Madeleine Careau et l’Orchestre symphonique de Montréal

Centre de cas HEC Montréal
Ce cas traite de direction générale, de gestion des parties prenantes, d’approche participative et de leadership à travers le parcours de Madeleine Careau, nommée directrice de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) notamment sa gestion particulièrement efficace de deux crises majeures : 1) le départ du maestro Charles Dutoit et la grève des musiciens de l’orchestre (mai à octobre 2005).
Boutique evalorix
Vous pourrez trouver une version PDF de cette étude de cas ainsi que les notes pédagogiques qui l’accompagnent à cette adresse de la boutique evalorix

Un orchestre de réputation internationale en déclin

Si Montréal peut se draper sans rougir du titre de métropole culturelle française en terre d’Amérique, elle le doit sans conteste à la renommée de ses institutions et manifestations culturelles qui la dynamisent à longueur d’année. L’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) n’est pas étranger à l’excellente réputation de la ville, lui qui, à ses heures de gloire au cours de la décennie 1980, avait même été consacré par le réputé et redouté critique Edward Greenfield comme « le meilleur orchestre français, peu importe ce qu’on en pense à Paris1».

Madeleine Careau et l'OSM-Charles Dutoit

Le succès de l’OSM, c’est également celui de deux personnalités hors du commun, Charles Dutoit, l’audacieux et ambitieux chef helvète, et Zarin Metha, le brillant directeur général de l’OSM, d’origine indienne.

Madeleine Careau et l'OSM-Zarin Metha

C’est cette même audace et cette même ambition que Charles Dutoit, dès son arrivée au lutrin de l’OSM en 1977, a su insuffler aux musiciens de l’orchestre et aux membres de l’organisation afin de faire de cet ensemble l’un des plus réputés de la scène symphonique internationale2. « À mon arrivée, l’OSM était bon, mais il lui manquait la finesse et la personnalité d’un grand orchestre », se remémore en 2000 le maestro3 . Quant à Zarin Mehta, comptable de formation et mélomane averti, fils du violoniste Melhi Mehta et frère du célèbre chef d’orchestre Zubin Mehta, il se met rapidement à l’œuvre afin de concrétiser la vision de son directeur artistique, vision qu’il partage entièrement. Cette vision passe, d’une part, par l’accroissement du rayonnement international de l’OSM, alors que l’orchestre se distingue notamment, au début de la décennie 1980, par ses enregistrements sur disque compact, une technologie révolutionnaire (pour l’époque!) qui offre une qualité sonore sans pareil, et par ses tournées fort courues dans les plus grandes salles de concert du globe.

Madeleine Careau et l'OSM-Tableau 1

Mais le tandem Dutoit/Mehta sait qu’un orchestre doit aussi pouvoir bénéficier d’un solide appui dans sa communauté. À ce chapitre, les deux têtes dirigeantes de l’orchestre ne ménagent pas leurs efforts afin que les Montréalaises et Montréalais « s’approprient » leur orchestre : nombreuses apparitions publiques et médiatiques pour le maestro, établissement de relations fortes et durables entre l’OSM et sa communauté d’affaires et, même, bain de culture québécoise pour l’administrateur né à Mumbay4 ! La synergie entre les deux hommes est à la fois exemplaire et fructueuse, un fait que souligne Claude Gingras, le critique musical du quotidien montréalais La Presse : « Depuis 1981, deux hommes menaient l’OSM : Zarin Mehta, le directeur général, et Charles Dutoit, le directeur artistique. C’était le “tandem parfait”. Dutoit, c’était l’“image” de l’OSM : moderne, démocratique, “sophistiqué”. Mais le génie du marketing, à l’arrière-scène, c’était Mehta5. » Très rapidement, les récompenses s’accumulent dans les bureaux de l’OSM à la Place des Arts de Montréal : disque de platine, prix Grammy, Opus, Félix et Juno. À n’en pas douter, Montréal vibre alors pour son orchestre symphonique.

Madeleine Careau et l'OSM-Tableau 2

Néanmoins, les succès du trio Dutoit/Mehta/OSM laissent place peu à peu, au tournant de la décennie 1990 et pour les années à venir, à un lent déclin de l’institution. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer ce déclin. Certains affirment que le départ de Zarin Mehta en 1990, alors que l’administrateur met le cap sur les États-Unis où il poursuivra là-bas son éclatante carrière de gestionnaire d’institution culturelle6, n’est pas étranger aux difficultés subséquentes vécues par l’ensemble. Zarin Mehta parti sous d’autres cieux, lui qui avait la réputation d’être un médiateur et un conciliateur hors pair, les relations entre le maestro Dutoit, les musiciens, la direction et le conseil d’administration se dégradent et la communication entre les protagonistes est désormais difficile à établir. Ceux qui connaissent et fréquentent le chef savent à quel point ce dernier est doté d’un caractère autoritaire. C’est ce même caractère qui est aussi montré du doigt dans la l’effritement des relations jusque-là cordiales entre le chef et ses musiciens, alors que des conflits éclatent au grand jour. Par ailleurs, mentionnons que certains des facteurs de succès sur lesquels l’orchestre avait solidement établi sa réputation, notamment les enregistrements et les tournées, s’érodent peu à peu7. Quoi qu’il en soit, ces difficultés font en sorte que l’orchestre montréalais connaît, à l’aube du nouveau millénaire, une situation financière plus que précaire. L’organisme peine à boucler annuellement son budget et le déficit accumulé de l’orchestre continue de s’accroître durant cette décennie pour atteindre un niveau inquiétant : il sera de plus de 5 millions de dollars pour l’année 19998.

* * *

Alors que le son peu harmonieux des marteaux-piqueurs filtre jusqu’à son bureau de la Place des Arts, témoignant du travail des ouvriers s’affairant à compléter la construction de la nouvelle salle symphonique qui doit accueillir l’OSM en septembre 2011, Madeleine Careau se remémore le contexte difficile dans lequel elle est arrivée à la tête de l’institution, en février 2000. Plus d’une décennie après avoir hérité du siège de sa prédécesseure Michelle Courchesne9, Madeleine Careau n’est pas peu fière du travail accompli et des épreuves surmontées en compagnie des bénévoles, employés et membres du conseil d’administration de l’orchestre. Elle repense au départ de Charles Dutoit et à l’arrivée de Kent Nagano, au conflit de travail avec les musiciens le plus important de l’histoire de l’orchestre, à l’entente collective qui s’en est suivie et enfin, à la nouvelle salle symphonique qui s’érige à deux pas de son bureau. Le téléphone retentit, la sortant de sa réflexion : Hélène Desmarais, la présidente déléguée du conseil d’administration de l’OSM et présidente de la Fondation de l’OSM, et Mélanie La Couture, la chef de l’exploitation à l’OSM, l’attendent à la salle de conférence pour parler des enjeux actuels de l’orchestre face aux conséquences de la crise financière qui a impacté directement ou indirectement l’ensemble des commanditaires au Québec ainsi que du renouvellement de la convention collective avec les musiciens et de celui du contrat de Kent Nagano qui prendra fin au moment de l’ouverture de la salle symphonique de Montréal…

Un orchestre évoluant dans un contexte culturel compétitif

Si le déclin de l’OSM peut s’expliquer en partie par des considérations propres à l’organisation, on ne doit pas perdre de vue que le contexte culturel montréalais impose, quant à lui, des conditions d’exercice remplies de défi pour l’orchestre.
Montréal est reconnue comme étant l’une des métropoles culturelles les plus dynamiques d’Amérique du Nord. L’une des caractéristiques généralement attribuées à la métropole est la grande variété de l’offre culturelle offerte tant aux Montréalaises et Montréalais qu’aux touristes de passage dans la ville. Les amateurs de culture peuvent vivre leur passion auprès d’institutions culturelles de grande réputation, telles que l’OSM, les Grands Ballets Canadiens, le théâtre Jean-Duceppe, l’Opéra de Montréal10, le Musée des beaux-arts et le Musée d’art contemporain, pour ne nommer que celles-ci.

Si la compétition pour l’OSM vient des grandes institutions ci-haut mentionnées, elle vient également des multiples troupes et compagnies de petite et moyenne envergure, qui offrent aussi des productions culturelles, et ce, souvent à une fraction du prix proposé par les grandes institutions culturelles montréalaises. Cette diversité culturelle est par ailleurs reconnue par les instances gouvernementales, qui n’hésitent pas à financer un grand nombre d’institutions culturelles de toutes tailles et de tout acabit. À titre d’exemple, le Conseil des arts de Montréal a accordé, pour l’année 2010, des subventions à 310 organismes œuvrant dans les domaines des arts du cirque, des arts médiatiques, des arts visuels, du cinéma, de la danse, de la littérature, des nouvelles pratiques artistiques, du théâtre et de la musique11.

Par ailleurs, la renommée de Montréal s’est également bâtie à partir du succès toujours grandissant des festivals qui ponctuent le calendrier culturel, notamment durant la belle saison. Montréal aspire de plus en plus à faire sa marque comme la métropole des festivals, où tant le touriste que la Montréalaise et le Montréalais sauront trouver, dans une atmosphère festive, des activités culturelles qui les rejoignent12. Et le choix ne manque pas! Bon an mal an, c’est près de 100 festivals, dont près de la moitié pouvant se targuer d’une portée internationale, qui sont ainsi offerts aux amateurs de culture13. Néanmoins, dans l’optique de l’OSM, le Festival international de jazz de Montréal, le Festival Juste Pour Rire et les Francofolies de Montréal, des rassemblements festifs dont la réputation et le succès ne se démentent pas au fil des ans, ne constituent pas en soi des compétiteurs directs, ces événements se déroulant durant l’été, alors que l’orchestre symphonique fait généralement relâche. Il en va autrement des différentes et nombreuses manifestations qui se tiennent hors de la saison estivale et qui multiplient l’offre en ajoutant à l’agenda culturel une kyrielle de spectacles et représentations, souvent gratuits ou à coût modeste14. Un tel état de fait est certes apprécié du public, mais il contribue peut-être également à renforcer auprès de ce dernier la croyance que la culture devrait être abordable, voire même gratuite. Une institution reconnue comme l’OSM doit donc redoubler d’ardeur afin de convaincre les fervents d’événements culturels de puiser dans leurs poches les quelques dizaines de dollars nécessaires afin d’assister à un concert de musique symphonique.

Au chapitre de la musique strictement symphonique, l’OSM, bien que bénéficiant d’un capital de prestige non négligeable, doit tout de même composer avec la présence d’orchestres symphoniques régionaux qui possèdent un certain potentiel à « retenir » dans leur municipalité d’attache une clientèle qui, autrement, se serait déplacée dans la métropole afin d’entendre l’orchestre montréalais. Et c’est sans compter la présence, à Montréal même, de l’Orchestre métropolitain, une formation symphonique dirigée par le charismatique jeune chef montant Yannick Nézet-Séguin, et qui loge lui aussi à la même enseigne, celle de la Place des Arts15. D’autre part, la métropole est également en mesure de combler les appétits musicaux des mélomanes friands d’autres styles musicaux, comme en témoigne la présence de nombreuses formations de taille plus modeste, mais d’excellente réputation, tels l’ensemble I Musici, le McGill Chamber Orchestra ou La Société de musique de chambre de Montréal (musique de chambre), l’ensemble Les Boréades, l’Orchestre baroque de Montréal ou l’ensemble Arion (musique baroque), ou même la Société de musique contemporaine du Québec.

Les conséquences de cette situation concurrentielle sont claires pour l’OSM. L’orchestre doit pouvoir s’assurer, en quelque sorte, d’une base la plus fidèle possible de mélomanes au moyen de la vente d’abonnements, étant entendu que les abonnements constituent pour l’orchestre des revenus assurés pour l’année en cours. Le nombre d’abonnements aux saisons de l’OSM oscille, pour la période 2003-2011, autour d’une moyenne annuelle de 12 500 abonnements16.

Cependant, l’ensemble symphonique peut toujours compter sur l’appui des différents paliers de gouvernement qui financent ses activités de manière récurrente. Le plus gros contributeur gouvernemental au budget de l’orchestre est le Conseil des arts et des lettres du Québec, suivi du Conseil des Arts du Canada et du Conseil des arts de Montréal. Ensemble, ces trois organismes subventionnaires fournissent bon an mal an l’équivalent d’environ 45 % des entrées d’argent de l’orchestre. Ce modèle d’affaires, typique à l’OSM si on le compare au modèle d’affaires présent dans les orchestres européens, américains et canadiens, comporte des avantages et des inconvénients17.

Au chapitre des avantages, la présence récurrente de l’État au financement de l’OSM permet, en quelque sorte, de garantir la poursuite des activités de l’ensemble d’année en année et de s’assurer ainsi de l’implication de ce dernier dans le devenir de l’orchestre. L’équation budgétaire propre à l’OSM recèle son lot de difficultés. Les subventions gouvernementales constituent en moyenne entre 40 % et 50 % des revenus de l’orchestre, un montant très élevé si l’on compare cette donnée à celle du Toronto Symphony Orchestra, alors que ces mêmes subventions gouvernementales ne forment que 20 % de l’enveloppe des revenus. Cette dépendance de l’orchestre envers le financement public peut, en apparence, sembler rassurante. Cependant, l’état des finances publiques, l’attachement des gouvernements successifs à la culture et un déficit cumulé à la fois considérable et persistant pourraient éventuellement convaincre les élus de réduire l’apport financier de l’État aux goussets de l’OSM.

Un défi de taille pour Madeleine Careau

Madeleine Careau et l'OSM-Madeleine Careau

Originaire du Cap-de-la-Madeleine, Madeleine Careau fait ses premiers pas dans le monde de la culture en travaillant bénévolement avec les Grands Ballets Canadiens. Son premier emploi rémunéré, elle l’obtient avec l’Orchestre symphonique de Québec, où on lui confie le poste stratégique de directrice des communications. Par la suite, son cheminement l’amène à travailler pendant deux ans en qualité de directrice du cabinet du ministre québécois de la Culture, puis dans le domaine de la télévision (à l’ancienne station Télévision Quatre Saisons), des festivals (au Festival d’été de Québec) et de l’industrie du disque et du spectacle, alors qu’elle occupe des positions prestigieuses à l’ADISQ18 et auprès des organisations de Gilbert Rozon (Productions Juste Pour Rire) et de Luc Plamondon. Établie depuis une décennie dans la Ville-Lumière à veiller à la gestion de l’image et des droits de Notre-Dame de Paris dans l’organisation du parolier Luc Plamondon, Madeleine Careau sent qu’un changement d’air lui serait profitable. L’offre de prendre la barre de l’OSM se présente alors à elle, et avec cette offre, l’occasion aussi de revenir à Montréal.

Dès les premières semaines passées dans son bureau de la Place des Arts, Madeleine Careau s’attarde à prendre le pouls de l’organisation dont elle tient désormais les rênes. La nouvelle directrice générale relève plusieurs irritants qui ne permettent pas à l’OSM de s’exécuter à la hauteur des attentes toujours élevées du public montréalais.

Madeleine Careau constate, dans un premier temps, que le conseil d’administration de l’orchestre, qui compte tout près de 60 personnes, joue un rôle relativement marginal au sein de l’organisation. La gestionnaire souhaiterait de toute évidence une plus grande implication de ce dernier dans les orientations de l’orchestre.

Madeleine Careau constate également un niveau élevé de désorganisation au chapitre de l’administration de l’orchestre. L’information de gestion, notamment l’information financière et celle reliée aux ventes, est lacunaire et n’est pas systématisée. Il en découle donc, pour les employés et administrateurs de l’orchestre, une méconnaissance de la situation réelle de l’orchestre au sein du marché culturel montréalais. Le portrait que dresse la directrice générale des processus managériaux à son arrivée est navrant : « Les livres, le track record, les dossiers, les cash flows… Il n’y avait pas beaucoup de documentation. C’est sûr que ce n’était pas informatisé, pas du tout. […] Ce n’est même pas la compétence des gens. Ils n’avaient même pas les outils minimums de base pour faire un travail! »

De plus, si la renommée de l’orchestre au cours de la décennie 1980 était source de motivation et de fierté pour les employés de l’orchestre, les difficultés financières (qui furent prétexte à des compressions de personnel importantes au cours des années précédentes) et la chute du prestige de l’orchestre ont eu pour effet d’engendrer une démotivation des employés.

Finalement, Madeleine Careau relève une lacune évidente en matière de ventes et de marketing, alors que l’organisation s’est appuyée, au cours des dernières années, sur sa bonne réputation qui lui garantissait des ventes d’abonnements et de billets de manière relativement aisée.

La saison de tous les espoirs

Certes, en cette matinée d’avril 2002, Madeleine Careau est bien au fait de la situation de l’OSM, elle qui dirige maintenant depuis plus de deux ans les destinées de l’orchestre. Malgré les lacunes organisationnelles et le peu de ressources dont elle dispose, la situation financière de l’orchestre est relativement stabilisée et le public montréalais continue à soutenir l’OSM.

Mais pour l’instant, les efforts de Madeleine Careau et ceux de l’organisation sont tournés vers un événement qui, espère-t-elle, pourra relancer le prestige de l’orchestre et le replacer au centre de l’attention médiatique culturelle. De fait, la saison 2002-2003 marque les 25 ans de l’union Charles Dutoit/OSM et c’est en grande pompe que l’institution entend célébrer ces noces d’argent. Invités ayant collaboré avec le maestro helvète tout au long de son séjour montréalais, concerts et autres activités ayant pour but de mettre à l’avant-scène cette collaboration somme toute exceptionnelle, campagnes publicitaires : rien n’est laissé au hasard afin de faire de cette saison à venir un très grand succès.

Pour Madeleine Careau, cette saison 2002-2003 marque aussi l’amorce du processus de remplacement du chef Dutoit qui, à 66 ans bien sonnés au début de la saison, n’en a plus que pour très peu de saisons à Montréal. Certes, le départ anticipé d’un chef de l’envergure de celle de Charles Dutoit n’est pas une chose à prendre à la légère. Aussi, la directrice générale entrevoit une « transition douce » entre Charles Dutoit et son successeur éventuel, alors que le premier sera grandement impliqué dans le processus de désignation du nouveau chef et amènera progressivement ce dernier vers le lutrin de l’OSM.

Bref, la directrice générale de l’orchestre espère que le public montréalais saura répondre avec enthousiasme à la célébration de la 25e saison du tandem Dutoit/OSM et à l’arrivée progressive du nouveau chef.

Le choc Dutoit

Mais à quelques mois à peine du début de la saison 2002-2003, un véritable coup de tonnerre éclate au-dessus de la scène musicale montréalaise : Charles Dutoit remet avec fracas sa démission le 11 avril 2002. Vilipendé par Émile Subirana, le président de la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec, miné par certains épisodes parfois difficiles avec ses musiciens au cours des dernières années, le maestro helvète aura préféré tirer sa révérence avant la chute du rideau.

Pour Madeleine Careau, l’OSM et la communauté montréalaise, le choc est de taille. Le départ d’une telle icône est un traumatisme bien réel. Alors que tous attendaient avec impatience cette saison inoubliable, voilà que tout est à refaire. La perte est dramatique, car le maestro constitue à la fois le cœur et l’âme de l’ensemble, et surtout une inestimable carte de visite pour ce même ensemble. Et cet état de fait est amplifié par la relation intime qui unit le maestro helvète et son orchestre depuis toutes ces années. « […] Charles était, de loin, la personne la mieux informée et la plus connaissante de l’OSM, parce qu’il était là depuis vingt-quatre ans. Et lui, il avait traversé des conseils d’administration, des directions générales, toutes sortes de monde, toutes sortes de gens. […] Et donc, c’était devenu son orchestre, fortement identifié à l’OSM, non seulement à Montréal, mais dans le monde. Donc, l’OSM, c’était Charles! », se remémore Madeleine Careau. On peut évidemment comprendre tout le désarroi qui s’empare de l’institution et de ses administrateurs au lendemain de la démission du chef et certains, dont l’influente journaliste Lysiane Gagnon du quotidien montréalais La Presse, n’hésitent pas à blâmer partiellement l’administration de l’OSM pour le départ hautement médiatisé de son directeur musical19.

Le choix d’un chef… temporaire

La situation est critique pour Madeleine Careau et l’équipe de l’OSM, qui doivent dès lors revoir de fond en comble toute la programmation de la saison 2002-2003. La directrice générale se rappelle avec émotion tout ce qu’a impliqué le départ précipité de Charles Dutoit : « On faisait revenir toutes les grandes stars qui avaient joué avec Charles en 25 ans, de [Mstislav] Rostropovitch en passant par Yo-Yo Ma, tous les grands solistes du monde revenaient. […] La brochure était imprimée à 150 000 exemplaires, distribuée partout, les affiches, toute la campagne était partie : “Charles Dutoit signe sa vingt-cinquième saison” avec la photo de Charles en couverture de la brochure. Donc, on a tout mis ça à la poubelle! »

La survie de l’institution est en jeu, car l’orchestre doit se produire sur scène dès septembre. Le temps presse pour Madeleine Careau, car il est impératif de pouvoir présenter une saison qui, sans avoir l’envergure de celle initialement imaginée, saura quand même plaire aux mélomanes montréalais. Le choix d’un chef devient donc la priorité pour Madeleine Careau. Mais avant même de s’engager dans un processus qui sera somme toute assez long, la directrice générale de l’OSM doit pourvoir au poste de chef de manière temporaire. Il en va de la crédibilité de l’institution face aux nombreuses parties prenantes gravitant autour de l’orchestre, aux abonnés et aux spectateurs, mais surtout de la santé financière de l’orchestre qui, compte tenu de son équilibre précaire et de son imposant déficit cumulé, ne peut pas se permettre une saison déficitaire.

Madeleine Careau et l'OSM-Jacques Lacombe

La solution, pour Madeleine Careau et les administrateurs de l’OSM, s’avèrera pourtant bien simple. C’est Jacques Lacombe, jeune chef qui fut l’assistant de Charles Dutoit à l’OSM depuis 1994, qui sera à la barre de l’orchestre pour sa 69e saison20. Il est cependant clair à l’esprit de Madeleine Careau que si la baguette du maestro de l’orchestre revient dans les mains de Jacques Lacombe, ce n’est que de manière temporaire. Âgé d’à peine 40 ans, le jeune chef, originaire lui aussi du Cap-de-la-Madeleine, comprend la situation et accepte le titre de « premier chef invité » que l’OSM crée tout spécialement pour lui. Bien au fait de la situation, possédant également une excellente connaissance de l’orchestre et de ses musiciens, Jacques Lacombe réussit à tirer brillamment son épingle du jeu lors de sa première prestation à la barre de l’ensemble, le 29 septembre 2002. Le critique Claude Gingras de La Presse n’hésite pas à rendre un verdict positif à l’endroit du « premier chef invité » :

Très médiatisé et très attendu depuis sa nomination comme « premier chef invité » de l’OSM, Jacques Lacombe ne débutait à ce titre qu’hier, aux concerts du dimanche après-midi. À travers un programme long et difficile, l’ex-assistant de Dutoit devenu son principal remplaçant a laissé une excellente impression qui augure on ne peut mieux de la saison qui commence.
Une nouvelle silhouette monte au pupitre de l’OSM, un nouveau chapitre d’histoire débute au moment où cette institution marche vers ses 70 ans21.

Madeleine Careau et l’OSM peuvent souffler un peu : la qualité du produit artistique sera maintenue durant l’intérim assuré par Jacques Lacombe.

Le choix d’un chef

La directrice générale doit néanmoins s’atteler à la tâche de trouver une nouvelle figure de proue à l’orchestre. Sans parler nécessairement d’urgence, Madeleine Careau sait qu’elle doit quand même « se hâter lentement » si elle veut orienter l’orchestre dans une toute nouvelle direction. L’embauche d’un directeur artistique pour un orchestre de réputation internationale n’est pas une chose à prendre à la légère, et entre les premiers pourparlers et la signature définitive d’un contrat d’engagement, de longs mois peuvent s’écouler avant de voir un maestro au lutrin de l’orchestre. Une démarche claire doit être mise en place afin de désigner, au terme de ce processus, un chef digne de l’OSM et des mélomanes montréalais.

Madeleine Careau n’entend pas porter le poids d’une telle décision seule. Il est clair qu’un processus de sélection exceptionnel, impliquant notamment le conseil d’administration de l’orchestre, doit être mis sur pied afin de désigner le nouveau chef. Dans un premier temps, la directrice générale forme un comité de treize membres, tous mélomanes, sans être toutefois tous intimement liés à l’orchestre22. La tâche de ce comité est énorme : établir une liste de candidats qui pourraient être nommés au poste prestigieux de directeur musical laissé vacant par le départ de Charles Dutoit.

Afin de faciliter les délibérations, Madeleine Careau, en compagnie du président de ce comité, Bernard Shapiro, déterminent trois grands profils à l’intérieur desquels ils entendent « classer » les quelque cent chefs œuvrant à travers le monde qui seraient susceptibles de prendre les rênes de l’ensemble. Certains critères apparaissent cependant incontournables, peu importe le profil d’où proviendra le candidat choisi : le nouveau chef devra parler le français et l’anglais, et il devra se distinguer par sa capacité à attirer sur la scène de la salle Wilfrid-Pelletier des artistes de réputation internationale. Ainsi, ces profils sont définis par le comité de la manière suivante :
• Un premier profil, appelé « le jeune Charles Dutoit », vise à regrouper un certain nombre de jeunes chefs, idéalement autour de la quarantaine, ayant déjà dans leur curriculum un certain bagage en qualité de directeur artistique, quelques gravures à leur actif et une expérience de la tournée. Ce que recherchent avec ce profil Madeleine Careau et les membres du comité de sélection, c’est un chef qui voudra « grandir » avec l’orchestre et faire de son ambition personnelle celle de l’OSM et de Montréal.
• Le second profil, que les membres du comité surnomment « Kent Nagano », correspond aux chefs, dans la fleur de l’âge, qui possèdent une bonne expérience et une réputation déjà solidement établie à l’international.
• Un dernier profil, le profil « Charles Dutoit », regroupe en son sein les chefs établis, dont la réputation n’est plus à faire et qui rayonnent déjà sur la scène internationale.

Le comité de sélection, formé pratiquement au lendemain de la démission de Charles Dutoit, n’entend pas prendre de décision hâtive. Sous la baguette de Jacques Lacombe, l’OSM peut continuer à tenir la promesse faite à la population montréalaise de performances de qualité encore une ou deux saisons. La sélection du chef sera une décision réfléchie, voire mûrement réfléchie…

Kent Nagano, chef d’orchestre, musicien et citoyen du monde

Madeleine Careau et l'OSM-Kent Nagano

Des trois profils précédemment identifiés, le profil « jeune Charles Dutoit », le profil « Kent Nagano » et le profil « Charles Dutoit », les membres du comité s’arrêtent sur le deuxième profil. Le comité sélectionne une liste courte d’environ cinq chefs, question de sonder leur intérêt à venir diriger à Montréal. Dans la perspective de Bernard Shapiro, président du comité de sélection, et de Madeleine Careau, il n’est certes pas question d’ouvrir des négociations avec tous les chefs qui apparaissent sur la courte liste du profil « Kent Nagano ». Les douze membres du comité décident de dresser une liste de chefs par préférence, et Madeleine Careau s’engage à sonder l’intérêt du chef qui récoltera le plus de voix. Le nom de Kent Nagano, celui-là même qui incarnait le profil retenu, est celui qui revient à l’unanimité!

À bien des égards, l’accord entre Kent Nagano et Montréal semble être parfait. Américain d’origine nippone, Kent Nagano est né en 1951 à Berkeley, en Californie. Après des études de premier cycle universitaire en sociologie, il opte pour la musique, qu’il étudie à la fois en Californie et à Paris, où il parfait parallèlement son apprentissage de la langue de Molière. Il a été à la fois directeur musical du Hallé Orchestra de Manchester de 1991 à 2000, de l’Opéra de Lyon de 1989 à 1999 et du Deutsches Symphonie-Orchester de Berlin (2000-2006), le second orchestre d’importance de la capitale allemande, après le réputé Berliner Philharmoniker. Au chapitre de la programmation, Kent Nagano ouvre sans conteste un autre chapitre dans l’histoire de l’OSM. Alors que l’ère Dutoit s’était surtout caractérisée par un attachement profond aux compositeurs français, le nouveau maestro entend faire sa marque en mettant de l’avant un répertoire davantage germanique23.

C’est donc munie de ce vote unanime du comité de sélection en faveur de maestro Nagano que Madeleine Careau s’envole vers l’Europe à l’hiver 2003 afin de proposer au chef la baguette de l’OSM. Au terme d’une année de négociations, Kent Nagano accepte de devenir le huitième directeur musical de l’OSM, jusqu’à la saison 2011-2012. Néanmoins, les engagements préalables du chef l’empêchent de prendre à temps plein la charge de l’orchestre : il sera conseiller musical d’ici son arrivée officielle, prévue à la saison 2006-2007. Madeleine Careau ne cache pas son enthousiasme face à la nomination du nouveau directeur, dont la personnalité se marie, selon elle, admirablement bien avec sa nouvelle ville d’adoption : « Je dis toujours que Kent Nagano, c’est l’image parfaite de Montréal. C’est un Nord-Américain, issu de l’immigration, qui a l’âge des boomers, francophile, qui vit à Paris, Européen de goût et de carrière. C’est comme le portrait idéal de Montréal. » Le dossier délicat du choix du directeur musical est désormais réglé.

Le long conflit de travail à l’OSM

Un dossier épineux n’attend cependant pas l’autre pour Madeleine Careau, qui doit maintenant s’attaquer au renouvellement du contrat de travail avec les musiciens de l’OSM. D’autant que ces derniers sont sans convention collective depuis le 31 août 2002. Dans la tourmente causée par la démission de Charles Dutoit, Madeleine Careau s’est entendue rapidement avec les musiciens de l’orchestre pour reconduire l’entente collective d’une année. Cette mesure d’urgence est bien reçue par les musiciens, qui comprennent le contexte difficile que connaît l’orchestre. Mais les musiciens de l’orchestre entendent bien négocier les termes d’une nouvelle convention collective l’année suivante, d’autant que les positions entre la partie patronale et la partie syndicale sont assez éloignées. Après des négociations infructueuses durant l’année 2004 et au début de l’année 2005, les hostilités sont officiellement engagées lorsque les musiciens de l’orchestre déclenchent une grève illimitée le 9 mai 2005.

Madeleine Careau n’est pas particulièrement optimiste quant au règlement rapide du conflit, tant les relations sont tendues avec l’Association des musiciens de l’OSM et la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec (GMMQ), avec qui la première est affiliée24. D’autant que le président de la Guilde, Gérard Masse, exige dès le début du conflit la tête de Madeleine Careau, un épisode relaté par le critique musical Christophe Huss :

Le président de la Guilde des musiciens du Québec, Gérard Masse, a demandé hier la tête de Madeleine Careau, directrice de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM). « C’est comme le bateau amiral qui n’a pas de capitaine. Au niveau de la direction, on devrait changer le pilote », résume-t-il à son sujet.
La situation se crispe donc autour de la figure d’un bouc émissaire. Les musiciens laissent entendre à demi-mot qu’ils seraient prêts à des concessions – par exemple sur les enregistrements –, mais pas à la présente administration. Pour que les musiciens, par ailleurs « disponibles », retournent à la table de négociation face aux mêmes personnes, où Madeleine Careau ne figure pas, il faudrait que ces personnes « aient changé d’attitude25».

Cette dernière comprend dès lors qu’elle ne peut mener seule cette bataille acharnée avec les musiciens de l’orchestre. La directrice générale comprend aussi qu’elle est peut-être devenue un obstacle au règlement du conflit entre les musiciens et l’orchestre. Une fois de plus, Madeleine Careau décide de mobiliser les parties prenantes qui orbitent autour de l’orchestre afin de l’épauler dans le conflit de travail. Fait exceptionnel, c’est Lucien Bouchard, l’ancien premier ministre du Québec, de 1996 à 2001, alors président du conseil d’administration de l’OSM, qui monte au front afin de présenter à la population montréalaise, par l’entremise des médias écrits et électroniques, les tenants et aboutissants du conflit. L’ancien politicien, dont la réputation de négociateur n’est plus à établir, n’hésite pas à paraître aux côtés de la directrice générale et à lui accorder publiquement sa pleine confiance et celle du conseil d’administration.

Le conflit de travail, amorcé en mai, s’éternise durant l’été et plus personne ne croit réellement à la possibilité de sauver la saison 2005-2006, qui doit s’amorcer en septembre. L’atmosphère est au pessimisme et même Claude Gingras, le redoutable et estimé critique musical de La Presse, soulève l’hypothèse de la disparition pure et simple de la formation musicale : « Faut-il dissoudre l’OSM? », se demande-t-il26. Car, parallèlement à la menace bien réelle d’annulation de la prochaine saison, il existe un danger réel d’implosion de l’orchestre, les musiciens pouvant être tentés de proposer définitivement leurs services à d’autres orchestres, un fait que souligne l’Association des musiciens de l’OSM :

Les musiciens considèrent que l’administration de l’OSM n’a toujours pas de vision d’avenir; elle ne juge toujours pas important de privilégier des conditions favorables à la prévention de l’exode de ses musiciens et au maintien d’une capacité d’attraction de bons candidats. Soulignons que 15 postes sont maintenant libres, dont ceux de co-violon solo et de cor solo. L’accès des musiciens de l’OSM aux autres grands orchestres d’Amérique du Nord leur en est d’autant plus facile que la réputation internationale acquise par l’OSM en fait des candidats reconnus à leur juste valeur et recherchés. Parallèlement, le recrutement par l’OSM de musiciens établis de calibre international s’avère de plus en plus difficile, pour les mêmes raisons27.

Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’à la mi-octobre 2005, soit plus de cinq mois après le déclenchement des hostilités, que les musiciens de l’OSM entérinent finalement une entente survenue avec l’administration de l’orchestre. Pour bon nombre d’observateurs, dont le critique musical du quotidien Le Devoir, Christophe Huss, le vainqueur tout désigné de ce dernier bras de fer est sans conteste la partie patronale :

Les grandes lignes de la nouvelle entente collective, d’une durée de sept années (2003-2010), épousent étroitement les requêtes de l’administration en ce qui a trait à l’assouplissement des conditions de travail. Pour ce qui est des conditions normatives, il semble bien que l’administration ait obtenu le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière28!
Cette entente à long terme avec l’Association des musiciens de l’OSM, entente qui ne sera à renouveler qu’à la saison 2010, assure donc la paix syndicale à l’OSM pour les années à venir.

La nouvelle salle symphonique : un instrument essentiel à l’OSM

Madeleine Careau et l'OSM-Image6

Les astres semblent donc favorables à l’OSM et à Madeleine Careau qui, dotés d’une nouvelle direction musicale et d’une entente collective paraphée avec les musiciens de l’orchestre, peuvent entrevoir avec espoir les prochaines saisons. Et ce sentiment est par ailleurs renforcé par l’excellente nouvelle qu’apprend Madeleine Careau en ce mois de juin 2006 : l’OSM aura finalement sa nouvelle salle symphonique! C’est le premier ministre du Québec, Jean Charest, qui en fait lui-même l’annonce officielle, mettant ainsi un terme à des années, voire des décennies, d’hésitation gouvernementale. Intérieurement, la directrice générale se félicite de l’action efficace de sa bonne amie Monique Jérôme-Forget, présidente du Conseil du Trésor au sein du cabinet du gouvernement Charest, elle-même ardente supportrice de l’OSM. Madeleine Careau ne doute pas un instant que les arguments de Monique Jérôme-Forget ont su rallier les membres du Conseil des ministres à l’importance de ce projet pour le devenir de l’orchestre et de la vie culturelle montréalaise. Ce projet sera par ailleurs mené en mode de partenariat public-privé, une première pour un projet culturel au Québec, alors que le groupe Ovation, un consortium de firmes de génie-conseil, aura la responsabilité de construire la salle et de l’exploiter pour une période de trente années. Au terme de cette échéance, le gouvernement québécois prendra la pleine possession de l’édifice.

Madeleine Careau et l'OSM

Il convient de mentionner à quel point l’acoustique constitue un enjeu stratégique incontournable pour tous les orchestres de réputation internationale. L’acoustique permet en effet de mettre en valeur un son unique et propre, une véritable « signature » que recherche chaque ensemble. À cet égard, tous s’accorderont à dire que la salle Wilfrid-Pelletier, dont l’acoustique est généralement qualifiée de passable par les experts, était loin de rendre justice à la qualité et à la virtuosité des musiciens de l’OSM, un fait que soulignait déjà Madeleine Careau, avant même la pose de la première pierre du nouveau domicile de l’OSM : « Le son : c’est la première raison pour laquelle nous changerons de salle, a résumé Mme Carreau. La salle Wilfrid-Pelletier compte 800 places de plus que notre future salle. Le compromis s’explique par le désir de jouer dans un espace à l’acoustique exceptionnelle29. » De toute évidence, la construction d’une nouvelle salle devenait essentielle, alors que nombre de grands orchestres se sont dotés, ou sont sur le point de le faire, de nouveaux amphithéâtres, à la mesure de leur talent et de leurs ambitions30. Avec une telle salle, Madeleine Careau a bon espoir de faire du nouveau domicile de l’OSM le point focal de la musique classique à Montréal et de susciter l’envie, à la fois chez les Montréalaises et Montréalais, mais aussi chez les autres grandes formations musicales internationales, de franchir ses portes et de jouir de ses qualités sonores et visuelles remarquables.

Il faut dire que l’ensemble est fort invitant! De forme rectangulaire, le jargon consacré faisant référence à un style shoe box, la nouvelle salle, qui viendra s’adosser au complexe de la Place des Arts31, aura une superficie de plus de 19 000 mètres carrés, à l’intérieur desquels pourront confortablement prendre place 1 900 spectateurs, 200 choristes et 120 musiciens. Cette salle se caractérisera évidemment par une qualité visuelle et architecturale remarquable, mais surtout par une acoustique hors de l’ordinaire, œuvre de la firme new-yorkaise Artec Consultants, qui a signé l’acoustique des plus grandes salles de concert partout sur la planète. L’OSM aura le loisir de se produire dans le nouvel édifice à raison de 240 soirées ou matinées par année, tout en laissant à d’autres formations musicales l’occasion d’en apprécier les qualités acoustiques.

Néanmoins, comme le mentionnait Madeleine Careau, la nouvelle salle symphonique contiendra moins de sièges que la salle Wilfrid-Pelletier, dans une proportion d’environ un tiers. Il s’agit d’un manque à gagner important, qui génère également une série d’interrogations cruciales chez la gestionnaire. Cette diminution du nombre de sièges se traduira-t-elle par une augmentation du prix de ces mêmes sièges? Y aura-t-il autant de billets disponibles pour les mélomanes occasionnels? L’OSM pourra-t-il répondre adéquatement, et de manière abordable, à l’engouement que créera l’ouverture de la nouvelle salle à l’automne 2011?

L’éternelle problématique du financement

La dernière pièce au casse-tête est celle du financement de l’institution. À ce chapitre, Madeleine Careau peut compter sur l’aide précieuse d’Hélène Desmarais, la présidente déléguée du conseil d’administration et présidente de la Fondation de l’OSM, elle-même chargée du volet philanthropique en faveur de l’orchestre. Les deux femmes lancent, lors d’un concert mémorable tenu le 2 avril 2009 en l’honneur du 75e anniversaire de l’OSM et du centenaire du mythique club de hockey les Canadiens, la Fondation de l’OSM. L’objectif d’une telle institution est limpide : enrichir les activités régulières de l’orchestre, mais surtout contribuer à accroître la réputation internationale de l’ensemble. Cette fondation regroupe trois fonds précis : le fonds Pierre-Béique, qui appuiera les opérations courantes de l’orchestre, le fonds Maestro, qui vise à soutenir les visées internationales de l’orchestre, et le fonds Branché sur la communauté, destiné à raffermir les liens de l’orchestre avec la collectivité montréalaise. Grâce à son travail acharné, Hélène Desmarais, récolte en quelque 18 mois des promesses d’engagement envers la Fondation de l’ordre de 40 millions de dollars, notamment en provenance de donateurs institutionnels. Cette somme, spectaculaire en soi en période de crise financière, est un premier pas vigoureux vers l’objectif de 60 millions que la présidente s’est fixé.

Le calme après la tempête?

La nomination de Kent Nagano à la barre de l’OSM, le règlement du conflit de travail avec les musiciens de l’orchestre et l’annonce de la construction de la nouvelle salle symphonique pourraient donc laisser entrevoir à Madeleine Careau la fin des eaux troubles pour l’orchestre dont elle assure la direction. Toutefois, si d’un point de vue externe, l’orchestre semble prêt à prendre un nouveau départ, il n’en demeure pas moins que le travail à effectuer à l’interne, lui, demeure considérable. Mais à l’aube de la saison 2007-2008, Madeleine Careau sent qu’elle a donné le meilleur d’elle-même à l’OSM et songe à d’autres cieux. Pourrait-on l’en blâmer, elle qui a su tenir la barre du navire malgré les assauts violents des éléments? Le conseil d’administration, toujours présidé par Lucien Bouchard, tient toutefois à garder la directrice générale en place, estimant qu’elle a su mener de main de maître les dossiers épineux du successeur de Charles Dutoit et de la grève des musiciens de l’orchestre.

Madeleine Careau demeure à l’OSM, mais dans le cadre d’une nouvelle définition de tâches. Le poste de directeur général est scindé en deux : on retrouvera désormais à l’OSM un chef de la direction et un chef de l’exploitation. Madeleine Careau mettra dorénavant l’accent sur un rôle davantage axé sur les relations avec les parties prenantes et le financement de l’organisation, un combat de tous les instants à l’OSM. C’est donc avec grand plaisir, et non sans un certain soupir de soulagement, que Madeleine Careau remet la gestion quotidienne de l’institution entre les mains d’une jeune femme dynamique et compétente, Mélanie La Couture, récemment diplômée d’un MBA d’une prestigieuse université canadienne.

Épilogue

La conduite d’une institution culturelle telle que l’OSM comporte des défis de tous les instants et Madeleine Careau sait bien qu’à ce titre, le passé est probablement garant de l’avenir. De fait, elle devra s’attaquer dans quelques semaines au renouvellement de la convention collective avec les musiciens de l’orchestre, qui vient à échéance en cette même année 2010. Et la chef de la direction devra également rencontrer son maestro afin de sonder ses intentions futures, alors que la saison 2011-2012, celle de l’installation de l’OSM dans son nouveau nid, sera la dernière prévue au contrat du chef californien.

En cheminant vers la salle de conférence où elle doit rencontrer Mélanie La Couture, la chef de l’exploitation de l’orchestre, et Hélène Desmarais, la présidente déléguée de l’OSM et présidente de la Fondation de l’OSM, Madeleine Careau se demande, une fois de plus, comment garantir la pérennité et la croissance de son orchestre dans l’actuel contexte financier agité…

L'étude de cas complète
Vous appréciez cette étude de cas? Bénéficiez du cas complet incluant les annexes suivantes (9 pages au total) sur la boutique:
  • Surplus (déficit) de l’OSM en millions de dollars
  • Un aperçu des festivals tenus annuellement à Montréal (2011)
  • Certains orchestres symphoniques professionnels au Québec
  • Données relatives aux ventes de billets simples et d’abonnements
  • Provenance des revenus : un comparatif
  • Claude Gingras, « Faut-il dissoudre l’OSM? »
  • Quelques nouvelles salles symphoniques
  • La nouvelle salle symphonique de l’OSM
Afin d’acheter l’étude de cas dans son intégralité, rendez-vous à cette adresse de la boutique evalorix
  1. Notre traduction : « Never have I heard Ravel’s score sounding quite so ravishing as on this new digital issue, not just a question of the engineers’ work with its fine balancing and atmosphere, both spacious and detailed, but the playing of the Montreal Symphony Orchestra. On this showing it is by far the finest French orchestra today, whatever they think in Paris. » (Gramophone, juin 1981, p. 46)
  2. Pour une lecture plus approfondie sur la prolifique relation entre Zarin Mehta et Charles Dutoit, le lecteur pourra consulter l’article de Laurent Lapierre intitulé « L’esprit d’entreprise après cinquante ans : le cas de l’OSM » publié dans la revue Gestion (vol. 13, no 3, automne 1988), de même que l’étude de cas « Zarin Mehta : La tranquille assurance et l’humour au service de l’orchestre », écrite par Chantale Cusson et Laurent Lapierre, disponible au Centre de cas de HEC Montréal.
  3. Wah Keung Chan, « Charles Dutoit – Aller de l’avant, sans oublier ses racines », La Scena Musicale, vol. 6, no 1, 1er septembre 2000.
  4. « Part of my record in Montreal had to do with the effort I made about understanding the local culture, he said. Two of Montreal’s four TV channels were in French. Some 80% of my staff was primarily French-speaking. And what did I speak? Well, I spoke English, and I spoke my native Gujarati. So I went out and studied French intensively. That way, I could be part of the very culture whose music I was managing. » Pranay Gupte, « Following Capably in His Father’s Musical Footsteps », The New York Sun, 29 mars 2005.
  5. Claude Gingras, « À la direction de l’OSM : deux personnes pour remplacer (Zarin) Mehta », La Presse, le samedi 20 janvier 1990, p. D3
  6. Suite à son passage à l’OSM, Zarin Metha occupera la fonction de directeur du prestigieux Festival de Ravinia (Chicago) de 1990 à 2000, puis du non moins prestigieux New York Philarmonic depuis l’an 2000.
  7. Dans son article « L’impasse médiatique des grands orchestres » (Le Devoir, le samedi 13 décembre 2003, p. E4), le critique et journaliste Christophe Huss met ici en cause l’amorce du déclin de l’industrie du disque depuis le milieu de la décennie 1990, déclin qui correspond à la montée en force d’internet : « De fait, un à un, les orchestres américains de catégorie “A”, très chers à enregistrer, ont perdu leurs contrats : Philadelphie avec EMI, Boston avec Philips, New York avec Sony, Cleveland avec Decca, Chicago avec Decca puis Erato, Los Angeles avec Sony, San Francisco avec RCA. »
  8. Voir l’annexe 1.
  9. Sur le mandat de Michelle Courchesne à la direction générale de l’OSM (1995-2000), voir le cas écrit par Jacqueline Cardinal, Sophie Lapierre et le professeur Laurent Lapierre, « Michelle Courchesne et l’OSM (1999) », Catalogue du Centre de cas HEC Montréal.
  10. La relation de l’OSM avec l’Opéra de Montréal en est certes une de concurrence, mais également de collaboration puisque l’OSM est en charge, en alternance avec l’Orchestre métropolitain, de la prestation musicale lors des représentations offertes par l’Opéra de Montréal.
  11. Conseil des arts de Montréal, rapport annuel 2010 (www.artsmontreal.org).
  12. « Montréal, l’été, est un festival. Une flopée de festivals. Des petits et des grands, des marginaux et des plus populaires, qui se suivent plus ou moins sans nécessairement se ressembler. Le bon sens commande que la ville profite de sa manie des festivals pour se mettre en valeur, pour devenir LA destination nord-américaine des festivals. J’habite Lille ou Guadalajara, Phoenix ou Bâle, j’ai envie de vivre une expérience culturelle unique : je voyage à Montréal où, pendant cinq ou six semaines, sans arrêt, on me promet un ensemble hétéroclite de festivals de musique, d’humour, de théâtre, de cirque, de cinéma, etc. » Marc Cassivi, « Montréal, ville-festival », La Presse, le jeudi 23 juillet 2009.
  13. Ville de Montréal, Bureau des festivals et des événements culturels :(http://ville.montreal.qc.ca/pls/portal/url/page/culture_fr/FESTIVALS/FESTIVALS)
  14. Le lecteur trouvera, à l’annexe 2, un calendrier des différents festivals se déroulant annuellement à Montréal.
  15. Voir l’annexe 3
  16. Voir l’annexe 4.
  17. Voir l’annexe 5.
  18. Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo.
  19. Lire à ce sujet Lysiane Gagnon, « Le départ de Charles Dutoit », La Presse, le samedi 13 avril 2002.
  20. Sur le parcours de Jacques Lacombe, lire le cas publié par Julie Jodoin et Laurent Lapierre intitulé « Jacques Lacombe, chef d’orchestre », disponible au Catalogue du Centre de cas HEC Montréal.
  21. Claude Gingras, « Lacombe : un premier succès », La Presse, le lundi 30 septembre 2002.
  22. Les membres de ce comité sont Bernard Shapiro (recteur et vice-chancelier de l’université McGill), qui préside le comité, Jean-Pierre Brossmann (directeur du théâtre du Châtelet, à Paris), Welz Kaufmann (directeur du Festival de Ravinia, à Chicago), le père Fernand Lindsay (fondateur du Festival de Lanaudière), le pianiste Louis Lortie, Bernard Labadie (fondateur de l’ensemble Les Violons du Roy), Murray Lapin (avocat) et Jean Paré (journaliste et ancien rédacteur en chef de la revue L’Actualité). Certains membres de l’OSM se joignent aussi à ce comité. Ce sont Paul Fortin (directeur des opérations artistiques), Richard Roberts (violoniste), Jean-Marc Leblanc (violoniste), Vivian Lee (tromboniste) et Madeleine Careau.
  23. Claude Gingras, « Kent Nagano à l’OSM jusqu’en 2012 », La Presse, le mercredi 3 mars 2004 : « Comme programmateur, il favorise un retour aux grands classiques : Haydn, Beethoven, Schubert. »
  24. La Guilde compte environ 3 200 membres réguliers et près de 1 000 membres permissionnaires.
  25. Christophe Huss, « Conflit à l’OSM – La Guilde des musiciens demande la tête de Madeleine Careau », Le Devoir, le mercredi 11 mai 2005.
  26. Voir l’annexe 3.
  27. Association des musiciens de l’Orchestre Symphonique de Montréal (2005), « Des musiciens sous-payés, une menace pour l’avenir de l’Orchestre symphonique de Montréal », p. 4.
  28. Christophe Huss, « Les musiciens entérinent l’accord », Le Devoir, le mardi 18 octobre 2005.
  29. Stéphane Baillargeon, « Symphonie en besoins majeurs », La Presse, le jeudi 7 septembre 2006, p. A1.
  30. « Le tournant du siècle, notre temps actuel, sera alors certainement regardé comme l’ère des cathédrales du son. Montréal ne fait que suivre un mouvement continental et même planétaire, des dizaines de salles de concert plus ou moins spécialisées ayant été construites depuis une décennie, de São Paolo à Tenerife, de Rome à Barcelone. Toronto vient d’inaugurer une maison de l’opéra. Aux États-Unis, des réalisations de premier plan sont apparues à Seattle (1998), Philadelphie (2001) et Los Angeles (2003), ces deux dernières ayant coûté plus de 350 millions chacune. » Stéphane Baillargeon, « Symphonie en besoins majeurs », La Presse, le jeudi 7 septembre 2006, p. A1. Quelques exemples picturaux de ces nouvelles salles symphoniques sont présentés à l’annexe 7.
  31. Voir l’annexe 8.