’une participation grandissante à la vie communautaire de son quartier. Il participe à des projets à caractère culturel, prépare des activités d’animation pour les enfants, etc., jusqu’à ce qu’il obtienne, en 1975, un poste d’organisateur communautaire au Centre local de services communautaires (CLSC). Dès ce moment, sa principale fonction consiste en la gestion financière des différents projets d’initiatives locales (PIL). « Je faisais les paies, la comptabilité et tout le reste. » L’emploi lui convient d’autant plus qu’il lui permet de faire appel, selon lui, à une sorte d’« héritage familial ».

Quand il n’arrivait pas à faire balancer ses chiffres, mon père me demandait de l’aider. Nous faisions les additions ensemble. À deux, nous finissions par trouver l’erreur très souvent. Seul, tu ne la trouves pas toujours. Je ne haïssais pas les chiffres.

Cette expérience au sein du CLSC confirme, pour Michel Gendron, le sentiment d’être une sorte d’« organisateur-né ». Il apprend les rouages de la machine gouvernementale et se découvre de réels talents de négociateur.

En 1980, il quitte momentanément les milieux communautaires pour participer activement à la course référendaire du gouvernement du Parti québécois. Le référendum passé, il se retrouve au sein des Habitations communautaires Centre-Sud, un organisme qui œuvre à la création de coopératives d’habitations et à l’origine du projet d’un musée consacré à la vie ouvrière de quartier – le futur Écomusée du fier monde.

La volonté de partager sa pratique et son expérience de gestionnaire incite Michel Gendron à vouloir donner des cours de formation et, plus tard, en 1985, à publier un livre intitulé Guide de gestion communautaire. Dans cet ouvrage d’une centaine de pages, il explique les principes de base de la gestion dans le milieu des organismes communautaires, et il répond aux questions d’usage : « Qu’est-ce qu’un conseil d’administration? Quels sont son rôle, ses pouvoirs, ses devoirs? Comment gère-t-on l’actif, le passif? Qu’est-ce que cela veut dire, les budgets, les prévisions budgé-taires? etc. » Une façon de donner, selon lui, des outils à ceux qui en ont le plus besoin.

C’est aux Habitations communautaires Centre-Sud que Michel Gendron rencontre pour la première fois René Binette, avec qui il emploiera temps et énergie à la mise sur pied de l’Écomusée du fier monde.

René Binette, le muséologue

René Binette se voit d’abord et avant tout comme un « véritable urbain ». Il est né à Montréal en 1958 dans le quartier que l’on appelle aujourd’hui la Petite Bourgogne, d’un père ferblantier. Sa mère est originaire de Pont-Rouge, près de Québec, et a été élevée sur une ferme où, adolescent, le petit René passe tous ses étés. De par ses ancêtres, elle appartient à la famille de Zéphirin Paquet, fondateur des magasins Paquet, marchand reconnu de la région de Québec. Nous pourrions comparer le succès de cette entreprise à celui qu’a connu, à Montréal, le grand magasin Dupuis & Frères.

Du quartier ouvrier de la Petite Bourgogne, la famille Binette déménage rue Chapleau, à proximité du quartier Centre-Sud. Toute sa jeunesse, René a fréquenté l’école publique. Au niveau du secondaire, il fréquente celle du Plateau, situé au cœur du parc Lafontaine (l’édifice existe toujours). Le choc est terrible. « Pour moi, dit-il, aller à l’école, c’était littéralement aller en prison. » Enfant doué, il réussit malgré son manque d’enthousiasme, à se classer parmi les meilleurs élèves de sa classe. « J’ai réussi parce qu’il fallait être bon. Il fallait réussir pour faire plaisir à mes parents. » Ce qu’il déteste le plus de l’école : c’est de devoir vivre « comme en troupeau », lui qui préfère de loin la vie tranquille à la maison. Son intérêt viendra de l’admiration qu’il porte à tel ou tel autre enseignant.

Mon intérêt provenait des enseignants, c’est vrai, mais aussi de ces petits cercles d’amis, de ces rires en cachette, des récréations, et de la fierté de réussir. J’étais un premier de classe, un peu « têteux de prof » et probablement un peu vaniteux (je le suis encore). Je réussissais pour faire plaisir à mes parents, mais aussi un peu à moi-même!

René Binette conserve par contre un meilleur souvenir de l’école secondaire. Il se voit plus tard comme travailleur social, « après avoir voulu être prêtre missionnaire et martyr », ajoute-t-il à la blague. « Dans le fond, missionnaire, travailleur social, il y avait quelque chose de très catholique dans tout cela… »

L’expérience scolaire antérieure se répète au cégep, où très tôt, René Binette ne trouve aucun intérêt à ce qu’il étudie, encore moins aux cours de mathématique. Il considère l’endroit trop populeux, ne se fait aucun véritable ami et souffre d’isolement. L’inévitable s’annonce : « Petit à petit, je décroche… pas complètement, mais je décroche un peu. » Il ne sait plus ce qu’il veut étudier. C’est par défaut, d’une certaine manière, qu’il s’inscrit en relations industrielles, un secteur alors en demande et où les emplois semblent faciles à obtenir. Il s’intéresse tout particulièrement aux relations de travail, aux rôles des syndicats, aux questions des droits des ouvriers, etc. Ne sachant s’il désire véritablement parfaire ses études universitaires, il préfère encore explorer les possibilités d’emploi sur le marché du travail. Les conséquences sont tangibles : il décroche du système scolaire et se trouve un emploi (d’une durée de trois mois) aux Résidences Dorchester dans l’ouest de la ville.

À l’automne 1977, René Binette décroche un emploi d’agent de bureau au ministère des Affaires municipales (bureau de révision de l’évaluation foncière du Québec). Il travaille un an et demi, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il se voie confronter à un arrêt de travail pour cause de maladie. « J’ai fait une mononucléose, explique-t-il, que j’ai interprétée comme un burn-out… le mot n’existait pas à l’époque, mais j’avais l’impression que mon corps m’envoyait un signal. » Ce temps d’arrêt lui permet de réfléchir à son avenir, à ce qu’il souhaite faire. Il quitte son emploi et décide de s’inscrire à l’Université du Québec à Montréal.

René Binette s’inscrit au département d’histoire de l’art de l’UQAM. Il s’intéresse plus particulièrement aux concentrations cinéma et patrimoine, plutôt qu’à celles de l’art contemporain et gestion des arts, qu’offre également le programme. À l’époque, il éprouve d’ailleurs une véritable passion pour le 7e art. Il a lui-même tenu la caméra en amateur et va jusqu’à visionner près de 250 films par année.

À la suite de changements administratifs au département d’histoire de l’art (où l’on élimine deux des quatre concentrations, ne laissant plus aux étudiants que celles de l’art contemporain et du patrimoine), René Binette décide de réorienter ses études universitaires du côté du « patrimoine », question de s’assurer, dit-il, de pouvoir éventuellement se trouver un emploi.

Les deux concentrations patrimoine et cinéma m’intéressaient beaucoup. À la suite du changement administratif dans le programme, j’aurais pu me réorienter en scénarisation cinématographique, un programme relevant de Communications. J’ai préféré poursuivre mes études en histoire de l’art. C’est vrai que j’estimais les chances d’emploi plus faciles en patrimoine qu’en cinéma.

L’atmosphère à l’université au début des années 1980 en est une de contestation et de remise en cause. Les étudiants et certains professeurs remettent en question les approches connues en histoire de l’art et proposent de nouvelles pistes de recherche.

Certaines personnes trouvent alors que l’histoire de l’art est une discipline de droite, complètement déconnectée de la société québécoise, et que l’on enseigne les arts européens plutôt que de se pencher sur l’histoire d’ici. D’autre part, on entretient aussi une vision trop élitiste des arts et de la culture.

Sa rencontre avec le professeur Pierre Mayrand, fondateur du Musée de la Haute-Beauce, sera déterminante pour la suite des événements et la carrière de René Binette. Pierre Mayrand travaille déjà à cette époque à titre de conseiller avec les gens des Habitations communautaires, dont Michel Gendron.

C’est en 1980 que René Binette effectue, comme étudiant, un premier stage aux Habitations communautaires. Le projet de démarrer un musée de quartier l’intéresse vivement et contraste, selon lui, avec ce que l’on fait dans les autres institutions muséales établies sur le territoire montréalais et québécois. Cette expérience est fondamentale, « c’est comme l’illumination », dit-il. Une illumination qui rejoint directement ses propres racines, c’est-à-dire celles de son propre père, « lui-même fils d’une famille urbaine d’ouvriers ». « Si cette réalité de la vie urbaine n’existait pas dans l’histoire, dans le patrimoine, elle existait encore moins dans les musées. » Et René Binette d’ajouter :

L’histoire ouvrière était peu présente dans la discipline historique. La notion de patrimoine industriel et urbain n’était pas vraiment importante. Les musées reflétaient cette vision de l’histoire et du patrimoine et avaient peu de préoccupations sociales, sauf lorsqu’ils présentaient des artistes engagés.

C’est donc sous l’influence de Pierre Mayrand que Michel Gendron et René Binette découvrent les travaux d’une muséologie qui tente de définir de nouvelles règles, une autre manière de faire l’histoire et de mettre en valeur les témoignages de ceux et celles qui, trop souvent dans l’ombre, l’ont faite.

Qu’est-ce qu’un « écomusée »?

Au début des années 1980, il n’existait à proprement parler au Québec qu’un seul « écomusée », celui du Musée et centre régional d’interprétation de la Haute-Bauce, fondé par Pierre Mayrand et pour lequel il obtiendra en 1982 le Prix d’excellence de l’Association des musées canadiens.

L’idée d’un tel musée prend racine dans les bouleversements de la muséologie française opérée principalement par deux muséologues de renom, Georges-Henri Rivière et Hugues de Varine.

Leur constat était de dire, rappelle René Binette, que le musée demeurait, dans les années 1960 et 1970, une institution fermée, axée sur la conservation, c’est-à-dire sur les objets proprement dits, et sur une présentation désuète et poussiéreuse. Entrer dans un musée, c’était comme entrer dans une église. On rendait les choses sacrées… Les musées n’étaient plus que des endroits fréquentés par les touristes et n’entretenaient plus de relation avec leur milieu.

Depuis cette époque, nombreuses sont les institutions muséales à avoir changé : de nombreux musées ont fait appel à des architectes novateurs, des designers et des scénographes de talent.

Dans le texte d’une conférence prononcé en 1993, Hugues de Varine rappelait l’objectif premier de la mise en chantier du projet d’écomusée de la région du Creusot en France. Mi-rurale, mi-industrielle, cette zone avait connu la prospérité en misant sur la production d’armes et de locomotives sous la direction de la famille Schneider. La découverte de l’association des Schneider avec l’Allemagne nazie a eu pour conséquence que l’économie de la région s’effondra d’un seul coup et que les ouvriers se trouvèrent au chômage, sans aucune autre source de revenus.

L’objectif du musée était clair, souligne Hugues de Varine. La région connaissait un taux de chômage important et le moral de ses habitants était au plus bas. Il était donc nécessaire de donner à la population locale la possibilité de réaliser un objectif commun et d’utiliser le passé, avec ses réussites et ses échecs, comme un moyen d’inventer un avenir nouveau. Il s’agissait fondamentalement d’une opération de sauvetage, d’une politique imaginative pour répondre à une situation d’urgence, et il était donc inévitable que la structure et l’organisation du musée évoluent ensuite avec le temps, avec l’amélioration des conditions sociales et de l’emploi de la région, et avec la création de nouvelles industries. Ce projet a constitué pour moi une expé-rience très importante, celle, en quelque sorte, d’un musée-laboratoire, et je suis fier d’y avoir été associé1.

Depuis l’ouverture de l’écomusée du Creusot, en 1974, Hugues de Varine a participé à l’élaboration et la mise en chantier de nombreux autres écomusées, à Lisbonne, aux États-Unis, au Brésil, ainsi de suite. « Chaque fois, insiste-t-il à dire, il n’existe pas de recette unique pour créer un musée de communauté locale. Ce qui compte avant tout est le fait qu’il se développe à partir de la base et n’est pas imposé d’en haut. » Autrement dit, l’objectif d’une telle entreprise est d’abord de « redonner du sens à des objets familiers, ordinaires ».

(Un) véritable écomusée, conclut de Varine, tout comme un véritable musée de communauté locale, est essentiellement et avant tout un musée contenant et exprimant un double apport, celui de la communauté locale elle-même et celui de conseillers extérieurs.

Les extraits que nous venons de citer résument brièvement la pensée de Hugues de Varine au milieu des années 60.

Par ailleurs, il est important de rappeler qu’une autre figure viendra influencer le développement de la pensée de Michel Gendron et René Binette. Cette figure est celle du Suédois Sven Lindqvist, venu à Montréal prononcer une conférence à l’Université du Québec à l’automne 1983. Né en Suède à Stockholm en 1932, il est l’auteur de nombreux romans et essais.

Sven Lindqvist est également l’auteur d’un ouvrage à succès intitulé Creuse là où tu es. Intéressé par le passé des cimenteries suédoises (son grand-père ayant été lui-même cimentier), il a vite fait le constat suivant :

L’histoire de l’industrie suédoise est encore l’histoire de ses propriétaires et de ses directeurs. L’histoire de chaque usine, de chaque entreprise, a généralement été écrite pour elle, par des auteurs sélectionnés par elle et rémunérés par elle, en vue d’un résultat qui soit ensuite approuvé par elle2.

D’un point de vue strictement méthodologique, Lindqvist s’est demandé s’il n’y avait pas d’autres moyens, d’autres approches possibles pour effectuer des recherches historiques. Il comprend rapidement la nécessité et l’opportunité qu’il y a à mettre à profit les connaissances des ouvriers qui ont édifié telle ou telle industrie et l’intérêt de les inviter à participer à l’exploration de leur propre histoire.

La conclusion que je tirai de cet exemple et de bien d’autres, confiait-il, fut celle-ci : l’histoire des usines et fabriques pouvait et devait être écrite dans une optique inusitée – par des ouvriers qui feraient des recherches sur leurs lieux de travail.

La pensée de Georges Henri Rivière, de Hugues de Varine et de Sven Lindqvist a, selon les propres dires de Michel Gendron et de René Binette, influencé la définition du mandat et les destinées de l’Écomusée du fier monde. Suivant René Binette,

Il y a donc eu quatre influences dans la genèse du projet : le courant de la nouvelle muséologie défendu par De Varine surtout et aussi Rivière. Le courant anglais du patrimoine industriel (Industrial Heritage). Le courant d’une histoire ouvrière reconstituée par ceux qui l’ont vécu (Lindqvist). Enfin, le courant d’éducation populaire des organismes communautaires et des groupes populaires du Québec.

Avant même de mieux connaître l’histoire de celui-ci, il nous paraît essentiel d’esquisser le portrait sociodémographique du quartier qui l’a vu naître, le quartier Centre-Sud. Il sera loisible de mieux saisir la réalité quotidienne de ceux qui l’ont habité et de ceux qui l’habitent encore aujourd’hui (voir les annexes 1 et 2).

Portrait d’un quartier

Le territoire actuel du quartier Centre-Sud de Montréal s’étend, à la limite nord, depuis la rue Sherbrooke jusqu’au fleuve Saint-Laurent, et, dans l’axe ouest-est, de la rue Saint-Denis au chemin de fer de la compagnie Canadien Pacifique, rue Moreau (voir l’annexe 1).

En date du dernier recensement canadien effectué en 1996, la population du quartier s’élève à un peu plus de 35 125 habitants. Cette donnée contraste de manière étonnante avec la croissance démographique fulgurante qu’a connue le Centre-Sud au cours du siècle dernier jusqu’en 1950, alors que le nombre d’habitants se chiffrait autour de 100 000.

En effet, de 1850 à 1950, Montréal joue le rôle d’une véritable métropole commerciale en Amérique du Nord. Le quartier Centre-Sud en est l’un des pôles industriels, l’autre, à l’ouest de l’île, se situe alors autour du Canal Lachine. Un réseau ferroviaire important se construit et permet de rejoindre les autres grandes villes canadiennes et américaines. Les industries qui s’y installent sont variées, ainsi qu’en témoigne un inventaire préparé par l’Écomusée du fier monde en collaboration avec Joanne Burgess, professeure au département d’histoire de l’Université du Québec à Montréal3. « On y trouve, précise René Binette, des filatures, parmi les plus anciennes de Montréal, l’atelier ferroviaire du Canadien Pacifique, des industries du “secteur mou” comme le tabac, l’alimentation, la chaussure, le vêtement, et des industries lourdes : caoutchouc, prélart et linoléum, machinerie industrielle4. » Avec le XXe siècle, précise pour sa part Joanne Burgess, le portrait industriel du quartier Centre-Sud s’affirme de manière évidente.

On assiste, écrit-elle, à une remarquable croissance des établissements et de la main-d’œuvre. La prospérité qui marque d’abord les premières décennies du siècle, puis les années folles, suscite des vagues d’investissements auxquelles participe le quartier : les implantations industrielles se poursuivent, plusieurs usines sont agrandies et modernisées. Aucun secteur manufacturier n’échappe à cette tendance : alimentation (Molson, David, Alphonse Raymond, Montreal Dairy, Laura Secord, Pain moderne canadien), cuir (Aird and Son, Eagle Shoes, Daignault-Rolland), textile (Knit-to-Fit), métallurgie (Hydraulic Machinerie, Canadian Bronze), tabac (MacDonald Tobacco, General Cigar), imprimerie (Imprimerie Eugène-Doucet, Consolidated Lithograph), caoutchouc (Canadian Rubber) et produits chimiques (Carter White Lead, Barsalou, Dominion Oil Cloth). À la faveur du mouvement de consolidation qui transforme l’industrie canadienne, de nombreuses entreprises du quartier s’imposent comme leaders de leurs secteurs respectifs (Canadian Rubber devient Canadian Consolidated Rubber); d’autres se font plutôt absorber par des concurrents ou des groupes industriels puissants (General Cigar, acquise par Imperial Tobacco). Le quartier assiste aussi à l’arrivée de succursales d’entreprises dont le contrôle réside à l’extérieur de la région métropolitaine (Laura Secord, Le Pain moderne canadien5).

C’est autour de ces différentes usines que les ouvriers et leurs familles s’installent. On trace des rues, diverses institutions voient le jour, on érige des paroisses et on construit des écoles, des hôpitaux. Un nouveau quartier s’organise à un rythme surprenant, même si les conditions de vie demeurent la plupart du temps précaires.

Depuis les 30, 40 dernières années, le quartier Centre-Sud vit un véritable bouleversement sociodémographique et économique. Les usines ont fermé ou quitté le quartier les unes après les autres, on a démoli de nombreux logements pour favoriser la circulation automobile ou tout simplement construire des immeubles à condominiums. La venue de Radio-Canada, de l’Université du Québec à Montréal et l’essor de nombreuses entreprises ou organismes culturels (l’Usine C, par exemple, et un certain nombre de producteurs de films et de télévision) participent au renouvellement de la vocation urbaine du quartier. Tout comme la venue de la communauté gaie qui a permis, notamment depuis les dernières années, une revalorisation importante d’une partie de la rue Sainte-Catherine et de ses environs, avec l’implantation de restaurants, boutiques, cafés, bars, et différents organismes communautaires. Les disparités sociales entre les générations d’ouvriers et les nouveaux résidents, souvent plus riches, sont de plus en plus évidentes et marquent d’un trait le paysage historique du quartier (pour un portrait sociodémographique, voir l’annexe 2).

L’Écomusée du fier monde

Naissance d’un projet

Le projet de l’Écomusée du fier monde a pris naissance, rappelle Michel Gendron, en 1980, alors qu’il travaille aux Habitations communautaires Centre-Sud.

Le mandat des Habitations communautaires comporte principalement trois volets. Il s’agit de :

  1. « développer un réseau de coopératives » qui permet ainsi de contrôler le coût des logements du quartier Centre-Sud;
  2. « s’occuper du développement local dans son ensemble »;
  3. « amener les gens du quartier à réfléchir sur leurs propres conditions ».

Michel Gendron avance l’hypothèse que pour pleinement réaliser ce troisième et dernier objectif, il est d’abord nécessaire d’étudier le quartier Centre-Sud d’un point de vue historique.

Issu de la Révolution industrielle, puis désindustrialisé dans les années 50, c’est un quartier qui est passé d’une population de 100 000 habitants en 1950 à environ 35 000 aujourd’hui. Donc désindustrialisation très profonde, mutation de la population, déplacement des usines.

Ce portrait sociodémographique laisse clairement entrevoir les difficultés (économiques, sociales et autres) qu’entraîne inévitablement la désertion de la population du quartier Centre-Sud. À l’inverse, précise Michel Gendron, son histoire est riche d’une multitude de points de vue.

Mais en même temps, un passé riche, une architecture intéressante. Les Habitations communautaires sont venues me voir et m’ont proposé de travailler au développement d’un projet qui s’appelait alors le « musée du voisinage », où les gens du quartier pourraient se reconnaître, redécouvrir leur quartier. Ce que nous espérions le plus, c’est qu’ils en prennent possession comme tel ou au moins qu’ils sachent exactement ce qui s’est développé autour d’eux antérieurement.

Dès le départ, le projet de ce « musée du voisinage6» implique une double démarche. Celle, dans un premier temps, de définir le territoire du quartier Centre-Sud, d’en tracer les délimitations géographiques. Où commence et où prend fin le Centre-Sud? Ensuite, il a fallu constituer un premier inventaire du patrimoine architectural, religieux et culturel que l’on trouve sur ce territoire, de manière à bien cerner les intérêts et les valeurs proprement historiques du quartier.

On a décidé que notre thématique générale était l’histoire de l’industrialisation, de l’industrialisation à la désindustrialisation, tout en maintenant le cap sur l’histoire des gens qui ont bâti et qui ont vu se débâtir le quartier. Pour nous, c’était de faire l’histoire. C’est d’ailleurs cela le propre d’un écomusée, de s’intéresser aux gens avant les choses, avant les objets, avant les usines, avant les machines.

Le « musée du voisinage » prend son véritable envol, précise encore Michel Gendron, le 25 avril 1981, date de la première exposition. De nombreuses discussions auront lieu autour de la dénomination et du mandat de l’organisme nouvellement créé. En 1982, l’organisme acquiert une entité juridique autonome qui le distingue clairement de celui des Habitations communautaires Centre-Sud.

On hésitait entre Écomusée de la maison du fier monde, qui est le nom légal qu’on a retenu. Il y avait aussi l’Écomusée du fier monde, le Musée du voisinage puis finalement la Maison du voisinage. Après de nombreuses discussions, le comité a décidé que ce qui rallierait tout le monde, c’était l’Écomusée de la maison du fier monde. Pourquoi « fier monde »? Parce que c’est un quartier dans lequel on voulait que se développe un sentiment de fierté et d’appartenance. Pour nous, il était important de marquer ce sentiment, sachant très bien qu’en utilisant ces mots-là, de « fier » et de « fierté », les gens confondraient avec tiers, tiers monde…

Cette étape est décisive, puisqu’elle permet aussitôt à l’organisme d’acquérir une visibilité auprès de la communauté du Centre-Sud. « On s’est incorporé et, à partir de là, insiste Michel Gendron, on s’est fait connaître très rapidement. » L’Écomusée obtient ses premières subventions gouvernementales. Une petite équipe est formée. On fait appel à des étudiants, une main-d’œuvre peu chère, remplie de talent et qui ne « compte pas ses heures ».

C’est dans ce contexte et à l’invitation de Pierre Mayrand, professeur au département d’histoire de l’art de l’Université du Québec à Montréal et membre du comité du musée, que René Binette se joint à l’équipe de Michel Gendron. Mayrand viendra nourrir la réflexion autour du concept du « musée du voisinage », en partageant sa propre expérience de la mise sur pied de l’Écomusée de la Haute-Beauce et en introduisant les travaux des muséologues français Georges-Henri Rivière et Hugues de Varine. Tout ce questionnement autour de la dénomination de l’Écomusée de la maison du fier monde est d’ailleurs extrêmement important, dans la mesure où celui-ci rend compte du processus d’éclaircissement du mandat du futur musée et permet d’adapter le modèle européen d’écomusée à la réalité sociodémographique et historique du Centre-Sud de Montréal.

Entre 1981 et 1983-84, Michel Gendron et son équipe réalisent une première série d’expositions, plutôt modestes, faute de ressources financières et muséologiques adéquates. Ces expositions portent sur l’histoire de la vie quotidienne dans le quartier Centre-Sud, sur l’importance de certains lieux publics dans la construction de réseaux sociaux (parvis d’églises, marchés, etc.), sur l’apport des communautés religieuses et leurs influences déterminantes, sur l’histoire de l’habitation (conditions d’habitation des logements des ouvriers, aspect architectural distinct des bâtiments, maisons de fond de cour, etc.). Les événements sont présentés dans différents endroits du quartier Centre-Sud, de manière à rejoindre les gens là où ils se trouvent. Michel Gendron se rappelle cette première époque : « On partait avec une petite voiture Renault. On avait des kiosques montés, on s’installait dans le hall d’entrée de l’UQAM, on allait à l’Hôpital Notre-Dame, au CLSC, dans les divers organismes communautaires, au Cégep du Vieux-Montréal, au cégep de Rosemont, ainsi de suite. » Ces expositions étaient surtout constituées à partir d’une recherche méthodologique dite « classique », c’est-à-dire en tenant compte de diverses sources d’archives disponibles, photos d’époque, informations glanées dans les journaux et revues, etc.

Si tant est que les résultats de cette démarche muséologique avaient quelque intérêt pour les visiteurs, l’équipe de l’Écomusée du fier monde a vite fait de percevoir ce qui fait, également, les limites d’une telle approche. Pour eux, il y avait toujours quelques insatisfactions à l’idée d’écrire ou de faire l’histoire sans que les témoins eux-mêmes de cette histoire aient leur mot à dire… D’où l’idée, concluent Michel Gendron et René Binette, de mettre à contribution les résidents du quartier, les invitant à partager leurs propres sources (photos, objets, artefacts et documents divers) sur leur propre histoire.

Par son audace, cette conception d’un musée fait pour et par les gens du quartier, contraste avec les traditions muséologiques québécoises que l’on connaissait jusqu’alors et que l’on trouve dans les musées dits traditionnels. Ne perdant pas de vue le volet communautaire du mandat du « musée du voisinage », Michel Gendron et René Binette cherchent à se définir vis-à-vis des autres musées montréalais et de ceux du reste du Québec.

Un projet important de l’Écomusée du fier monde se réalise en 1983-1984. L’exposition a pour but de témoigner des recherches effectuées sur la vie quotidienne des femmes du Centre-Sud et de démontrer leur importante contribution à la vie économique du quartier, notamment par le travail d’ouvrières dans les usines de chaussures, de textiles, du tabac, de l’alimentation, etc. L’Écomusée donne la parole à une quarantaine de femmes qui ont accepté de livrer de vive voix leurs témoignages et de participer à l’élaboration et à la conception de l’exposition présentée sous le titre évocateur : « Entre l’usine et la cuisine ». Une publication d’une cinquantaine de pages accompagne le tout. Non seulement le sujet de l’exposition est-il novateur, mais l’approche muséologique de recueillir les témoignages (par le biais d’entrevues enregistrées) constituent une démarche originale dans le monde de la muséologie québécoise.

L’expérience est réussie et confirme, qui plus est, la volonté qu’ont Michel Gendron et René Binette de consolider les liens entre l’écomusée et la communauté du Centre-Sud.

C’est également à cette époque que Michel Gendron et René Binette rencontrent Sven Lindqvist, venu prononcer une conférence à l’Université du Québec à Montréal. Mis en contact par l’intermédiaire de l’ICEA (Institut canadien d’éducation des adultes), Lindqvist leur explique la naissance de son livre Creuse là où tu es, et l’intérêt que celui-ci a suscité dans son pays d’origine (la Suède) auprès de multiples communautés qui ont décidé de se prendre en charge et de découvrir leur propre histoire. Gendron et Binette songent aussitôt à écrire un volume semblable à celui de Lindqvist, adapté toutefois à la réalité du quartier qu’ils connaissent. La collaboration étroite avec le Service aux collectivités de l’Université du Québec à Montréal et le fonds du Service aux collectivités du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Science (MESS) permet à René Binette d’effectuer un voyage d’études en Suède. Celui-ci rappelle que : « Ce voyage d’études permet en fait de se familiariser avec le contexte dans lequel a été produit le manuel de Lindqvist, de rencontrer des utilisateurs, et de déterminer notre propre approche. Le projet subventionné par le MESS a aussi permis d’expérimenter cette approche et cette méthode avec les retraités de RJR. »

À la suite du succès du projet « Entre l’usine et la cuisine », l’Écomusée du fier monde poursuit son mandat communautaire et organise donc une exposition nouveau genre, cette fois avec l’association des retraités de l’usine RJR-MacDonald. Ce sont les retraités eux-mêmes qui choisiront les grands thèmes de l’exposition, effectueront certaines recherches historiques, trouveront des objets et documents appropriés, écriront les textes de présentation et verront aux activités d’animation.

Ces gens-là, remarque Michel Gendron, nous ont apporté des photos de ce qu’ils faisaient dans leurs temps de loisir. Ils allaient au parc Belmont, se baigner et pique-niquer à l’Île Sainte-Hélène, jouaient au hockey, formaient des équipes de baseball, de quilles, de curling… On nous a apporté beaucoup de photos de ce type… Mais, très peu de photos de travailleurs sur les machines. […] C’est une réalité qu’ils ne voulaient pas montrer.

De son point de vue de muséologue, René Binette remarque comment cette expérience a été révélatrice de la nature des difficultés rencontrées dans le processus muséologique de ce genre d’exposition. Selon lui, les retraités avaient uniquement tendance à montrer ce qui les intéressait… et n’arrivaient aucunement à mettre en perspective l’ensemble des données historiques de l’entreprise MacDonald.

De notre côté, nous avions des informations extraites d’archives classiques. Des éléments antérieurs à ce qu’eux-mêmes avaient vécu, de la période de leurs parents, parce que les gens ont travaillé de génération en génération à la MacDonald. Des éléments d’informations sur la Commission royale d’enquête de 1888, sur l’incendie de 1895, l’enquête sur la sécurité dans les usines, etc. Les gens arrivaient avec leurs propres sources et n’étaient pas en mesure de faire le lien avec les informations que nous leur apportions. C’est pour pallier de telles lacunes que nous avons décidé de faire un diaporama avec les informations que nous avions assemblées, de manière à venir compléter celles que les retraités voulaient présenter.

On en revient à l’idée de Georges-Henri Rivière selon laquelle l’écomusée est un miroir, insiste René Binette. Rivière affirmait, en effet, que l’écomusée se définit comme un miroir où une population se regarde pour se reconnaître, où elle cherche l’explication du territoire auquel elle est attachée, jointe à celle des populations qui l’ont précédée, dans la continuité ou la discontinuité des générations7. « Un miroir, poursuit René Binette, n’est pas qu’un objet dans lequel on se regarde. C’est aussi un objet qui nous aide à déterminer l’image que nous donnerons de nous-mêmes aux autres. »

L’exposition est présentée en 1988 sous le titre de RJR MacDonald, toute une histoire. Elle attire l’attention des médias et fait en sorte que certains des retraités sont invités à l’émission Le temps de vivre diffusée sur les ondes de Radio-Canada, émission qui s’adresse tout particulièrement aux aînés. Assis dans les studios d’enregistrement de la SRC, René Binette constate, à sa grande stupéfaction, et son plus grand plaisir, combien les retraités de la MacDonald ont intégré les informations à caractère plus historiques sur l’entreprise.

Ce qu’on avait rêvé, que les gens deviennent non plus seulement des spectateurs, des sources, mais des acteurs… s’était réalisé. À partir de là, nous avons essayé de poursuivre ce type de démarche.

Les retraités sont donc devenus des « historiens amateurs » ou pour reprendre la très belle expression de Sven Linqvist, que René Binette cite de mémoire, « des historiens aux pieds nus… »

À l’été 1989, Michel Gendron reçoit la visite d’un comité de pairs en muséologie. Son mandat est d’évaluer la qualité du travail effectué par l’Écomusée du fier monde, au même titre que le sont les autres musées accrédités au Québec.

Deux mois après cette rencontre, se rappelle Michel Gendron, nous avons appris que nous étions reconnus comme un musée d’intérêt culturel. Cela signifiait que nous étions dans l’antichambre de l’accréditation par le ministre de la Culture.

Si la reconnaissance est importante, notamment auprès des autres musées québécois, elle n’apporte encore aucun investissement ni engagement tangibles de la part du ministère de la Culture du Gouvernement québécois.

Le succès de l’exposition RJR-MacDonald, toute une histoire et la démarche muséologique originale de l’Écomusée du fier monde, reconnu par d’autres musées nationaux, se soldent avec la parution en 1990 d’une série de fascicules, adaptée du livre de Sven Lindqvist, projet sur lequel l’Écomusée n’a jamais cessé de travailler. Chaque fascicule permet au lecteur d’aborder les questions d’ordre méthodologique ou thématique, dans un langage simple et direct. « Une fois de plus, l’objectif, souligne René Binette, est de réaliser un manuel qui permette à des gens qui n’ont pas de formation en histoire de faire de la recherche historique, puis de faire une exposition… » Cette volonté nette d’intégrer les gens au processus même de la recherche historique et muséologique fait en sorte que ce sont eux qui écrivent leur histoire et la présentent dans une exposition.

Le manuel comprend une série de fascicules regroupés en trois thématiques distinctes. Le titre de chacun des fascicules indique les grandes lignes de son contenu :

Approches méthodologiques :

  1. Préparer le projet (conception, planification, recherche, diffusion, évaluation);
  2. Découvrir les lieux (fonctionnement des lieux de recherches, pour une recherche facile, quelques lieux de recherche, quelques guides d’archives);
  3. Connaître les sources (critiques des sources, sources écrites, sources visuelles, sources audiovisuelles et sonores, sources matérielles);
  4. Recueillir les souvenirs (histoire orale, histoire de vie ou entrevue thématique, entrevue individuelle ou de groupe, le choix des témoins, la rencontre préparatoire, le questionnaire, l’enregistrement, en entrevue, résumé de l’entrevue, la transcription, pour connaître de bons résultats);
  5. Réaliser l’exposition (les matériaux de l’exposition, les modes de présentation et le processus de l’exposition – esquisse, scénario, montage).

 

Les groupes sociaux majeurs du monde du travail :

  1. En affaires! (les entreprises, les dirigeants d’entreprises, le portrait économique d’un quartier, la répartition géographique des entreprises);
  2. Au travail! (le métier d’une personne, histoire du personnel d’une entreprise, évolution d’un métier);
  3. En chômage! (histoire d’une personne, dans une entreprise, dans un secteur d’emploi ou un métier, dans un quartier);
  4. Non-salariées! (portrait des ménagères, la ménagère : un modèle, les femmes collaboratrices);
  5. En union! (histoire d’un syndicat local, les conflits de travail, les fermetures d’entreprises, le taux de syndicalisation, les revendications syndicales, l’action politique des syndicats, la formation syndicale, les associations professionnelles).

Thématiques reliées au travail et à l’industrialisation :

  1. Lieux-bâtiments (informations générales sur un lieu de travail, l’organisation interne, l’impact de l’implantation d’une entreprise);
  2. Accidents-prévention (dans une entreprise, dans un secteur d’emploi, la santé dans un quartier, le travail domestique, grossesse et accouchement);
  3. Tâches-outils (dans une entreprise, pour un métier, un secteur d’emploi, inventeurs des outils de travail, les outils de travail domestique, les mères et les experts);
  4. Horaires-salaires (dans une entreprise, pour un métier, un secteur d’emploi, salaire et coût de la vie, prises de position, organisme de charité, aide municipale aux sans-travail, assurance-chômage et bien-être social, gestion du budget familial, allocation versée aux ménagères, temps et horaires du travail domestique);
  5. Écoles-formation (dans les entreprises, dans un métier ou secteur d’emploi, dans un quartier et au Québec, cours offerts au sans-travail, les écoles ménagères, les valeurs des écoles, formation des ménagères et des travailleuses).

Exposer son histoire. Manuel de recherche sur l’histoire de l’industrialisation et du travail sera le fruit de quatre années de recherche et remportera le prix « Publications » de la Société des musées québécois en 1990, une reconnaissance importante puisqu’elle rend compte officiellement, et pour la première fois, du double objectif fixé par la direction de l’Écomusée du fier monde, c’est-à-dire « d’être enraciné dans le quartier » et de « développer un sentiment d’appartenance, un sentiment de fierté ». C’est d’ailleurs toujours ainsi que l’organisme définit sa « mission » et son approche participative.

La mission de l’Écomusée du fier monde s’articule autour d’une thématique, d’un intérêt particulier pour un territoire spécifique, d’une façon de travailler et d’une volonté de contribuer au développement local.

L’Écomusée du fier monde a donc pour mission :

  1. De développer un musée d’histoire industrielle ouvrière de Montréal;
  2. De faire de la présentation du patrimoine et de l’histoire un moyen d’éducation populaire et d’action collective;
  3. De prendre comme objet d’étude particulier le territoire du quartier Centre-Sud de Montréal;
  4. De contribuer au développement local du quartier Centre-Sud, en collaboration avec les divers partenaires locaux8 .

La reconnaissance venue du milieu des institutions muséologiques permettra à Michel Gendron et René Binette de poursuivre l’un des principaux objectifs de l’Écomusée du fier monde : celui de se trouver un lieu permanent qui puisse répondre convenablement à ses besoins. En fait, cet objectif, Michel Gendron l’a en tête depuis les premières années du musée.

Trouver un lieu permanent

En 1991, Michel Gendron et René Binette de l’Écomusée du fier monde proposent d’élaborer un plan de développement au cœur duquel se trouve la question de l’emplacement du musée. Tous deux mettent en branle un vaste réseau d’influences, exercent les pressions politiques nécessaires aux différents paliers municipaux et gouvernementaux, avec pour résultat que l’administration de la Ville de Montréal propose en 1992 l’emplacement du Bain Laviolette.

On visait alors le Bain Laviolette, situé en face de l’édifice de la CSN, rue de Lorimier. Au cours de l’hiver 1992, la Ville a débranché le chauffage, et l’édifice est squatté par des itinérants. Saccage du bain, les tuyaux brisent, dégâts d’eau, etc. De sorte qu’il en aurait coûté 400 000 $, au bas mot, pour remettre le tout à l’ordre. La fin de l’histoire, c’est qu’on a démoli l’édifice. Les discussions ont été fermes, mais rien n’a jamais véritablement abouti.

Un changement des autorités politiques à la Ville de Montréal et au Gouvernement du Québec fait en sorte que la nouvelle administration municipale offre à l’Écomusée du fier monde de déménager dans un autre bain public, le Bain Généreux, rue Amherst (emplacement actuel de l’organisme).

Conçu par l’architecte Joseph-Omer Marchand, l’édifice présente une façade de style art déco. Marchand est bien connu à l’époque. Il a étudié à Paris et on lui doit entre autres la construction de nombreux autres édifices publics, dont celui du Parlement canadien, à Ottawa, l’annexe de l’hôtel de ville de Montréal, la prison de Bordeaux, la maison-mère des sœurs de la Congrégation de Notre-Dame, la cathédrale de Saint-Boniface, le pavillon du Canada à l’Exposition universelle de Paris de 1900 et la chapelle du Grand Séminaire de Montréal. C’est dire l’importance de la signature architecturale de l’édifice, largement inspiré par la piscine de la Butte-aux-Cailles à Paris (œuvre de Louis Bonnier, inaugurée en 1924). Le nom de Généreux vient de Damase Généreux, conseiller municipal à la Ville de Montréal. L’inauguration a lieu en 1927 en présence du maire de Montréal, Médéric Martin.

L’emplacement de l’Écomusée du fier monde dans un bain public est significatif de l’histoire du Centre-Sud. Il faut savoir que les bains publics ont été implantés au début du siècle dans les quartiers populaires de Montréal, à une époque où la très grande majorité des logements ne disposaient pas d’installations sanitaires appropriées (c’est-à-dire ni douche ni bain). C’est donc par mesure d’hygiène publique que la décision est prise de construire de nombreux bains publics à Montréal, dont les bains Laviolette et Généreux. Le bain de la rue Amherst, de grandes dimensions, répondait également à des besoins récréatifs (allant jusqu’à accueillir 87 450 baigneurs pour la seule année de 1940) et permet de recevoir l’équipe élite de compétition de natation jusque dans les années 1970. C’est en 1992 que l’on ferme définitivement les portes du bain Généreux, suite à des problèmes de chauffage et de plomberie. En 1995, l’Écomusée du fier monde prend possession des lieux.

Les rénovations de l’édifice ont été réalisées sous la gouverne de l’architecte Felice Vaccaro, grâce à la participation financière de la Ville de Montréal, du ministère de la Culture et des Communications pour un montant total d’environ 1,3 million de dollars, incluant les coûts de rénovation de l’équipement et l’aménagement des salles d’expositions.

Vaccaro a dû faire face à de nombreux problèmes techniques, liés à la vocation originale des lieux. Il lui fallait mettre à profit l’espace existant, tenir compte du fait qu’il n’y avait aucune possibilité d’agrandissement des espaces et répondre à des exigences muséologiques élémentaires (l’éclairage par exemple).

Le résultat des travaux de rénovation a été souligné par la remise, en 1996, du prix « Orange » de Sauvons Montréal, pour la qualité de la rénovation et la préservation du patrimoine du Bain Généreux.

Un musée novateur

Dans un article paru en 1999 dans Patrimoine de l’industrie – Ressources, pratiques, cultures, René Binette énonce en cinq points l’originalité et l’aspect muséologique novateur de l’Écomusée du fier monde de Montréal. Il écrit que :

  • L’Écomusée du fier monde a fait entrer le monde ouvrier dans un musée au Québec. Il n’existe pas d’autres musées accrédités qui présentent l’histoire industrielle et ouvrière. Il s’agit d’une première. Dans l’exposition permanente, nous présentons le témoignage de Florina Lacoste, 12 ans, à la Commission royale d’enquête sur les relations du capital avec le travail, de 1888. Elle parle de son travail en usine. Il n’existe pas d’autres lieux muséaux au Québec qui aient pour mandat de présenter cette partie de notre histoire.
  • L’Écomusée est le seul musée au Québec qui s’intéresse à la thématique du travail, pas seulement celui du passé, mais au travail comme enjeu actuel dans notre société. Nous pensons qu’en s’intéressant au passé industriel et à l’histoire ouvrière, nous sommes inévitablement amenés à questionner le travail aujourd’hui (et également l’autre facette du travail, son envers : le chômage). Certains prédisent la fin du travail. Nous pensons que le travail sera au cœur de nos vies et de nos préoccupations individuelles et collectives pour encore longtemps.
  • L’Écomusée a développé une façon de travailler qui permet la participation populaire à divers projets, et qui permet aussi le développement de partenariats avec des organismes qui n’ont pas traditionnellement leur place dans un musée.
  • L’Écomusée est ancré dans son milieu. Avec des partenaires : groupes communautaires, institutions, entreprises, etc., il tente de contribuer au développement du quartier. Il participe à des concertations sur l’aménagement local, veut développer le tourisme culturel dans le quartier, collabore avec la corporation de développement économique et communautaire local, etc.
  • L’Écomusée a développé des liens avec le milieu universitaire, via le Service aux collectivités de l’Université du Québec à Montréal et avec les professionnels de la muséologie et du patrimoine industriel. Cela fait en sorte que, tout en travaillant à des projets participatifs […] L’Écomusée fait de la recherche, protège des archives industrielles, etc. L’Écomusée jouit d’une excellente réputation tant dans les milieux scientifiques que dans le milieu communautaire.

Il y a là, nous semble-t-il, le bilan provisoire de près de 20 années de recherche et d’implication directe dans le quartier Centre-Sud de Montréal. Vingt ans qui témoignent aussi de la genèse d’une longue et profonde réflexion sur la muséologie québécoise et les rapports que celle-ci peut établir entre des mandats culturels et communautaires.

Codirection ou direction à deux

Michel Gendron et René Binette parlent d’une « codirection » à la tête de l’Écomusée du fier monde. Pour eux, il est clair que cette approche a été déterminante dans l’histoire du musée, depuis sa fondation au début des années 1980 jusqu’à tout récemment encore. Le fait de « diriger à deux » a permis, croient-ils, d’établir un dialogue entre leurs préoccupations respectives (communautaires et culturelles), de surmonter les moments de découragement, qui ont été nombreux, ils ne s’en cachent pas, mais aussi de construire une complicité à toute épreuve.

Je ne suis pas certain, de dire René Binette, qu’une seule personne aurait pu porter le projet de l’Écomusée. Je ne pense pas… Cela aurait été très certainement pénible… et peut-être que le découragement aurait, à un moment donné, pu se produire. Chose certaine, les risques auraient été grands.

Le travail à deux, la complicité qui se noue entre les deux hommes, se traduit par un effet de complémentarité véritable. « Michel et moi, remarque encore René Binette, on se complète relativement bien du point de vue de la formation. Lui connaît les groupes communautaires. Il connaît le quartier, les réseaux. Moi, ma formation est en histoire de l’art. »

Cette complémentarité a aussi eu pour résultat de tisser une solide amitié entre les deux hommes. « Une solidarité, à la vie, à la mort », de dire René Binette, avant d’ajouter du même souffle, que cela « complique peut-être les choses à certains moments, mais facilite également les affaires sur certains autres aspects ».

De toute évidence, on peut penser que cette structure de fonctionnement a fait que l’Écomusée du fier monde est devenu ce qu’il est aujourd’hui, un organisme vivant, activement présent auprès des différentes communautés du quartier Centre-Sud.

« Je dirais que notre codirection, notre direction à deux têtes, a évolué depuis que nous sommes ici, rue Amherst. Elle a continué à évoluer vers autre chose… », d’affirmer René Binette. Après des années de lutte et une volonté acharnée à vouloir mettre sur pied leur projet de « musée du voisinage », Michel Gendron et René Binette remettent aujourd’hui en cause leur manière de concevoir la codirection. Avec franchise, ils abordent le sujet délicat et cherchent des façons différentes de fonctionner. Leur dialogue est constant, mais pas nouveau.

Tous deux ont conscience également de devoir vivre au jour le jour avec la gestion d’un musée établi et accrédité.

Perspectives d’avenir

L’Écomusée du fier monde fonctionne aujourd’hui avec un budget somme toute fort limité. Michel Gendron et René Binette ont cru nécessaire une diversification des sources de financement, par le biais de programmes d’aide offerts par les différents paliers gouvernementaux (municipal, provincial et fédéral), par des activités d’autofinancement (des encans-bénéfices par exemple), par l’accroissement des revenus d’entrée, la location d’espace (qui représente environ 40 000 $ en revenus annuels) et le développement de commandites (voir l’annexe 3). Le financement et l’autofinancement, la fréquentation (voir l’annexe 4) et la stabilité des ressources humaines font partie des principaux enjeux de demain.

À ce propos, précisons que l’équipe actuelle de l’Écomusée est formée de six personnes, incluant Michel Gendron, à titre de directeur administratif, et René Binette, comme muséologue et codirecteur. On trouve également une responsable du secrétariat et des relations de presse, une responsable technique (pour l’utilisation des salles et les expositions), un concepteur visuel et graphique (qui voit à la mise à jour du site Internet du musée : www.ecomusee.qc.ca) et une personne à l’accueil et à l’animation. À cela s’ajoute une personne à temps partiel pour l’entretien.

Michel Gendron connaît parfaitement les limites et les points faibles qu’impliquent les orientations et le fonctionnement actuel de l’Écomusée du fier monde.

J’ai des lacunes, même avec 300 000 $ de budget. Mes lacunes sont à deux niveaux et elles sont majeures, dit-il. Lacune au niveau promotionnel d’abord. Je n’ai pas d’argent à mettre sur la publicité, et cela coûte très cher. Quand j’ai payé les dépliants, les affiches pour les expositions, la banderole qui flotte sur la façade de l’édifice, j’ai dépensé 15 000 $. Il faudrait que je puisse en investir 25 000 $, au minimum. […] Lacune ensuite au niveau de notre réserve financière, qui nous permettra de voir éventuellement, si nécessaire, à l’entretien et à la rénovation du bâtiment.

De son côté, René Binette insiste davantage sur l’importance d’être créatif et de savoir exploiter au maximum cette créativité en fonction des budgets disponibles.

On est un petit musée. On fonctionne avec un petit budget. Je pense qu’il y a une pauvreté de moyens qui paraît dans certaines de nos expositions. Cela ne prend pas un œil d’expert pour dire : ils n’avaient pas le budget pour ceci, pour cela… Mais, en même temps, je pense qu’avec des petits moyens, on arrive toujours à faire des patentes, soit que le sujet est original, soit que la façon de l’aborder est neuve, et les visiteurs trouvent cela sympathique. […] On arrive à faire des projets tout à fait corrects, sympathiques, encore une fois, et je pense que c’est ce que les critiques et les gens du milieu apprécient.

L’Écomusée démontre sa capacité à savoir s’adapter à une diversité d’approches muséales, soit en organisant, soit en collaborant à divers types de projets d’expositions (voir l’annexe 5). Mentionnons les projets « Exposer son histoire », les productions internes (comme celle des « Travailleurs et immigrants »), les projets issus de partenariat avec des organismes ou des individus du quartier Centre-Sud (tels les Archives gaies du Québec, les organismes de logements, etc.), et les expositions produites par d’autres, mais dont l’Écomusée se fait le diffuseur.

Des projets d’avenir? Michel Gendron en a plein la tête. Il souhaiterait, par exemple, mettre en valeur l’ancien marché public Saint-Jacques, situé tout juste en face de l’Écomusée du fier monde. De nombreux espaces de location y sont disponibles, dit-il, mais ne sont pas mis en valeur et sont sous-utilisés.

L’idée est très simple. Tout juste en face, on trouve un édifice qui appartient à la Ville. Il y a un petit marché ouvert l’été. Il commence à ouvrir même en hiver… Aux étages, on trouve des fonctionnaires municipaux de l’aide sociale. Nous, on veut récupérer la bâtisse, la convertir en marché, ouvrir à l’année, au rez-de-chaussée, avec boutiques… À l’étage, récupérez l’espace vacant. […] J’y verrais une espèce de centre de services culturels pour des microentreprises.

La location des espaces commerciaux permettrait donc de stimuler la vie économique et sociale du quartier. Il serait donc ainsi possible, croit Michel Gendron, de tirer profit d’un tel type de revenu qu’il souhaiterait investir, en retour, dans les expositions et autres activités de l’Écomusée, un musée qui prend place dans un environnement en perpétuelle mouvance démographique et culturelle. La mission du musée demeure encore et toujours de se faire le témoin de ces bouleversements, de rendre compte de la vie du « fier monde » du Centre-Sud, en les impliquant dans des projets toujours novateurs. « Elle concerne le quartier, certes, de préciser René Binette, mais aussi ce qui dépasse le quartier : un des volets de notre mandat consistant à développer un musée d’histoire industrielle et ouvrière de Montréal. »

À titre d’exemple, René Binette nous raconte la collaboration toute récente du musée avec un organisme d’alphabétisation du quartier, L’Atelier des lettres.

Nous avons réalisé, dans les deux dernières années, un projet de recherche et d’exposition avec des analphabètes. On a pris quatre personnes, qui ne savaient ni lire, ni écrire et on a travaillé avec eux pendant six mois. Ils ont fait une recherche… On les a amenés à la bibliothèque pour la première fois de leur vie, on les a amenés dans un centre d’archives, on leur a mis des documents entre les mains. Et tous ensemble, on a fait une exposition. En 2000, nous avons retravaillé avec eux. Ils ont fait une publication et on a lancé cette publication. On a repris l’exposition. Un vrai lancement dans un vrai musée! Quand on fait cela, je pense qu’on est à peu près à 99 % dans la nouvelle muséologie, pour ne pas dire que j’y suis vraiment. Quand je dis 99 % nouvelle muséologie, je fais allusion aux travaux de Andrea Hauenschild9.

C’est ce type de succès qui importe le plus à René Binette, davantage que la loi du « tourniquet » ou celle des revenus d’entrée. Le succès du musée vient de là :

Je pourrais avoir une exposition qui serait un succès de fréquentation phénoménale, qui ferait qu’au lieu de recevoir 15 000 visiteurs par année, j’en recevrais 25 000 ou 40 000 au cours d’un été seulement. Ma fierté et l’évaluation de mon succès ne viennent pas pour moi uniquement du taux de fréquentation ni des revenus du guichet, mais bien du contenu de l’exposition présentée. Je ne suis pas sûr que je vais être plus fier de présenter une exposition de type blockbuster que le petit projet que j’ai réalisé avec les analphabètes…

Cette prise de position est importante parce qu’elle réaffirme les grandes orientations de l’Écomusée du fier monde et le fait que pour son muséologue et codirecteur, « une exposition est d’abord et avant tout un processus, et que ce processus est aussi important que le résultat ».

Bien que clairement énoncée, cette prise de position permettra-t-elle à Michel Gendron et René Binette d’assurer longtemps l’avenir de l’Écomusée du fier monde, dans un contexte économique et social en perpétuelle mutation? Ce n’est pas seulement l’histoire des ouvriers qu’il faudra sans doute redécouvrir, c’est aussi celle qui s’écrit actuellement et qui modifie de manière tangible les points de repère que nous avons du quartier Centre-Sud. Devra-t-on élargir les frontières, redéfinir le territoire de l’Écomusée, profiter de la richesse de l’histoire d’autres quartiers comme celui du Plateau Mont-Royal, celui d’Hochelaga-Maisonneuve, celui du secteur des grandes raffineries de l’est de Montréal?

Le défi est immense.

L'étude de cas complète
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  • Carte du territoire du quartier Centre-Sud
  • Portrait sociodémographique du quartier Centre-Sud de Montréal
  • Écomusée de la maison du fier monde inc. Résultats Exercice terminé le 31 mars 2000
  • Écomusée de la maison du fier monde Fréquentation
  • Écomusée de la maison du fier monde inc. Liste des expositions 1981-2001
  • Écomusée de la maison du fier monde inc. Liste des publications
  • Écomusée de la maison du fier monde inc. Prix et distinctions 1996-1997
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  1. Conférence prononcée le 15 octobre 1993 dans la salle du conseil de l’Université d’Utrecht. Ce texte, intitulé « L’avenir des musées des communautés locales », est disponible sur le site Internet officiel du Forum européen du musée, à l’adresse suivante : http://stars.coe.fr/Museum/Varine_f.htm.
  2. Extrait de la conférence prononcée à l’Université du Québec à Montréal en 1983.
  3. Joanne Burgess, Paysages industriels en mutation, Montréal, Écomusée du fier monde, 1997, 88 p.
  4. René Binette, « L’Écomusée du fier monde à Montréal, un musée enraciné dans un quartier », Industrial Patrimony, resources, practices, cultures, no 2, 1999.
  5. Joanne Burgess, extrait du texte d’introduction à l’ouvrage Paysages industriels en mutation, publié par l’Écomusée du fier Monde, Montréal, 1997 (également, voir l’annexe 1).
  6. Le « musée du voisinage » n’est sans doute pas étranger au nom du projet de l’Anacostia Neighborhood Museum, fondé à Washington avec l’aide de la communauté de la Smithsonian Institution, au service de la population du ghetto noir de Washington. « Ce musée de voisinage, écrivait Georges Henri Rivière, n’est pas un musée dans le sens traditionnel du mot. À la suite de l’acquisition d’une division mobile et grâce aux moyens supplémentaires permettant d’y loger à la fois un centre d’artisanat et un centre de recherche ainsi qu’une bibliothèque (…) On danse, on chante, on travaille, on discute de questions sociales, on étudie et on crée la culture afro-américaine, on met la main à la pâte muséographique, dans ce vivant musée de voisins : un musée multidisciplinaire d’écologie urbaine, œuvre d’une communauté pauvre, à citer en exemple à de puissants musées. » (« Rôle du musée d’art et du musée de sciences humaines et sociales », article repris dans Vagues, une anthologie de la nouvelle muséologie, textes choisis et présentés par André Desvallées, Paris, Éditions W, collection « museologia », 1992, p. 312-313.)
  7. Georges Henri Rivière, « L’Écomusée, un modèle évolutif », texte repris dans Vagues, op. cit., p. 441.
  8. Ces informations se retrouvent sur le site Internet de l’Écomusée du fier monde, à l’adresse suivante : www.ecomusee.qc.ca. Nous y trouvons également des informations sur les collections de l’Écomusée, les acquisitions, les services offerts (horaire et tarification, publications, amis de l’Écomusée, disponibilités des salles, communiqués de presse), etc.
  9. Andrea Hauenschild est anthropologue de formation et consultante en muséologie. Elle est l’auteure de nombreux articles et d’une thèse de doctorat ayant pour titre « Théorie et pratique de la nouvelle muséologie ».