Le cardinal Jean-Claude Turcotte et l’archidiocèse de Montréal

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Ce cas traite de management, de religion et de leadership spirituel à travers la carrière du cardinal Jean-Claude Turcotte, archevêque de Montréal depuis le 17 mars 1990. À la tête d’un des plus importants diocèses du Canada, qui compte un million et demi de fidèles, il a sous sa responsabilité plus d’un millier de personnes et gère un budget de huit millions de dollars.
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Notre modèle de leadership à nous, c’est celui du service1. – Cardinal Jean-Claude Turcotte

L’Église catholique romaine est une des plus vieilles et des plus importantes organisations au monde. Fondée il y a plus de 2000 ans par le Galiléen Jésus-Christ à partir d’un noyau de 12 apôtres, elle compte aujourd’hui des milliards de fidèles répartis dans tous les pays du monde. Son chef actuel est le pape Jean-Paul II, en poste depuis 1978. Il est le 262e à succéder au premier pape Pierre, un ancien pêcheur qui avait quitté sa barque et ses filets pour suivre Jésus, entraînant avec lui ses compagnons de travail.

La mission fondamentale de l’Église est de répandre la « Bonne Nouvelle » telle que transmise dans les Évangiles : l’humanité, dont les ancêtres Adam et Ève avaient été expulsés du paradis terrestre pour avoir commis le péché originel, a été sauvée par Jésus-Christ, le fils de Dieu fait homme, qui a donné sa vie pour la rédemption des péchés. Une parole fondatrice guide tous les catholiques de la planète : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. »

Une structure décentralisée

Depuis les débuts de l’évangélisation, qui s’est étendue aux pays d’Europe à partir de Rome, une structure fonctionnelle complexe s’est mise en place au cours des siècles. La cellule de base de la pyramide hiérarchique de l’Église est la paroisse à la tête de laquelle est nommé un curé qui dirige une équipe de prêtres et de diacres chargés d’exercer leur ministère auprès des paroissiens, des groupes communautaires et des communautés religieuses qui y oeuvrent. Les curés sont aidés dans la gestion de la paroisse par des laïcs appelés marguilliers qui voient bénévolement aux finances de la fabrique2. Regroupées en diocèses, les paroisses relèvent d’un évêque, qui est parfois rattaché à un archidiocèse selon la configuration et l’importance des territoires délimités. Des évêques auxiliaires aident les évêques en titre à accomplir leurs fonctions dans chacun des diocèses. Telles que définies par l’Église, les fonctions de l’évêque sont triples : enseigner la parole de Dieu, sanctifier le peuple par la célébration des sacrements et gouverner le diocèse.

Les évêques sont regroupés dans chaque pays au sein d’un organisme appelé la Conférence des évêques catholiques. C’est le pape qui nomme personnellement les évêques et les archevêques et qui choisit parmi eux des cardinaux qui joueront auprès de lui le rôle de conseillers tout en veillant à la bonne marche des diocèses ou des missions qu’il leur confie. Lorsque le pape décède, les cardinaux se réunissent en conclave pour élire parmi eux celui qui lui succédera. Seule la mort peut interrompre le mandat du pape, reconnu par les fidèles comme le représentant de Dieu sur terre.

L’archevêque de Montréal

Le diocèse de Montréal a été constitué en 1836, par détachement de celui de Québec. En 1886, il accède au rang d’archidiocèse en incluant les diocèses « suffragants » de Joliette, de Saint Jean/Longueuil, de Saint-Jérôme et de Valleyfield. Le siège épiscopal de cette « province ecclésiastique » est situé à Montréal3. Il compte 257 paroisses où se retrouvent plus de 1,5 million de fidèles (voir l’annexe 1). Depuis 1990, Mgr Jean-Claude Turcotte, qui avait été nommé évêque auxiliaire en 1982 par le pape Jean-Paul II, est l’archevêque de Montréal en remplacement de Mgr Paul Grégoire. Il a été fait cardinal en octobre 1994 et introduit au Collège des cardinaux le 26 novembre de la même année.

Depuis sa nomination comme archevêque de Montréal, Mgr Turcotte a mené une carrière remarquée au sein de l’Église catholique. D’abord sollicité pour prononcer une catéchèse à Denver au Colorado auprès de la jeunesse francophone à l’occasion de la VIIIe Journée mondiale de la jeunesse en 1993 (voir l’annexe 2), il se voit bientôt confier d’importantes responsabilités au sein de l’Église romaine. Il sera nommé membre du Conseil pontifical des Communications sociales et membre de la Congrégation pour la Cause des saints en 1994, puis membre du Conseil des cardinaux pour l’étude des problèmes relatifs à l’organisation et aux questions économiques du Saint-Siège. Le pape fait, à nouveau, appel à lui pour qu’il prononce une autre catéchèse en français lors de la XIIe Journée mondiale de la jeunesse tenue à Paris en 1997 (voir l’annexe 3). La même année, Jean-Paul II l’invite à participer à l’Assemblée spéciale pour l’Amérique au Synode des évêques portant sur la vie consacrée, qui a lieu à Rome de novembre à décembre, et il le nomme président de la Commission pour le message final. Mgr Turcotte prononcera à nouveau deux catéchèses à la XVe Journée mondiale de la jeunesse tenue à Rome en août 2000, toujours à l’invitation du pape. Il va sans dire qu’en plus de parler le français, l’anglais et le latin, il se débrouille en italien.

Au pays, peu de temps après son accession comme chef de l’archidiocèse de Montréal, il assumera d’importantes responsabilités. Après avoir reçu un doctorat honoris causa de l’Université McGill en 1995, il est élu vice-président de la Conférence des évêques catholiques du Canada dont il deviendra président de 1997 à 1999. En 2002, il participe activement à l’organisation de la XVIIe Journée mondiale de la jeunesse à Toronto où il prononcera deux catéchèses aux jeunes francophones4.

À Montréal même, Mgr Turcotte a fait sa marque comme chef du plus important archidiocèse du Canada qui compte un millier d’employés, en plus des religieux et religieuses ayant fait vœu de pauvreté, d’obéissance et de chasteté, sur qui il détient un pouvoir incontesté. D’allure sportive, il en impose par son physique d’ancien joueur de baseball, un des sports qu’il pratiquait d’ailleurs avec beaucoup d’enthousiasme dans sa jeunesse avec le volley-ball et le ballon-panier. Toujours présent dans les grands débats publics (voir l’annexe 4), son style sobre, mais ferme, reflète les valeurs qui guident cet homme qui s’est toujours défendu d’avoir quelque ambition que ce soit. Il affirme que son unique désir a toujours été de servir Jésus et l’Église, au mieux de ses connais-sances, de ses talents et de sa curiosité. Dans une entrevue qu’il accordait en avril 2004 à un journaliste du Devoir, il insistait sur deux valeurs fondamentales, porteuses, selon lui, de paix au niveau personnel, collectif et même mondial : le partage et le respect (voir l’annexe 5). Il va plus loin en faisant du pardon, qui est propre à la religion chrétienne, la seule condition à l’atteinte de la paix dans notre monde marqué par l’horreur du terrorisme.

À une époque où l’incertitude politique, le matérialisme, la recherche du plaisir et l’appât de la richesse s’affichent dans tous les domaines, cette attitude tranchée a de quoi surprendre. Cet homme aux cheveux gris et à l’œil légèrement à la traîne dérange par sa solide sérénité, convaincu que Jésus, à qui il s’adresse quotidiennement dans ses prières, possède un message d’espoir toujours actuel pour ceux et celles qui souffrent aujourd’hui de misère physique, sociale et morale. Cet homme est-il rétrograde ou d’avant-garde? En fait, comment le jeune homme sportif qu’il était, plein d’énergie et de vitalité, en est-il venu à opérer un choix de vie aussi engageant qui l’a mené, presque malgré lui, à la tête de l’archidiocèse de Montréal? Pourquoi diable cet ancien voltigeur est-il devenu cardinal?

Saint-Vincent-de-Paul

Jean-Claude Turcotte est né à Montréal en 1936 dans une famille du quartier Villeray. Deuxième fils d’une famille de sept enfants, il sera pensionnaire au primaire et externe au secondaire. C’est qu’à l’âge de cinq ans, il avait commencé l’école en même temps que son frère aîné Raymond, qui avait 13 mois de plus que lui, à cause d’une maladie que ce dernier avait contractée et qui avait retardé d’un an son entrée en classe. Après les deux premières années passées ensemble dans une petite école des sœurs de Sainte-Croix, qui ne comptait que deux classes et que Mgr Turcotte décrit comme « une école de campagne en ville », les deux frères furent envoyés dans des écoles différentes afin d’éviter des comparaisons injustes. Raymond fut envoyé à l’école du quartier, l’école Saint-Gérard, et Jean-Claude fut mis pensionnaire au Jardin de l’enfance de Saint-Vincent-de-Paul5, en banlieue nord de Montréal où il fit ses troisième, quatrième et cinquième années sous la direction des sœurs de la Providence. Ses parents l’inscrivirent ensuite au Collège Laval, dirigé par les frères Maristes, préférant le placer dans un environnement entièrement masculin, où il termina ses études primaires.

En plus de son frère aîné Raymond, Jean-Claude avait trois frères, Gilles, Michel et Alain, et deux sœurs, Nicole et Louise. Malheureusement, le petit Michel était né avec une malformation au cerveau et malgré les soins généreux du Dr Wilder Penfield, grand spécialiste du système nerveux et cérébral, il décéda à l’âge de 18 mois, ce qui fut vécu comme un drame dans la famille. Mgr Turcotte évoque ce qui s’est passé.

L’enfant avait une malformation au cerveau. Il a été soigné par le docteur Penfield. Le fameux docteur Penfield. Et ça m’avait beaucoup marqué. Il avait dit à mon père : « C’est une honte pour la science de ne pas avoir pu sauver cet enfant-là. Et je ne vous charge pas un sou. » Il n’y avait pas d’assurance-maladie. Mon père était un francophone. Il n’était pas riche, mais ils ont fait tout ce qu’ils ont pu pour sauver cet enfant-là. Et ma mère s’en est occupée beaucoup.

Pendant la maladie de l’enfant, qui nécessitait beaucoup de soins, on décida d’envoyer les trois aînés passer leurs étés dans la famille de la mère dont les parents habitaient dans la paroisse de Sainte-Pétronille à l’Île d’Orléans. C’était en 1943-1944. À l’été 1944, eut lieu la Conférence de Québec au cours de laquelle Churchill, Roosevelt et le premier ministre du Canada, Mackenzie King, assistèrent à des pourparlers qui menèrent à la signature du Traité de Québec. Ils se rendirent un soir à la résidence de campagne d’un notable de la Ville, un dénommé Porteous qui était président de la société Canada Steamship Lines, laquelle comptait dans sa flotte de nombreux bateaux de guerre. Le petit Jean-Claude, qui avait alors huit ans, vit un jour, sur l’Île d’Orléans, un important défilé de « bicycles à gaz » de la Police provinciale passer bruyamment devant la maison de son grand-père. Cette cavalcade précédait la voiture décapotable transportant Porteous, Churchill, Roosevelt et Mackenzie King. Le cortège se rendait à un dîner officiel offert dans ce que les habitants de l’Île d’Orléans appelaient « le château », situé à la pointe de l’Île, aujourd’hui transformé en foyer de charité.

On était en train de jouer tranquillement dehors devant la maison de mon grand-père Gravel. Tout d’un coup, on voit des motos arriver. Imaginez à Sainte-Pétronille, en 1944, sur l’Île d’Orléans, toute une enfilade de motos. On s’est approché de la route et j’ai vu passer Churchill, son cigare à la bouche, dans une auto. Il nous a envoyé la main. On était surpris. On entendait parler de lui à la radio, on entendait parler de la guerre en Europe. La guerre marquait notre enfance.

En 1946, la famille déménage à Saint-Vincent-de-Paul, juste au moment où Jean-Claude entreprend ses études secondaires. Comme il n’y a pas encore de collège classique à Laval, il ira comme externe au Collège André-Grasset6, situé au nord de Montréal, d’où il fera la navette soir et matin.

Une famille de prêtres et d’hommes d’affaires

La mère de Mgr Turcotte a aujourd’hui 93 ans. Née Rita Gravel, c’était une mère à temps plein. Elle s’occupait beaucoup de sa famille et veillait à ce que ses enfants ne manquent de rien et fassent scrupuleusement leurs devoirs et leurs leçons. De tempérament ferme et décidé, c’est elle qui prenait les décisions concernant la maisonnée. À force d’aider ses enfants à l’école, elle en était venue à connaître à fond toutes les matières, y compris le latin et les mathématiques. Dans la grande maison de Saint-Vincent-de-Paul au bord de la rivière des Prairies, il y avait beaucoup d’animation. En plus des amis des six enfants, des oncles, des tantes, des neveux et des nièces s’ajoutaient régulièrement aux repas du soir qui constituaient l’événement rassembleur de la journée.

Une des choses que l’on respectait chez nous, c’était le repas du soir qui se prenait tous ensemble. Pas le déjeuner, parce qu’on avait différents horaires. Pas le dîner, parce que les enfants ne pouvaient pas tous venir à la maison. Mais le soir, on attendait que le dernier soit rentré pour se mettre à table. On soupait tard chez nous. C’est ma mère qui voulait ça. Pas de télévision pendant le repas. On se parlait, on avait bien du plaisir. Je pense que ça marque une famille. Comme il y avait souvent des étrangers qui venaient souper à la maison, un ami, un parent, les repas étaient très animés. J’en garde de très bons souvenirs. Ça créait un esprit familial. D’ailleurs, le repas de l’eucharistie, vous savez, n’a pas été choisi au hasard. Le repas, c’est important. On le sait, quand on va au restaurant, puis quand on réunit des familles.

Le père du cardinal Turcotte était un homme très disponible pour sa famille et pour qui l’humour était une façon d’aborder la vie. Il était commis voyageur de gros en ferronnerie.

Mon père a travaillé pour des grosses maisons de commerce comme Prud’homme et frères, Lewis Brothers. C’est un commerce de ferronnerie qui n’existe plus aujourd’hui. Son métier était d’acheter auprès des grosses compagnies. C’est ainsi qu’il a connu ma mère. Mon grand-père Gravel était aussi voyageur de commerce en ferronnerie. Il parcourait la Gaspésie, la Côte-Nord. C’est lui qui a présenté sa fille à mon père. Il trouvait que c’était un bon gars, il le connaissait bien. Alors, c’est comme ça que les amours ont commencé, et que je suis maintenant ici.

Mgr Turcotte se souvient de son père comme d’un homme efficace sur le plan professionnel, qui avait le « sens des affaires ».

Mon père avait fait une dixième année commerciale. Il venait d’une famille plus petite que celle de ma mère. Ils étaient trois enfants dans sa famille qui avait un certain sens des affaires. Les Turcotte, ce sont des gens d’affaires. Je pense à des cousins qui sont dans le commerce de la fourrure : Turcotte Fourrure. Les Turcotte viennent de l’Île d’Orléans. Mon grand-père paternel est né à l’Île d’Orléans. Avec les Turcault, mes ancêtres, on remonte jusqu’à Abel Turcault, qui était venu en Nouvelle-France comme meunier pour Mgr de Laval.

Paul-Émile Turcotte était aussi un homme très disponible pour sa famille.

Mon père était un homme qui avait un sens de l’humour remarqué et remarquable. Un homme qui était drôle et pour qui la chose la plus importante était sa famille. Je constate cela après coup. Mon père était d’une grande disponibilité. C’est probablement de lui que je tiens. Quand on avait une sortie à faire pour le sport, il nous conduisait partout, mes frères et mes soeurs, parce qu’on faisait tous du sport dans la famille. On voyageait avec lui le matin et il venait nous chercher le soir, au collège. Il s’intéressait à nous autres, à nos amis. C’était vraiment un homme assez exceptionnel. J’ai des témoignages de gens qui l’ont connu. Il était un gars agréable à vivre. Un homme de paix, un homme qui était aimé de tout le monde. Il n’était pas chicanier. Et puis, il était efficace aussi, au plan du travail. Il avait une certaine instruction, même s’il n’avait pas fait son cours classique.

Parmi ceux qui se joignaient aux repas du soir chez les Turcotte, il y avait souvent des prêtres parce que, autant chez les Gravel que chez les Turcotte, il y avait des prêtres.

Deux des frères de ma mère étaient des prêtres, à Québec, un qui était professeur au Séminaire de Québec et l’autre qui a été curé toute sa vie. Dans la famille de mon père aussi il y avait un prêtre. Un de ses frères était missionnaire en Haïti. Il y a vécu 40 ans. Son histoire n’est pas banale. Il avait été ordonné comme moine cistercien, en Bretagne. Et il a demandé à être affecté au diocèse de Mgr Cousineau, un Canadien qui était un de ses amis. Mgr Cousineau était évêque dans un des diocèses d’Haïti avant qu’il y ait des évêques haïtiens. Mon oncle a passé sa vie là-bas. Alors, moi, des prêtres, j’en ai connus depuis mon enfance. Il y en avait dans la famille.

Le Collège André-Grasset

Au cours de ses années de secondaire, Jean-Claude Turcotte participe activement à toutes les activités parascolaires. En plus des sports comme le hockey, la natation, le volley-ball et le baseball, il passe beaucoup de temps à lire, une habitude qu’il conservera toute sa vie. Les années de collège ont été pour lui une période de découvertes intellectuelles intense.

À Grasset, je me souviens d’avoir eu d’excellents professeurs. Certains étaient très exigeants. Comme j’avais une certaine facilité pour les études, je n’étais pas le plus travaillant. Mais j’ai rencontré quelques professeurs qui se sont dit : « Lui, on va le faire travailler. » Je me souviens de la grammaire Ragon, en grec. Quand on sait qu’à l’examen du semestre, il se peut que le professeur te pose une question sur le 13e exemple, en bas de la page 210, il faut que tu travailles. Je ne nommerai pas ce professeur. Il était un grand savant, en géographie en particulier. Lui, il nous a formés. Aujourd’hui, je le remercie à deux genoux, parce qu’il m’a appris à travailler efficacement, à ne pas perdre de temps. J’ai appris à me discipliner. Cela m’est très utile aujourd’hui.

D’autres professeurs lui feront découvrir le monde de la science, de l’histoire, de la philosophie et de l’art.

Le collège m’a beaucoup apporté au point de vue de la connaissance. Il m’a donné accès à la culture, accès à la vie de l’esprit. Dans le domaine où je suis, j’ai à convaincre. J’ai appris au collège à confronter mes idées avec des personnes qui étaient fortes. Il y avait des échanges en philosophie, en particulier. On voulait refaire le monde. C’était l’époque de Duplessis. On discutait politique, on lisait le Devoir, le Chanoine Groulx, l’Action nationale. C’est dans ces courants de pensée que nous avons baigné. On faisait des débats. En histoire, j’ai eu la chance de connaître d’assez près M. Michel Brunet, un des fondateurs de l’École de Montréal en histoire.

Il apprend également la vie communautaire, même si la formule d’externat s’y prêtait moins que dans les pensionnats.

Du point de vue de la solidarité avec les confrères, le Collège m’a beaucoup apporté. On était très unis dans une classe. J’ai des confrères que je revois encore aujourd’hui. On a fini en 55, et ça va faire 50 ans l’an prochain. Il y a sûrement de 10 à 15 confrères que je revois assez régulièrement, dont 7, trois, quatre fois par année. On a même une photo des 7, prise en éléments latins. On a pris la même photo des 7, 45 ans plus tard. Les années de collège, ça crée des liens.

Pendant l’été, le Collège mettait à la disposition de ses élèves un domaine au bord de l’eau appelé le Camp Grasset, situé au lac Gémont dans les Laurentides. Jean-Claude Turcotte y découvre la vie de groupe dans un contexte de vacances. La première fois qu’il va au Camp Grasset, il a 12 ans. Il y avait des sports, auxquels il participe activement, de la radio amateur, dont il apprend les rudiments, et des activités politiques. On élisait en effet, chaque année, un maire du camp qui était choisi par les autres participants au camp et par les habitants des alentours. Les campeurs devaient donc faire une campagne électorale auprès de leurs confrères, mais également dans la population avoisinante. Les candidats faisaient du porte-à-porte.

Dans notre camp, il y avait des élections. On élisait le maire du camp. Pour rendre le tout plus intéressant, on allait faire campagne chez les cultivateurs du coin, qui avaient le droit de voter pour le maire du camp. Il fallait composer des discours politiques, des slogans, faire campagne. J’avais 14, 15 ans. J’avais beaucoup de plaisir à faire cela. On avait un poste de radio. On diffusait trois heures par jour environ. Il fallait penser les émissions, les préparer, etc. Il y avait un tas d’activités, même au point de vue de la prière, qui pour moi était très importante. Le midi, avant le repas, c’était toujours un jeune qui faisait la prière pour les collègues. Elle devait durer trois minutes. À 12 ans, composer une prière de trois minutes sans parler de sport, il faut que tu te creuses la tête. Et il y avait aussi les feux de camp… J’ai bien aimé ce temps.

Lorsqu’il n’est pas au Camp Grasset, Jean-Claude Turcotte se trouve des emplois d’été où sa force physique est mise à profit.

Grasset n’était pas un collège de riches. La plupart y allaient parce qu’ils n’avaient pas d’argent pour être pensionnaires. Tout le monde travaillait durant l’été et durant le temps des fêtes aussi. On allait travailler aux Postes, classer des lettres pour faire quelques sous et pouvoir faire des cadeaux. L’été, on se trouvait tous un travail. J’ai travaillé dans des domaines assez divers. Pour Lowneys, à faire de la crème glacée, en plein été, avec un gros manteau pour aller dans le réfrigérateur. J’ai travaillé pour Dionne dans le département des fruits et légumes. Je prenais des poches de patates de 100 livres, je les mettais dans des sacs de 10 livres. J’ai travaillé pour le magasin La Baie (qui s’appelait alors Morgan), pour apprendre l’anglais. J’avais dit que je quittais mon collège, que mon père était bien malade et j’ai réussi à être embauché. Mon objectif était d’apprendre l’anglais. J’ai été assez chanceux parce que le patron qui m’a engagé m’a juste demandé : « Do you speak English? I said, yes, sure, sure, I speak English. » Puis c’est sa secrétaire, une francophone, qui m’a fait passer l’entrevue. J’allais porter, aux sept ou huit restaurants du magasin, le lait, le pain, la soupe et autres choses dont ils avaient besoin. C’était bien payé. J’avais 55 $ par semaine en 1953. Je faisais quasiment autant que mon père. J’ai travaillé dans la construction aussi. Monter des briques sur les échafauds, j’ai fait ça. C’était dur, mais j’aimais ce travail.

Lorsqu’il sera un peu plus vieux, on demandera à l’étudiant Jean-Claude Turcotte d’aller donner un coup de main à une autre colonie de vacances et c’est là, vers l’âge de 17 ans, qu’il songera plus sérieusement à devenir prêtre. On lui avait demandé de devenir moniteur aux Grèves de Contrecœur.

Les Grèves de Contrecœur était le camp populaire de Montréal. Il y avait 800 enfants à la fois et trois camps durant l’été. Les séminaristes de Montréal en étaient les moniteurs bénévoles. Certains anciens du collège, que j’avais connus au Camp Grasset, m’avaient demandé de leur donner un coup de main, comme moniteur aux Grèves de Contrecœur. C’est là que j’ai découvert la vraie pauvreté. Des jeunes qui venaient de milieux populaires. Des jeunes qui avaient des problèmes de famille énormes. Des jeunes délinquants. C’est là que j’ai peut-être plus découvert le service que je pouvais rendre. Ce qui me frappait, c’est que parmi ces jeunes-là, qui n’avaient aucune instruction ou presque pas, il y en avait qui étaient des enfants brillants, mais qui n’auraient pas la chance de s’instruire. Et je ne vous cache pas que je me suis dit que si jamais je devenais prêtre, ce serait un peu pour eux. Je me suis dit que j’aimerais être prêtre dans des milieux pauvres, et être un éducateur. Essayer d’aider à développer les talents de ces gens-là, qui n’ont pas pu aller à l’école, parce que, à ce moment-là, on ne mettait pas l’accent sur l’éducation chez nous. On n’y croyait pas. J’ai été chanceux de venir d’une famille qui y croyait, même si on n’était pas très riche. Alors, c’est là, lentement que cette idée s’est développée. Et c’est comme ça que j’ai décidé d’entrer au séminaire, de faire mes études théologiques et avec toujours cette idée des milieux populaires. Des milieux pauvres.

Après ses études classiques à Grasset, Jean-Claude Turcotte décide donc d’entrer au Séminaire de Montréal pour devenir prêtre pour faire un jour du ministère auprès des milieux pauvres de Montréal.

Le Grand Séminaire

Pendant ses années de séminaire, Jean-Claude Turcotte approfondit sa foi en continuant de lire beaucoup en histoire, en philosophie et en théologie. Mais l’aspect théorique des études ne l’attire pas à outrance. Il aime par contre beaucoup lire sur la Bible, sur les aspects historiques de l’époque et sur la vie même de Jésus.

Les études théologiques ont été comme le reste. Là aussi, je mettais le temps qu’il fallait dans les études pour passer ma licence et faire la maîtrise. Le Grand Séminaire avait une bibliothèque de 100 000 volumes. J’en ai profité pour lire beaucoup dans tous les domaines, évidemment, en religion, et en particulier sur la Bible, sur l’histoire biblique et l’analyse biblique, qui sont pour moi bien importantes.

La vie au Grand Séminaire comportait toutefois des aspects qui rebutaient le jeune Turcotte. Après avoir été externe pendant toutes ses études secondaires, il trouvait difficile de ne pas pouvoir sortir de l’enceinte pendant des mois. Il trouve un moyen d’aller faire des tours en ville.

Je me suis dit : « Il faut que je sorte d’ici de temps en temps. Comment faire pour que ce soit accepté. » Je me suis aperçu qu’il y avait des confrères qui allaient à la Cathédrale pour le service liturgique. Je me suis arrangé pour faire partie de ce groupe, ce qui me permettait, à toutes les grandes fêtes, de sortir et d’aller en ville. J’aimais mieux aller à la Cathédrale que de rester au Grand Séminaire tout le temps.

Les séminaristes n’avaient pas non plus accès aux journaux parce qu’on voulait qu’ils se concentrent sur leur vie religieuse, coupés du monde. Jean-Claude Turcotte trouve un autre moyen pour rester en contact avec l’actualité politique, qui l’intéresse toujours.

J’ai toujours été un lecteur de journaux. On n’y avait pas droit, sauf qu’il y avait un affichage des articles qui pouvaient avoir un intérêt pour nous. Je me suis dit que le choix ne devait pas être fait par un professeur, mais plutôt par un séminariste. Alors, j’ai pensé : « Il faut que je devienne cette personne-là. » Ça m’a pris un an. J’ai été celui qui découpait les articles de journaux, ce qui me permettait de les lire en entier.

Les principales leçons qu’il retient du Grand Séminaire? En premier lieu, la discipline.

C’était austère comme vie. La première année, je ne suis pas sorti du séminaire avant Noël. Le séminaire a donc été une école de discipline. Des activités, il y en avait, il y avait du sport. J’ai joué au hockey, j’ai joué au basket-ball, j’ai joué au volley-ball. On avait des bonnes équipes. Je me souviens qu’au basket-ball, il y avait des Américains parmi nous qui jouaient très bien. On était environ 300 séminaristes, dont une trentaine des États-Unis. C’étaient des Franco-Américains qui venaient ici à cause de la réputation de la faculté de théologie, et pour apprendre le français. On avait aussi des Japonais parce que les sulpiciens avaient un séminaire au Japon. Quand ils arrivaient au séminaire, ils ne parlaient ni français, ni anglais, seulement un peu de latin. C’est dans cette langue qu’on communiquait avec eux. Deux mois après, ils parlaient anglais, puis trois mois après, ils parlaient français.

Il se donne à fond dans les activités parascolaires offertes aux séminaristes.

J’étais dans le comité des sciences sociales pour lire les journaux, j’étais dans le personnel liturgique pour aller servir à la cathédrale. J’étais un abonné de la bibliothèque. Il y avait des discussions. Il y avait de quoi s’occuper. Mais, il fallait se discipliner. On se couchait à dix heures, puis on se levait à cinq heures et demie. Dix heures, c’était tôt pour moi. Les deux, trois premières années, je lisais en cachette jusqu’à onze heures, onze heures et demie. On avait le droit de fumer, mais pas dans nos chambres, à l’époque, seulement dehors ou dans la salle en bas. Des fois, la nuit, quand je ne m’endormais pas, je descendais, et j’allais fumer. Je ne dis pas que je n’ai pas fumé quelquefois dans ma chambre aussi.

Il apprend également au Grand Séminaire à prier non seulement seul, mais en groupe. Il y trouvera une façon de nourrir sa foi en Jésus qui prendra dans ses années-là une place particulière dans sa vie.

On acquérait une certaine discipline pour la vie de prière. C’était très important. La vie de prière comporte deux dimensions. Une dimension très personnelle. Il faut que tu aies un contact personnel avec Dieu, avec Jésus-Christ. Je dis souvent que je parle à Jésus-Christ comme on parle à un ami. Appelez cela de la prière, de la méditation. Il est très important pour moi d’avoir une vie intense de prière personnelle. Pour ce faire, il faut consacrer un certain temps à la prière, chaque jour, et y être fidèle. Puis il y a la dimension communautaire, la prière avec les autres. Dans la vie de prêtre, il faut maintenir les deux. Tu ne peux pas en laisser une au profit de l’autre. Le séminaire, là-dessus, a été très précieux.

Quant au vœu de chasteté inhérent à la prêtrise, Mgr Turcotte parle encore ici de la discipline qu’il a acquise au Grand Séminaire.

Pratiquer la chasteté, ce n’est pas simple. Mais c’est une question de discipline. Il y a des règles de base. Il faut que tu évites les tentations. Il faut que tu aies une discipline de vie, que tu sois occupé. L’amitié est très importante. L’amitié, pas rien qu’avec les hommes, avec les femmes aussi. Avec des couples. Il faut être fidèle. Avoir des contacts avec les gens, des contacts qui durent. Pas rien que des contacts épisodiques. J’ai des amis dans le monde entier à qui je parle régulièrement. Pour moi, la fidélité est une vertu qu’on doit cultiver pour ne pas la perdre. C’est vrai dans le mariage, c’est vrai en amitié, c’est vrai dans le commerce, dans la carrière, dans le sport.

C’est également au Grand Séminaire que Jean-Claude Turcotte s’est forgé une foi toute personnelle dont les jalons avaient été posés dans son milieu familial d’abord, puis au Collège.

J’ai découvert très jeune, grâce à mes maîtres, grâce aussi à ma famille, que la foi n’était pas d’abord une doctrine. Que ce n’était pas une série de règlements ou de commandements. C’était d’abord et avant tout la découverte de quelqu’un. Ce quelqu’un, c’est Jésus. C’est par lui que la foi doit commencer. Le découvrir, qu’est-ce que cela veut dire? Cela veut dire connaître son histoire, ce qu’il a dit, connaître son époque, connaître ce qui a été écrit sur lui. J’ai toujours été passionné d’histoire, j’ai lu énormément sur l’histoire et en particulier sur l’histoire du temps du Christ. J’ai lu au collège, j’ai lu au Grand Séminaire. Des preuves de son existence se retrouvent chez les chrétiens, chez les juifs, chez les Romains.

Mgr Jean-Claude Turcotte explique comment il en est venu à prier Jésus de façon personnelle en s’adressant directement à la personne de Jésus qui est devenu pour lui un être réel, vivant, dont les enseignements, même s’il les a communiqués il y a plus de 2000 ans, peuvent avoir une influence décisive et actuelle sur la vie quotidienne, la sienne et celle des autres, aujourd’hui.

J’aime bien l’approche de la prière de saint Ignace. Dans ses Exercices, qui se déroulent sur une période d’un mois, il y a un temps sur l’enfance, un temps sur la vie publique, un temps sur la passion, et un temps sur la résurrection. Il faut se représenter dans la tête et dans le cœur ce qu’on trouve dans l’Évangile. Moi, j’ai appris très tôt à prier ainsi. Le Christ est devenu, pour moi, une personne. J’ai lu énormément sur le Christ, sur son temps, son époque, sur l’Évangile, sur la Bible, sur tout ce qui le concernait. On ne peut pas comprendre le Nouveau Testament sans connaître l’histoire. À 18 ans, j’avais pas mal tout lu la Bible. Ça m’intéressait.

Jean-Claude Turcotte avoue être plus intéressé à entretenir sa foi envers Jésus-Christ qu’à discuter de problèmes ou de controverses théologiques.

Je vous avoue que la doctrine théologique, c’est important. Mais la connaissance du Christ, son message et comment cela peut influencer la vie de quelqu’un, pour moi, c’est le plus important. Et c’est ce que j’ai essayé de faire à peu près toute ma vie sacerdotale. Je n’ai jamais enseigné la théologie. Mais j’ai enseigné Jésus-Christ. J’aurais aimé enseigner la Bible parce qu’il y a du concret, c’est une histoire qui a été vécue. Ce que j’aime, c’est de voir comment toute cette histoire a encore une actualité pour la vie d’aujourd’hui, ma vie personnelle, la vie sociale, la vie collective, la vie du monde.

Prêtre des pauvres

Au cours de sa dernière année de séminaire, Jean-Claude Turcotte s’aperçoit que ses supérieurs songent à l’envoyer faire du ministère en milieu collégial. On sait qu’il est doué en sport, qu’il a de l’expérience dans les camps d’été, qu’il communique bien avec les jeunes, bref, il a tout ce qu’il faut pour être un bon prêtre en milieu étudiant. Comme cette éventualité ne lui sourit pas, Jean-Claude Turcotte décide de prendre les devants et d’aller voir le cardinal Paul-Émile Léger en personne pour lui faire valoir son point.

Je suis allé voir le cardinal Léger. Ce qu’il ne fallait pas faire, disait-on. On était averti qu’il ne fallait pas dire au cardinal qu’on désirait tel ou tel ministère, parce qu’avec lui, ça ne réussissait pas souvent. Je savais qu’il y avait des personnes qui me voyaient bien dans un collège. Mais je ne voulais pas aller dans un collège. Moi, je voulais aller dans un milieu populaire. Alors, j’ai pris mon courage à deux mains, je suis allé voir le cardinal. Il faut croire que j’ai été éloquent parce qu’il a accepté de me nommer dans une paroisse ouvrière, Saint-Mathias-Apôtre dans Hochelaga-Maisonneuve. La paroisse n’existe plus d’ailleurs. L’église a été vendue pour loger le Chic Resto Pop7. C’est là que j’ai commencé comme prêtre-vicaire.

Il arrive à Saint-Mathias-Apôtre comme vicaire en septembre 1959. Il a 23 ans. Il y restera deux ans. Après quoi il sera nommé assistant-aumônier diocésain pour jeter les bases du mouvement de la Jeunesse ouvrière catholique (JOC) dans l’est de la ville. Les mouvements d’action catholique étaient alors actifs dans tous les milieux sociaux. La branche la plus connue restera celle de la Jeunesse étudiante catholique (JEC) au sein de laquelle militaient des leaders qui feront plus tard leur marque, comme Gérard Pelletier, Maurice et Jeanne Sauvé et Jean Marchand, qui deviendront tous ministres dans le gouvernement Trudeau, et surtout Claude Ryan, qui sera plus tard rédacteur en chef et directeur du Devoir, et finalement chef du Parti libéral du Québec. Claude Ryan est d’ailleurs resté un ami de Mgr Turcotte jusqu’à sa mort survenue en février 2004. L’Église voulait que le mouvement fasse une percée dans les milieux ouvriers montréalais. L’objectif correspondait tout à fait aux aspirations de l’abbé Jean-Claude Turcotte qui fonce à fond de train dans sa nouvelle mission.

Travailler dans la JOC, c’était être occupé sept jours par semaine, mais je ne m’ennuyais pas. J’aimais ce ministère. Je croyais beaucoup à l’accompagnement spirituel. Des jeunes viennent te raconter leur vie, tu leur fais part de ton expérience, tu essaies de les aider. J’ai eu jusqu’à 60 jeunes que j’accompagnais régulièrement. Avec des gars et des filles, on entreprenait toutes sortes d’activités, particulièrement dans les camps de vacances, l’été.

Après un peu plus de trois ans de ce régime accaparant, le cardinal Léger, qui suivait de loin son protégé, décide de l’envoyer étudier en France, d’autant plus qu’il avait causé certaines frictions. Certaines personnes s’étaient plaintes au cardinal Léger que le jeune aumônier Turcotte prenait « trop de place ». Le cardinal Léger l’envoie étudier avec d’autres jeunes prêtres aux Facultés catholiques de Lille où on donnait un programme de formation en pastorale sociale. Cette ville était reconnue pour être un terreau fertile aux idées progressistes. Fait cocasse, le cardinal Léger décide de faire le voyage par bateau avec tous ses étudiants.

On était dix à aller étudier en Europe. Le cardinal s’en allait au concile convoqué par Jean XXIII. On est parti avec lui en bateau. Il disait qu’il préférait ne pas prendre l’avion parce qu’il fallait qu’on prenne conscience que le monde est vaste et qu’en avion, on n’en aurait pas conscience. À l’époque, le voyage ne coûtait pas plus cher en bateau qu’en avion. C’est comme ça que j’ai traversé l’océan vers l’Europe à bord du France, avec lui, et d’autres confrères, qui sont restés des amis.

Il passera un an à Lille où il sera confronté aux théories marxistes.

Ça a été une année qui m’a vraiment marqué parce que j’ai pu étudier en profondeur la théologie, l’action catholique. J’ai pu approcher, je ne dirais pas de l’intérieur, mais de très près, le communisme et le marxisme.

Pendant les années 1950, la France avait connu le mouvement des prêtres ouvriers qui consistait à envoyer en usine ou dans d’autres milieux de travail des prêtres qui exerçaient leur ministère en étant eux-mêmes ouvriers. Il y eut des prêtres maçons, plâtriers, ébénistes, ferblantiers et autres métiers de compagnonnage. Avec les années, ils étaient présents dans tous les corps de métier. L’Église voulait ainsi combattre le communisme sur son terrain. À la suite de problèmes de plus en plus fréquents qui avaient embarrassé l’Église catholique de France, Rome décida d’abolir le mouvement et de revenir à une formule plus traditionnelle de ministère à partir des paroisses. Lorsque Jean-Claude Turcotte arrive à Lille, la crise des prêtres ouvriers venait d’éclater. Les universités progressistes comme celle de Lille étaient le théâtre de discussions farouches entre opposants et tenants des mouvements d’action catholique et sociale dans ses formes les plus radicales. Jean-Claude Turcotte est confronté à différentes positions, mais il ne s’en laissait pas imposer par des argumentaires, aussi brillants fussent-ils.

J’ai étudié le marxisme scientifique à fond. Je me souviens des rencontres avec M. Garaudy8, un important penseur, qui était un marxiste convaincu, mais sympathique au christianisme. Je me souviens d’avoir discuté sérieusement avec lui. On faisait beaucoup de sociologie, de la philosophie, de sciences sociales. Mon séjour à Lille m’a été très profitable, mais après un an, j’en avais assez. Les Français sont très forts au point de vue intellectuel, ils aiment dominer. Leur critique des Américains me faisait sortir de mes gonds. Après un an, j’ai voulu revenir pour être plus proche de la réalité au Québec.

Essentiellement, ce que Mgr Jean-Claude Turcotte reproche aux marxistes, comme d’ailleurs à d’autres fanatiques religieux, c’est de faire passer la cause qu’ils défendent avant la personne. Selon lui, c’est ce qui distingue fondamentalement le christianisme des autres religions. Il en veut comme exemple le Christ lui-même.

Le Christ, il était pour le bien. Pourtant, il a défendu la femme adultère contre ceux qui voulaient la lapider. Il fallait le faire. Pour lui, la personne dépasse la notion du bien. Il était contre les voleurs, c’est bien évident, mais quand il a rencontré Matthieu, qui était un collecteur d’impôts, une profession mal vue dans cette société, la personne l’a emporté sur la notion du bien. Résultat, la personne a changé d’orientation. Ce que je veux dire par là, c’est que dans la tradition chrétienne, l’être humain doit passer d’abord. L’être humain est premier.

L’année qu’il a passée à Lille, alors qu’il a été confronté à des idéologies radicales, l’a confirmé dans ses convictions profondes et dans son engagement envers le Christ. Il s’en souviendra plus tard quand, au Québec, ces mouvements idéologiques atteignirent le sommet de leur popularité dans les milieux intellectuels.

J’ai souffert beaucoup dans les années 1970. C’était l’époque des idéologies marxistes qui régnaient en maître un peu partout. À ce moment-là, on oubliait les personnes. Mes études dans une école qui était très à gauche m’avaient permis de mieux connaître le marxisme. Si vous analysez le marxisme, vous vous rendez compte que c’est la cause qui est importante. Les personnes ne comptent pas.

Mgr Turcotte applique la même logique dans tous les domaines, en affaires, en science, en politique.

Dans une compagnie, je ne dis pas que le profit n’est pas important, mais si c’est le premier objectif, on va détruire les personnes, sans même s’en rendre compte. En recherche scientifique, c’est la même chose. Si tu ne penses pas aux personnes, si tu ne prends pas de précautions pour les protéger, il y a danger de les faire souffrir ou même mourir. L’approche chrétienne est le contraire. En tout cas, moi, c’est ainsi que je comprends l’Évangile. Le pape a déjà dit qu’être chrétien, c’est être spécialiste en humanité. Je pense qu’il a raison. Dans un conflit, l’important ce n’est pas de savoir qui a raison et qui a tort. Il y a des gens qui souffrent, et on n’a pas le droit de laisser faire cela. C’est la même logique avec la guerre. On peut trouver des justifications, mais toujours il y aura des gens qui vont souffrir et ils voudront se venger. On engendre ainsi une spirale de violence qui ne finit jamais.

Ce parti pris en faveur de l’être humain amène Mgr Turcotte à envisager un moyen différent pour résoudre les conflits entre personnes et même entre religions et entre pays.

Au moment où la guerre en Irak allait éclater, il y eut beaucoup de manifestations contre son déclenchement. J’étais d’accord avec les manifestants. Mais il y avait un élément, pour moi, qui était oublié. C’était celui de la prière. Alors, je me suis dit qu’il fallait faire une intervention contre la guerre, mais qui appelle à la prière qui est un moyen de changer le cœur de l’homme. Si tu ne changes pas le cœur des hommes, tu ne mettras jamais fin aux guerres. C’est pour ça que j’ai organisé, à l’Oratoire, une grande rencontre entre tous les chrétiens avec les chefs des églises chrétiennes de Montréal. Ils sont tous venus. Les médias en ont beaucoup parlé. On a préparé une annonce. C’était un revolver dont la gâchette était tenue par une petite croix. Le thème était : aidez-nous à maintenir la paix. C’est l’agence de publicité Boss qui a fait cette trouvaille. Depuis près de 15 ans, cette agence travaille bénévolement pour nous.

En 1965, Jean-Claude Turcotte revient au Québec où le cardinal Léger l’affectera au poste d’aumônier diocésain de la Jeunesse indépendante catholique féminine, mouvement d’action catholique rattaché directement à l’archevêché, ainsi que du Mouvement des travailleurs chrétiens, dont il s’occupera pendant deux ans. À partir de 1967, il est nommé à l’Office du clergé où on lui confie différents dossiers. En 1968, le Grand Séminaire déménage sa faculté de théologie à l’Université de Montréal. Ce grand bouleversement entraîne des remaniements internes auxquels on le fait participer. Il sera ainsi chargé de suivre la formation pratique des séminaristes de Montréal. En même temps, il devient secrétaire à la Commission des traitements et responsable des études et de la formation permanente du clergé. En 1974, on le nomme directeur de l’Office de pastorale paroissiale. Mgr Turcotte explique aujourd’hui pourquoi on faisait appel à lui pour toutes sortes de tâches qui se présentaient selon les besoins de l’archevêché.

Pourquoi me choisissait-on? Peut-être parce que j’ai toujours été quelqu’un de disponible et que le changement ne me fait pas peur. Il faut croire que j’avais des bonnes idées. Après deux ans en Action catholique, l’archevêque m’a envoyé au Grand Séminaire. C’était l’époque où le Grand Séminaire quittait la rue Sherbrooke pour aller poursuive les études à la faculté de théologie de l’Université de Montréal, avec tous les problèmes que ce changement entraînait. Arrivent 1968 et la contestation étudiante qui débouche sur l’occupation, les grèves et tout le reste. À ce moment-là, avec le chanoine Grand-Maison et les sulpiciens, nous avons accompagné les séminaristes. Quelques années plus tard, on m’a demandé de m’occuper des études des prêtres et de leur formation permanente. J’ai fait ce travail environ deux ans. Ensuite l’Archevêque m’a demandé de m’occuper des paroisses. J’étais tout seul. J’avais souvent l’air d’un pompier solitaire qui allait éteindre des feux : il y avait près de 300 paroisses. J’ai aussi aidé à organiser les régions pastorales du diocèse, structure qui demeure encore.

À chaque nouvelle affectation, Jean-Claude Turcotte acceptait de servir en mettant à profit ses talents, ses connaissances et ses expériences. Il n’a jamais eu de plan de carrière et en choisissant la prêtrise, il savait qu’il faisait en même temps vœu d’obéissance. Les défis arrivaient donc simplement dans sa vie, sans qu’il les sollicite, mais il les acceptait de bonne grâce.

Dans l’Évangile, l’idéal proposé c’est celui de serviteur. Notre modèle de leadership, à nous, c’est le service. Le Seigneur Jésus a enseigné cette règle de vie à ses apôtres. Le modèle qu’il nous a proposé, c’est celui du pasteur d’un troupeau, d’un berger qui s’occupe des brebis, qui va chercher les plus faibles, qui s’occupe du mouton noir. Il a pris cette image pour se faire comprendre. En entrant au service de l’Église, on accepte d’avance qu’on fasse appel à nos services. Ça veut dire qu’en Église, la carrière, c’est très différent de ce qu’est une carrière professionnelle. Des gens me demandent si j’ai un « plan de carrière ». Non, je n’en ai pas. Je n’en ai jamais eu. Je n’en aurai jamais non plus. Je me suis contenté de faire ce qu’on m’a demandé, compte tenu évidemment, des qualités que j’ai et des défauts que j’ai. Tout cela doit servir.

Prêtre gestionnaire

Comme il s’acquitte des tâches qu’on lui confie avec efficacité, on continue de faire appel à lui pour des problèmes de plus en plus complexes et qui demandent des aptitudes et des connaissances plus pointues. Mais Jean-Claude Turcotte se dit que si on lui demande, c’est qu’on juge qu’il est en mesure de les régler en trouvant les moyens de le faire et il travaille avec l’enthousiasme de celui qui veut servir.

L’Archevêque avait confiance en moi, je le crois, et aussi les confrères qui travaillaient avec moi au niveau diocésain après m’être occupé du clergé et des paroisses. À ce moment-là le diocèse a fait face à de gros problèmes financiers. Le procureur était malade et il a demandé d’être relevé de ses fonctions. En l’espace de deux ans, je pense que le capital du diocèse avait diminué de deux millions. L’évêque m’a demandé de m’occuper de ce problème.

Jean-Claude Turcotte veut bien servir son Église en tentant de régler ses problèmes financiers, mais il veut surtout être prêtre. Comme le chanoine qui occupait ces fonctions avant lui avait été en poste pendant 30 ans, Jean-Claude Turcotte accepte, mais demande que son mandat ne dépasse pas trois ans.

Je n’avais pas de formation en finances, mais j’ai toujours aimé les mathématiques. Dans ma famille, on compte plusieurs financiers. J’ai accepté, même si je n’avais jamais pensé faire ce travail un jour. J’ai demandé une nomination pour trois ans. J’aime bien les chiffres, mais c’est la pastorale, qui m’intéresse d’abord.

Vu l’ampleur des problèmes financiers qui affectaient l’archidiocèse, Jean-Claude Turcotte décide de faire appel à des spécialistes pour le conseiller.

Avec l’aide d’une équipe, on a replacé la situation. Parce que j’étais conscient de mon incompétence, je suis allé voir des gens qui s’y connaissaient en la matière. Par exemple, je ne connaissais rien à un fonds de pension. J’ai rencontré des actuaires qui m’ont expliqué. Je voulais comprendre pour pouvoir à mon tour l’expliquer aux prêtres. J’ai passé deux jours avec deux actuaires qui m’ont appris comment ils faisaient leurs calculs. Je l’ai expliqué aux prêtres dans mes mots à moi. Je leur ai fait comprendre que c’était avantageux, que c’était plus avantageux que d’avoir leur propre REER. C’est comme ça qu’on a grossi le fonds de pension des prêtres, par des cotisations additionnelles. On a fait progresser le fonds de quatre à dix millions dans l’espace de quelques années.

Encouragé par ces résultats, il s’attaque ensuite au domaine des assurances.

Le diocèse avait une assurance-maladie et une assurance-salaire toujours avec la même compagnie depuis des années. En discutant avec mes actuaires, ils m’ont confirmé que ça nous coûtait cher pour les quelques avantages qu’on avait. Ils m’ont dit : « Voulez-vous qu’on s’en occupe? » J’avais peur que cela nous coûte cher. Ils m’ont expliqué que cela ne nous coûterait rien. J’ai dit : « Cela m’intéresse. » Ils m’ont expliqué qu’ils prépareraient un cahier de charges qu’ils présenteraient à différentes compagnies pour des soumissions. La commission que, de toute façon, on devra payer à l’agent, c’est eux qui l’obtiendraient.

Après le régime de retraite de tous les prêtres de Montréal et les régimes d’assurance collective, Jean-Claude Turcotte s’intéresse ensuite au portefeuille d’actions de l’archidiocèse.

On avait un portefeuille d’actions. Je ne connais rien dans ce domaine. Depuis plus de six mois, personne ne s’occupait de suivre ce portefeuille. J’ai rencontré un ami, qui est encore d’ailleurs un de mes grands amis, qui gérait un portefeuille pour une grosse compagnie d’assurance, 700 ou 800 millions par année. Il connaissait le domaine des actions et il m’a dit comment faire : « Demande à un courtier de te faire des propositions. Avant de les accepter, dis-lui qu’il faut que tu consultes ton comité. Ton comité, c’est moi. Tu m’appelles. Je vais te dire si c’est bon. » Sur un portefeuille de 600 000 $, on a dû faire un profit d’au moins 100 000 $. Ce n’est pas parce que je suis connaissant, mais j’avais un conseiller qui lui l’était. C’est très important de connaître ses limites.

Quelques années plus tard, soit en 1981, Mgr Paul Grégoire, alors évêque de Montréal, le désigne vicaire général du diocèse et coordonnateur général de la pastorale.

À la procure, je suis demeuré quatre années. Quand Mgr Jean-Marie Lafontaine est mort à 58 ans, Mgr Grégoire m’a demandé de le remplacer à la coordination générale. L’Archevêque me demande à son bureau et me dit : « Fermez la porte. » Il ne faisait jamais cela. « J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. » Comme j’avais encore un œil sur les finances, je lui demandai si le diocèse avait reçu un gros héritage : Il dit : « Non, ce n’est pas cela. Le pape vous demande d’être évêque. » Je dis : « Pardon? » Je n’avais jamais pensé à cela. Je n’ai jamais eu de plan de carrière. Je ne me voyais pas dans ce rôle-là. Je n’ai pas le style. J’ai un langage très populaire, populiste. J’ai travaillé avec des ouvriers, cela m’a marqué. Il dit : « Vous avez une demi-heure pour vous décider. Le nonce apostolique attend votre réponse. »

L’abbé Jean-Claude Turcotte accepte et deviendra évêque le 15 avril 1982, nommé par le pape Jean-Paul II « évêque de Suas et auxiliaire de l’archevêque de Montréal ».

Je n’ai jamais dit non à mon évêque. Je ne pouvais dire non au pape qui me demandait d’être évêque. Alors, j’ai accepté. C’est ainsi que mon service d’évêque a commencé.

Il recevra officiellement l’ordination épiscopale des mains de Mgr Grégoire le 29 juin 1982. Un an plus tard, on annonce la visite du pape Jean-Paul II à Montréal pour l’année suivante.

Lorsque la visite du pape a été annoncée, Mgr Grégoire m’a demandé de m’en occuper.

La tâche est colossale et implique la coordination de plusieurs entités politiques, sociales et religieuses, sans compter tout l’aspect sécurité devant accompagner chacun des déplacements du Saint-Père. Fidèle à son approche habituelle devant de nouveaux défis, Mgr Turcotte décide de consulter les meilleures personnes en ville pour le guider dans sa mission.

J’ai eu peur d’avoir atteint mon degré d’incompétence selon le principe de Peter. Je travaillais à une échelle réduite dans le diocèse. Là, il s’agissait d’une énorme organisation. Je me suis demandé : « Qui sont les meilleurs organisateurs à Montréal ? » J’ai arrêté mon choix sur M. Roger D. Landry. Je suis allé le voir. Il m’a dit : « J’accepte à une condition : qu’il n’y ait pas de publicité sur mon rôle. » Et j’ai accepté.

Plusieurs années après, Mgr Turcotte a révélé le secret lors d’une cérémonie qui rendait hommage à l’ancien éditeur de La Presse qui prenait sa retraite. Souvent, à sept heures le matin, Mgr Turcotte se présentait à son bureau, cahier de notes en main. C’est ainsi que la visite du pape Jean-Paul II a été planifiée et organisée à Montréal en 1984.

Il m’a donné de très bons conseils. Il m’a beaucoup aidé dans mes relations avec M. Jean Drapeau et la Ville de Montréal. Il m’a conseillé de construire une équipe pour chaque événement. Pour l’organisation, on avait besoin d’ingénieurs. Je n’en avais pas. J’ai su qu’il y en avait à ne rien faire, dans les anciens de la Baie-James. Il n’y avait pas alors de projet, mais Hydro-Québec devait les garder à son service. Je suis allé chercher plusieurs ingénieurs, dont M. Gilles Marinier qui nous a rendu d’énormes services. Il s’est bâti une équipe, il a vu à tout l’aménagement du Parc Jarry. On n’avait pas d’argent. Avec le maire Drapeau, M. Lamarre de Lavalin et M. Laberge de la FTQ [Fédération des travailleurs du Québec], nous avons organisé une corvée pour préparer le parc Jarry pour la messe en plein air. La famille Désourdy a fourni l’équipement et les employés nécessaires. Tout ce qu’on a eu à payer, ce sont les planches pour faire les divisions. Encore une fois, j’ai accepté de servir en faisant appel à des gens compétents. C’est important de connaître ses limites.

Prêtre archevêque

Il passe quelques années à assister Mgr Paul Grégoire dans ses fonctions et devient de plus en plus présent dans toutes les décisions concernant les paroisses et l’archidiocèse. En 1990, lors du départ de Mgr Grégoire, le pape Jean-Paul II, qui l’avait rencontré lors de sa visite à Montréal en 1984, nomme finalement Mgr Jean-Claude Turcotte archevêque du diocèse de Montréal. C’était le 17 mars 1990. Les tâches qu’il avait accomplies l’avaient naturellement préparé à assumer ses nouvelles fonctions. Il n’hésite pas à y voir la volonté divine.

Je crois à l’action de Dieu dans nos vies. La main de Dieu, comme disait M. Claude Ryan, j’y crois aussi. Dieu nous prépare. Quand Mgr Grégoire a pris sa retraite, le pape m’a demandé de le remplacer. Je connaissais alors des gens des gouvernements fédéral et provincial, de la Ville de Montréal. Je me souviens d’être allé à une réunion où était Mme Jeanne Sauvé, alors Gouverneur général. J’étais arrivé un peu avant le début. Je causais avec les policiers, je les connaissais tous. C’étaient des agents de la GRC et de la Communauté urbaine de Montréal que j’avais rencontrés pendant la visite du pape. Mme Sauvé m’avait dit : « Avez-vous fait un mauvais coup, vous connaissez beaucoup de policiers? » Je suis resté ami avec ces policiers. Je leur ai donné des conférences une fois par année, à la GRC, à l’armée, à la Police de Montréal. Tous les chefs de police qui sont venus après sont des policiers que j’avais connus en 1984.

Depuis qu’il est archevêque de Montréal, Mgr Turcotte n’a pas cessé, en plus de ses tâches ordinaires de dirigeant du plus important diocèse du Canada, de s’engager à fond dans toutes sortes de causes qui lui tiennent à cœur. Il siège à plusieurs conseils d’administration comme celui de la Fondation du maire qui vise à aider les jeunes entrepreneurs à se lancer en affaires. Il suit de près les activités d’organismes dédiés à des œuvres caritatives dont les besoins lui paraissent particulièrement criants pour notre société. L’Accueil Bonneau, les Œuvres de la Maison du Père, la Société Saint-Vincent-de-Paul comptent parmi les nombreuses causes qu’il soutient. Il participe régulièrement à des campagnes de collectes de fonds comme la Campagne pour nos enfants, avec Radio-Canada et le CLSC des Faubourgs, qui ramasse des dons pour que des enfants des quartiers défavorisés puissent aller en vacances à la campagne. Il est parrain de la collecte de dons de la fameuse Guignolée annuelle de Radio-Canada. Lors d’événements tragiques, on fait appel à Mgr Turcotte pour sensibiliser la population à l’aide à apporter à l’organisme Développement et Paix.

Mgr Turcotte ne néglige pas non plus les moyens publics de communication. Il est apparu à quelques reprises dans des émissions d’affaires publiques et a été souvent interviewé par des animateurs vedettes de la télévision. Depuis maintenant 12 ans, il rédige une chronique dominicale dans le Journal de Montréal. Il raconte comment Pierre Péladeau l’a invité à publier dans son quotidien.

C’est un projet qui m’a été suggéré par M. Pierre Péladeau. Ce n’est pas moi qui ai couru après. Il m’a dit : « Je parle de toutes sortes de sujets dans mon journal. Il faudrait un peu de religion. Voulez-vous écrire? » J’ai dit : « C’est correct. J’accepte d’y faire une chronique. » Ça fait 12 ans que je la fais, à tous les dimanches. J’arrête l’été. Je ne le fais pas comme un journaliste, car je ne peux suivre l’actualité, mais je parle de sujets religieux.

La « gouvernance » du diocèse

Après les deux premières fonctions de Mgr Turcotte en tant qu’évêque de Montréal, qui sont d’enseigner la parole de Dieu et de sanctifier le peuple par la célébration des sacrements, la troisième concerne l’administration comme telle de l’archidiocèse. Dans sa gestion, comme dans toutes les autres activités qu’il mène, Mgr Turcotte suit le principe de faire passer la personne devant tout. En ce qui concerne les ressources humaines, ce principe l’amène à envisager d’abord les compétences et les goûts de ses commettants avant de prendre quelque décision que ce soit.

Face aux prêtres dont j’ai la responsabilité, je me demande toujours quel est le domaine dans lequel ils excellent. Et je vais toujours essayer de choisir pour eux un travail dans lequel je crois qu’ils vont exceller. Quand quelqu’un fait une tâche qu’il réussit, il est heureux. Comme je dis souvent dans mon langage imagé, je n’envoie jamais un cheval à la course, de force. Si quelqu’un, pour des bonnes raisons, me dit, non, ce que vous me demandez, ça ne me convient pas, j’accepte. J’essaie de respecter leurs attentes. Pour moi, la personne passe avant la cause que l’on sert. Pour la réorganisation des paroisses, j’essaie de ne pas faire de fusions forcées. C’est l’opinion des gens qui est première. Je ne sais pas si c’est un principe qui peut être utile en affaires. Si dans une compagnie, par exemple, c’est le profit qui domine, tôt ou tard, il va y avoir un conflit entre cet objectif et les personnes qui y travaillent. Et si on ne met pas les personnes en premier, j’ai bien l’impression que le leadership va en subir les conséquences.

Le deuxième aspect qui caractérise Mgr Turcotte dans sa vie professionnelle, et dans celle de ceux et celles qui sont sous son autorité, c’est l’absence d’ambition. Il y voit une composante distinctive du leadership qui se pratique en Église par rapport à celui que l’on observe en politique ou en affaires par exemple.

Le mot service, c’est un mot qui peut apparaître un peu dépassé, mais pour moi, c’est très important, ça conditionne notre comportement. Si je compare avec les formes de leadership qui se font ailleurs, en Église, l’ambition personnelle n’a pas sa place. C’est une notion qui est très mal perçue et même mal reçue. Quelqu’un qui serait ambitieux en Église se priverait vite, à mon avis, de l’acceptation nécessaire qu’il faut avoir, quand on veut exercer un leadership de service. Par exemple, un prêtre qui voudrait être évêque, un évêque qui voudrait être pape, un prêtre qui voudrait être curé de la plus grosse paroisse, ce n’est pas accepté. Chez nous, il n’y a pas d’affichage de postes. Et je souhaite que ça n’existera jamais. On accepte, en entrant dans une organisation comme la nôtre, que d’autres puissent porter sur nous des jugements et faire appel à nos services. Voilà l’esprit de service que nous enseigne l’Évangile.

Selon Mgr Turcotte, celui qui est en poste d’autorité pastorale doit faire preuve de nombreuses qualités. En plus de voir à ce que les compétences des gens qui dépendent de lui correspondent aux postes qu’il leur destine, Mgr Turcotte estime que ceux qui assument des charges épiscopales doivent eux-mêmes avoir acquis l’expérience et les compétences requises. Il étend volontiers ce principe à tous les secteurs de l’activité économique.

Je crois que dans tous les types de leadership, la compétence doit toujours se trouver au premier plan. C’est fondamental. On ne peut pas, dans un domaine, travailler avec d’autres ou faire travailler d’autres, si on n’a pas acquis soi-même une certaine compétence. Autrement dit, si on ne connaît pas un dossier, on ne peut pas, je pense, avoir de l’influence sur les gens.

Le corollaire direct de ce principe est la communication et la consultation avec la base qui permet de mieux mesurer les problèmes et de prendre le pouls de ceux et celles qui sont concernés par les décisions. Encore une fois, il ne fait pas de distinction entre la direction des personnes dans le clergé ou dans tout autre domaine, mais il insiste sur le respect des êtres humains.

Pour bien connaître ses dossiers, on doit étudier, écouter et consulter les gens qui sont les plus près de la réalité. La consultation, pour moi, c’est un must. Le plus grand nombre doit y prendre part. Il ne faut pas être sélectif dans nos consultations. De plus, j’ai remarqué, quand je rencontre un être humain, que si on s’intéresse à ce qu’il fait, même si c’est le travail le plus humble, on peut avoir un contact très profond avec lui. S’il sent que tu le respectes, qu’il soit balayeur, cuisinier, femme de ménage, il a toujours quelque chose à t’apprendre. C’est vrai surtout des gens de métiers. Va parler avec un électricien, parle-lui d’électricité. Va parler avec un menuisier, parle-lui de menuiserie. C’est étonnant les contacts que tu peux avoir à ce moment-là.

Mgr Turcotte poursuit son parallèle avec le leadership exercé en entreprise et le leadership mené en Église.

Plus tu montes dans la hiérarchie, plus le danger est grand de voir la réalité de loin. Quand tu es évêque, c’est un peu l’équivalent d’un p.-d.g. dans une grosse compagnie. L’Église compte plusieurs milliers d’employés, les prêtres, les agents et agentes de pastorale, les sacristains dans les paroisses, les gens qui entretiennent les bâtisses et les autres. Un p.-d.g. est souvent loin de son monde. Quand on le voit, on aime bien lui montrer les beaux côtés de soi. C’est normal. D’où l’importance de percer l’écran du paraître, afin de voir exactement ce qu’est la réalité. Et pour ça, il faut être attentif. Il faut sortir des sentiers battus. J’admire beaucoup certains hommes ou femmes d’affaires que je connais, qui, chaque fois qu’ils vont quelque part, s’arrêtent et vont parler à leurs employés. Ce sont des leaders qu’on aime, et qui ont une connaissance beaucoup plus profonde des problèmes qui se présentent. Ils savent qu’il y a beaucoup à apprendre, même de quelqu’un qui fait un travail manuel ou plus humble encore.

La stratégie de l’essentiel

Depuis quelques décennies, on constate une désaffection de la pratique religieuse au Québec. Même si beaucoup de gens se disent toujours catholiques, on note un abandon de la pratique religieuse qui se traduit concrètement par des problèmes d’entretien des églises, des couvents et du patrimoine religieux en général. Ces édifices, témoins de la puissance passée de l’Église au Québec, posent à l’archevêché des problèmes de gestion qui font parfois la manchette à cause des incidences architecturales et sociales qui se répercutent sur toute la société environnante. Comme pour les discussions théologiques, qui ne constituent pas sa priorité, Mgr Turcotte replace les enjeux reliés au sort des bâtiments religieux dans la perspective fondamentale de la place de l’Église dans le monde.

Que faire avec les églises désaffectées? Je n’ai pas de réponses toutes faites. Pour moi l’éducation de la foi, le fait d’avoir des chrétiens convaincus, des gens qui ont découvert Jésus-Christ, des gens qui ont découvert son message qui est encore d’actualité, c’est le plus important. C’est sur quoi je mets le plus d’énergie. Le reste, on s’en accommodera. On regroupera les paroisses.

Quant au problème de la relève et du recrutement de nouveaux séminaristes, religieux ou religieuses, Mgr Turcotte se reporte encore une fois à l’essentiel du message du Christ. Il fait la distinction entre le service et la fonction dans l’exercice de la prêtrise et dans la vie religieuse en général.

Autrefois, il y avait tellement de vocations sacerdotales et religieuses que nous avons été gâtés. On avait la possibilité dans les collèges de nommer 40 prêtres pour s’occuper de 300, 350 élèves ou de 50 religieuses pour s’occuper de 500 filles. Certains confondaient service et fonction. Ce qui explique le grand nombre de départs de personnes qui se sont retrouvées, à un moment donné, à faire un constat qu’elles avaient choisi une fonction, non un service. Souvent, ces personnes ont quitté la vie consacrée, mais elles ont continué d’assumer la fonction qu’elles avaient choisie, avec compétence et dévouement.

Le phénomène a forcé un recentrage de l’Église sur l’essentiel de sa mission qui est de faire connaître Jésus-Christ et de vivre selon le message qu’il a livré à l’humanité, il y a 2000 ans, mais dont les croyants pratiquants se nourrissent dans leur vie personnelle et communautaire de tous les jours.

Aujourd’hui, il reste surtout des communautés chrétiennes. En éducation, il n’y a presque plus de prêtres, de frères ou de religieuses. Dans le domaine hospitalier, c’est la même chose. Dans le domaine social, même s’il y a encore quelques prêtres et religieuses, ce n’est plus comme autrefois. Avant, c’était un prêtre qui était directeur de la Société d’adoption. L’Église était omniprésente et certains trouvaient la situation embarrassante. Aujourd’hui ce sont des communautés chrétiennes. Ce sont des groupes de personnes qui vivent comme les gens d’aujourd’hui et qui veulent se retrouver entre elles pour partager leur foi.

Pour Mgr Turcotte, l’esprit de service, qui est à la base de la vie dans l’Église, doit être de plus en plus prononcé au fur et à mesure que l’on monte dans la hiérarchie religieuse parce que la fonction n’est plus assortie du prestige social qu’elle avait autrefois.

Plus tu occupes des responsabilités en Église, comme responsable d’une région pastorale, responsable de tout un territoire, comme un diocèse, plus l’esprit de service est essentiel parce que la fonction elle-même ne comporte plus le prestige d’autrefois. Je suis très heureux de cette situation, parce que je suis très mal à l’aise, avec le prestige, les « Votre Éminence », les costumes qui sortent de l’ordinaire. J’aime mieux les relations plus simples. Alors, je pense que c’est ce qui explique l’esprit de service que l’Église prêche de nos jours.

L’Église de demain

Comme dans tous les aspects de la vie en société, au cours des dernières décennies, des change-ments se sont aussi produits dans les activités reliées à la religion. Là comme ailleurs, plus rien n’est acquis et les façons de faire d’hier ont fait place à des comportements et à des valeurs qui évoluent constamment. Comment juger de la façon dont l’Église a tenté de s’adapter à ces changements? Et comment prévoir ce que l’avenir réserve à l’Église catholique? Adoptant toujours une attitude humble et réaliste, Mgr Turcotte avoue encore une fois ses limites, mais par conviction, il aime retourner à l’essentiel du message du Christ.

Ce qui est difficile, aujourd’hui, c’est vraiment d’essayer de prévoir. Autrefois, on était dans un monde stable. L’évolution de la société pouvait se suivre et même se prévoir pour dix, douze, quinze ans à l’avance. Aujourd’hui, tu ne peux pas faire une prévision qui dépasse trois ou quatre ans. Il y a des progrès constants dans les techniques; pensons à la bureautique, à l’informatique. C’est extraordinaire ce que cela change notre travail et toute notre vie. On nous annonce que ça va changer encore plus vite. Comment sera l’Église dans cinq ans ou dans dix ans? Je ne suis pas devin. Je ne le sais pas. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a des réalités, dans notre Église, qui elles, vont rester : le Christ et l’Évangile.

Mgr Turcotte continue sa comparaison avec les milieux économiques où la conjoncture ne cesse de se transformer, avec son lot d’incertitudes et de problèmes sociaux. Au moins, pour lui et pour l’Église, le message de Jésus-Christ, qui a traversé les siècles, représente la stabilité. Il déplore d’ailleurs que les médias mettent l’accent sur les réalités accessoires comme la baisse de la fréquentation dans les églises, la vente de bâtiments appartenant au patrimoine religieux ou la transformation de couvents en condos plutôt que sur l’essentiel de la mission des chrétiens.

C’est difficile pour un gestionnaire d’aujourd’hui de savoir quelles sont les réalités stables par rapport aux réalités qui vont changer. Les réalités stables sont souvent des réalités essentielles, tandis que les réalités qui changent sont souvent des choses accidentelles ou accessoires. Et ce n’est pas facile d’établir un ordre hiérarchique là-dedans. Dans notre domaine, on sait qu’on a quelque chose de stable : on est là pour annoncer Quelqu’un, qui est Jésus-Christ, et son message, qui est l’Évangile. Ça, c’est une réalité stable. Savoir si on va faire cela dans autant d’églises qu’avant, pour moi, c’est accessoire, même si autrefois, c’était bien important. L’Église change, mais Jésus est toujours avec Elle.

L'étude de cas complète
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  • Diocèse de Montréal – quelques chiffres
  • Allocution du Cardinal Jean-Claude Turcotte le samedi 14 août 1993 (journée mondiale de la Jeunesse, Denver-Colorado)
  • Allocution du Cardinal Jean-Claude Turcotte le mercredi 20 août 1997 (XIIe Journée mondiale de la jeunesse, Église Saint-Nicolas-des-Champs, Paris, France)
  • Allocution du Cardinal Jean-Claude Turcotte le 21 avril 1998 (Fondation du CLSC Verdun – Côte St-Paul)
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  1. À moins d’indication contraire, les citations du cardinal Turcotte sont tirées d’une entrevue qu’il a accordée aux auteurs à ses bureaux de l’archevêché le 6 mai 2004.
  2. L’ensemble des clercs et des laïcs chargés de l’administration des fonds et revenus affectés à la construction, à l’entretien d’une église. (Le Petit Robert, p. 984)
  3. Pour plus de détails sur la structure de fonctionnement et les activités du diocèse de Montréal, voir le site : http://diocesemontreal.org
  4. L’événement a fait l’objet d’un documentaire intitulé Salut Jean-Paul réalisé par Maud Béland et produit par Mark Chatel des productions Balester en 2003.
  5. Saint-Vincent-de-Paul fait aujourd’hui partie de la Ville de Laval. Le village avait été nommé en l’honneur d’un prêtre français ayant vécu au XVIIe siècle. Il se distingua par ses missions d’apostolat et de charité auprès des pauvres des campagnes. À Montréal, la Société Saint-Vincent-de-Paul poursuit son œuvre en aidant les pauvres et les démunis.
  6. Le Collège André-Grasset a été fondé en 1927 par un sulpicien, l’abbé Olivier Maurault, qui est devenu plus tard recteur de l’Université de Montréal. Il avait des vues avant-gardistes en éducation et avait voulu que son collège n’accueille que des étudiants externes, ce qui permettait à des garçons de familles modestes, qui n’avaient pas les moyens de les envoyer pensionnaires dans les grands collèges, de recevoir une éducation classique menant à des études universitaires. À l’époque, c’était le seul externat classique de Montréal.
  7. Voir Ouellette, Jacinthe et Pierre Prud’Homme, « Le Chic Resto Pop : gérer l’aide aux exclus par l’employabilité », Gestion, vol. 20, no 3, septembre 1995, p. 69.
  8. Roger Garaudy, né le 17 juillet 1913 à Marseille (France), est un écrivain, philosophe musulman, et ancien communiste. Il est aussi un ami de l’Abbé Pierre.