Maria Montessori, la bella dottoressa femminista : « L’autonomie est la clé et la finalité de l’éducation »

Centre de cas HEC Montréal
Ce cas porte sur le leadership et l’enseignement à travers l’histoire de Maria Montessori, psychologue et pédagogue qui a développé une méthode sur la libre activité de l’enfant et le développement de son autonomie.
Boutique evalorix
Vous pourrez trouver une version PDF de cette étude de cas ainsi que les notes de cours pédagogique qui l’accompagnent à cette adresse de la boutique evalorix
Maria Montessori - La bella dottoressa femminista-image1
Source : Horizon Montessori Paris 13e1

Aujourd’hui, lorsqu’un parent ou un quelconque visiteur se présente dans une classe de mater­nelle, dans une garderie ou un centre de la petite enfance, il esquisse spontanément un sourire attendri devant ces tables et chaises de petite taille, devant ces étagères basses, ces rangements ouverts et ces crochets adaptés à ces petits d’hommes et de femmes qui viennent en ces lieux pour jouer et pour apprendre.

Sur les murs, il y a des dessins signés de lettres carrées. Dans des bacs, il y a des crayons de couleur et des lettres découpées en trois dimensions. Le tableau noir, s’il y en a un, n’est qu’à quelques centimètres du plancher. Et lorsque l’éducatrice veut attirer l’attention de cette marmaille, elle invite les enfants à s’asseoir en tailleur, par terre, en cercle, sur un tapis, et demande de lever la main pour prendre la parole. Après le jeu, elle encouragera chacun et chacune à ranger le casse-tête, les blocs ou les formes géométriques, les poupées et les couverts qui ont servi à faire semblant, à jouer un rôle emprunté aux adultes. Dans la cour, il y a une glissoire, des cordes avec des nœuds pour grimper, un carré de sable, des balançoires et quelques appareils où l’on s’amuse à marcher la tête en bas, suspendu par les pieds.

Tous ces éléments n’ont pas toujours fait partie du monde de l’enfance. C’est aux observations et aux travaux de scientifiques de la médecine, de l’anthropologie, de la psychologie et de la pédagogie du XIXe siècle que nous devons la création d’un environnement adapté aux enfants. Parmi ces scientifiques, une femme, Maria Montessori, a joué un rôle de premier plan et atteint une réputation internationale.

Bienvenue à New York!

Lorsque la doctoresse Maria Montessori débarque à New York, le 3 décembre 1913, l’accueil qu’elle reçoit est digne d’une star. Première Italienne diplômée d’une faculté de médecine, c’est cependant à titre de pédagogue et de femme d’affaires qu’elle franchit les douanes américaines, sans aucun problème, malgré des bagages impressionnants, dont plus de 2 000 pieds de pellicule, destinée à promouvoir la philosophie et la méthode d’enseignement qu’elle a développées. Les écoles qui s’en inspirent se multiplient en Europe. Ici, dans plusieurs villes des États-Unis, des foules enthousiastes viendront l’entendre parler de l’enfance et d’éducation.

Au début de sa carrière, Dre Maria Montessori fut praticienne en milieu hospitalier. Elle a ouvert son propre cabinet dès l’obtention de son diplôme. Reconnue pour ses recherches et ses travaux scientifiques, à l’Université de Rome, ses conférences et ses cours faisaient salle comble. En Inde, en fin de carrière, elle aura le statut d’un véritable gourou. Elle est devenue femme d’affaires pour protéger l’intégrité de son œuvre.

Cette voyageuse infatigable, cette citoyenne du monde mourra en Hollande, en 1952, à l’âge de 82 ans, laissant en héritage des Case dei bambini, les Maisons des enfants, une méthode pédago­gique, des maîtres formés à ses principes, des écoles primaires et même des lycées, ainsi qu’une philosophie de l’éducation qui a intégré à la fois les « cadeaux » de Froebel2 et « l’homme naturellement bon » de Jean-Jacques Rousseau.

Maria Montessori était convaincue que l’on n’apprend que par soi-même et que l’autonomie est à la fois la clé et la finalité de l’éducation. L’environnement matériel et social joue un rôle de première importance afin de stimuler l’apprentissage. Dans ses écoles, les enseignants sont des observateurs et des guides qui collaborent avec les parents pour le mieux-être des enfants. Cette dynamique nouvelle, basée sur la collaboration, était en soi une révolution.

Maria Montessori - La bella dottoressa femminista-image2

1949 : Maria Montessori lors du 8e congrès international Montessori, à San Remo3

Les médias, qui l’ont choyée au cours de sa carrière, nous ont laissé d’elle une image qu’il faut rafraîchir aujourd’hui, car au-delà du visage bienveillant d’une matriarche italienne, on gagne à connaître celle qui, deux mois à peine après l’obtention de son diplôme, invitait les femmes du monde, réunies à Berlin, à devenir des « femmes nouvelles », à étudier les sciences, à transformer leurs activités de bienfaisance en réformes sociales, et leurs gestes charitables, en justice. Le tout, avec une élégance remarquée, une éloquence enflammée, des gestes gracieux, amples et ronds comme seules les Italiennes en détiennent le secret.

Née avec l’Italie moderne

Née le 31 août 1870 à Chiaravalle, près d’Ancône, la capitale des Marches4, aux abords de l’Adriatique, Maria Montessori fut une fille et une femme bien de son époque. L’année de sa naissance, Rome, l’antique capitale du Latium, devint par plébiscite la capitale du Royaume d’Italie. Mais l’Italie que nous connaissons aujourd’hui n’était alors que duchés, comtés, princi­pautés et royaumes – aussi disparates que chicaniers – que des gouvernements fragiles et des groupes rebelles tentaient de rassembler sous une bannière républicaine et socialiste. De ce pays en émergence, Maria Montessori aura toutes les audaces. Dans les hôpitaux et les asiles, elle en connaîtra de près les blessures les plus vives, car c’est dans un climat social marqué par le chaos, la misère, le sang et l’ignorance, que l’Italie s’affranchissait de la tutelle des bonapartistes et des Autrichiens5.

Le taux d’analphabétisme de ce pays est de 75 %. C’est le deuxième d’Europe, après le Portugal. Le système scolaire n’est fréquenté que par une minorité, et les idées qui l’animent retardent de cent ans sur les autres pays européens. Les libertés civiles sont inexistantes. Lors des élections, moins de 5 % des hommes votent, et les femmes ne bénéficient pas de ce privilège de citoyenne. En plus de la bureaucratie qui la paralyse, l’Italie est dominée par le pouvoir de l’Église catho­lique qui tient sous son joug une paysannerie affamée et superstitieuse.

La fille du cavaliere

Maria Montessori est l’unique enfant de Renilde Stoppani et d’Alessandro Montessori. Ce dernier, né en août 1832, avait été militaire de carrière avant de devenir fonctionnaire. En 1849, il fut décoré pour ses exploits lors des premières batailles visant à libérer le pays des Autrichiens. C’était un homme partagé entre les traditions et le changement. Il avait étudié la rhétorique et l’arithmétique. Il écrivait bien et ne parlait que l’italien, dans un pays où les dialectes foison­naient.

En 1850, devenu commis de l’État papal, il travaille au département des finances. En 1853, il demande d’être démis de ces fonctions et pendant cinq ans, il sera employé puis inspecteur dans les fabriques de sel de Comacchio et de Cervia, puis inspecteur de l’industrie du sel et du tabac de Bologne et Faenza. En 1859, il se retrouve comptable au ministère des Finances. En 1865, il est envoyé à Chiaravalle, une région fertile, productrice de tabac, de grains, de vignes et d’olives, de verre, de céramique et de cuir.

C’est là qu’il fait la connaissance de Renilde Stoppani, une jeune femme passionnée par les enjeux de la libération et de l’unification de l’Italie. Il l’épouse au printemps 1866. Elle est de huit ans sa cadette. Fille d’un propriétaire terrien de la région, issu de petite noblesse, Renilde Stoppani avait reçu une belle éducation, rare chez les filles de sa génération. Encore plus rare était sa passion pour les livres. Elle était la nièce d’Antonio Stoppani, naturaliste et professeur de géologie à l’université de Milan. Ce dernier souhaitait le rapprochement de l’État et de l’Église en ces temps troublés, une position très inconfortable à une époque où les catholiques y étaient nettement opposés. Poète, il rédigea de nombreux ouvrages scientifiques et fonda un journal aux idées libérales. Renilde Stoppani sera fière de faire lire, à sa fille de 16 ans, un ouvrage de son oncle intitulé Il dogma e le scienze positive.

Peu après le mariage, le couple déménage à Venise. En 1869, il est de retour à Chiaravalle puis se rend à Florence en 1873. En 1875, Alessandro Montessori poursuit sa carrière à Rome, la capitale, qui n’était alors qu’une ville isolée, une sorte d’îlot urbain, entouré de 800 milles carrés d’une campagne au sol inculte, troué de marécages malsains, où paissaient vaches et moutons. En dix ans, ce décor allait changer radicalement.

Les Montessori faisaient partie de la classe moyenne, formée de nobles et de propriétaires terriens dépossédés, mais aussi de paysans affamés, qui cherchaient l’occasion de faire fortune, par des alliances ou par leur travail. Dans cette ville, il y avait tout de même une université, des biblio­thèques et des musées, des théâtres, un opéra, et des cafés. C’était un lieu riche en histoire et en culture où se rencontraient les intellectuels et les artistes. Leur fille profiterait certainement de ce milieu stimulant.

En 1880, Alessandro Montessori reçoit le titre de Cavaliere de l’Ordre de la Couronne d’Italie et, en 1890, celui de l’Ordre de San Maurizio e Lazzaro, une année avant de prendre sa retraite, à la veille de ses 60 ans. Maria assiste à ces événements. Alessandro Montessori et Renilde Stoppani formaient un couple respectable et prospère, d’une élégance toujours remarquée. Le titre de Cavaliere distinguait celui qui le portait de la horde du commun. Leur fille serait de la première génération d’Italiennes à envisager – enfin! – un avenir, dans ce pays qui s’unifiait. Pour Alessandro Montessori, l’intelligence et la vivacité d’esprit ont leur place chez une fille, en autant que ces qualités s’expriment dans le cadre de la famille, dans le respect de son père et de son mari.

Maria Montessori - La bella dottoressa femminista-image3

1880 : Maria Montessori, à l’âge de 10 ans

Renilde Stoppani se percevait comme une femme en transition. Plutôt conventionnelle, elle encourageait cependant sa fille à se libérer des traditions et des stéréotypes. Elle l’écoutait lui raconter ses rêves et tirait un réel plaisir à la voir si indépendante. Elle lui donna une éducation dont les valeurs étaient la discipline personnelle et l’aide aux moins fortunés. Quotidiennement, la fillette devait tricoter pour les pauvres. Assignée à des tâches ménagères, curieusement, la petite Maria frottait énergiquement les tuiles du plancher, sans rechigner. Elle manifestait un bon jugement et prit un jour l’initiative de modifier l’arrangement que sa mère avait conclu avec une fillette bossue. Dans le cadre des bonnes œuvres que sa mère avait mis à son programme, Maria devait se promener avec l’enfant. Sensible à la gêne ressentie par la fillette lors de ces prome­nades, Maria inventa d’autres moyens de l’occuper et de la distraire.

Le système scolaire italien

Le système scolaire du pays était victime des soubresauts du climat économique, politique et social. En 1859, les écoles publiques étaient entre les mains du gouvernement central. De 1860 à 1900, 33 ministres de l’éducation se sont succédé, chacun avec son programme et ses politiques, mais incapables d’implanter quoi que ce soit, faute d’argent, avec suffisamment de suivi et de rigueur. Leur action se limitait à des lois, à des réglementations, toutes plus confuses les unes que les autres. En 1877, la loi, dite « legge Coppino », oblige les enfants de six à neuf ans, filles et garçons, à fréquenter l’école, qu’elle soit publique ou privée.

Jusqu’à la 3e année, les écoles primaires publiques étaient sous la juridiction des communes. Les écoles étaient souvent installées dans des étables. Dépourvues de l’essentiel, on ne trouvait dans ces écoles ni matériel, ni livres, ni crayons, ni cartes, ni encre, ni plumes. Les instituteurs étaient des répétiteurs plus que des pédagogues. Payés 120 $ par année, ils attendaient pendant de longs mois le versement de cette pitance. Bien plus, au bout de deux ans, la loi prévoyant une hausse de traitement, les responsables de la commune les congédiaient simplement pour les réembaucher tout de suite, au salaire de débutant. La plupart de ces instituteurs et institutrices étaient issus de la classe paysanne ou de la classe moyenne inférieure et ne bénéficiaient d’aucun prestige dans la communauté. Les classes regroupaient des filles et des garçons de plusieurs niveaux. On leur apprenait à lire, à écrire et à compter en tentant de leur inculquer quelques éléments d’italien, car les enfants parlaient surtout le dialecte de leurs parents. Dans ces écoles publiques, l’enseigne­ment de la religion était facultatif; la décision était laissée aux parents.

Après ces quatre années du niveau primaire, deux voies étaient tracées : celle des études dites classiques, le ginnasio, d’une durée de cinq ans, suivie du liceo, d’une durée de trois ans, qui menait à l’université; l’autre voie, d’une durée de sept ans, était la voie moderne, technique et scientifique. Les filles fréquentaient généralement l’école privée et catholique, tandis que les garçons fréquentaient l’école publique, quand ils n’étaient pas trop occupés à la mine et aux champs, 12 heures par jour.

Le système était calqué sur celui de la France. Centralisateur à l’extrême, un seul curriculum est appliqué à travers toute l’Italie, les examens sont uniformes, et il ne serait pas exagéré de dire que dans toutes les classes d’un même niveau, dans tous les lycées d’Italie, à la même heure, élèves et instituteurs tournaient la même page. Chacun des sujets était décortiqué dans un syllabus et présenté sous forme de texte écrit que les élèves devaient mémoriser et répéter. Les devoirs étaient faits à la bibliothèque ou à la maison. Le plagiat était chose courante. De la mémorisation, de la répétition, des exercices, de la correction d’exercices, de la mi-octobre à la mi-juin. Trois heures le matin. Deux heures après le déjeuner. Les examens étaient une affaire de vie et de mort.

Une élève moyenne, une leader mal aimée

À six ans, Maria Montessori entre à l’école publique de Via di San Nicola da Tolentino, à Rome. En première année, les performances de Maria sont soulignées par un certificat de bonne conduite et, en deuxième année, par un certificat de lavori donneschi, soulignant ses habiletés en couture et travaux d’aiguille. Au début, la fillette manifeste peu d’intérêt et ne comprend pas, à une certaine occasion, qu’une de ses compagnes pleure à chaudes larmes parce qu’elle ne se retrouve pas dans la même classe que ses amies. Pour la petite Maria, tout est pareil dans cette école, tout est uniformément terne, alors que la fillette rêve de devenir actrice. Puis le succès entraînant un surcroît d’intérêt, elle se met sérieusement à l’ouvrage et se lance dans les mathématiques, allant jusqu’à apporter son livre d’arithmétique au théâtre, pour étudier, à l’entracte.

Maria Montessori se révèle très tôt une sorte de leader mal aimée. Elle apostrophe ses compagnes en des termes méchants et surprenants dans la bouche d’une si jeune enfant : « Toi, tu n’es pas encore née! S’il te plaît, rappelle-moi que j’ai décidé de ne plus jamais te parler! », lance-t-elle, un jour, à l’une d’elles. Et à cette enseignante qui voulait bien faire en demandant à ses élèves de mémoriser de courtes biographies de femmes célèbres, afin de les adopter peut-être comme modèles et de devenir elles-mêmes, à leur tour, des modèles, Maria Montessori répond qu’elle aimait bien trop les enfants du futur pour leur infliger la lecture d’une autre biographie en ajoutant la sienne à cette liste. Confiante, volontaire, suffisante parfois, non-conformiste, Maria Montessori est encouragée par sa mère à lire, à poser des questions, à développer ses intérêts. Un jour qu’elle est malade, à sa mère inquiète, elle dit : « Ne t’inquiète pas, maman. Je ne peux pas mourir. J’ai bien trop à faire. »

Son intérêt pour les mathématiques la rapproche de son père et, à 12 ans, Maria Montessori choisit l’école technique et les cours les plus difficiles du curriculum. La compétition commence à lui plaire. La seule présence des filles dans cette école créait des problèmes à l’heure de la récréation. Pour les protéger des taquineries des garçons, les filles étaient isolées dans une pièce et laissées à elles-mêmes. En 1886, à la fin des trois premières années d’études, Maria Montessori obtient une très bonne note de 137/150 ou plus de 90 %.

Maria Montessori - La bella dottoressa femminista-image4

1886 : Maria, à 16 ans

De 1886 à 1890, elle étudie au Regio Istituto Tecnico Leonardo da Vinci et se concentre sur les langues modernes et les sciences naturelles. Elle excelle en mathématiques et souhaite devenir ingénieure. Puis, à la veille d’obtenir son diplôme, elle fait volte-face et choisit la médecine où aucune femme n’avait jamais été inscrite. La rencontre fortuite d’une femme accompagnée d’un enfant tenant un long ruban rouge aurait inspiré ce choix. Son histoire – ou sa légende, rapportée par ses disciples – sera parsemée de ces instants décisifs, alors qu’elle attribue à un événement très ordinaire un sens mystique.

Cette fois, Maria Montessori ne bénéficie pas de l’appui de son père, mais bien déterminée à mener à terme son projet, elle prend rendez-vous avec Guido Baccelli, professeur de médecine clinique à l’Université de Rome et directeur de la faculté. Il était membre de la Chambre des députés. Son ambition était d’enclencher une réforme du système scolaire, du primaire à l’université. Usant d’une rhétorique savante, il tenta de décourager les démarches de la jeune fille qui le quittait maintenant en lui tendant la main et en lui disant : « Je sais que je serai médecin. » Ainsi se conclut leur première rencontre, mais le destin leur réservera d’autres occasions.

L’impensable!

À l’automne 1890, Maria Montessori est admise à l’Université de Rome où elle s’inscrit à des cours de physique, de mathématiques et de sciences naturelles. Elle se consacre exclusivement à ses études. Jusque très tard dans la nuit, elle lit d’épais volumes de zoologie, de botanique, de physique, de chimie. Au printemps 1892, elle obtient une note de 8/10 pour ses examens. Le Diploma di licenza qui lui est décerné devrait lui permettre d’entreprendre les quatre années d’anatomie, de pathologie et de travail clinique ainsi que les deux années d’études pré médicales qui aboutiraient normalement au diplôme de médecine qu’elle convoite : « Impensable! », selon les dignitaires.

Soutenue par sa mère et, semblerait-il, par l’intervention du Pape Léon XIII6, Maria Montessori est admise en médecine, à l’Université de Rome, où les deux tiers des étudiants et les trois quarts des scientifiques étaient socialistes. L’université avait la réputation d’abriter un nid de marxistes dans une société où les émeutes provoquées par les paysans et les intellectuels étaient durement réprimées par les militaires. Il est vrai que l’Université de Rome, comme bien d’autres universités de l’époque, avait la vocation de décerner des diplômes à des gens qui n’avaient nullement l’intention d’exercer une profession. Les diplômes leur conféraient une sorte de statut, redessi­nant ainsi de nouvelles classes sociales. En tant qu’université d’État, l’institution romaine accor­dait des diplômes en études classiques et en philosophie, en mathématiques et sciences, en médecine et en droit. Dans un dédale de paperasserie, les règlements universitaires avaient priorité sur l’apprentissage et chaque lire dépensée devait être approuvée en haut lieu.

Environ 1 500 étudiants fréquentaient les cours d’une centaine de professeurs, chacun respon­sable d’un sujet. Plusieurs de ces professeurs étaient réputés dans toute l’Europe. Leur autorité était incontestée, et leurs cours, sous forme de conférences, étaient souvent donnés par des assis­tants qu’ils supervisaient. Plusieurs pratiquaient en cabinet privé. Certains étaient des politiciens et des intellectuels reliés étroitement au gouvernement en place. Ils enseignaient six mois par année et donnaient trois conférences par semaine, sur le même sujet, sans problème. Les notes de cours circulaient et, puisque les questions des examens ne s’écartaient pas tellement du contenu de ces notes, la réussite pouvait en être facilement assurée. Les étudiants travaillaient chez eux ou à la bibliothèque. Les examens duraient une heure chacun et se déroulaient devant un jury de trois personnes : le professeur responsable du sujet, un autre professeur de la faculté et un juge externe. Malheur à l’étudiant qui n’était pas reconnu par le professeur ou son assistant, faute d’avoir assisté à un nombre suffisant de conférences, au moment où il devait faire signer son carnet de présence!

La vie sociale universitaire était inexistante. Elle se résumait à de longues discussions dans les cafés, à des festivals de toutes sortes, à des événements charitables et… à des émeutes! Le doyen de l’université était impuissant devant ces étudiants qui s’agitaient. Appeler la police attirait l’attention des journalistes – qui verraient là une attaque contre la liberté de presse – et des politi­ciens, les membres de la Chambre des députés – qui condamneraient l’administration de l’université. Le gouvernement était constamment au bord de la crise ministérielle.

Un « traitement de faveur »

La faculté de médecine avait la réputation d’être plus stricte que les autres, et Maria Montessori, en tant que femme, eut droit à des égards très particuliers. Par exemple, elle ne pouvait entrer dans la salle de cours que lorsque tous les hommes y avaient pris place, à condition bien sûr, qu’ils lui en aient laissé une. Pas question non plus de circuler librement parmi ses collègues. Ces derniers se permettaient d’émettre des sons et des bruits vulgaires sur son passage, pour exprimer leur hostilité envers elle. Lorsque ses collègues sifflaient sur son passage, Maria Montessori disait : « Le plus fort vous sifflez, le plus loin j’irai. »

Enfin, puisqu’il n’était pas convenable qu’une femme disséquât un corps humain en présence d’un homme, Maria Montessori eut la permission de travailler seule, en dehors des heures régulières, en soirée bien entendu, dans le local de dissection. Elle se mourait de peur dans cette noirceur et cette puanteur. Elle sera longtemps marquée par le choc ressenti lors des premiers contacts avec ces cadavres nus et l’odeur de la mort. Plus tard, lorsqu’elle enseignait, elle s’excusait encore auprès de ses étudiants de leur infliger de tels spectacles. Elle-même n’acceptait pas que quelqu’un la suive en montant un escalier et elle admettait avoir « … un dégoût pour tout ce que la nature a recouvert de peau7. »

Mais rien ne l’aurait empêchée d’étudier. Elle eut l’idée d’embaucher un fumeur, à la fois pour lui tenir compagnie et pour masquer l’odeur de la mort. Avec le temps, elle-même se mit à fumer. Même en hiver, elle était assidue aux conférences, et se retrouvait parfois seule dans la salle, avec le conférencier. Tout au long de ces années, Maria Montessori gardera son calme, fera preuve de patience et demeurera féminine, soignée, comme doit l’être toute jeune fille de bonne famille.

Ses collègues, subjugués par tant de détermination, l’acceptent progressivement. À titre d’unique fille inscrite à la faculté de médecine, on la pousse maintenant au premier rang. Au printemps 1892, à l’occasion du Festival des fleurs, un événement social annuel qui avait lieu dans les jardins de la Villa Borghese, l’étudiante représente son université. Il s’agit de sa première appari­tion publique. Le carrosse fleuri de la reine Margherita remporte le premier prix, mais la reine refuse tout d’abord cet hommage, pour ne pas porter ombrage aux autres participants. Gentiment, Maria Montessori la convainc d’accepter le prix et lui présente un bouquet au nom de l’univer­sité. Le geste est simple et délicat, et les deux femmes deviendront presque des amies. La reine visitera plus tard l’hôpital et la maison privée de la jeune doctoresse. En 1893, les journaux mentionnent la présence de Maria Montessori aux funérailles d’un professeur. De paria, Maria accède bien malgré elle au vedettariat.

Les efforts récompensés

En juin 1894, Maria Montessori en est à sa 4e année à l’université et en 2e année de médecine et de chirurgie. La Fondation Rolli lui décerne le prix de pathologie, accompagné d’une bourse de mille lires. Avec les revenus qu’elle tire de quelques heures de tutorat privé, elle parvient à payer toutes ses dépenses. Devant tant d’autonomie, Alessandro Montessori ne peut désapprouver sa fille. Il sera toujours plutôt froid et distant avec elle, mais il l’accompagnera régulièrement sur le chemin de l’université, car malgré l’évolution récente de la société italienne, il est toujours inconvenant qu’une jeune fille se promène seule dans la rue. De son côté, sa mère l’aide comme elle peut, en séparant les chapitres des gros livres pour que sa fille n’emporte que les pages nécessaires au cours du jour, et en les regroupant ensuite.

En 1895, Maria Montessori obtient un poste très convoité à l’hôpital, celui d’assistante, ce qui lui permet d’acquérir une précieuse expérience clinique. Les deux dernières années de sa formation sont consacrées à la pédiatrie. Elle travaille à l’hôpital pour enfants et devient adjointe à l’hôpital pour les femmes San Salvatore al Laterano ainsi qu’à l’hôpital pour les hommes, le Santo Spirito in Sassia. À l’urgence, elle assiste les chirurgiens. À la clinique externe de l’hôpital pour enfants, elle établit des diagnostics et prescrit des traitements. Déjà, à 25 ans, elle est reconnue comme une experte des maladies de l’enfance.

Parmi la clientèle des hôpitaux de Rome se trouvaient des enfants incapables de fonctionner à l’école et dans leur famille. L’asile était leur seul refuge. Ils étaient là, abandonnés, parmi les criminels, les catatoniques, les hystériques. Un jour, faisant la tournée des salles, Maria Montessori se trouva devant un groupe de ces « faibles d’esprit »8 dont la surveillante parla avec dégoût. Après leur repas, ces enfants se lançaient comme des bêtes sur les miettes de pain qui se trouvaient sur le sol. Ils les manipulaient, les examinaient de tous les côtés et les portaient à leur bouche. Maria Montessori remarqua que l’environnement de ces enfants n’avait rien de stimulant ni pour leurs yeux, ni pour leurs mains, ni pour leur esprit. Elle se dit que ces « idiots » avaient faim, non de nourriture, mais de stimulation. Ces miettes de pain n’étaient-elles pas leurs seuls jouets, les rares stimuli qu’ils connaissaient? Spontanément, naturellement, ils les utilisaient. Maria Montessori s’attarde au sort de ces enfants. Elle lit tout ce qui s’écrit à leur sujet. Elle s’intéresse à l’enfant sauvage d’Itard9, aux théories de Séguin sur les « idiots »10 et à l’apport de la médecine à la pédagogie.

En dernière année, Maria Montessori doit faire un exposé devant ses confrères de classe. Elle s’y prépare, selon sa propre expression, comme le fait ni plus ni moins un « dompteur de lions ». L’auditoire est attentif et visiblement impressionné par l’intérêt du contenu et le style personnel de la présentatrice. Alessandro Montessori, qui avait été informé de cet événement par un ami – et au hasard d’une rencontre – se laisse persuader d’y assister. Il fut témoin de l’ovation que l’auditoire réserva à sa fille et reçut – à sa grande surprise, sans doute – les félicitations dues au père d’une si brillante jeune femme. Au printemps 1896, Maria Montessori dépose sa thèse, un texte de 96 pages, soigneusement rédigé à la main et dont le sujet était ce mal que l’on sait aujourd’hui être la paranoïa11.

Le 10 juillet suivant, lors de la soutenance, elle apparaît, comme il se doit, en robe du soir, élégante, gantée et coiffée, et répond avec assurance aux questions, aux objections et aux critiques des onze hommes qui forment le jury et qui, quelques heures plus tard, lui accorderont une note de 105/110. Avec enthousiasme, ils venaient d’admettre dans leur confrérie la première signora dottoressa. Collègues, parents et amis, se réunirent chez les Montessori où Maria démontra qu’elle était non seulement une hôtesse accomplie, mais aussi une jeune fille très bien élevée.

Septembre 1896 : le Congrès de Berlin

Deux mois à peine après l’obtention de son diplôme, la Doctoresse Montessori fut déléguée de l’Italie au Congrès de Berlin. Peu avant son départ, un comité de femmes de la région d’Ancône où se situe Chiaravalle, sa ville d’origine, avait voulu souligner leur fierté de voir une de leurs concitoyennes décrocher le premier diplôme de médecine jamais octroyé à une femme. Ce comité avait recueilli 50 lires pour défrayer les déplacements de la jeune déléguée de 26 ans dont le charme, le sourire chaleureux et l’entregent contrastaient nettement avec l’apparence et l’attitude des féministes allemandes. Son enthousiasme envers sa profession faisait plaisir à voir. Elle entretenait généreusement ses interlocuteurs privilégiés, les journalistes, de son travail à l’hôpital et de la souffrance dont elle était témoin, tous les jours.

Ce congrès du 20 septembre 1896 fut un événement des plus colorés. Plus de 500 femmes de tous les âges et de presque tous les pays étaient rassemblées. Plusieurs portaient leur costume national, d’autres le tailleur ou une robe ornée de dentelle. Dès l’ouverture, cependant, une manifestation de femmes socialistes s’en prit à ces bourgeoises réunies en congrès alors que la seule cause valable, selon elles, était la révolution. Maria Montessori n’hésite pas un instant à rencontrer les manifestantes et à insister sur le fait qu’elle-même est ici pour apporter à toutes les femmes du monde les salutations et les bons vœux des Italiennes. Elle poursuit en faisant valoir qu’une seule cause les réunit, et que ce sont les droits des femmes, pour lesquels toutes, manifestantes socia­listes et congressistes, doivent combattre. Son éloquence déclenche les applaudissements et le cri de ralliement : Viva l’agitazione femminile!

Le lendemain, Maria Montessori brosse un portrait des conditions de travail des femmes et insiste sur les activités des associations féministes de Rome, de Milan et de Trieste. Elle rend compte des progrès des Italiennes et des luttes qu’elles mènent contre l’analphabétisme, pour l’accès aux études universitaires pour les filles, en faveur des femmes africaines, etc. Le tout, d’une traite, sans aucun texte, sans la moindre note, comme cela sera souvent son habitude. Les journalistes, représentants d’une douzaine de pays, furent éblouis. Le jour suivant, le 23 septembre, lors de la deuxième présentation de celle que les journalistes surnomment déjà la Bella Dottoressa femminista, la foule s’entasse dans le hall pour l’entendre proposer aux femmes une action commune : « Je parle pour les six millions d’Italiennes qui travaillent dans les manufactures et sur les fermes, 18 heures par jour, pour un salaire qui est souvent la moitié de ce qu’un homme gagne pour le même travail et souvent pour un travail moindre12. » À l’unanimité, les déléguées s’engagèrent à réclamer, chacune dans son pays, une paie égale pour un travail égal, en favorisant tout d’abord les ouvrières des usines.

Les déléguées du congrès poursuivirent leurs discussions et leurs présentations sur la paix, la réforme de la société, l’aide à l’enfance, le peu de répartition de la richesse et bien sûr, les réticences des médecins et des professionnels à considérer les femmes autrement qu’en assis­tantes et en subordonnées. Mais la presse ne semblait retenir que les propos de la jeune docto­resse et soulignait abondamment sa grâce, son charme et son sens de l’humour. Sans oublier de mentionner le titre inscrit sur sa carte, Medico-Chirurgo, auquel elle tenait – et le faisait savoir. Pourtant, à son retour, Maria Montessori écrit à ses parents : « Je vais faire oublier tout cela! Mon visage n’apparaîtra plus dans les journaux et personne n’osera plus jamais vanter mes charmes. Je dois faire un travail sérieux!13 »

Un premier poste, dès la sortie de l’université

Alors que plusieurs étudiants n’arrivaient pas à trouver un poste et à exercer leur profession, Maria Montessori reçut une offre, dès sa sortie de l’université, à titre d’assistante à l’Hôpital San Giovanni, rattaché à l’Université de Rome. En même temps, elle réussit à mettre sur pied son propre cabinet. Plusieurs de ses professeurs et de ses collègues lui référaient des patients. Elle poursuivait, en parallèle, sa carrière de chercheuse et publia, dès 1896, un article intitulé Sul significato dei cristalli del Leyden nell’asma bronchiale14, c’est-à-dire Le rôle des cristaux de Leyden dans la bronchite asthmatique.

La clientèle de Maria Montessori était pauvre, voire misérable. À cette époque, un ouvrier expérimenté d’une fabrique de chandelles gagnait 65 cents par jour et une femme aussi expéri­mentée en gagnait 20. À la campagne, des femmes travaillaient, courbées dans les champs de riz, l’eau recouvrant leurs chevilles, pour un salaire de misère. Les enfants s’abîmaient dans les mines de soufre. Rome comptait alors une population d’un million et demi d’habitants.

Toutefois, la misère n’était pas le lot de tous. Des Américaines et des Anglaises, qui avaient épousé des nobles ou des professionnels italiens, vivaient à Rome, dans un état de confort très enviable. Comme elles en avaient l’habitude dans leur pays d’origine, elles consacraient une partie de leurs loisirs aux bonnes œuvres et disposaient personnellement de certains moyens financiers. L’éducation des enfants pauvres attirait le plus souvent leur sollicitude. En général, ces femmes étaient plus émancipées que les Italiennes. C’est dans le cours de ses activités sociales et scientifiques que Maria Montessori en vint à les approcher et à mieux les connaître. Après tout, leurs intérêts rejoignaient les siens. La jeune doctoresse avait déjà constaté que, dans ce pays, la philanthropie privée donnait des résultats plus convaincants que les interventions de l’État. Plusieurs fois, tout au long de sa carrière, Maria Montessori fera appel à ces femmes d’œuvres et ne sera jamais déçue.

Entre la pratique et la recherche

En novembre 1896, un poste d’assistante en chirurgie lui est offert à Santo Spirito, en parallèle et en continuité avec ses autres activités professionnelles. Non seulement ses horaires étaient chargés, mais sa façon de pratiquer la médecine lui était très personnelle. Appelée au chevet d’une mère, Maria Montessori s’occupait des enfants, refaisait le lit, mijotait une bonne soupe ou faisait un peu de ménage. Ces travaux domestiques, le lot des femmes, après tout, n’avaient rien d’amoindrissant pour elle, et elle y prenait plaisir. Renilde Stoppani conserva longtemps dans un tiroir les lettres que des patients reconnaissants et leur famille avaient écrites à sa fille.

À la fin de son stage et de ses études, Maria Montessori poursuivit ses recherches à la clinique psychiatrique de l’Université de Rome et y travailla à titre d’assistante bénévole. Elle y prodi­guait des soins et recevait des patients en consultation. Les maladies nerveuses et mentales ainsi que cette nouvelle thérapie, l’électrochoc, l’intéressaient au plus haut point. L’une de ses respon­sabilités était de visiter les asiles de Rome et de sélectionner les patients qui tireraient profit de ces traitements. Ses recherches et la pratique de la médecine ne l’empêchent nullement d’entretenir un réseau de contacts professionnels et philanthropiques.

Maria Montessori travaille alors avec le Dr Giuseppe Montesano et publie régulièrement avec lui dans les revues scientifiques. En 1897, au Congrès médical national qui se tient à Turin, c’est elle qui présente ce que tous deux estiment être les causes de la délinquance, soit l’absence de soins adéquats dans l’enfance et le cumul des retards d’apprentissage, plutôt que des traits congénitaux. En 1898, dans Roma, elle publie un article, « Misères sociales et nouvelles découvertes scienti­fiques », où il est question d’un véritable éveil éducationnel des enfants. Les lecteurs s’arrachent cette publication. Les journaux le citent abondamment. Il est même réédité.

En 1898, au Congrès pédagogique national tenu à Turin, devant 3 000 éducateurs, elle trace les grandes lignes de ce qui pourrait devenir une véritable politique des écoles publiques. Selon Maria Montessori, la société se doit, à elle-même et à ses enfants, de mettre sur pied les institu­tions nécessaires pour éduquer ceux que l’on classe tous ensemble sous les termes de « déficients, d’imbéciles, d’imbéciles moraux », car elle est convaincue que des milliers d’êtres humains pourraient être utiles et vivre honnêtement si ce genre d’institutions existait en Italie.

Maria Montessori - La bella dottoressa femminista-image5

1898 : Maria, à 28 ans

À ce congrès, elle explique aux éducateurs qu’il y a différents niveaux de retard : « L’idiot intel­lectuel et l’imbécile moral peuvent être éduqués et ils ont des instincts qui peuvent être utilisés pour les conduire au bien. […] » Elle distinguait ceux qui pouvaient recevoir un enseignement élémentaire en arithmétique, en histoire et en géographie, et même acquérir un art ou une forma­tion professionnelle de ceux qui seraient plus à l’aise dans un travail routinier et répétitif. Elle y voyait même des avantages puisque les imbéciles et les idiots se fatiguaient moins que les plus intelligents en accomplissant ces tâches. Elle démontre qu’elle connaît tout de ce qui se fait en France, en Suisse, en Angleterre, dans ce domaine. Et pour la première fois, elle énonce ce principe qui sera plus tard à la base de sa méthode pédagogique : « En premier, le soin du corps et ensuite, la formation de l’esprit. […] En premier lieu, l’éducation des sens et ensuite, l’éducation de l’intellect15. »

Elle va encore plus loin. Profitant de l’enthousiasme du public et de l’appui qu’il représente, Maria Montessori conclut : « Quiconque refuse de soutenir un tel programme n’a pas le droit de se prétendre civilisé en ce jour et en cette période; ce n’est pas une question de sentiment ou de rhétorique, mais une question de bon sens et de science16. »

Elle réussit à faire adopter – à l’unanimité! – une résolution destinée au ministre de l’Éducation, le Dr Guido Baccelli, demandant la création de classes distinctes et d’institutions médico-pédagogiques pour traiter les enfants déficients, ainsi qu’une formation adéquate des enseignants. La presse fut conquise. Et le Dr Guido Baccelli, une fois la surprise passée, emboîta le pas à la jeune fille qu’il avait déjà rencontrée, si déterminée à devenir médecin et qu’il avait déjà tenté de décourager. Il fit attribuer des fonds par le gouvernement pour que soit organisée une série de conférences destinée aux professeurs et futurs enseignants de l’École normale de Rome, sur la pédagogie à utiliser auprès des enfants arriérés.

Déjà à la fin de 1898, un comité avait été formé pour la création d’un institut médico-pédagogique. Ce comité, présidé par le Professeur Bonfigli, rassemblait des députés, des sénateurs, des éditeurs, des scientifiques, des médecins, des avocats, quelques nobles… tout le gratin de la société romaine, en quelque sorte. Il faut dire qu’un événement dramatique était venu ponctuer le discours de l’époque sur les besoins des enfants retardés et la nécessité de les éduquer ou, du moins, de les traiter. En effet, le 9 septembre 1898, à Genève, un anarchiste italien, Luigi Lucheni, un de ces « criminels » dits « dégénérés », avait assassiné Élizabeth, impératrice d’Autriche, la célèbre Sissi.

Une conférencière recherchée

Membre du comité pour la création de l’institut médico-pédagogique, Maria Montessori est très active. À compter de la mi-février 1899, elle inaugure une série de conférences réparties sur deux semaines et qui la conduisent à Milan, Padoue, Venise et Gênes. Deux conférences sont au programme. La première s’intitule La Femme nouvelle et la deuxième, La Charité moderne. Des droits d’entrée de trois lires étaient exigés pour ces conférences. Des copies des conférences étaient disponibles sous forme de pamphlets rédigés et distribués par la presse féministe. Les profits recueillis lors de la première conférence étaient versés à une cuisine populaire, La cucina dei malati poveri, et à un refuge pour indigents, l’Albergo popolare. Les profits de la deuxième conférence étaient destinés à la Ligue pour la création d’un institut médico-pédagogique et à la promotion de ses travaux. Ces conférences attirèrent des foules, mais surtout, l’attention de femmes influentes dans la communauté. Toujours, la presse était présente et lui consacrait des pages, bien en évidence. Son message et la façon de le transmettre étaient percutants.

Au début de sa conférence sur La Femme nouvelle, elle se permettait bien quelques sarcasmes sur ces théoriciens qui démontraient scientifiquement l’infériorité de la femme : « Il est certainement vrai que les hommes perdent la tête quand ils parlent des femmes », disait-elle, en amusant son auditoire. La conclusion de sa conférence était stimulante et optimiste : « Le féminisme triom­phera parce que c’est un événement social inévitable. »

… le mouvement disparaîtra de lui-même quand il aura réussi à persuader les hommes que les femmes peuvent et doivent faire plus avec leurs vies que ce qu’elles sont autorisées à faire aujourd’hui.

Éventuellement, la femme de l’avenir aura des droits égaux aussi bien que des devoirs. Elle aura une plus grande connaissance d’elle-même et trouvera sa véritable force dans une maternité émancipée. La vie de famille telle que nous la connaissons pourrait changer, mais il est absurde de penser que le féminisme détruira les sentiments maternels. La femme nouvelle se mariera et aura des enfants par choix, et non pas parce que le mariage et la maternité lui auront été imposées, et elle exercera un contrôle sur la santé et le bien-être de la prochaine génération et elle inaugurera un règne de paix, parce que lorsqu’elle parle en toute connaissance de cause au nom de ses enfants et en fonction de ses propres droits, l’homme devra l’écouter17.

Son objectif est de faire en sorte que les femmes se passionnent pour les sciences et adoptent dans la promotion des causes qui leur sont chères des arguments autres que les larmes :

Je souhaite faire en sorte que toutes les femmes tombent en amour avec le raisonnement scientifique. Il n’étouffe pas la voix du cœur mais l’amplifie et la soutient. […] Essayez d’argumenter avec vos cerveaux, non seulement avec vos cœurs. Vous aurez plus de succès quand vous démontrerez que chacune des guerres a été suivie d’une période de décadence, et qu’en temps de guerre, les femmes sont soumises à de si pénibles épreuves que la génération suivante naît misérable et maladive18.

Elle reprend ce même argument pour faire valoir que la guerre et la surcharge de travail ont des conséquences sociales graves et coûteuses sur la vie des femmes et sur la société, en général : « …nous devons démontrer que la guerre et les conditions de travail inhumaines produiront une société dégénérée et malade dans laquelle il y aura plus d’idiots, plus de délinquants, plus de malades mentaux, plus de tous ces gens dont nous devrons prendre soin dans des prisons ou des hôpitaux ou des asiles, à un coût important pour la société…19 »

À propos de la Charité moderne, disait-elle : « Nous avons déjà beaucoup appris sur les causes de nos problèmes sociaux; il est temps d’utiliser ce que nous avons appris dans le but de les préve­nir20. » Bien entendu, à la fin de chacune des conférences, des formulaires d’adhésion à la Ligue étaient distribués. Dans chacune des villes qui la recevaient, la doctoresse se faisait un devoir de visiter les hôpitaux, les cliniques et les universités. Cette tournée fut un succès, pour ne pas dire un triomphe. À Gênes, le compartiment du train dans lequel elle voyageait était rempli de fleurs.

En juin 1899, Maria Montessori est élue au conseil de la Ligue pour la création d’un institut médico-pédagogique que le Professeur Bonfigli préside toujours et dont le ministre Baccelli est maintenant président honoraire. Son collègue et ami, le Dr Giuseppe Montesano y siège aussi. Maria Montessori est déléguée à un congrès tenu chez les Rotschild. Son agenda est bien rempli : elle est invitée au Palais de Windsor où la Reine Victoria lui accorde une audience; à l’automne 1899, elle participe à la formation des enseignantes italiennes au Regio Istituto Superiore di Magistero Femminile, à Rome, une des deux institutions de niveau universitaire reconnues en Italie pour la formation des enseignantes du cours secondaire, la seconde étant située à Florence. Elle y enseigne l’hygiène et l’anthropologie. Enfin, en décembre 1899, un prix lui est décerné pour les services exceptionnels qu’elle a rendus dans les hôpitaux de Rome.

L’année de ses 30 ans

Le 31 août 1900, Alessandro Montessori offre à sa fille un volume spécialement relié de cuir, regroupant plus de 200 coupures de journaux publiés en Italie, en Allemagne, en France et en Angleterre, au cours des huit dernières années, le tout accompagné d’une table des matières. Lui, le militaire, le fonctionnaire méticuleux, habitué à la tenue de livres, le père conservateur et plutôt distant, avait écrit ces lignes, en ajoutant quelques fioritures à sa calligraphie habituelle :

Cara figlia,

Une pile de journaux s’est accumulée dans notre maison au cours des dernières années, grâce à quelques-uns de tes amis et admirateurs. Ces journaux contiennent des souvenirs qui nous sont chers, autant à toi qu’à moi, parce qu’ils font la démonstration de ton génie et témoignent de tes activités. Mais dans le désordre dans lequel ils étaient, ils n’auraient pu être conservés. J’ai décidé de regrouper ces souvenirs dans un volume et de te le présenter à l’occasion de ton trentième anniversaire, en espérant que tu le regarderas avec plaisir.

Sans mentionner de réaction précise de la part de Maria Montessori, sa biographe, Rita Kramer conclut : « C’était une œuvre d’amour, une preuve de fierté, et peut-être une apologie21 ».

Au printemps 1900, Maria Montessori était devenue directrice de l’institut médico-pédagogique que la Ligue était parvenue à créer. Dès la première année, 22 étudiants sont inscrits. Elle profite de l’occasion pour expérimenter le matériel développé par Itard et Séguin afin de stimuler les enfants. Elle a retenu de Frœbel les formes géométriques colorées, à trois dimensions qu’il faut insérer dans des trous correspondants; elle ajoute des activités de laçage et de boutonnage pour développer la motricité fine.

Dans ces classes, on traite de stimulation sensorielle et d’éveil, on aborde les deux premières années du primaire avec du matériel spécial et des méthodes nouvelles. Les travaux manuels et la gymnastique font partie de ce curriculum. Bien plus, les enseignants sont formés à ce qu’on pourrait appeler un examen anthropologique des enfants, qui implique l’acquisition de connais­sances en physiologie, en psychologie et en anatomie. Ces observations sont consignées dans un dossier, et des liens sont établis avec le comportement observable de l’enfant. La réalité quoti­dienne du travail des enseignants, soit les activités et les interactions avec l’enfant, se vit dans un cadre inspiré à la fois de l’hôpital et de l’école. Les résultats obtenus satisfont grandement les membres de la Ligue et les autorités gouvernementales.

Pendant deux ans, Maria Montessori travaillera à l’institut, de huit heures le matin jusque tard le soir. Elle supervisait les stagiaires et tirait profit de leurs expériences pour améliorer le matériel. Elle lit tout ce qui est publié dans son domaine. Elle se fait des tableaux et des modèles : « Ces deux années de pratique, écrit-elle, sont en fait mon premier et mon véritable diplôme en pédago­gie22. » Les résultats qu’elle obtient sont extraordinaires. Les enfants considérés inéducables réussissent et réintègrent les classes régulières et cela, grâce à son matériel et aux tâches qui leur étaient proposées. À partir de travaux manuels simples, un tissage grossier avec du papier, par exemple, qui faisait appel à un geste allant du dedans au dehors, elle enseignait ensuite aux enfants à coudre. Puis, un exercice les préparait à un autre plus complexe. Jamais de répétition inutile, à moins que l’enfant ne décide de le répéter par pur plaisir.

Cette méthode, appliquée à l’apprentissage de l’alphabet, faisait appel à des lettres en bois, à trois dimensions, les voyelles étant en rouge et les consonnes, en bleu. En touchant ces lettres, en les manipulant, en les examinant, les enfants apprenaient les gestes de l’écriture. Ils les reprodui­saient à la craie, sur le tableau noir : « … regarder devient lire; toucher devient écrire… certains apprennent à lire en premier, d’autres, à écrire23. » Si cette méthode réussissait si bien avec des idiots, qu’en serait-il des enfants normaux?

C’est ici cependant qu’une mission nouvelle lui apparaît, plus globale et complexe que les rudiments de l’écriture et de la lecture. Maria Montessori déborde maintenant de la pédagogie, de la science, pour entrer dans une certaine spiritualité :

… nous devons savoir comment faire appel à l’homme qui gît, endormi, dans l’âme de l’enfant. Je l’ai senti intuitivement et j’ai cru que ce n’était pas le matériel didactique, mais ma voix qui les appelait, qui éveillait les enfants et qui les encourageait à utiliser le matériel didactique, et à travers lui, à s’éduquer eux-mêmes. J’étais guidée dans mon travail par le profond respect que je ressens devant leur infortune et par l’amour que ces malheureux enfants savent éveiller chez ceux qui les entourent…24

À la même période, Maria Montessori avoue que cette mission gruge ses énergies : « pendant que mes efforts conduisaient mes élèves dans le chemin du progrès intellectuel, une forme particu­lière d’épuisement m’accablait. C’était comme si je leur donnais la force vitale que j’avais en moi25. » Puis, en 1901, sans crier gare, Maria Montessori quitte ses fonctions au moment où le succès est total et à portée de main, sous prétexte de mieux se préparer à l’éducation des enfants normaux.

Prendre en main les apprentissages d’une mission

Les années qui suivent font une étrange place à la spiritualité et c’est à partir de cette période que Maria Montessori se réfugie chaque été, pendant deux semaines, dans un couvent près de Bologne. Bien plus, celle qui, à 30 ans, était si avantageusement connue, redevient une étudiante, abandonnant progressivement la médecine, pour étudier l’anthropologie, la philosophie et la psychologie expérimentale. De nouveau, Maria Montessori prenait en main sa formation : « Une grande foi m’animait et malgré le fait que je ne savais pas si j’arriverais à vérifier la justesse de mon idée, j’ai abandonné toutes mes occupations pour approfondir et élargir la conception de cette idée. C’était presque comme si je m’étais préparée à une mission encore inconnue26. »

D’une grande exigence et d’une grande rigueur, elle s’intéressa autant à l’hygiène qu’à la pédagogie et à la psychologie. Elle visita des écoles primaires et s’horrifia de constater à quel point les enfants étaient contraints par l’environnement physique et par les interminables répéti­tions. Elle n’hésita pas à les comparer aux papillons des collectionneurs, montés sur des épingles, les ailes figées dans des connaissances qui n’avaient pour eux aucun sens.

Surtout, elle se consacre à la traduction des 600 pages d’un livre d’Édouard Séguin publié une première fois en 1846, à Paris, mais dont l’édition révisée parue en 1866, à New York, était devenue introuvable. Le changement de titre de cet ouvrage

d’une édition à l’autre avait aiguisé sa curiosité. En effet, en 1846, le titre était Traitement Moral, Hygiène et Éducation des Idiots alors qu’en 1866, Séguin avait titré : Idiocy and its treatment by the Physiological Method. Maria Montessori le traduit et le réécrit à la main, mot à mot, afin d’en évaluer toute la portée. Édouard Séguin la rejoint profondément : l’éducation des enfants normaux ou anormaux menait à la régénération totale de l’humanité. Cependant, lorsqu’elle visite les écoles qui se réclament des théories de Séguin, elle observe une certaine tiédeur dans les classes et dans l’esprit des ensei­gnants.

En décembre 1904, recommandée par Giuseppe Sergi, Maria Montessori revient à l’enseigne­ment, cette fois en sciences naturelles et en médecine, à l’école de pédagogie de l’Université de Rome, un poste qu’elle occupera jusqu’en 1908. Son enseignement est extrêmement vivant et stimulant et ses étudiants se passionnent pour ses théories. Elle fait salle comble. Ses trois confé­rences hebdomadaires sont bien structurées. Elle illustre son enseignement par des statistiques, des photographies, des diagrammes, des graphiques, une charte biographique de l’enfant. Elle fait part aux étudiants des résultats des consultations auprès des parents sur le comportement général et les habitudes de leur enfant. Que Maria Montessori avait la digression facile! Elle n’hésitait jamais à déborder du sujet.

Toujours élégante et féminine, elle parvient à démontrer que la pédagogie est une science vivante et que ses bases anthropologiques la destinent à mieux connaître l’homme pour mieux le transfor­mer : « Le sujet de notre étude est l’humanité; notre objectif est de devenir enseignants. Ce qui caractérise un enseignant, c’est son amour pour l’enfant humain; parce que c’est cet amour qui transforme le devoir social de l’éducateur en cette conscience supérieure qu’est une mission27. »

Les nouvelles règles qu’elle promeut s’inspirent de plus en plus d’une spiritualité et d’un élan religieux qui surprennent pour une scientifique. Elle demande la gratuité des repas pris à l’école et, dans un vibrant éloge du pain partagé, elle en fait le plus grand symbole de l’immatérialité et de la spiritualité : « … le pain est ma chair et le vin est mon sang; faites ceci en mémoire de ce que la vie est réellement28 ».

Maria Montessori écrit qu’au-delà des pathologies et des injustices sociales, il existe chez les humains quelque chose qu’elle désigne comme étant l’âme de l’humanité… Une correspondance qui peut lier deux âmes… Quelque chose qui émerge des profondeurs de l’esprit et qui se prolonge dans l’éternité de l’univers… Ce quelque chose correspond à l’éducation morale de l’individu. Dans le but d’accomplir un travail aussi noble, une méthode est loin de suffire, car elle demeure toujours plus ou moins mécanique. Quand on se rapproche de l’expression suprême de la vie humaine, ce dont on a besoin, selon Maria Montessori, c’est d’un Maître. Ce Maître, elle l’a trouvé, peut-être bien en partie chez Séguin, mais le Maître qu’elle devient, elle, pour ses disciples, est celui qui, loin d’en faire des techniciens, en fait des missionnaires.

La Casa dei bambini

La première Casa dei bambini a été créée – en douteriez-vous un instant? – grâce à l’initiative de gens d’affaires. Plus exactement d’un promoteur immobilier aux prises avec des hordes de bambins qui habitaient les immeubles du district San Lorenzo, récemment construits, au cours du boum immobilier, suivi de nombreuses faillites, qu’avait connu Rome. Ce promoteur avait repris de faillite et restauré – le mot est généreux! – plusieurs de ces immeubles aux murs troués et sans équipement sanitaire, dans ce quartier coincé entre un cimetière et la gare de Tivoli. Dans des suites de six ou sept pièces, plusieurs familles se logeaient et partageaient des toilettes et des fontaines qui servaient de lavoirs. Le promoteur avait planté quelques arbres et quelques plantes. Les locataires étaient responsables de l’entretien des lieux. D’ailleurs, à chaque année, un prix était remis aux locataires de l’immeuble le mieux tenu.

Le promoteur avait choisi d’accorder la préférence à des couples mariés, espérant ainsi garantir la sécurité et la tranquillité des lieux. Mais pendant que leurs parents travaillaient, une cinquantaine d’enfants, et cela dans chacun des immeubles, étaient laissés à eux-mêmes et s’exprimaient avec générosité et enthousiasme sur les murs et dans les corridors des immeubles. Afin de protéger leur investissement, les promoteurs avaient estimé que l’installation d’un lieu pour regrouper et encadrer les enfants serait en quelque sorte une économie, compte tenu de la gravité du vanda­lisme.

Afin de mettre sur pied cette ébauche de service de garde, ils s’adressèrent à la personne la mieux connue dans ce domaine, la célèbre doctoresse Maria Montessori. Les collègues de cette dernière y virent une véritable insulte et, comme le mentionnaient certains, cette invitation abaisserait sans aucun doute le niveau de prestige de la profession médicale et de l’université. Maria Montessori ne voit pas les choses de la même façon et accepte l’invitation. Les promoteurs lui laissent carte blanche. Ils lui refusent cependant les crédits demandés pour les repas des enfants et l’entretien sanitaire. Pas d’équipement ni de jouets, non plus. Peu importe, elle fait appel aux femmes d’œuvres.

Elle embauche la fille du portier de l’immeuble, Candida Nuccitelli, pour s’occuper des enfants, sous sa supervision. La Casa dei bambini n’occupe en fait qu’une seule pièce de l’édifice et, toujours, par la suite, la responsable de ces « écoles dans la maison » sera une occupante de l’immeuble. La mission est loin d’être banale, et Maria Montessori y voit d’immenses possibilités de développement. Le promoteur n’est-il pas le propriétaire de 58 logements regroupant 1 600 appartements dans le seul district de San Lorenzo, et de 400 autres, à Rome? La première Casa dei bambini fut inaugurée officiellement le 6 janvier 1907, jour de l’Épiphanie, au 58, Via dei Marsi. Une année plus tard, le concept est connu dans toute l’Italie et cinq ans plus tard, il l’est mondialement29.

Maria Montessori vient régulièrement y observer les enfants. Elle remarque que ces derniers préfèrent le matériel qu’elle leur apporte aux jouets ordinaires, et que, engagés dans une tâche, ils persistent. Même les tout-petits sont capables de se concentrer. Le comportement social de ces anciens « barbares » se transforme. Dans ce petit monde, l’inactivité et la mise à l’écart tempo­raire sont les pires punitions.

Au fur et à mesure, Maria Montessori crée des activités selon les événements : le jeu du silence, comment se moucher, le bain hebdomadaire, le temps de prendre les mesures de chacun et de les consigner sur la charte des enfants pour marquer leur développement. Peu à peu, grâce aux dons, les chaises et les tables sont ajustées à la taille des petits, de même que les lavabos. Des étagères longues et basses permettent aux enfants de ranger le matériel dès qu’ils en ont fini. Grâce à ses amies, les locaux s’ornent de plantes et de tableaux noirs, toujours à la portée des enfants. De petits animaux y vivent. Et ce tableau de Raphaël, représentant la Vierge et l’Enfant, se retrouve en bonne place, en hommage à la maternité.

Parmi le matériel, ce sont les jeux autocorrectifs que les enfants préfèrent, car ils aiment faire les choses par eux-mêmes, sans autre récompense que la réussite de la tâche. Le jardinage et la gymnastique s’ajoutent. La préparation du déjeuner et le ramassage des bols de soupe font partie des exercices de la vie quotidienne comme le boutonnage, le laçage des souliers, l’époussetage. Selon Maria Montessori, l’environnement doit permettre l’activité spontanée de l’enfant et favoriser son autonomie : « Personne ne peut être libre à moins qu’il ne soit autonome30. »

Dans cette organisation, Maria Montessori fait de la place aux parents. Ne sont-ils pas les locataires ou les propriétaires des lieux et les responsables des enfants? Ils y viennent quand bon leur semble. Elle a rédigé la liste de leurs obligations et les rencontre régulièrement. Le seul fait que des enseignants et des parents se parlent est absolument révolutionnaire. Quelle source d’information pour Maria Montessori! Quelle belle occasion de former ces femmes et ces hommes à devenir de meilleurs parents!

Le rôle de la responsable de la Casa dei bambini est celui d’une directrice, et Maria Montessori définit ainsi ce rôle :

La directrice est toujours à la disposition des mères, et sa vie, à titre de personne cultivée et éduquée, est un exemple constant pour les habitants de la maison, car elle est obligée de vivre dans l’immeuble et de cohabiter avec les familles et tous les petits élèves. Ce fait est d’une immense importance. Parmi ces personnes presque sauvages, à l’intérieur de ces maisons, où personne n’oserait aller sans arme la nuit, il y a une femme gentille et cultivée, une éducatrice de profession, qui est là, non seulement pour enseigner, mais pour vivre la vie qu’ils vivent, et qui consacre son temps et sa vie à aider les gens autour d’elle! Une véritable missionnaire, une reine morale parmi le peuple, elle peut, si elle a suffisamment de tact et de cœur, moissonner, par son travail social, une récolte de bonté inattendue 31.

Le 7 avril, à l’ouverture de la deuxième Casa dei bambini dans le quartier San Lorenzo, Maria Montessori se lance dans une grande envolée oratoire qui en surprend plus d’un. Elle parle de l’école dans la maison, de l’école dans la communauté. Dans une perspective de service public, elle situe la garde des enfants sur le même pied que le transport en commun. Les femmes seraient les premières à en bénéficier :

La femme nouvelle, comme le papillon sort de sa chrysalide, sera libérée de tous ces attributs qui l’ont un jour rendue désirable pour un homme seulement en tant que source de bienfaits matériels de l’existence. Elle sera, comme l’homme, un individu, un être humain libre, un être social… et pourra rechercher le bien-être et le repos dans sa maison, cette maison qui aura été réformée et transformée en communauté 32.

L’apprentissage précoce de la lecture et de l’écriture

À la demande des parents, dont plusieurs étaient illettrés, Maria Montessori entreprend de développer du matériel pédagogique afin de permettre aux enfants d’apprendre à lire et à écrire. Elle-même convaincue que ces apprentissages sont prématurés avant l’âge de six ou sept ans, elle accepte de tenter l’expérience, reprenant l’idée des lettres de bois en trois dimensions. Mais puisque le coût de fabrication de ce matériel est trop élevé pour que plusieurs enfants l’utilisent en même temps, elle choisit de découper deux séries de lettres, cette fois en script, dans du carton, l’une des séries étant recouverte de papier sablé pour stimuler le toucher. Une stagiaire de l’Institut, Anna Fedeli lui conseille d’indiquer le sens de la lettre par un papier collé au verso et d’utiliser une boîte de carton recyclée pour en faire un casier afin de ranger les lettres. Cette boîte est le prototype du casier de bois qui, depuis, fait partie de l’équipement standard des classes Montessori.

Décidée à évaluer scientifiquement cette démarche d’apprentissage et d’être capable de comparer ses pupilles aux enfants des classes régulières, Maria Montessori décide de n’introduire cette activité qu’en octobre, le mois de la rentrée pour les classes régulières. L’exercice consiste à explorer les lettres avec les doigts, à les reproduire avec un crayon ou une craie, à reconnaître le son de la consonne ou de la voyelle, à reproduire ces sons, à les combiner à d’autres sons pour en faire des syllabes, et enfin des mots. L’expérience est concluante : grâce à ce matériel, les enfants apprennent à lire et à écrire de deux à trois ans plus tôt que dans les classes régulières.

De très précieuses collaboratrices

Maria Montessori a toujours pu compter sur l’appui des femmes d’œuvres en plus de collaboratrices qui travaillaient quotidiennement avec elle. Elle incarnait un modèle à suivre, tant pour les mères que pour les enseignantes. Certaines l’appelaient d’ailleurs Mammolina, une signature qu’elle adoptait parfois. Son œuvre devint leur cause et donna du sens à leur vie. Elles étaient de tous les âges et de toutes les conditions sociales. Maria Montessori trouva en elles des aides infatigables. Parmi ces femmes se trouvaient Anna Maccheroni qui était venue la rencontrer à la suite d’une conférence à l’université de Rome, en novembre 1907; elle dirigera la Casa dei Bambini de Milan, fondée en 1908, qui recevait 46 enfants de moins de six ans. Elle travaillera dix heures par jour, de 8 h à 18 h pour bien moins que son salaire d’enseignante.

Cette Casa dei bambini de Milan avait reçu le soutien d’un institut philanthropique juif et socialiste, la Società Umanitaria, un regroupement ouvrier qui trouvait de l’emploi pour des adultes. Benito Mussolini, alors journaliste, en était membre. Ce groupe considérait que l’éducation était un pivot social de première importance. À la suite de la conférence de Maria Montessori, en 1908, à Milan, la Società Umanitaria s’engagea à produire le matériel Montessori dans un atelier pour chômeurs, la Casa del Lavoro, inaugurant le 18 octobre de cette même année, une très longue collaboration.

Le mouvement Montessori s’étend en Italie grâce à l’initiative d’individus, de groupes ou de gouvernements. À Rome, l’ambassade britannique a mis sur pied sa propre Casa dei bambini. En 1909, la Suisse italienne adopte ce concept pour transformer ses orphelinats et ses jardins de l’enfance. À l’été 1909, le baron Leopoldo Franchetti, un personnage influent lié à la réforme agraire, et son épouse américaine, Alice Hallgarten, créèrent une Casa dei bambini pour les enfants des paysans qui travaillaient sur leur ferme. Élizabeth Ballerini créa une Casa dei Bambini dans un couvent de franciscaines et la Signora Costagnocchi fit de même à Rome pour des familles aisées. En 1911, une école rassemblant 45 enfants est mise sur pied à Pescheria, un ghetto médiéval, où les enfants et leurs parents, sont des sans-abri.

Un premier livre : La Méthode Montessori

En cet été 1909, les Franchetti reçoivent Maria Montessori à leur Villa La Montesca, près de Città di Castello afin qu’elle forme des enseignants à sa méthode et à l’utilisation de son matériel. Les Franchetti prirent grand soin de leur invitée. À l’intérieur d’un mois, Maria Montessori put rédiger le premier livre portant sur sa méthode, et les Franchetti s’engagèrent à le faire publier. Ce livre, Il Metodo della Pedagogia Scientifica applicato all’educazione infantile nelle Case dei Bambini deviendra La Méthode Montessori et sera traduit rapidement en une vingtaine de langues. Il suscitera une correspondance intense provenant de toutes les parties du monde.

La lecture du texte original surprendra le lecteur d’aujourd’hui. On y trouve des envolées mystiques et… le nombre de grammes de viande par volume de bouillon à donner à un enfant, la manière de lui servir un œuf : tout frais sorti de la poule, cru et mangé en plein air. Pas de crudités. Les vêtements sont des objets d’oppression. Dans le quotidien, Maria Montessori insistait pour que les activités des enfants leur apprennent deux choses à la fois : lire et partager le plaisir de lire, apprendre à se rincer la bouche par mesure d’hygiène et pour mieux apprécier les saveurs. Elle insiste sur les liens existant entre les bonnes manières et la moralité, et surtout, elle décrit comment les enfants apprennent et comment ils vivent.

Mais tout ne se fait pas si facilement. En 1910, une dispute avec le promoteur de San Lorenzo, Signor Talamo, qui n’appréciait guère que la Casa dei Bambini reçoive plus de publicité que ses projets immobiliers, se termine avec froideur. « Je suis restée avec eux pendant deux ans, explique Maria Montessori, jusqu’à ce que le propriétaire interdise au portier de me laisser entrer dans l’édifice. »

La mort d’une mère et le secret d’une fille

Le 20 décembre 1912, Renilde Montessori décède à l’âge de 72 ans. Sa fille est près d’elle. Pendant trois jours, Maria refuse de se nourrir, mais n’exprime aucune émotion. Les funérailles célébrées, elle amène son père et quelques-unes de ses collègues au bord de la mer pour quelques jours de repos. Elle portera longtemps le deuil, toute de noir vêtue – jusqu’au mouchoir! – et à ses étudiants, elle distribuera une image commémorative de la morte.

C’est maintenant qu’elle se sent libre de rejoindre un personnage resté dans l’ombre depuis trop longtemps. Rappelons qu’en 1901, Maria Montessori avait quitté l’Institut médico-pédagogique, à la surprise de tous. Ajoutons que la relation professionnelle qui s’était développée avec le Dr Montesano avait évolué en une relation amoureuse et que les deux avaient décidé de se marier. La famille de ce dernier, en particulier sa mère, s’opposa fermement à ce projet. Les amoureux cédèrent devant tant d’opposition, se promettant de rester célibataires. Une promesse qui ne fut tenue que par l’une des parties.

Maria Montessori - La bella dottoressa femminista-image6

La « belle dame »

La vérité tout entière ne sera probablement jamais connue, mais Mario Montessori serait né le 31 mars 1898, une impossibilité selon les biographes, si l’on tient compte de l’agenda chargé de sa mère. À la demande du père, qui imposait que cette naissance soit tenue cachée pour reconnaître l’enfant, ce dernier fut confié à une nourrice et à un couple qui l’éleva comme s’il était le leur. Les grands-mères Montessori et Montesano eurent certes quelques responsabilités dans cette affaire. Maria Montessori visitait régulièrement cet enfant qui l’appelait « la belle dame ». Elle lui apportait des jouets et ne se lassait jamais de le regarder jouer. L’enfant fréquenta l’école publique et vécut à la campagne. Il poursuivit ensuite ses études dans un pensionnat près de Florence.

C’est au printemps 1913 que Maria Montessori récupéra ce fils devenu adolescent, le plus simplement du monde. Elle descendit de voiture. Il lui dit qu’il avait toujours su qu’elle était sa mère. Il adopta le nom de Montessori plutôt que celui de Montesano et devint l’homme le plus important de la maison. Nul embarras ne fut causé au Dr Montesano, et Maria nia toujours avoir eu une quelconque relation intime avec lui. Mario Montessori devint le compagnon de voyage, l’agent, le fidèle collaborateur de celle dont il fut le neveu ou le fils adoptif. Personne n’avait la permission de révéler qui il était.

L’entrepreneure ou l’aventure américaine

À l’aube de ses 40 ans, Maria Montessori consacre tout son temps à la promotion de sa méthode. Mais puisqu’il lui faut bien gagner sa vie, sa première démarche est de protéger son matériel et sa méthode de toute distorsion. Pour cela, il lui semble évident que c’est à elle, et à elle seule, qu’il revient de certifier les compétences des enseignants qu’elle forme. Elle doit détenir le copyright et tous les droits sur le matériel qu’elle a développé. Une de ses principales craintes est justement que ce matériel didactique ne devienne qu’un simple jouet. Une autre est que la relation entre l’enfant et l’enseignant devienne rigide, comme ce fut le cas dans les écoles de Séguin. À partir de ce moment, les écoles Montessori deviennent, en quelque sorte, ce que l’on appelle aujourd’hui des franchises 33.

Rapidement, elle est invitée partout à travers le monde où des Sociétés Montessori voient le jour : en Grande-Bretagne, en 1912, en Italie et en Suisse, en France, depuis 1911. Elle fait des plans pour les Indes, la Chine, le Mexique, l’Argentine et Hawaï. Elle intervient moins directement dans les écoles; son rôle consiste à former les enseignants et à surveiller les sociétés qui se forment.

Au mois de décembre 1909 et en 1910, Dr Jenny B. Merril, responsable des kindergarten de Manhattan, du Bronx et de Richmond, avait signé une série d’articles sur la méthode Montessori. Des personnes influentes et célèbres aujourd’hui manifestaient de l’intérêt pour le sujet. Parmi eux, se trouvait G. Stanley Hall, pionnier du développement de l’enfant, le premier à avoir invité Freud aux États-Unis, de même que Alexander Graham Bell, l’inventeur du téléphone, qui avait œuvré auprès des enfants sourds avec sa femme, Mabel.

C’est à un journaliste, Samuel S. McClure, un homme au tempérament explosif, que Maria Montessori doit l’organisation d’une tournée aux États-Unis où un seul enseignant est certifié par elle. En dépit du fait qu’elle ne parle pas l’anglais, dès son arrivée en terre américaine, Maria Montessori répond aux questions d’une douzaine de journalistes, en laissant le temps aux interprètes de faire leur travail. Aux questions qui lui sont posées sur les suffragettes, elle s’exclame : « Ah! Naturellement! Puisqu’il s’agit d’un développement social et économique parmi les plus importants de notre époque, nous nous devons de sympathiser avec le mouvement des femmes. Tout ce qui peut enrichir la race et l’individu doit être soutenu. Mais, vous comprenez, je ne suis pas une militante 34. »

À New York et à Philadelphie, les foules dépassent toute attente. Elle se rend à Brooklyn, à Boston, à Harvard, à Chicago et à Providence. Ce périple ne lui laisse pas un instant pour une soirée d’opéra ou une pièce de théâtre. À la fin de la deuxième semaine, à Carnegie Hall, c’est le triomphe. Elle y voit un hommage des Américains à l’enfance. Elle rapporte en Italie le souvenir d’une heureuse habitude, celle de l’amicale poignée de main, et admire ce pays qui a construit de si belles écoles pour ses enfants.

Cette alliance d’affaires ne lui a pas rapporté autant qu’elle s’y attendait. De son côté, McClure prévoit faire encore plus d’argent en organisant ses propres présentations puisqu’il a toujours en sa possession les fameuses pellicules qui appartiennent à sa célèbre invitée. Bien entendu, il a toujours agi en manifestant un intérêt des plus sincères pour la cause. Le biographe de McClure, Peter Lyon, tentera bien de l’excuser en écrivant : « Il n’a jamais voulu être malhonnête, mais il a été naïf, ce qui, dans les circonstances, fut bien pire. Sa plus grande erreur fut de ne pas clarifier sa position. Il s’imaginait déjà en mécène alors qu’il n’était qu’un promoteur à la quête d’un honnête dollar 35. » De son côté, Samuel S. McClure, lorsqu’il rédigea sa propre biographie, passa l’incident sous silence.

Samuel S. McClure continuait, au printemps 1914, de faire parvenir à Maria Montessori des coupures de journaux et des articles qui rendaient compte de la popularité de ses présentations. En avril 1914, il envoie son frère Robert pour convaincre cette dernière de revenir aux États-Unis et lui propose la création d’un institut dont elle serait la présidente, ce qui suscita chez elle un certain enthousiasme et même l’élaboration de certains plans. Finalement, elle rejeta sa proposition disant souhaiter rester libre. Selon Robert McClure : « Quelque chose s’est passé qui a complètement changé l’attitude de Montessori envers toi… » Ce que l’on sait, c’est qu’il n’aimait pas la façon dont elle calculait les dépenses qu’il avait engagées pour la tournée et qu’elle accusait carrément de fraude celui avec lequel elle avait, selon ses propres dires, partagé « un idéal d’humanité qui élève les cœurs 36 ». Elle s’attendait à recevoir 60 % des profits de cette tournée. Elle confia le dossier à ses avocats. Elle exigea la dissolution de la Société Montessori américaine.

À Robert McClure, elle fait savoir que s’il y a une école de formation aux États-Unis, ce serait la sienne, que ce serait elle qui organiserait les classes. Elle ajouta qu’il s’agissait toujours de son entreprise et que le seul rôle qu’elle pourrait lui concéder serait celui d’un agent qui s’engagerait à soumettre à son approbation toutes ses démarches. Samuel S. McClure conclut qu’il avait fait un mauvais investissement, que cette affaire ne lui avait rapporté que 500 $ pour des mois de travail.

Maria Montessori avait mentionné qu’elle considérait d’autres offres. En 1914, elle publie un deuxième livre, Dr Montessori Own Handbook, un guide pour utiliser le matériel didactique qu’elle divise en trois groupes selon les objectifs poursuivis. Le premier regroupe des activités liées au développement de la motricité et de la maîtrise de l’environnement; ces activités sont reliées à la vie quotidienne. Le second groupe a pour objectif l’éducation des sens et les manipulations, de même que le développement du langage. Le troisième porte sur les interactions entre l’enfant et l’adulte, ce dernier ne devant jamais être un obstacle entre l’enfant et l’activité qu’il entreprend.

L’exposition universelle de 1915

En 1915, Maria Montessori revient aux États-Unis, cette fois sous les auspices de la National Educational Association et dans le cadre de l’exposition universelle soulignant l’ouverture du Canal de Panama. L’association y tient son 53e congrès au mois d’août, à Oakland. Plus de 15 000 enseignants de 30 pays s’y réunissent. L’exposition universelle a reçu plus de 18 millions de visiteurs, dont plusieurs scientifiques, pendant que la guerre sévit en Europe. C’est une classe modèle de 21 enfants âgés de trois à six ans et n’ayant jamais fréquenté l’école que Maria Montessori présente à ces enseignants. Ces enfants ont été choisis à même les quelque 2 000 candidatures soumises par des parents désireux de voir leur rejeton profiter de cette expérience qui ferait de lui ou d’elle « physiquement et mentalement l’enfant parfait 37 » en quatre mois.

Arrivée à San Francisco le 26 avril, après un détour par Los Angeles, Pasadena et San Diego, Maria Montessori loue une petite maison à Los Angeles et, pour la première fois, son fils l’accompagne de même que quelques fidèles disciples : Anna Fedeli, bien sûr, Adelia Pyle et Helen Parkhurst, qui enseigne au Teachers College du Wisconsin, et que Maria Montessori considère comme son alter ego. C’est d’ailleurs elle qu’elle choisit pour animer la classe à cette occasion.

À la fin novembre, Maria Montessori doit revenir d’urgence en Italie, appelée au chevet de son père décédé. Son fils Mario demeurera aux États-Unis pour éviter la conscription. Il retrouvera sa mère à Barcelone, quelques années plus tard. Il aura eu le temps de lui donner quatre petits-enfants : Marilena, Renilde, Mario junior et Rolando. Maria Montessori ne reviendra aux États-Unis qu’en 1918. L’éloignement de la fondatrice nuira au développement du mouvement et des écoles aux États-Unis. La situation dégénérera au point que sa fidèle disciple, Helen Parkhurst, qui était aussi déterminée et ambitieuse que Maria, prendra quelque peu ses distances du mouvement Montessori. Elle créera le Dalton Laboratory Plan, la classe laboratoire, un environnement d’apprentissage renouvelé et enrichi. Helen Parkhurst expliquait ainsi ce qui semblait à Maria une trahison : « Nous sommes arrivées à la croisée des chemins. Elle continuait avec le matériel. Je voulais faire quelque chose d’autre avec l’environnement. Ses idées ne se développaient plus, elles n’étaient que revisitées. » S’il y eut des schismes, selon Helen Parkhurst, Maria Montessori était en grande partie responsable de ce démembrement. À plusieurs, elle donnait l’impression qu’elle savait déjà tout. On s’inquiétait de savoir ce qu’il adviendrait du mouvement après sa mort. Le gendre de Graham Bell disait qu’elle ne savait pas reconnaître ses amis.

Le mouvement pacifiste et le compromis fasciste

Entre 1920 et 1930, Maria Montessori promeut, en Angleterre, la mission « cosmique » du mouvement montessorien, une vision de l’éducation, arme de paix. À Londres, des centaines d’étudiants provenant de partout dans le monde suivent ses conférences, traduites par Dorothy Cornish, une véritable caricature de la maîtresse d’école anglaise. Maria Montessori se moquait un peu de celle qu’elle appelait « sa voix anglaise ». Maria Montessori était déjà un peu ronde, tandis que Dorothy Cornish était plutôt osseuse. Dorothy Cornish jouissait cependant de tout le crédit de Maria Montessori quand il s’agissait de traduire ses idées.

Maria Montessori aimait être entourée d’amis. Encore en 1923, les conférences, tout comme les réceptions et dîners offerts par Maria Montessori, faisaient les manchettes et la une de la presse. Un brin d’humour les accompagnait souvent. À l’occasion d’un grand dîner, par exemple, après un toast porté en l’honneur des rois d’Angleterre et d’Italie, les convives s’étaient régalés d’un suprême de sole Chiaravalle accompagné de pommes de terre nouvelles… et d’un macaroni au gratin!

Maria Montessori voyageait de l’Espagne à la Hollande, de la France à l’Autriche et même en Amérique latine afin de stimuler la création d’écoles, de superviser celles qui étaient déjà en place et de promouvoir la paix. Elle était devenue une véritable nomade. En 1926, à Genève, avec une intuition prémonitoire certaine, Maria Montessori s’adresse à la Ligue des Nations en ces termes :

La crise dont nous sommes les témoins n’est pas de celles qui marquent le passage d’une ère à une autre; elle peut seulement être comparée à l’ouverture d’une nouvelle époque biologique ou géologique, quand des êtres nouveaux entrent en scène, plus évolués et perfectionnés, pendant que sur terre sont mises en place des conditions de vie qui n’ont jamais existé auparavant. Si nous perdons de vue cette situation, nous nous retrouverons empêtrés dans une catastrophe universelle. […]

L’humanité aujourd’hui ressemble à un enfant abandonné qui se retrouve perdu dans le bois pendant la nuit, et qui est effrayé par les ombres et les forces mystérieuses qui le mènent à la guerre, et pour cette raison, le laissent sans défense contre elles 38.

À la fin de 1926, en Italie, le gouvernement tentait une expérience dans laquelle une soixantaine d’enseignants formés par la célèbre doctoresse animaient des classes à Milan, Venise et Ancône. Elle semblait maintenant proche du mouvement fasciste, ce qui semblait se confirmer, cette même année, quand elle devint membre de l’Organisation des Femmes fascistes.

Entre Maria Montessori et Mussolini, il y eut certainement un grand malentendu. Mussolini vit en elle la solution au chaos social en éducation et était fasciné par l’ordre. Elle voyait en lui un outil pour améliorer le système d’éducation et les conditions de vie sociales. En mars 1927, Maria Montessori est reçue en audience par le Duce et, déjà en avril suivant, le gouvernement demande au maire de Rome d’établir une école de formation pour les enseignants et de publier un mensuel, L’Idea Montessori. Cette alliance entre le mouvement Montessori et le gouvernement redonnerait aux Italiens leur fierté et leur rôle culturel dans le monde. Cet organe officiel de l’Opera Nazionale Montessori dont Mussolini était président honoraire regroupait les ministres de l’éducation et des colonies ainsi que les représentants des villes de Rome et de Milan. On y faisait étalage des succès de la fille des Marches.

Celle qui se disait apolitique était certes aveuglée par son désir de réaliser quelque chose en faveur des enfants italiens. Comment a-t-elle pu ignorer les travers et la brutalité du fascisme? Comme bien des intellectuels et des citoyens du temps, peut-être. Une chose est certaine : en décembre 1927, le centre de formation était en place, le seul en dehors de l’Angleterre. L’école avait été construite et aménagée selon les plans de Maria Montessori elle-même et réalisés par des architectes et des ingénieurs. En 1929, le gouvernement finançait toutes les activités liées au mouvement Montessori en Italie. Maria Montessori, elle-même, prit en charge l’école de Monte Zebio dont le curriculum incluait la culture fasciste, sa méthode et des cours de religion. Mussolini n’était pas encore l’être honni qu’il sera plus tard et il se trouva au moins un journal pour célébrer l’avancement du mouvement fasciste chez les Italiennes, en particulier chez celles qui œuvraient dans les services sociaux.

La stratégie de Maria Montessori a toujours été de garder le contrôle absolu sur l’évolution de sa méthode, sur l’élaboration du matériel et sur la formation des enseignants. Pour ce faire, elle visait toujours à faire accepter le tout, globalement, par les autorités gouvernementales. Elle refusait absolument d’être une employée ou même d’enseigner sa méthode dans une université. Cette stratégie avait porté ses fruits. Cette même année, en 1929, une nouvelle édition de La Méthode Montessori paraît. À la fin du mois d’août, Maria Montessori fonde avec Mario, devenu son plus proche collaborateur, l’Association Montessori Internationale (AMI), un regroupement de parents montessoriens dont elle est la présidente. Le siège social sera à Berlin, jusqu’en 1935, avant d’être déplacé à Amsterdam. Cette association fut fondée lors du premier de neuf congrès internationaux organisés sur une période de 25 ans. Ce premier congrès a été tenu en parallèle avec la cinquième conférence mondiale de la New Education Fellowship, une organisation internationale d’éducateurs, très prestigieuse.

Sa méthode est présentée et discutée en comparaison avec d’autres : la méthode du Belge Decroly et de Cousinet, le Français. Du côté des Américains, le Plan Dalton d’Helen Parkhurst et la technique Winnetka, par exemple. Quelques-uns de ses disciples et collaborateurs exposent ce qui se fait dans leur pays respectif : Claude A. Claremont du London Montessori Training College, Lili Roubiczk de l’école de Vienne, Caroline W. Tromp et Rosa Joosten-Chotzen d’Amsterdam. Ce congrès réunissait, au château Kronberg, 1 800 éducateurs et administrateurs des systèmes scolaires de 43 pays. Rabindranath Tagore, venu en compagnie de plusieurs délégués indiens, entretint ce public de l’école Montessori qu’il venait de créer près de Calcutta et de toutes celles qui se répandaient en Inde. Comme toujours, Maria Montessori connut un succès personnel impressionnant. À une question d’un reporter au sujet de sa collaboration avec Mussolini, elle ne répondit pas vraiment.

Les aspects commerciaux en gênaient plusieurs, mais ils constituaient les seuls revenus de Maria Montessori et de sa famille. Elle délégua progressivement les aspects pécuniaires à Mario. L’AMI devint une organisation qui organisait des cours, maintenait les contacts entre les écoles et les sociétés, informait des idées et des activités du mouvement, mais il s’agissait aussi d’une firme qui contrôlait les droits sur la publication des livres de Maria Montessori, sur la fabrication et sur la vente du matériel pédagogique. L’AMI encaissait les droits de scolarité. Les commanditaires étaient nombreux : des membres des gouvernements, de riches individus, des intellectuels, et non parmi les derniers venus : Sigmund Freud, Giovanni Gentile, Guglielmo Marconi, Jean Piaget et Rabindranath Tagore, pour n’en citer que quelques-uns, faisaient partie de cette association.

Dans l’Italie fasciste des années 1930, l’Opera Montessori organisa, sous les auspices du gouvernement, une session de formation de six mois et Maria Montessori présida un congrès international. C’était la première fois que le gouvernement italien manifestait un tel appui à un individu dans le domaine de l’éducation. Les fonctionnaires inscrivaient leurs enfants dans ses écoles et leurs filles à la formation des enseignants. Mussolini voyait dans ce mouvement une vitrine pour mettre en valeur la culture et le succès de l’Italie. Après tout, il avait été le premier gouvernement à reconnaître officiellement cette méthode et à l’adopter pour l’ensemble du pays.

La 15e session de formation du mouvement Montessori se fit donc officiellement sous l’égide du gouvernement italien. Enfin, cette héroïne nationale, l’enfant des Marches, quittait maintenant Barcelone, où elle s’était réfugiée pendant la guerre, pour rentrer chez elle. La presse voyait cela comme un triomphe; Mussolini, certainement, aussi. Des droits d’inscription de mille lires étaient exigés des citoyens italiens; les étrangers payaient trois fois plus. Les services d’un interprète étaient disponibles au coût de 100 lires par mois. Le congrès s’ouvrit le 30 janvier 1930, avec faste, comme il se devait, au Palais sénatorial du Capitole en présence de nombreux dignitaires. Mussolini avait récupéré l’événement dans le cadre de sa propagande nationaliste.

En juin 1930, Maria Montessori retourna à Barcelone pour célébrer ses 60 ans. De janvier à juin 1931, elle revient à Rome pour le 16e cours international et poursuivra ensuite ses périples en Autriche, en Angleterre, en Irlande. Ce n’est qu’en 1934 qu’elle revient en Italie pour ce qui sera le dernier congrès Montessori tenu à Rome. Cette année-là, Jean Piaget, spécialiste du développement de l’intelligence, y est inscrit.

C’est lors de la préparation de ce congrès que des irritants majeurs surgirent entre Maria Montessori, Mussolini et les représentants de son gouvernement. Bien sûr, elle avait vu les uniformes et elle savait que les enseignants devaient être membres du parti. À cette époque, les fascistes avaient déjà organisé les célèbres phalanges de jeunes garçons, les Figli della lupa, et leur imposaient les uniformes et le salut fasciste en classe. Toujours axé sur la propagande nationale, le gouvernement propose maintenant à la doctoresse le titre d’Ambassadrice des enfants. Elle répond qu’elle agit à titre de représentante de l’AMI et non du gouvernement italien. Maria Montessori défie ouvertement Mussolini et son gouvernement en refusant son offre.

En une seule journée, toutes les écoles Montessori à travers l’Italie fermèrent leurs portes, sans que l’on ait compris vraiment si c’était à cause de la réponse de Maria Montessori ou parce que les directrices des écoles étaient connues pour leur opposition au régime. Cet événement marqua la fin du mouvement Montessori dans le pays qui l’avait vu naître. À la fin de sa vie, Maria Montessori disait à ce sujet :

Ils ont aboli mes écoles parce qu’elles étaient basées sur une idée internationale, et parce que je refuse d’enseigner la guerre […] Pour moi, il y a toujours la liberté. Je fais ce que j’aime. Je ne veux pas qu’on fasse de moi une furie anti-fasciste. Les politiciens ne m’intéressent pas. En passant, ils se trompent tous. Nous devons créer un nouveau monde, avec une nouvelle manière et un nouveau tissu – pas cette mixture d’arlequins vêtus de guenilles et de soie 39.

En 1938, à Vienne, c’est une force aussi brutale, celle d’Hitler, qui transformera ses établissements en écoles plus propices à l’éclosion d’une race supérieure.

À Barcelone, Maria Montessori rédige deux petits ouvrages sur l’arithmétique et la géométrie. Elle donnait toujours ses cours à Londres. Ses conférences d’alors furent regroupées sous un thème : Educazione e Pace. L’Espagne n’échappait pas aux crises politiques. Les Catalans réclamaient leur indépendance. Des gouvernements militaires succédèrent à la royauté et vint ensuite le général Franco, ce qui n’augurait rien de bon pour celle qui s’était opposée à Mussolini. Des amis français réfugiés en Angleterre se débrouillèrent pour que Maria Montessori quitte Barcelone à bord d’un bateau de guerre, et cela, à quelques heures d’avis, laissant derrière elle presque tout ce qu’elle possédait. Elle arriva à Oxford au début du 5e congrès international Montessori, le premier tenu en Angleterre.

Le thème de ce congrès était La Place de l’Enfant dans la société. Le Times Supplement publie alors ces lignes : « Les instituteurs de jeunes enfants qui n’ont jamais lu une ligne de ses livres peuvent arranger leurs classes comme elle le faisait, et copier son matériel. Les autorités responsables qui adhèrent à ses idées peuvent planifier les écoles dans ce sens mais l’esprit de son œuvre a été moins compris que la lettre 40 ». Son dernier livre, The Secret of Childhood, venait d’être publié et fut largement critiqué. Le style de Maria Montessori agaçait ses lecteurs. Elle se répétait et n’apportait rien de nouveau à un public qui se passionnait maintenant pour Freud et la psychanalyse, qui tenait compte de la vie émotionnelle de l’enfant. L’éducation ne se résumait plus à des apprentissages de la vie quotidienne, de l’écriture et de la lecture, mais englobait les sentiments, l’instinct et les fantasmes.

Quand elle parlait des secrets de l’enfance, Maria Montessori négligeait ces derniers aspects. Elle ne s’était jamais intéressée à l’inconscient, à la sexualité naissante, même au contact de ses collaboratrices viennoises dont plusieurs s’intéressaient à ce sujet. Elle avait plutôt opté pour un retour à la religion, elle parlait de force spirituelle, sans plus. Quand elle traitait de l’adolescence, pourtant une période décisive pour le développement affectif de l’enfant, elle recommandait, pour combler les besoins d’indépendance de l’adolescent, un mode de vie communautaire à la campagne, loin des parents, en contact avec la nature et avec ses pairs. Le travail de la terre et dans des ateliers les initierait à une certaine indépendance économique, par la vente de leurs produits, et au respect de l’argent. Bref, en Europe, comme en Amérique, Maria Montessori n’avait plus la cote.

À la suite du congrès, Maria Montessori, ses petits-enfants et son fils, récemment séparé de sa femme, acceptèrent l’invitation d’Ada Pierson, fille d’un riche banquier hollandais et enthousiaste de la méthode, à venir s’installer à Baarn, tout près d’Amsterdam, dans la maison de ses parents, en attendant mieux. En août 1937, au 6e congrès international tenu à Copenhague, Maria Montessori propose la fondation d’un ministère de l’enfance et d’un parti politique, Il Partito Sociale del Bambino, afin de défendre leurs droits. Elle est de retour en Hollande, et une école Montessori voit le jour à Laren, près d’Amsterdam où elle enseignera cinq mois par année, tout en continuant à voyager. Elle y installe le siège social de l’AMI. Nulle part depuis longtemps, Maria Montessori ne parut plus heureuse que dans ce lieu isolé des batailles.

Maria Montessori - La bella dottoressa femminista-image7

Le siège social et secrétariat de l’AMI, situé à Amsterdam

Gourou

La croissance du mouvement Montessori en Inde avait suscité beaucoup d’intérêt lors de ce congrès d’Oxford, probablement à cause des éléments mystiques qui transparaissaient dans les écrits de Maria Montessori ou de ses collaborateurs. Invitée à Bénarès, elle n’hésite pas à s’y rendre; Gandhi et Tagore ont confiance en son aide à réaliser leur mission. En octobre 1939, à l’âge de 69 ans, Maria Montessori entreprend ce long voyage organisé par la Société théosophique pour une session de formation de trois mois à Adyar. Elle y restera sept ans. En Inde, 90 % d’une population de plus de 300 millions de personnes étaient alors analphabètes.

Des Indiens riches avaient créé des écoles Montessori pour leurs propres enfants et ceux de leurs amis sous l’égide de la Société théosophique. Pour les membres de cette société, qui croyaient en l’union de l’âme humaine avec la conscience divine, à la réincarnation et au développement de pouvoirs innés, la spiritualité de Maria Montessori allait de soi. Dès son arrivée, elle se montra alerte et curieuse, enthousiaste, prête à se mettre au travail. Elle troqua ses vêtements de deuil pour des vêtements blancs et, arborant les guirlandes de fleurs que lui apportaient ses étudiants nu-pieds, assis sur des nattes, à même le sol, elle enseignait dans un décor de huttes et de palmiers, bien assise dans un fauteuil en osier, derrière une table sur laquelle étaient disposées des fleurs fraîches, tous les jours. Avec ces 300 étudiants, elle retrouvait l’adulation de publics passés. Et presque le paradis…

Maria Montessori - La bella dottoressa femminista-image8

L’auditoire de Maria Montessori en Inde

 

Mais encore une fois, les événements politiques la rejoignirent et en 1939, alors que la guerre était déclarée en Europe, la Grande-Bretagne interna tous les Italiens des îles et des territoires britanniques. Lorsque la nouvelle de leur internement parvint en Europe, tous les efforts furent faits pour sensibiliser le gouvernement et les faire libérer. Mario avait été interné, mais Maria Montessori fut confinée au territoire de la Société théosophique et des collines d’Ooty et de Kodalkanal. Elle était furieuse et se sentait trahie par ce gouvernement. N’avait-elle pas quitté l’Italie de son propre chef devant la menace fasciste?

La séparation d’avec son fils lui fut des plus pénibles. Le 31 août 1940, le vice-roi des Indes lui fit parvenir un télégramme lui annonçant, pour son 70e anniversaire, la libération de son fils. Ce fut la première référence officielle, dans un écrit, à ce lien de parenté.

Les Montessori poursuivirent leurs activités jusqu’à la fin de la guerre. Ces années furent, en définitive, des plus heureuses, comme le témoigne Élise Braun : « Elle aimait qu’il y ait des amis autour d’elle. Elle était chez elle en Inde. Les Indiennes étaient adorables; elles la comprenaient et l’aimaient, et elle avait besoin de cela, à ce moment. Elle avait le sentiment d’avoir été rejetée en Europe et en Amérique, mais en Inde, chacune de ses paroles était bue. Elle était une sorte de gourou 41 ».

Plusieurs étudiants qui n’avaient pas les moyens de payer leur cours vendaient les bijoux de leur famille ou s’endettaient sérieusement pour y arriver. D’autres voyageaient à pied, pendant de longues heures. Maria Montessori prenait volontiers un air royal et adoptait une attitude vénérable. Ses étudiants étaient toujours aussi précieux pour elle. Elle les accueillait avec chaleur et une attention bienveillante. C’est pourquoi plusieurs disaient qu’après l’avoir rencontrée, leur vie entière avait été transformée.

Maria Montessori - La bella dottoressa femminista-image9

Maria Montessori en Inde, en 1940, après la libération de celui qui est maintenant officiellement son fils

Deux sujets attirèrent son attention à cette époque. Le premier était la présence des castes et le deuxième était le bonheur des nourrissons. Elle était heureuse de constater que les castes n’empêchaient pas ses étudiants de travailler ensemble dans ses classes. Surtout, la population de l’Inde lui offrait un échantillon impressionnant de très jeunes enfants. Dès son premier voyage aux États-Unis, en 1913, elle avait parlé de la réaction des nourrissons à la façon dont on les tenait ou caressait. Ici, Maria Montessori était entourée de bébés qui vivaient avec leurs parents, leurs grands-parents, dans une famille élargie où il y avait des membres de tous les âges.

Les nourrissons étaient le centre de la vie familiale. Tout le monde s’en occupait, les prenait, les soignait. Elle en fit le sujet de son dernier livre, L’esprit absorbant de l’enfant, dans lequel elle affirmait à ses étudiants que le traitement que les poupons indiens recevaient était plus propice à leur développement que celui que recevaient les nourrissons d’Europe. Les premiers sont nourris au sein, sur demande. Ils sont attachés à leur mère et la suivent tout au long de ses activités, alors que les enfants d’Occident sont pesés avant et après le boire pour vérifier s’ils ont assez bu : « Ne pensez-vous pas qu’un enfant sait quand il en a assez? », disait-elle.

En 1945, à l’âge de 75 ans, Maria Montessori écrivait : « Je suis bien, mais mon énergie et ma confiance diminuent graduellement. Peut-être est-ce parce que tout va bien et que je n’ai aucune anxiété : le stimulus de ne pas avoir à me battre me manque 42 ».

De retour en Europe

La guerre terminée, Maria Montessori revint en Hollande. Mario retrouva ses enfants qui avaient vécu pendant ces sept dernières années sous la garde des Pierson et de leur fille, Anna, que Mario épousa, et qui se révéla une belle-fille attentionnée, une assistante dévouée et une femme dotée du même sens de l’humour que sa belle-mère. De passage à Londres, Maria Montessori manifestait autant d’enthousiasme que lors de son premier voyage en Amérique. Elle voulait tout savoir et demandait des nouvelles de tous et chacun. Pour l’accueillir dignement, des jeunes femmes avaient réquisitionné toute l’argenterie et des tasses fines pour lui offrir le thé. À son arrivée, Mammolina leur dit : « Votre argenterie a bien besoin d’être nettoyée », et elle se mit tout de suite et vigoureusement à l’œuvre.

Quoi qu’elle en ait pensé, Maria Montessori n’avait pas été oubliée en Europe. En décembre 1949, elle fut décorée de la Légion d’honneur. En 1949, 1950 et 1951, elle fut en nomination pour le prix Nobel de la paix. Pour fêter ses 80 ans, 300 personnes venant de 13 pays se joignirent à sa famille et l’événement prit une allure de conférence internationale. Mario, pour la première fois de sa vie, présenta sa mère.

En juin 1950, alors qu’elle est parmi les délégués de l’UNESCO, à Florence, Jaime Torres Bodet, le directeur général de l’organisme, souligne sa présence en disant que parmi eux se trouvait une personne qui « était devenue le symbole de nos grandes espérances en l’éducation et la paix ». Elle eut droit à une ovation debout.

Le 9e et dernier congrès auquel elle assista fut tenu à Londres en mai 1951. Dans sa conférence intitulée Education as an Aid to the Natural Development of the Psyche of the Child from Birth to University, Maria Montessori expliquait que le développement du psychisme de l’embryon se déroulait en parallèle du développement physique et le rendait capable de se créer lui-même et de tendre ainsi vers l’indépendance et l’autonomie. Il était question d’une mystérieuse vie spirituelle qui débutait dans l’utérus et qui se prolongeait au cours des trois premières années. Il était question aussi d’une perte du souvenir de cette étape cruciale :

… une période du développement de l’enfant qui a beaucoup en commun avec sa vie à l’intérieur de l’utérus. Ce développement se poursuit jusqu’à l’âge de trois ans, et durant cette période – qui en est une de grande créativité – plusieurs changements importants prennent place. Cependant, et en dépit de cela, nous devons penser que cette période de la vie sombre dans l’oubli. Comme si la nature avait tracé une ligne de division : d’un côté se situent des événements dont nous ne nous souvenons plus et de l’autre, débute la mémoire. La partie oubliée est celle que nous avons appelée psycho-embryonnique, en comparaison avec la partie physico-embryonnique ou prénatale, cette époque de la vie dont personne ne se souvient 43.

À 81 ans, elle travaillait toujours de 7 h 30 le matin jusqu’à tard dans la nuit. Pour obéir à son médecin, elle se résignait à une courte sieste en fin d’après-midi. L’âge et les bonnes pâtes avaient bien alourdi sa silhouette. Ses cheveux blancs et cette robe d’une autre époque ne lui enlevaient aucune dignité. Elle avait bien quelques défauts. Toute sa vie, elle avait manqué de la ponctualité la plus élémentaire et faisait attendre son auditoire. Elle ne voyageait qu’en automobile, jamais à pied. Pour une personne qui prônait la liberté de l’enfant, elle devenait furieuse quand ses collaboratrices immédiates prenaient des décisions ou prenaient des initiatives sans la consulter. On lui reprochait de choisir les étudiants qui s’inscrivaient à ses programmes sur l’intuition du moment et d’une certaine complicité, plutôt qu’en fonction de critères précis.

Maria Montessori - La bella dottoressa femminista-image10

Maria Montessori, interviewée à la BBC en 1950

Elle avait toujours sur les enfants une influence apaisante. Quand elle entrait dans une classe turbulente, tout de suite, les enfants se calmaient. Si elle aimait les étudiants, ceux-ci le lui rendaient bien. En anglais, quand elle se hasardait à le parler et qu’il lui manquait un mot, ses étudiants l’aidaient à le trouver, et elle s’en amusait.

Le 6 mai 1952, elle était assise dans le jardin quand elle demanda à son fils : « Suis-je encore de quelque utilité? » Une heure plus tard, elle décédait à la suite d’une hémorragie cérébrale. Maria Montessori avait été heureuse en Hollande, elle qui disait après la guerre : « Mon pays est une étoile qui tourne autour du soleil et qu’on appelle la Terre 44. » Elle avait été une nomade la majeure partie de sa vie. Elle semblait partout chez elle.

Mario Montessori a hérité de tous les biens de sa mère et de tous les droits sur son œuvre. En 1929, il avait fondé avec elle l’Association Montessori Internationale (AMI) afin que cette œuvre demeure intacte. Il était reconnu pour sa grande générosité et son dévouement à la cause et à la mémoire de sa mère. Il assuma la présidence de l’AMI jusqu’à sa mort, en 1982. C’est à lui que l’on doit la réconciliation entre les associations américaines et le mouvement international.

En signant son testament, Maria Montessori avait écrit, en parlant de lui :

… que ses enfants lui apportent la consolation et que le monde lui rende justice, selon ses mérites que je sais grands et sublimes…

Et que des amis et tous ceux qui bénéficient de mon œuvre ressentent à quel point ils sont en dette envers lui 45

Maria Montessori - La bella dottoressa femminista-image11.jpg 

L'étude de cas complète
Vous appréciez cette étude de cas? Bénéficiez du cas complet incluant les annexes suivantes (8 pages au total) sur la boutique:
  • L’Italie, de Napoléon Bonaparte à la république d’aujourd’hui
  • Conditions des « franchises » ou affiliations
  • Déclaration du Centenaire Montessori
  • Bibliographie
Afin d’acheter l’étude de cas dans son intégralité, rendez-vous à cette adresse de la boutique evalorix
  1. http://mapage.noos.fr/horizonmontessori/index.htm Visitez l’école : http://mapage.noos.fr/horizonmontessori/new_page_2.htm
  2. Les cadeaux de Frœbel : c’est ainsi que l’on désignait les formes géométriques colorées qui constituaient le matériel pédagogique de Frœbel, à l’origine des jeux éducatifs.
  3. Les photos de ce cas sont empruntées au site de l’Association Montessori Internationale (AMI) : http://www.montessori-ami.org/ami.html
  4. Cinq provinces forment les Marches : Pesaro et Urbino, Fermo, Ancône, Macerata et Ascoli Piceno.
  5. Voir l’annexe 1 : L’Italie, de Napoléon Bonaparte à la république d’aujourd’hui
  6. Rita Kramer, une de ses biographes, souligne que personne ne sait exactement comment Maria Montessori a réussi à entrer en médecine, mais elle cite trois journaux américains où Maria Montessori, lors d’entrevues accordées aux journalistes, aurait affirmé que Léon XIII l’avait encouragée en lui disant que la médecine était une profession qui convenait très bien à une femme et que c’était même celle qui lui convenait le mieux. L’intervention de ce dernier était devenue nécessaire pour calmer la fureur que l’admission d’une femme en médecine avait causée en Italie. Il s’agit des journaux suivants : The Globe (New York, 3 déc. 1913, The Evening Mail (New York, 3 déc. 1913), The New Herald (New York, 4 déc. 1913). Il n’y a aucune autre référence à ce sujet et la biographe parle d’un véritable mystère. KRAMER, Rita, Maria Montessori – A Biography, Cambridge, Perseus Publishing, 1988, 410 pages, page 35 et page 383 (notes 14-15 et 16).
  7. R. Kramer, Maria Montessori – A Biography, Cambridge, Perseus Publishing, 1988, p. 43.
  8. Aujourd’hui, il serait considéré humiliant et dégradant d’étiqueter ainsi les enfants et les adultes souffrant de maladies mentales ou de retards sérieux de développement. À l’époque, on parlait de faibles d’esprit, de simplets, d’imbéciles, d’idiots, de dégénérés, des expressions difficiles à entendre et certainement politiquement incorrectes aujourd’hui.
  9. En 1800, un garçon d’une dizaine d’années avait été trouvé errant dans les bois d’Aveyron et était devenu un triste objet de curiosité pour nombre de scientifiques qui y retrouvaient l’homme de la nature de Rousseau. Pour les curieux de tout acabit, il était traité en phénomène de foire. L’enfant était courbé, incapable de parler ou de communiquer, vivant dans ses excréments, se berçant inlassablement, sans aucune lueur d’intelligence au fond des yeux. Une fois les curiosités satisfaites, il fut placé dans une institution destinée aux sourds et muets et, jugé inéducable, fut abandonné. Jean-Marc-Gaspard Itard (1775-1838), un jeune médecin de 25 ans, qui travaillait avec les sourds-muets, le prit en élève et, convaincu que son cas se règlerait par un entraînement systématique et patient, il entreprit de développer son potentiel et de le civiliser. Le réalisateur François Truffaut en fit un film dans lequel il interprétait le rôle d’Itard. La méthode d’Itard se résumait à répéter des actions qui stimulaient les sens et devaient théoriquement faire jaillir une étincelle dans l’esprit de l’enfant. Itard échoua dans son entreprise d’inculquer à son petit sauvage le moindre élément de langage, mais il poursuivit ses recherches auprès des déficients intellectuels et ses méthodes s’approchèrent de plus en plus du traitement médical.
  10. Édouard Séguin (1812-1880) poursuivit les expériences d’Itard avec des enfants normaux. Au terme d’une expérience de 18 mois, il réussit à enseigner à un idiot à parler, à écrire et à compter. Socialiste aux élans mystiques, Séguin consacra sa vie à l’éducation des masses. Il s’installa aux États-Unis et parvint à la notoriété internationale grâce à ses publications sur les déficients mentaux, dont Idiocy and Its Treatment by the Physiological Method, publié en 1866
  11. Le titre de la thèse était Contributo clinico allo studio delle allucinazioni a contenuto antagonistico (Contribution clinique à l’étude des hallucinations et du délire de persécution).
  12. Maria Montessori, citée dans Il Corriere della Sera, Milan, septembre 1896, pages 25-26, citée par Kramer, page 55.
  13. Maria Montessori, citée par Kramer page 56, Letter to Alessandro and Renilde Montessori, Centenary Anthology, page 14.
  14. Maria Montessori, « Sul significato dei cristalli del Leyden nell’asma bronchiale », Bollettino della Società Lancisana degli Ospedali di Roma, vol. 15, no 2, Rome 1896.
  15. Kramer, op.cit., p. 76.
  16. Ibid., p. 77.
  17. Kramer, op. cit., p. 81.
  18. Ibid., p. 80.
  19. Ibid., p. 81.
  20. Ibid., p. 83
  21. Kramer, op. cit., p. 88
  22. Kramer, op. cit., p. 89
  23. Ibid., p. 90.
  24. Ibid., p. 91
  25. Ibid.
  26.  Kramer, op. cit., p. 94.
  27. Ibid., p. 98
  28. Kramer, op. cit, p.101.
  29. En 2007, l’Association Montessori Internationale célèbrera le centenaire du mouvement, à Rome, à l’Auditorium Parco della Musica, par une journée de conférences placée sous le thème Servir la cause de tous les enfants. À l’ordre du jour de cette conférence, qui sera tenue le 6 et le 7 janvier, les sujets suivants seront traités : L’esprit de l’enfant selon Maria Montessori et la recherche scientifique contemporaine; Construire la Paix par l’Éducation; L’Esprit de l’enfant et la construction d’une société de solidarité. Deux prix seront remis, l’un pour la meilleure thèse universitaire sur la pensée et les travaux de Maria Montessori et l’autre est le Prix International Éducation et Paix. Une visite de l’immeuble où fut installée la première Casa dei Bambini est prévue. Ce sera l’occasion, selon les organisateurs, d’Honorer le passé, de célébrer 2007 et de créer le futur. L’Association Montessori Internationale invite le public à signer sa Déclaration du Centenaire qui sera remise à tous les gouvernements du monde en 2007. Plus qu’une année de célébration, 2007 sera le moment privilégié de réaffirmer les valeurs fondamentales du mouvement Montessori et « de devenir les champions de la cause de tous les enfants, de toutes les classes sociales, de toutes les cultures, à l’intérieur et au-delà des institutions d’enseignement », comme l’exprimait André Robertfroid, le président de l’AMI, qui fut élu en 2005, lors du congrès de l’association, tenu en Australie, à Sydney. L’AMI regroupait, en 2005, 14 sociétés nationales, mais aucune en Italie, sauf l’Opera Nazionale Montessori. André Robertfroid est d’origine belge. Depuis 1974, il travaillait pour le compte de l’UNICEF. Il a collaboré au développement et à l’implantation de nouveaux programmes au Congo, au Yémen, en Jordanie, au Liban, en Iran et au Mali. Toujours dans la perspective de protéger les droits humains, particulièrement ceux des enfants. André Robertfroid succède à Renilde Montessori de Mature, la plus jeune des petits-enfants de Maria Montessori, qui devint l’assistante de son père, Mario, en 1968. Elle avait souvent accompagné sa grand-mère au cours de ses voyages autour du monde. Elle est elle-même un pur produit des écoles Montessori. Elle avait fréquenté le lycée Montessori d’Amsterdam. En 1971, elle fut diplômée du Washington Montessori Institute. Mère de deux fils, elle fut, de 1989 à 1995, directrice de la formation à la Fondation Montessori de Toronto et en septembre 1995, elle devint secrétaire générale de l’AMI. Comme sa grand-mère, elle supervisait la formation et donnait des conférences.
  30. Kramer, op. cit., p. 119.
  31. Ibid., p. 122
  32. Ibid., p. 124.
  33. Consulter l’annexe 2 sur les conditions de ces « franchises » ou affiliations.
  34. Kramer, op. cit., p. 190.
  35. Ibid., p. 204.
  36. Kramer, op. cit., p. 203.
  37. Ibid., p. 216.
  38. Kramer, op. cit., p. 301 et 302.
  39. Kramer, op. cit., p. 353.
  40. Ibid., p. 334.
  41. Kramer, op. cit., p. 345.
  42. Kramer, op. cit., p. 348.
  43. Maria Montessori, The Absorbent Mind, New York, Henry Holt and Company, 1995, 302 pages. Page 165. Traduction libre.
  44. Kramer, op. cit., p. 352.
  45. AMI : http://www.montessori-ami.org/Maria Montessori/Letters and Articles/. Will and Testament : Traduction libre!