Lawrence d’Arabie : la soif de vaincre ou le goût de mourir

Centre de cas HEC Montréal
Ce cas porte sur le leadership et le management à travers l’histoire de Lawrence d’Arabie. C’est de juin 1914 à octobre 1918, que Lawrence d’Arabie, conduisant la Révolte arabe à la victoire contre la Turquie, est entré dans la légende. Une épopée, un homme : si l’histoire l’affuble d’une aura héroïque, Lawrence ne cesse pourtant de se percevoir comme un imposteur. Ce cas relate son histoire.
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Tout a été surfait! Surfaite la guerre! Surfaits les « paradis artificiels »! Et l’amour donc!… Quel coup! Mais on vivrait. Il n’y a au monde qu’une seule chose qui ne soit pas supportable : le sentiment de sa médio­crité1.
-Jacques Rigaut

Introduction2

C’est de juin 1914 à octobre 1918, que Lawrence d’Arabie, conduisant la Révolte arabe à la victoire contre la Turquie, est entré dans la légende. Une épopée, un homme : si l’histoire l’affuble d’une aura héroïque, Lawrence ne cesse pourtant de se percevoir comme un imposteur. À la mesure de la controverse qui s’édifie autour de son personnage, Lawrence oscille entre l’action prestigieuse et la remise en question incessante de ses gestes, entre le besoin inassouvi de victoire et le retrait et parfois une torpeur qui le paralyse.

Lawrence poursuit inlassablement son rêve de libérer les Arabes du joug turc et de leur assurer une indépendance totale. Les victoires s’accumulent et, cependant, au terme d’une mission qui était d’établir la souveraineté de l’Arabie sur son territoire, Lawrence échoue : la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis morcellent les États arabes et se partagent leurs étendues selon les clauses d’un traité qui normalisera désormais les relations politiques et diplomatiques.

Ce traité servira d’amorce aux tensions qui surgiront 50 ans plus tard et auxquelles nous n’avons pas fini d’assister. Les Arabes floués, Lawrence déçu, son rêve « fracassé », il assiste relative­ment impuissant au dénouement, alors qu’il aura réussi l’exploit de mobiliser toute l’Arabie, de rallier des royaumes désunis et rivaux. Paradoxe qui veut que, couronné par les victoires, il n’ait fait que servir d’instrument dans un combat inégal qui mettait en jeu des puissances étatiques bien supérieures à la seule ambition de Lawrence lui-même.

Lawrence, comme beaucoup de figures charismatiques, soulèvera la controverse. Il s’agira, pour nous, de départager le mythe de l’histoire et de restituer, si possible, les forces mystérieuses et puissantes qui préludent à un destin que côtoie bien souvent la tragédie en dépit d’une splendeur éphémère.

Le seul film3 produit pour témoigner du rêve en action de Lawrence relate son époque guerrière, cerne la controverse, marque le temps de la mort dans lequel le jeune homme va plonger. Lawrence se tient dans le désert, insubordonné et acharné face aux autorités et aux maîtres, d’Angleterre et d’Arabie, qui l’écartèlent. Outre le mystère d’une intériorité que le film ne dévoile pas et qui laisse planer le doute, aiguise la curiosité, il est également frappant de constater à quel point l’univers de Lawrence est un univers d’hommes. Conquête prestigieuse, carrière fulgurante, toutes deux creusent en Lawrence un profond sentiment de déchirement que le film esquisse dans un grand déploiement, celui-là même que la victoire finale vient rompre. Mais si le film laisse entrevoir la déchirure, le livre de Lawrence, écrit après coup, au diapason de son épopée, nous en donne le son authentique :

Dans mes notes, la cruauté plutôt que la beauté trouve sa place. Sans doute nous jouissions d’autant plus des rares moments de paix et d’oubli; mais je me souviens davantage des angoisses, des terreurs et des fautes. Notre vie n’est pas toute dans ce que j’ai écrit […]; mais ce que j’ai écrit fut dans notre vie, fait de notre vie. Plaise à Dieu que les hommes ayant lu cette histoire n’aillent pas, par amour de l’étrange et de son flamboiement, prostituer au service d’une autre race leurs talents et leur être même.

[…] Dans mon cas particulier, un effort prolongé pendant des années, pour vivre dans le costume des Arabes et me plier à leur moule mental m’a dépouillé de ma personnalité anglaise : j’ai pu ainsi considérer l’Occident et ses conventions avec des yeux neufs – en fait, cesser d’y croire. Mais comment se faire une peau arabe? Ce fut, de ma part, affectation pure. Il est aisé de faire perdre sa foi à un homme, mais il est difficile, ensuite de le convertir à une autre. Ayant dépouillé une forme sans en acquérir de nouvelle, j’étais devenu semblable au légendaire cercueil de Mohammed. Le résultat devait être un sentiment d’intense solitude accompagné de mépris non pour les autres, mais pour tout ce qu’ils font. Épuisé par un effort physique et un isolement également prolongés, un homme a connu ce détachement suprême. Pendant que son corps avançait comme une machine, son esprit raisonnable l’abandonnait pour jeter sur lui un regard critique en demandant le but et la raison d’un tel fatras. Parfois même ces personnages engageaient une conversation dans le vide : la folie, alors, était proche. Elle est proche, je crois, de tout homme qui peut voir simultanément l’univers à travers les voiles de deux coutumes, de deux éducations, de deux milieux4.

Les jeunes années

Que savons-nous, sinon qu’il est des conditions inconnues qui nous fertilisent? Où loge la vérité de l’homme?

La vérité, ce n’est point ce qui se démontre. Si dans ce terrain, et non dans un autre, les orangers développent de solides racines et se chargent de fruits, ce terrain-là c’est la vérité des orangers. Si cette religion, si cette culture, si cette échelle de valeurs, si cette forme d’activité et non telles autres, favorisent dans l’homme cette plénitude, délivrent en lui un grand seigneur qui s’ignorait, c’est que cette échelle des valeurs, cette culture, cette forme d’activité, sont la vérité de l’homme. La logique? Qu’elle se débrouille pour rendre compte de la vie.

Tout au long de ce livre, j’ai cité quelques-uns de ceux qui ont obéi, semble-t-il, à une vocation souveraine, qui ont choisi le désert ou la ligne, comme d’autres eussent choisi le monastère; mais j’ai trahi mon but si j’ai paru vous engager à admirer d’abord les hommes. Ce qui est admirable d’abord, c’est le terrain qui les a fondés.

Les vocations sans doute jouent un rôle. Les uns s’enferment dans leurs boutiques. D’autres font leur chemin, impérieusement, dans une direction nécessaire : nous retrouvons en germe dans l’histoire de leur enfance les élans qui expliqueront leur destinée. Mais l’Histoire, lue après coup, fait illusion. Ces élans-là nous les retrouverions chez presque tous.

Nuits aériennes, nuits du désert… ce sont là des occasions rares, qui ne s’offrent pas à tous les hommes. Et cependant, quand les circonstances les animent, ils montrent tous les mêmes besoins5.

Deuxième d’une famille de cinq garçons, Thomas Edward Lawrence est né le 15 août 1888 à Tremadoc dans le Carnarvonshire au Pays de Galles (voir la chronologie des événements à l’annexe 2). Enfant solide et bien bâti, plein de vivacité, il se tient vite debout et marche de bonne heure.

Ses parents quittent le Pays de Galles pour l’Écosse quand Lawrence a un an et quittent à nouveau l’Écosse lorsqu’il a trois ans. À cet âge-là, l’enfant a déjà appris l’alphabet et, deux ans plus tard, il lit et écrit couramment. Les parents continuent de voyager et ne reviennent s’établir en Angleterre que plusieurs années plus tard. Entre-temps, les enfants, qui sont alors au nombre de trois, apprennent le français, reçoivent des leçons particulières de gymnastique, puis des leçons de latin, base désormais de leur éducation classique.

Dès l’âge de deux ans, Lawrence démontre une nature exceptionnelle qui laisse prévoir le courage et l’endurance dont furent marquées plus tard toutes ses actions. Il est robuste et grand pour son âge, il a le teint clair et le tempérament aventureux; sa vivacité d’esprit est extraordi­naire et sa mémoire, aux dires de plusieurs, presque infaillible. C’est donc tout naturellement qu’il devient le grand meneur de jeux et de tapage. Les frères forment une bande heureuse, insou­ciante, affectueuse; ils sont particulièrement dévoués les uns aux autres, fiers de se suffire à eux-mêmes et de rester dans les limites de leur communauté. Tout en leur insufflant l’indépendance d’esprit, les parents leur apprennent à se montrer bons, polis, courtois en paroles et déférents envers l’autorité.

C’est en 1896 que la vie nomade de la famille cesse pour que les garçons puissent accéder à une instruction convenable à Oxford. Entre autres études, les frères Lawrence reçoivent une solide formation chrétienne aussi bien théorique que pratique et deviennent tous très versés en exégèse biblique. La lecture des livres saints était considérée comme un excellent exercice spirituel, aussi bien pour les enfants que pour les adultes, car la piété victorienne était encore vivace. Jeune, Lawrence avait constamment avec lui un Nouveau Testament grec qu’il aimait relire et jeune homme, il avait dû faire, chaque dimanche, près de huit kilomètres à pied dans chaque sens pour faire le catéchisme aux petits garçons. À l’âge adulte, sa foi comme toute sa personnalité devra subir de rudes secousses. Ses croyances de jeunesse s’effritèrent au cours de sa recherche d’un absolu, d’une vérité qu’il voulait saisir non par la foi, mais à partir d’une démarche intellectuelle. Outre les études académiques, les Lawrence apprennent aussi à coudre, prennent des leçons de menuiserie et s’adonnent à leur passion commune de collectionneur.

Le père

Thomas Lawrence, de son vrai nom Thomas Robert Chapman, est né en Irlande; il est le plus jeune fils d’une famille anglo-irlandaise aux attaches diverses. Ses ancêtres, en quittant l’Irlande, avaient dû changer de nom. À son tour, il fait de même lorsqu’il laisse en Irlande son épouse et ses quatre filles pour partir en Angleterre avec la nouvelle femme dont il est épris, Sarah Junner, qui lui donnera cinq fils. Dans les deux cas, ce changement de nom est significatif : il signe le rejet d’une identité périmée.

Thomas Robert Chapman-Lawrence a reçu une éducation classique normale, suivie d’études agricoles en dilettante et d’une période de voyages accomplis avec des idées de grandeur. Afin d’élever sa grande famille, il devra réduire son train de vie sociale et supprimer toutes les occupations de bon ton : chasse, courses de bateaux, ascensions en montagne.

Homme de haute taille, aux beaux traits, grave, instinctivement timide, parfois brusque, on pouvait voir en lui un parfait aristocrate, raffiné bien que non cultivé, un sportif, un gentilhomme. Avec sa deuxième conjointe, il allait se révéler différent, après avoir quitté sa position et sa fortune par amour pour elle. Marquant le changement, il renoue avec toutes les activités sportives auxquelles il avait renoncé au cours de son mariage dans lequel il affichait une attitude plutôt dépressive.

Thomas Lawrence démontre une affection calme et peu expansive pour ses fils, les poussant autant que possible à partager son enthousiasme sportif. Il aime aussi la photographie, se montre passionné pour les bateaux et la bicyclette. Homme d’action, Thomas Robert porte pourtant en lui la nostalgie de son pays natal, laquelle ne devait jamais le quitter; il fait montre également de l’orgueil inconscient et triste d’un homme qui a coupé les ponts derrière lui et qui a volontaire­ment abandonné la route familiale.

Entre Robert Chapman et la mère de Lawrence, le contraste est frappant et l’on peut y observer une certaine différence sociale : courtois, brusque et bien planté, il chasse, pêche, monte à cheval, navigue avec l’assurance conférée par le droit de naissance, il ne touche jamais un livre et ne signe jamais de chèque. Alors que sa femme est accaparée par les occupations familiales.

La mère

Sarah Junner, d’abord institutrice auprès de jeunes enfants, fut recrutée par les Chapman comme gouvernante pour leurs filles. Une relation adultère et clandestine s’ébauche avec Thomas Chapman et les amène à quitter la demeure; Sarah d’abord, Thomas ensuite. Ils changeront de pays lorsqu’elle devient sa concubine. Elle mettra au monde huit fils, dont trois décéderont et elle entreprend avec confiance la première instruction de ses fils : ce sont ses idées et ses principes à elle qu’elle leur inculque et qui, dès le début, modèlent leur attitude dans la vie. Elle s’adonne avec énergie aux tâches domestiques tout en faisant preuve d’un dévouement infatigable pour encourager et guider ses fils dans tout ce qu’ils entreprennent. C’est aussi avec une intelligence réaliste qu’elle partage leurs intérêts. Elle vit en eux et pour eux; leur belle prestance, leur intelli­gence, leurs succès sont son orgueil et son réconfort. Sarah Lawrence étant par nature pieuse et d’une moralité stricte, elle communique à ses fils sa force d’âme, sa piété, sa rectitude, probable­ment aussi la mauvaise conscience qu’elle tient de sa situation maritale illégitime.

Femme de décision, son influence est grande quoique sans éclat; elle démontre une certaine indé­pendance d’esprit par le peu de sympathie qu’elle manifeste vis-à-vis de son propre sexe. Par son attitude, elle n’encourage pas les femmes ni les jeunes filles à s’introduire dans sa maison, sauf quelques exceptions : la vieille nurse des garçons, des amies loyales et éprouvées, des personnes mûres, épouses de professeurs et d’amis, mais aucune jeune fille de la génération de ses fils ne vient en visite à demeure chez les Lawrence. L’étude réalisée par C. Martin Webber, qui puise ses sources dans la recherche effectuée par John E. Mack, révèle que Sarah Junner était une enfant naturelle issue d’un couple illégitime. Elle n’a pas connu son père et sa mère est décédée pour cause d’alcoolisme.

L’habitation où vivent les Lawrence est de style victorien tardif et sans prétention : aucune préoc­cupation d’élégance; l’ameublement est simple, solide et confortable. Les Lawrence sont, nous le savons, habitués à se servir de leurs mains.

Les frères

Bien que soumis à la même éducation, les frères se révèlent tous très différents de tempérament :

Bob, l’aîné, est réfléchi et consciencieux; sans fatuité, il sent de bonne heure sa responsabilité d’aîné et la nécessité de montrer le bon exemple à ses jeunes frères. Avec sa dignité d’allure et sa belle prestance, il ressemble à son père et possède un sens très élevé des valeurs spirituelles. Il fera des études de médecine.

Will, de 16 mois plus jeune que Lawrence, est brillant et impétueux, plein de velléités optimistes qui outrepassent souvent ses capacités de réalisation. Il possède une régularité de traits qui échappe à la froideur de la beauté classique grâce à la douceur et à la fermeté de l’expression. Il enseignera l’histoire.

Frank, pratique, terre à terre même, se montre profondément religieux, sans détours de pensée et très franc en paroles. Digne d’affection, il est très aimé de tous. Lawrence dira de lui : « Chez nous, il incarne la loi, l’ordre et la Constitution britanniques6. » Il étudiera les mathématiques.

Arnold, le plus jeune, partage avec Lawrence son goût pour l’archéologie. Lawrence lui témoi­gnera la plus tendre sollicitude.

Ils vivent tous dans une camaraderie affectueuse et loyale, mais des affinités réunissent Lawrence et Will, férus d’histoire et de littérature, Bob et Frank liés par une compréhension réciproque et un même zèle missionnaire. Au foyer, il règne une atmosphère de sobriété et de piété qui pourrait expliquer pourquoi, à l’âge adulte, les frères imbus d’idées de tempérance, ne fumeront ni ne boiront et n’auront même pas l’idée du jeu ou d’autres occupations frivoles. Il appert également que seul Arnold se mariera et aura des enfants, les autres demeurant apparemment chastes.

Lawrence

De son père, Lawrence hérite d’une manière d’être plus irlandaise qu’anglaise, un goût pour l’aventure, une compétence naturelle en ce qui concerne les armes à feu, les appareils de photo­graphie, l’amour des bateaux et un instinct particulier pour leur maniement. Pour ce qui est de l’influence qui préside à la formation psychologique de Lawrence, il faut se tourner vers la mère. Il tient d’elle la partie la plus caractéristique de son héritage : sa volonté puissante, son éclectisme intellectuel, sa conscience très stricte, son corps infatigable, son endurance vis-à-vis des priva­tions et de la douleur, son ascétisme. La ressemblance physique est, de plus, très marquée : le front large, une certaine lourdeur autour des yeux, la bouche sculpturale et le menton bien formé, un regard franc. En tant que frère et fils, il se montre bon, plein d’égards.

Tous les frères sont de nature exceptionnelle, mais Lawrence est leur modèle, « l’aigle parmi les aigles7 ». Il est aussi le plus compliqué; ses pensées et ses résolutions le démarquent des autres, font de lui quelqu’un qu’on doit écouter; plus jeune déjà, son pouvoir de persuasion était irrésis­tible. Il était toujours là « pour raccommoder ce qui était cassé ou pour découvrir ce que la lampe électrique avait de défectueux8 » dira Bob de lui. Il mettait toujours de l’ordre. Un autre exemple est à relever; lorsqu’il partait faire des commissions, il ne revenait jamais sans rapporter exacte­ment ce dont on avait besoin, ou même quelque chose de mieux.

À neuf ou dix ans, sa passion de l’histoire commence à percer et il se met à collectionner des choses insignifiantes, des monnaies romaines, des morceaux de poteries. Il étudie particulière­ment la sculpture médiévale et l’architecture militaire, mais se tourne à 16 ans vers les engins de siège et l’art de la guerre. Ses études sont marquées par une mémoire remarquable, une grande érudition conjuguées à la rapidité de lecture. À 13 ans, il commence seul à entamer des tournées à bicyclette à travers l’Angleterre, plus tard la France, pour assouvir ses deux passions : l’architec­ture et les empreintes. Ces excursions et la lecture abondante qui les complète sont faites en dehors de ses classes normales. Ces dernières devaient par la suite susciter peu d’intérêt pour Lawrence qui y verra là une perte de temps insupportable. En corollaire à ces passions, Lawrence joue à des jeux militaires où il donne libre cours à son imagination : il s’agit toujours de l’assaut donné à un château fort imaginaire, à la prise d’un rocher réputé imprenable, dans lesquels il joue le rôle d’un chef puissant et victorieux. Le siècle commence, par ailleurs, sur une ère de magie qui s’ouvre sous les auspices de la vapeur, des moteurs à combustion, de l’électricité et du télégraphe; on vient de réussir le premier vol sur un appareil plus lourd que l’air.

À 16 ans, deux événements particuliers viennent perturber sa vie : une fracture au-dessus de la cheville qui interrompt sa croissance auparavant normale et la révélation présumée de sa naissance illégitime tout comme celle de ses frères. Une absence obligatoire de l’école l’amène à plonger plus avant dans l’étude de l’art militaire, des traités techniques concernant la fortification, des ouvrages de chevalerie, des œuvres qui traitent de l’art de la destruction des ouvrages fortifiés. Sa cheville affaiblie le confirme par ailleurs dans sa décision de ne prendre part à aucun sport organisé : en effet, l’esprit d’équipe ne l’intéresse nullement et il montre très tôt une indivi­dualité marquée, se sentant étranger à toutes compétitions sportives qui, selon lui, ne peuvent satisfaire l’esprit, bien que paradoxalement ses prouesses soient le plus souvent supérieures à celles d’un athlète ordinaire. Il démontre, de plus, un manque d’intérêt total pour les sciences naturelles : les mystères de la création n’auront jamais d’attrait pour lui.

Il poursuivra toutes ses études universitaires dans un bungalow de deux pièces que ses parents font construire pour lui dans le fond du jardin, un peu à part du reste de la famille et en dehors des conditions habituelles aux échanges sociaux. Nous soulignons ici qu’il était dans la tradition de la famille Lawrence de ne pas nouer de relations superficielles avec le voisinage, d’être isolée des autres – peu d’amis, presque pas de parents. On empêche les jeunes Lawrence de se mêler à d’autres familles et on leur apprend à se suffire à eux-mêmes en ce qui concerne la camaraderie et les distractions. La maison se distingue, en outre, par la prépondérance écrasante de l’élément masculin, habitués que sont les garçons à se passer de toute société féminine depuis l’enfance.

C’est à ce moment-là que Lawrence commence à développer une méfiance invétérée de lui-même et de ses attitudes morales, méfiance qui vient prolonger une même aversion pour son physique; plus tard, il écrira à ce propos : « Je maudis ma petite taille9. » Il se qualifiera aussi au Collège d’« Hercule de poche10 » tant sa force contraste avec sa taille. En réaction au fait qu’il se sente perversement différent des autres, il tente plusieurs expériences : un régime végétarien pendant trois ans, des gestes d’éclat (par exemple, il descend d’une tour par un mur croulant de 30 mètres de haut), une fugue de quelques semaines dans l’armée entre les années de lycée et le collège, des travaux scolaires de 45 heures sans interruption et sans nourriture pour mesurer sa résistance, des jeûnes ponctuels de trois jours pour évaluer combien de temps il peut rester sans manger tout en conservant ses facultés physiques et mentales, la mesure de ses pas et plus tard le compte des mots de ses livres. C’est comme si, par des tentatives répétées, pour bien faire voir la distance qu’il perçoit entre lui et les autres, il avait résolu de l’augmenter et non de l’amoindrir. Il rêve de faire « de grandes choses11 », de combiner la vie active à la vie contemplative; il éprouve un penchant naturel pour les hauts faits, aiguillonné sans cesse par le goût de l’action héroïque.

C’est à la fin des années de lycée que le rêve « éveillé » de Lawrence prend forme progressive­ment. Il devait régir la plupart des actions futures de Lawrence et les années qui allaient s’écouler jusqu’à ses 30 ans. Amorçant le livre qui retracera la Révolte arabe, Lawrence nous relate sa vision en ces termes :

Tous les hommes rêvent, mais inégalement. Ceux qui rêvent la nuit, dans les recoins poussiéreux de leurs esprits, s’éveillent le jour pour trouver que c’était vanité; mais les rêveurs de jour sont des hommes dangereux, car ils peuvent, les yeux ouverts, réaliser leur rêve, pour le rendre possible. C’est ce que je fis. J’entendais créer une nouvelle nation, restaurer une influence perdue, donner à 20 millions de Sémites les fondations sur quoi construire un palais inspiré, le palais de rêve de leurs idées nationales12.

Pendant son séjour à l’université, il projette l’image suivante : un poids réparti entre ses épaules, son dos et sa poitrine, une tête allongée sur une forte mâchoire, la lourdeur du haut du corps compensée par l’élégance et l’harmonie de ses mouvements, court, trapu, sans embonpoint, les cheveux blonds épais, les yeux bleu clair assez enfoncés, timide, l’allure rapide et souple regardant toujours droit devant lui, dans les mouvements une puissance latente, une vigueur habituellement cachée, moins physique que spirituelle. Il mesure un peu plus de 5 pieds 5 pouces, soit 1,66 m. Étudiant mystérieux, on ne le voit jamais le jour, il se promène pendant des heures, la nuit, tout seul dans la cour. Un de ses professeurs, M. Cecil Jane, dit de lui : « Il ne travaille qu’à sa guise et à ses heures, très souvent entre minuit et quatre heures du matin13. » D’après lui, pendant la nuit, les cerveaux des autres hommes « s’éteignent » et sa propre tête, délivrée des radiations qu’ils émettent, dispose d’un champ de pensée plus vaste. De nature réservée, marqué par une profonde originalité, il s’intéresse au Moyen Âge, mais le désert l’attire aussi profondé­ment.

Par ses ascendants irlandais, écossais, nordiques et hébridiens, le dotant d’origines mélangées, Lawrence possède un don prodigieux pour apprendre les langues étrangères, le respect des coutumes et des mœurs des autres races et le singulier pouvoir de s’introduire dans une commu­nauté d’étrangers, d’en être considéré comme un des membres au bout de peu de temps. Il lit beaucoup et en plusieurs langues : anglais, français, latin, grec, allemand et espagnol.

Voici donc parcouru le pèlerinage aux sources de Lawrence d’Arabie dont les prémisses permettent d’éclairer les actions futures et de tisser le lien qui relie l’enfant à l’homme; cet homme controversé, dévoilé un tant soit peu par le passage à travers une enfance mouvementée, particulière, ponctuée d’événements et de valeurs familiales qui ont édifié, coloré l’univers fantasmatique dont l’adulte s’est doté. Pas une seule fois dans ses écrits, Lawrence ne relatera les années de son enfance ou de sa jeunesse. Pourtant, son frère aîné, Bob, dira : « Nous eûmes une très heureuse enfance qui ne fut jamais troublée par aucune querelle14. » De la même façon, Lawrence restera muet lorsque Frank et Will décéderont durant la Première Guerre mondiale; plus tard aussi, quand il apprend le décès de son père à la suite de complications de pneumonie. Il gardera, avec constance, l’habitude de tenir secrètes les émotions qui le touchent. Il partage avec sa mère sa passion de la lecture et entretiendra avec celle-ci, tout au long de sa vie, une corres­pondance suivie, mais peu empreinte de sentimentalité ou d’épanchements puisqu’il va même jusqu’à lui reprocher de se laisser aller à la peine lorsqu’elle lui annonce la perte de Frank.

La carrière : du leader charismatique et victorieux au simple soldat

Des paysages si purs sont desséchants pour l’âme et leur beauté insupportable. Dans ces évangiles de pierre, de ciel et d’eau, il est dit que rien ne ressuscite. Désormais au fond de ce désert magnifique au cœur, la tentation commence pour les hommes de ces pays. Quoi d’étonnant si des esprits élevés devant le spectacle de la noblesse, dans l’air raréfié de la beauté, restent mal persuadés que la grandeur puisse s’unir à la bonté?15

Je connais la solitude. Trois années de désert m’en ont bien enseigné le goût16. […] S’il n’est d’abord que vide et que silence, c’est qu’il ne s’offre point aux amants d’un jour17. […] Le Sahara, c’est en nous qu’il se montre. L’aborder ce n’est point visiter l’oasis, c’est faire notre religion d’une fontaine18. […] Et j’admire ce Maure qui ne défend pas sa liberté, car dans le désert on est toujours libre, qui ne défend pas de trésors visibles, car le désert est nu, mais qui défend un royaume secret19.

En arrière-fond de la guerre qui oppose les Arabes aux Turcs, d’autres puissances mondiales s’affrontent, notamment la Grande-Bretagne et la France alliées aux Arabes contre l’Allemagne alliée des Turcs. Les circonstances historiques vont donc projeter Lawrence à la tête de la Révolte arabe.

Lawrence a eu un mentor en la personne de D.H. Hogarth, auteur, archéologue, orientaliste. Hogarth reconnaît en Lawrence des dispositions remarquables et le jette sur la voie de sa destinée : une voie qui mène de l’histoire à l’archéologie, puis de l’archéologie à l’état militaire et à la politique. Lawrence dira de lui : « L’homme auquel je dois tout depuis que j’ai 17 ans20. » C’est aussi l’âge où Lawrence prend conscience de lui-même.

Par l’entremise de Hogarth, Lawrence parcourt l’Arabie et l’Égypte, obtient plusieurs fois la possibilité de travailler à des fouilles archéologiques importantes. Il précisera encore à propos de Hogarth : « D.H. Hogarth, à qui je dois tous les postes intéressants (exception faite de celui dans la R.A.F.21) que j’ai pu avoir dans ma vie22. » Doté d’un humour vif, plein de sagesse et de bonté, Hogarth était capable d’apprécier les qualités exceptionnelles de son jeune protégé. De taille moyenne, de forte carrure, il portait une barbe courte et nette qui lui donnait un air de patriarche; il avait 26 ans de plus que Lawrence et, derrière lui, une remarquable carrière d’explorations faites en Asie Mineure, à Chypre, en Égypte et en Crète.

Profitant de ces explorations, Lawrence ne retourne pas en Angleterre; il apprend l’arabe et plusieurs dialectes au contact des ouvriers qui travaillent sur le chantier au service des archéo­logues. Il se fait apprécier de ceux-ci, sachant les conduire tout en s’intéressant à eux, à leur famille ainsi qu’à leur histoire. À leur contact se concrétise le rêve que Lawrence avait eu au lycée d’Oxford en conclusion de son histoire de guerre : « J’avais rêvé de précipiter pendant ma vie la formation de cette Asie nouvelle que le temps, inexorablement, fait avancer sur nous23. » Il y restera de janvier 1911 à juillet 1913 et contractera la malaria dont il subira les rechutes succes­sives jusqu’à la fin de sa vie. L’année 1913 marque sa 25e année.

À l’aube d’une conquête qui le fera connaître par monts et par vaux, voici le portrait de l’homme que Robert Graves nous décrit :

Petit (1,66 m), un torse long en proportion des jambes qui le fait paraître plus imposant assis que debout; il tient sa tête massive et sa nuque très droites; il a de beaux cheveux blonds, le teint clair et une peau fine; le haut de son visage est d’une douceur quasi féminine tandis que le bas est sévère, presque cruel. Il a des yeux bleu-gris, très mobiles, des mains et des pieds petits; sa force physique est surprenante comme son endurance; il peut rester assis ou debout pendant des heures sans bouger un seul muscle; il s’exprime par phrases courtes, avec calme et assurance, sans accentuer fortement ses mots; il sourit beaucoup, d’une façon ironique, mais ne rit presque jamais; quand il consent à être lui-même, il donne, dès qu’il paraît, une curieuse impression de force, non pas turbulente et sans but, mais d’autant plus efficace qu’elle est disciplinée; il déteste qu’on le touche, se sent mal à l’aise avec des inconnus, ne boit ni ne fume et considère superflus la boisson, la table, le jeu, le sport, l’amour; il évite de manger à des heures régulières et en compagnie, jeûne quelquefois pendant trois ou même cinq jours tout simplement pour s’assurer qu’il peut le faire sans se sentir nerveux ou déprimé; il évite aussi, lorsqu’il le peut, de dormir à des heures fixes et fuit, autant que possible, toutes relations sociales, toutes réunions publiques; il est quelquefois inflexible jusqu’à la cruauté : sa colère froide, ironique, est terrible à soutenir; il est essentiellement ondoyant et divers24.

Sur les Arabes avec qui il travaille, il fait déjà l’impression suivante : « Qui pourrait s’empêcher de l’aimer? Il est notre frère, notre ami et notre chef. Il est l’un de nous; il n’y a rien de ce que nous faisons qu’il ne puisse faire, et même il nous surpasse en le faisant… nous l’aimons parce qu’il nous aime et s’il le fallait, nous sacrifierons notre vie pour lui25. » Ceci laisse donc présager de l’ascendant qu’il aura sur tous les combattants qui viendront se joindre à lui. Très jeune déjà, il était capable d’imposer sa volonté aux autres quand il le voulait. Il pouvait aussi lancer des menaces violentes et les mettre, le cas échéant, à exécution.

Le leader charismatique et victorieux

Tel est le désert. Un Coran, qui n’est qu’une règle de jeu, en change le sable en Empire. Au fond d’un Sahara qui serait vide, se joue une pièce secrète, qui remue les passions des hommes. La vraie vie du désert n’est pas faite d’exodes de tribus à la recherche d’une herbe à paître, mais du jeu qui s’y joue encore. Quelle différence de matière entre le sable soumis et l’autre! Et n’en est-il pas ainsi pour tous les hommes?26

C’est en octobre 1916 que Lawrence fait sa première apparition sur la scène arabe en travaillant au Caire, au Bureau de l’intelligence militaire, où il offusque et scandalise les officiers de carrière par ses manières excentriques, provocantes, effrontées et bizarres. Il montre par compensation une ardeur au travail et des capacités techniques peu communes. Lawrence finit par s’ennuyer dans la rédaction de rapports et s’acharne auprès des autorités afin d’obtenir un poste qui lui permettrait de prendre une part plus active dans le conflit arabe qui oppose l’Angleterre et la France.

En janvier 1917, il est affecté en Arabie en qualité d’officier de liaison britannique attaché à l’Émir Faysal. Il commence à mettre à l’épreuve son endurance par de rudes entraînements physiques, des randonnées en chameau, des marches pieds nus sur les pierres brûlantes, le tout venant compléter son expérience des longues abstinences volontaires de nourriture et de sommeil. Il mettra également toutes ses capacités intellectuelles au service d’éléments presque incompa­tibles : la fidélité à ses vues personnelles, la loyauté vis-à-vis des compatriotes qui l’employaient et la justice envers les Arabes qui le suivaient. Il met au point de nouvelles stratégies guerrières qui s’apparentent à la guérilla et expérimente la solitude et l’isolement du chef. D’octobre 1916 à octobre 1918, les victoires se succèdent non sans que Lawrence ait à lutter pour cela, mais toutes, elles conduisent les Arabes à se défaire définitivement de l’occupation turque.

Ce qui nous intéresse ici, c’est le regard que Lawrence lui-même pose sur cette expérience au cours de laquelle il fut nombre de fois blessé, épuisé, gravement malade; il tentera souvent de battre en retraite, mais sera contraint chaque fois, par ses supérieurs, de retourner au combat.

Il est évident que les Arabes, les Bédouins surtout, exercent sur lui une étrange fascination, et même s’il trouve matière à redire, il parle des Arabes dans les termes suivants :

Du noir et blanc ce peuple aime la clarté, mais aussi le contraste. Sa pensée n’est à l’aise que dans les extrêmes. […] Peuple de convulsions, de soulèvements, d’illuminations mentales; race du génie individuel27. […] Les Arabes ont un sens aigu de cette pureté qui naît de la raréfaction28. […] Le Sémite a toujours oscillé entre la luxure et la macération29.

Du Bédouin et du désert envers lesquels, même s’il admire leur liberté, il éprouve cependant des sentiments mitigés :

Le Bédouin né et grandi dans le désert accueille de toute son âme cette nudité trop âpre pour les bonnes volontés étrangères : c’est que là seulement il se découvre libre; et s’il ne dit pas cela, il le sent. Délié de tout lien matériel, confort, superflu et autres complications analogues, il atteint à une liberté personnelle absolue, fréquemment visitée par la faim et la mort. […] Il possède l’air, les vents, le soleil, la lumière, les espaces découverts et un immense vide28. […] C’est un peuple bizarre que celui des Bédouins. Leur compagnie constante exige d’un Anglais des abîmes de patience. Esclaves absolus de leur appétit, sans résistance spirituelle31. […] La pauvreté de l’Arabie les rend simples, continents, endurants malgré eux. Jetés dans un pays civilisé, ils succomberaient comme toute race sauvage, minés par les maladies, l’abjection, la luxure, la cruauté, la fourberie et l’artifice qui les atteindraient plus que d’autres, faute de vaccination32.

Il se montre hardi et audacieux, fin stratège, tacticien notable, chef incontesté de la Révolte arabe qui fait plier les généraux anglais. La révolte, il la conçoit ainsi :

Une révolte est la plus grande décision que puisse prendre un homme d’État. Le succès ou l’échec de celle-ci apparaissaient trop également hasardeux pour se risquer à prophétiser. Pour une fois cependant la fortune favorisera les audacieux. À travers les faiblesses, les souffrances et les doutes, l’épopée arabe parcourut sa route orageuse jusqu’au triomphe. Sa hardiesse méritait cette fin33.

Au commencement de la Révolte, le but de Lawrence était de découvrir « l’homme ardent dont le souffle embraserait le désert, l’homme à la foi et l’ardeur du prophète capable de conduire la Révolte au succès34 »; cet homme qu’il voudra servir, il le trouve en Faysal « l’épée qui étincelle et frappe35 » ou encore « Éclair de l’épée36 ». Voici comment il relate la première rencontre qu’il eut avec ce dernier :

J’aperçus alors, dans l’encadrement noir d’une porte, un personnage vêtu de blanc qui me regardait avec attention. C’était, je le compris au premier coup d’œil, l’homme que je cherchais en Arabie, le chef qui dresserait la Révolte arabe en pleine gloire. Dans ses longues robes de soie blanche avec, sur la tête, un voile brun retenu par une cordelette de pourpre et d’or, Faysal était semblable à une colonne très haute et très mince. Il gardait les paupières baissées; sa barbe noire et son visage sans expression surmontaient d’une sorte de masque l’étrange vigilance immobile de son corps. Ses mains étaient croisées devant lui sur son poignard37.

Lawrence est enthousiaste. Il conduit donc la Révolte aux côtés de ce dernier et ne déchante pas lorsque l’attitude de Faysal vient confirmer la justesse de ses perceptions :

Je pus donc voir de près comment il dirigeait ses hommes, et cela dans une occasion remarquable, au moment où le moral des troupes était gravement atteint par les mauvaises nouvelles. […] Faysal, pour ranimer leur courage, leur fit simplement partager le sien en le communiquant à tous ceux qu’il pouvait atteindre. Il était accessible à quiconque approchait sa porte. Jamais il ne coupa court aux requêtes, même en vers et psalmodiées par un chœur inlassable, la nuit, autour de sa tente. Il écoutait toujours avec une extrême patience. […] J’appris là ce qu’est un chef arabe38. […] Cet homme joignait à un tact précis le pouvoir de plier à son gré le sentiment de ses interlocuteurs19.

Plus tard pourtant, au cœur d’un même combat qui le pousse inéluctablement à vaincre tous les obstacles que les Turcs mettent sur leur route, Lawrence demeure assailli de doutes :

Peut-être mon humeur solitaire ne pouvait-elle se satisfaire de ces gens trop sociables; peut-être aussi leur bonne humeur me montrait-elle la futilité de mes efforts quand j’essayais, non seulement de paraître meilleur que je n’étais, mais encore d’améliorer les autres40.

Tels étaient encore les fruits, les fruits amers, de ma résolution : pourquoi m’étais-je juré, devant Akaba, de devenir un des chefs principaux de la Révolte? Je soulevais les Arabes au moyen de faux et j’exerçais sur mes dupes une fausse autorité41 […] la guerre m’apparut une folie aussi grande que le crime de mon faux commandement42.

Il est possible ici d’éclairer le sentiment de falsification qui le draine. Lawrence est au courant de l’existence et du contenu d’un traité qui se trame secrètement entre les Anglais, les Français et les Russes, traité qui a pour nom Sikes-Picot et pour finalité le partage de l’Arabie entre les trois États. Ce déchirement, il le vit en profondeur et ne manque pas de l’exprimer à plusieurs reprises, notamment en ces termes :

Cette fois encore – et ce ne fut ni la dernière ni la première – il m’en coûta d’être au service de deux maîtres. J’étais l’un des officiers d’Allenby et dans sa confidence : en retour, il attendait que je fisse pour lui de mon mieux. J’étais aussi le conseiller de Faysal; et Faysal se fiait à mon honnêteté et à ma compétence au point de suivre souvent mes avis sans les discuter. Pourtant, je ne pouvais ni expliquer à Allenby toute la situation arabe, ni dévoiler à Faysal tout le plan des Anglais43.

[…] il ne s’est guère passé de jours en Arabie qui ne m’apportât une douleur corporelle, outre le sentiment corrosif de mon hypocrisie envers les Arabes et la fatigue légitime d’un chef responsable44.

[…] La pratique de cette guerre fortifia en moi l’attitude nihiliste45.

[…] Depuis que j’avais mis le pied en Arabie, rien que des choix ou des requêtes; pas un ordre. J’étais las, à en mourir, du libre arbitre et de bien autre chose à côté du libre arbitre.

[…] sans la fraude épuisante dont j’avais dû faire mon ordinaire spirituel : cette prétention à conduire le soulèvement national d’une autre race, cette « pose » et ce prêche quotidiens, sous un habit étranger, dans une langue étrangère46.

Tout au long du combat, il recule plusieurs fois et vacille à l’idée de poursuivre la bataille. Ici, les doutes ne concernent plus seulement le rôle qu’il joue dans cette guerre, mais portent davantage sur lui-même en tant que soldat d’abord, ensuite en tant que chef :

J’appris de Clayton, quelques jours plus tard, que je devais retourner en Arabie auprès de Faysal. Cette décision allait à l’encontre de mes désirs. Je protestai que je n’étais nullement fait pour ce rôle : d’abord, je détestais les responsabilités et, de toute évidence, un conseiller scrupuleux se sentirait responsable; en second lieu, les objets m’avaient toujours mieux réussi que mes semblables, et les idées que les objets. Plier des hommes à mes fins me serait donc doublement dur. La matière humaine n’était pas mon fait; je n’entendais rien à ce modelage. Bien loin d’être un soldat, je détestais le métier militaire. Sans doute j’avais lu (trop de bouquins!) les auteurs ordinaires; […] mais je n’avais jamais songé à jouer le personnage d’un véritable homme de guerre contraint de livrer ses propres batailles47.

Plus loin, il poursuit :

Je voyais s’étirer devant moi une longue perspective de responsabilités et de commandements qui dégoûtait mon naturel méditatif. Je me jugeais mesquin de prendre ainsi la place d’un homme d’action : car ma table de valeurs s’opposait très nettement à celle des hommes d’action et je méprisais leur bonheur48.

Lawrence n’agit dans cette guerre que comme un officier subalterne à qui on ne concède que peu d’autorité. Au-delà de l’intense sentiment de culpabilité qui le tenaille et l’assiège, alors même que la victoire le consacre, Lawrence soulève le voile progressivement et avoue, d’abord, la poursuite d’un rêve qui n’appartient qu’à lui : « Je me battais pour ma cause, sur mon propre fumier49. » Cela justifie-t-il l’acharnement qu’il mit à retourner à la guerre sous les ordres de ses supérieurs, lui qui démontre pourtant, en dépit de ses aptitudes à l’insubordination, une étrange propension à obéir? Lawrence tente une percée profonde dans les remous de son inconscient et livre le fruit de ses réflexions, découvrant que l’ennemi qu’il combat se cache en réalité en lui-même :

On ne pouvait retirer aucune gloire d’un succès assuré, mais on pouvait en arracher beaucoup à une défaite assurée. L’Omnipotence et l’Infini étaient nos deux ennemis les plus dignes, les seuls, en fait, qu’un homme véritable se dût de combattre, parce qu’ils sont des monstres nés de son propre esprit; et nos plus redoutables ennemis sont toujours dans notre maison. Dans la lutte contre l’Omnipotence la gloire était de rejeter orgueilleusement toutes nos pauvres armes et de L’affronter les mains vides. […] Pour le clairvoyant, l’échec était le seul but. Nous devions croire, toujours et en dépit de tout, qu’il n’y avait pas de victoire hormis de descendre dans la mort en combattant et en réclamant la défaite, priant – dans un excès de désespoir – l’Omnipotence de frapper plus fort encore, afin que, par ces mêmes coups, Elle trempe, en nos êtres torturés, l’arme de Sa propre ruine50.

[…] Je cloisonnai mon esprit, l’instinct et la raison y étant comme toujours, en bataille. L’instinct disait : « meurs », mais la raison disait que c’était là seulement couper la longe de l’esprit, le lâcher en liberté et le perdre : mieux valait chercher quelque mort mentale, quelque lent gaspillage du cerveau qui le fît tomber au-dessous de ces énigmes51.

[…] Toute cette histoire de Révolte ne semblait exprimable qu’en termes de vie ou de mort52.

Si Lawrence est rongé par le doute intérieur, il fait pourtant une tout autre impression à ceux qui l’approchent. Les méharistes d’abord à qui il inspire, à première vue, de l’antipathie et de la méfiance – ils le prennent pour un espion qui a l’intention de les trahir. Mais dès qu’il prend la parole, il sait les captiver. Il a l’art de réveiller la vanité humaine; il leur annonce qu’une épreuve les attend, par la fatigue et les privations qu’il leur faudra endurer. Un officier anglais, du nom de Buxton, venu le rejoindre au cours de la campagne, en parle en ces termes :

Lawrence est l’instigateur du mouvement nationaliste arabe. À le voir, il paraît très jeune. Ses manières sont très calmes, mesurées; la tête est belle, mais le corps insignifiant. Il est connu de tous les Bédouins. Je me demande ce qu’ils aiment et admirent le plus en lui; son courage, son intrépidité, son désintéressement ou les pillages qu’il met à leur portée? […] En tout cas, l’œuvre qu’il a accom­plie avec les pauvres instruments dont il dispose est tout simplement merveilleuse! Son ascendant est prodigieux, non seulement sur les indigènes, mais sur ses camarades et même ses supérieurs. Ici, il vit absolument comme les Bédouins, porte leurs vêtements, ne mange que leur nourriture. Il se charge des mêmes fardeaux que les plus humbles d’entre eux. Il est toujours vêtu de blanc immaculé et fait par-dessus tout penser à un prince de La Mecque. […] Sa présence est très stimulante et on a l’impression que rien ne peut mal aller quand il est là53

La perception que Lawrence nourrit vis-à-vis de ses deux chefs, Faysal et Allenby, en fin de parcours est assez éloquente sur sa relation aux autres hommes et à l’autorité :

Allenby, physiquement énorme et plein de confiance, était si grand moralement que la compréhen­sion de notre petitesse lui parvenait avec lenteur. […] Le Général Allenby pensait exactement ce qu’il disait; ce qu’il pouvait était de nature à satisfaire le plus exigeant de ses subordonnés54.

Faysal était un esprit courageux, faible, ignorant et qui tentait de faire le travail d’un génie, d’un prophète ou d’un grand criminel. Je le servis par pitié, et ce motif nous dégrada tous deux. Allenby approchait davantage du maître que je souhaitais. Mais je dus l’éviter; je n’osais pas m’incliner devant lui; j’avais trop peur qu’il ne montrât des pieds d’argile et, d’un mot amical, ne ruinât ma fidélité. Quelle idole, pourtant, cet homme fut pour nous, bloc prismatique, tassé, compact, de grandeur pure et suffisante! Il y a des qualités comme le courage qui ne peuvent pas se manifester seules : elles n’apparaissent que mêlées à un médium, bon ou mauvais. La grandeur, dans Allenby, se montrait autre, catégoriquement : suffisante en soi, facette de réalité humaine et non d’intellect. Elle rendait superflues les qualités ordinaires : intelligence, imagination, acuité, travail prenaient l’air stupides près de lui. On ne pouvait le mesurer à nos étalons, pas plus qu’on ne peut comparer le tranchant d’une proue et celui d’un rasoir. Sa puissance intérieure l’exemptait du jugement commun55.

À 30 ans, à l’aube d’un revirement qui allait réguler les 16 prochaines années de sa vie, Lawrence fait le bilan de l’expérience qui l’a torturé et qui aurait pu achever de l’ébranler. Il nous confie, en des termes singulièrement émouvants et lucides, le fruit de réflexions qui ont ponctué plusieurs heures de solitude. La guerre est achevée elle aussi :

Je me souviens, avec un sentiment d’étrange bizarrerie que, quatre années auparavant, je m’étais promis d’être, à 30 ans, général et anobli. Ces dignités temporelles étaient désormais à portée de ma main – mais mon sentiment de culpabilité envers les Arabes m’avait délivré d’ambitions aussi crues. […] Je commençai à me demander si toutes les réputations étaient fondées, comme la mienne, sur une fraude. […] Je n’étais pas modeste, mais honteux de ma gaucherie, de mon enveloppe physique et de la dissemblance solitaire qui faisait de moi, pour les autres hommes, non un compagnon mais une connaissance, aussi fermée, anguleuse et difficile qu’un cristal. Avec les hommes j’avais toujours l’impression de perdre pied. D’où un accès de minutie – le vice des amateurs qui tâtonnent. Comme ma guerre était trop méditée, parce que je n’étais pas soldat, mes actes étaient trop « travaillés », parce que je n’étais pas homme d’action.

[…] Ce jour anniversaire, à Bair, pour satisfaire ma sincérité, je voulus disséquer mes croyances et mes motifs, tâtonner dans ma propre nuit. Cette timidité, cette défiance de soi, mettaient à mon visage un masque – souvent un masque d’indifférence ou de légèreté – et me déconcertaient. Mes pensées labouraient de leurs griffes ce calme, sachant bien que c’était un calme de masque : car, en dépit de mes efforts pour ne jamais m’appesantir sur le point intéressant, à certains moments trop intenses, mes appétits, échappant à tout contrôle, éclataient ouvertement et m’effrayaient. Je connaissais bien en moi-même le faisceau de puissances et d’entités. C’était leur personnage central qui demeurait caché. Il y avait mon désir de plaire – si fort et si nerveux que jamais je ne pus me confier amicale­ment à un autre. La terreur d’échouer dans une tentative si importante me contractait avant même d’essayer.

[…] Puis il y avait mon désir de gloire; et l’horreur qu’on connût mon goût d’être connu. Le mépris que j’éprouvais pour ma passion d’être distingué m’a fait refuser tous les honneurs offerts.

[…] Mon impuissance à me voir faisait que je saisissais mieux ma forme dans une peinture extérieure. […] Cette avidité à m’entendre et à me voir chez autrui était mon propre assaut contre mon inviolable citadelle intérieure. J’évitais les créatures basses qui semblaient m’offrir l’image de notre échec dans notre lutte vers l’esprit. Si elles s’imposaient à moi, je les haïssais.

[…] Je ne rêvais que de l’absolutisme des femmes et des animaux. […] Mais mon geôlier me retenait. […] J’aimais les choses inférieures; c’est vers le bas que je cherchais mes plaisirs ou mes aventures. Il y avait apparemment dans la dégradation une certitude, une sécurité finale.

[…] Car la conviction même me manquait pour une œuvre. Imaginer me paraissait plus solide que faire. Diverses ambitions, à la recherche d’elles-mêmes, me hantèrent, mais pour s’évanouir bientôt; car le critique, en moi, me faisait dédaigneusement rejeter leurs fruits. […] En vérité je me considérais comme un danger pour les hommes ordinaires, par la force sans gouvernail et secouée d’embardées que je mettais à leur disposition. […] D’entendre louer autrui me faisait jalousement désespérer de moi-même. […] J’étais pour moi-même une Cour Martiale inévitablement sévère.

[…] Quand une chose était à ma portée, je n’en voulais plus. Ma joie était dans le désir. […] Je cherchais seulement pour moi-même la mesure de ma force, sans me soucier le moins du monde d’en instruire les autres. […] Nombre de mes actions eurent pour mobile cette curiosité égoïste. […] En vérité, je n’aimais pas le moi que je pouvais voir et entendre56.

Nous refermons la page sur une confession étonnante qui donne à Lawrence d’Arabie un ton que ses actions fracassantes ne laissaient pas deviner, suscitant la compassion pour un être qui déses­pérément se juge et se condamne. Poussé par Hogarth, il entreprend d’écrire l’histoire de la Révolte arabe vue de sa propre perspective. Cette tâche donnera lieu à l’écriture de plusieurs livres. De 1918 à 1922, Lawrence, malgré la piètre opinion qu’il nourrit de lui-même, pressé par les événements, poussé par son appétit de succès et de justice pour les Arabes, n’en continue pas moins de jouer un rôle sur la scène politique. Sollicité par Winston Churchill, soulevant de vives réactions tant chez les Anglais que chez les Français, de négociations en négociations, il réussit de concert avec Winston Churchill à restituer un tant soit peu ce qu’il pense être dû aux Arabes. Au terme de cette étape, Lawrence donne sa démission à Churchill sous les ordres duquel il travailla sur la question arabe et lutte d’arrache-pied pour obtenir un poste de simple soldat à la Royal Air Force. Des postes prestigieux lui seront offerts, mais il refusera désormais d’assumer des responsabilités dans quelque guerre que ce soit. Les années qui suivent resteront longtemps empreintes d’insomnies, ses nuits marquées par des cauchemars surgissant de la campagne arabe. S’ouvre ainsi un nouveau volet de son histoire.

Simple soldat

J’ai compris qu’au cœur de ma révolte dormait un consentement57. […] Une certaine continuité dans le désespoir peut engendrer la joie. Et à une certaine température de vie, l’âme et le sang mêlés vivent à l’aise sur des contradictions, aussi indifférents au devoir qu’à la foi58. […] C’est sur ce balancement qu’il faudrait s’arrêter : singulier instant où la spiritualité répudie la morale, où le bonheur naît de l’absence d’espoir, où l’esprit trouve sa raison dans le corps. S’il est vrai que toute vérité porte en elle son amertume, il est aussi vrai que toute négation contient une floraison de « oui »59.

Répudiant la renommée que lui valut son épopée arabe sous le nom de Lawrence d’Arabie, admis officiellement le 30 août 1922 dans la Royal Air Force (RAF), Lawrence s’introduit dans celle-ci sous le nom de John Hume Ross, comme mécanicien de l’air. Il convient de souligner à cet égard, alors même qu’il revendique l’anonymat le plus complet, que Lawrence aura recours, chaque fois que cela sera nécessaire, à l’intervention des hauts dirigeants de l’armée qu’il connaît personnel­lement. Cela fait de lui, au départ déjà, un soldat bien différent des autres.

Sous cette nouvelle identité, il renonce à la liberté et entre à la fois au purgatoire et dans un changement total d’habitudes de vie. Il vit, dans un baraquement avec 50 hommes, rustres pour la plupart, la pire des promiscuités, lui qui ne supporte aucun contact physique. La régularité des horaires l’éprouve, il a de la difficulté à se soumettre aux repas qui lui sont imposés et à s’habituer à la grossièreté de ses compagnons, aux mouvements réglés. Les premiers temps, il demeurait sans dormir la moitié de la nuit.

Tout comme les nouveaux venus, il est astreint aux corvées les plus dures et les plus répugnantes. Cependant, il retrouve là une condition physique qui renoue avec celle de ses anciens gardes du corps dont il avait loué la quête de liberté dans la dégradation de leur corps. Pour ce corps, nous le savons, Lawrence avait déjà peu d’estime. Le but avoué de la discipline imposée était de détruire en chaque homme sa volonté personnelle, la fierté de lui-même, de mettre en place une volonté collective et l’orgueil de l’unité, de créer en fait « l’esprit de corps60 ». Accusations fréquentes et punitions sévères font partie du lot quotidien des humiliations. Lawrence éprouve dans cet embrigadement, vide intense et isolement. Dans un livre qu’il écrit à cette époque, The Mint, il se complaît à cataloguer les souffrances endurées par les autres hommes et lui-même, les critiques le disent, en des touches aussi vigoureuses que minutieuses, parfois d’un trait sobre et habile. Il y dévoile son désir de souffrance, sa préoccupation constante de douleur et son appétit de châtiment. Le thème principal de ce livre devient la soumission au martyre autour duquel gravitent le débat toujours rouvert du conflit entre la chair et l’esprit, l’innocence qui vient de l’ignorance et la concupiscence qui s’attache au pouvoir. Durant cette époque, il s’emploie également à la première version de son livre Les Sept Piliers de la sagesse qu’il réécrira trois fois de suite pour aboutir à une version abrégée.

Au travers de cette expérience qui l’humilie, à 34 ans, Lawrence garde l’espoir de devenir semblable aux autres hommes, dans un contact étroit avec des hommes ordinaires, ni érudits ni intellectuels. Cependant, se révèlent la peur physique des autres hommes, le dégoût pour la vie de caserne, la haine du bruit des autres. Paradoxalement, il est ému par la loyauté, le dévouement et la camaraderie qui s’expriment dans ce rude univers. Il s’impose donc cette dure expérience pour sortir de sa bizarrerie, pour expier le mauvais usage qu’il avait fait de son pouvoir et pour s’assurer la purification du corps et de l’esprit. La purification lui semble d’autant plus complète que l’expiation est plus dure. Lui pèse aussi l’obligation qui lui est faite d’une obéissance totale, bien qu’il tente d’acquérir une véritable humilité. Il confiera à son ami Robert Graves, dans une lettre du 12 novembre 1922, les raisons de son engagement :

Honnêtement, je ne pourrais vous dire exactement pourquoi je me suis engagé : bien que la nuit qui a précédé (une nuit très épatante, d’ailleurs : j’avais l’impression d’être un criminel attendant le jour) je me sois levé pour écrire toutes les raisons que je pouvais apercevoir ou éprouver en moi de le faire. Mais elles se sont réduites à peu de choses en dehors du fait que c’était une démarche nécessaire, que m’imposait une aspiration vers un nivellement; un espoir insensé de me trouver avec d’autres hommes sur un terrain commun; un peu le désir de me faire un peu plus humain que je ne l’étais devenu à Barton Street; un besoin qui me démangeait de devenir un homme ordinaire dans la foule de ses pareils; et puis je suis fauché, du point de vue argent, par suite d’un événement imprévu. Voilà autant de raisons : mais à moins de les ajouter les unes aux autres, elles sont trop pauvres pour rien expliquer. J’ai souhaité m’engager, et voilà tout; et je suis encore content, parfois, de l’avoir fait. Cela va être une période de sommeil cérébral, et j’en sortirai moins singulier que je n’y suis entré; moins singulier du moins aux yeux des autres hommes61.

Peu après son affectation au département de photographie où la discipline est moins rigoureuse, il est découvert par quelqu’un qui le reconnaît et qui avertit la presse. Ceci lui vaut son renvoi de la RAF. Très déprimé et nostalgique, il se bat à nouveau pour obtenir un poste, le plus humble possible. Il fait appel aux plus hautes autorités et décroche un emploi comme soldat de deuxième classe dans la Royal Tank Corps. Il change de nom encore une fois et s’appellera désormais T. E. Shaw. Il fera légaliser ce nom comme son père l’avait fait pour le nom de Lawrence.

Nouveau lieu, nouvelle expérience aussi où la vie lui paraît plus terne bien que moins dure qu’à Uxbridge. Ici à Bovington, c’est dans son moral que les choses apparaissent différentes dans la mesure où elles inspirent un retour à la solitude qu’il craint. Il est nostalgique de la RAF. Pourtant, le site de cette nouvelle prison est plus beau que le précédent : il est situé dans une lande de bruyère, au milieu d’un paysage sauvage et âpre. Dans cette pénitence qu’il continue de s’imposer, perce encore un sentiment d’orgueil, dont il ne semble pas s’être départi, puisqu’il écrit à un ami : « Quelle bizarre pénitence à s’imposer que de vivre parmi les bêtes pendant sept ans. Nabuchodonosor le fit, je crois. […] Tout me dégoûte ici62. » La comparaison n’est pas des moindres. Les seules ivresses qui devaient l’arracher à cette pesanteur ont été des randonnées à toute vitesse sur une motocyclette. À 35 ans, son comportement reste bizarre tant il se conduit comme un garçon impulsif de 20 ans.

Des soldats du lieu viennent élargir le nombre de ses amis qui comptent déjà des hommes d’État, poètes, peintres, explorateurs, auteurs dramatiques. Jusqu’à mars 1923, le camp laisse des souve­nirs à travers les lettres qu’il écrira et qui le mettent plus à nu que son livre The Mint écrit à Uxbridge. Ce qui le révolte le plus à Bovington, c’est la bestialité qui le blesse et l’effraie tout à la fois. Se révèlent ici non seulement le désir de souffrir que nous lui connaissions déjà, mais le désir d’être dominé par les autres hommes, même s’il s’agit d’une soumission volontaire à des hommes inférieurs. Il l’écrira d’ailleurs en ces termes : « Mon fiasco vint en partie de n’avoir jamais trouvé un chef qui m’utilisât. Tous, par incapacité, faiblesse ou affection, me laissèrent les mains libres; ils semblaient ne pas voir qu’un esclavage volontaire est l’orgueil le plus profond d’un esprit morbide, et la douleur pour la faute d’autrui, son plus joyeux honneur63… » Il semble s’agir d’un désir inversé d’absolu; par la soumission du corps et de l’âme, il croyait pouvoir atteindre un détachement complet et par conséquent, arriver à une liberté suprême. Ce qu’il veut, c’est « n’être plus jamais grand64 ».

Non loin du camp, il s’achète une chaumière en ruines et aidé d’un sergent, la rebâtit. Il y trouve un certain repos. Cette maison de Clouds Hill est en passe de devenir une halte pour les grands, ou les quasi-grands du monde des arts et des lettres. Les soirs de liberté, Lawrence réunit écrivains, artistes et soldats à une table de festins sans apprêt où l’on sert du thé, du pain et du fromage et durant lesquels on parle, lit, écoute de la musique. Sa vie à l’armée lui permet de se libérer du fardeau de sa célébrité et de se perdre dans un anonymat où ses nerfs peuvent guérir au rythme d’horaires qui règlent tous ses gestes, érodent sa volonté même.

Le train-train journalier serait dégueulasse, si c’en était un : mais chaque jour apporte avec lui son ordre, que chaque soir vient détruire, sans vous laisser le temps de souffler : de sorte que je vis dans un tourbillon. C’est un tourbillon animal, toutefois, et mes nerfs se sont calmés à ce régime, de façon salutaire65.

Le 16 juillet 1925, sous l’effet de ses demandes répétées, pressantes, son transfert à la RAF de nouveau est accepté, cette fois-ci sous le nom de l’aviateur Shaw. Dans ce Lincolnshire voué à la rigueur des étés comme à celle des hivers, Lawrence devient calme et presque heureux; depuis la fin de la guerre, son fardeau de tension nerveuse et d’ébranlement général commence à le quitter. Par mesure de précaution pour éviter la récidive d’une autre publicité tapageuse, la RAF juge prudent de l’affecter en Inde à Karachi où le travail n’est pas dur, la discipline sans rigueur et les heures de loisir longues, parfois lourdement longues. Il vit dans ces murs une certaine sécurité qui lui fait oublier qu’il n’en a jamais été autrement : « Il est préférable de se rouiller à jamais plutôt que de continuer à moudre la vie des autres dans le moulin de vos propres idées politiques. […] Un chef qui voit les deux aspects d’une question ne peut pas diriger ou alors il le fait mal66 », écrit-il. Il repousse toujours l’idée d’être, un tant soit peu, différent des autres hommes.

En novembre 1927, alors qu’il est encore à Karachi, il apprend le décès de Hogarth. Il éprouve plus de chagrin à cette mort qu’à celle de ses frères et de son père :

L’ombre créée par la mort de Hogarth assombrit toujours mon esprit, chaque fois que je réfléchis, il était pour moi un père, qui, je le savais, pouvait comprendre, sans que je le lui explique, ce qui me tourmentait. Et je m’étais habitué à m’appuyer solidement sur sa connaissance de mes façons d’agir67. […] Il était comme un père dont la bonté n’aurait jamais cessé de croître. […] Hogarth rayonnait vraiment à Oxford parce qu’il était humain et qu’il connaissait à fond la nature humaine; il compre­nait toujours tout et ne jugeait jamais68.

Au milieu de l’année 1928, il est muté à Miramshah à sa demande, à la frontière indienne, lieu entouré, couronné, doublement défendu par les montagnes et les barrières de barbelés. Avant-poste militaire qui prend des allures de monastère tibétain à l’abri de tout contact et de tout regard sur le monde, au sujet duquel il écrira : « On pourrait croire qu’on est tombé de l’autre côté du monde et qu’on en a oublié tous les tracas. Le calme y est si intense que je me frotte les oreilles en me demandant si je deviens sourd69. »

Pourtant, une certaine morbidité ne le quitte pas, puisqu’il écrira de cette même retraite :

Je me transporte d’un lit de camp à un autre lit de camp, d’une caserne à une autre caserne, d’un repas de rations à un autre repas semblable. L’uniformité est ma compagne. Votre vie à vous est un chaos, et le chaos engendre la vie, tandis que, grâce à l’habitude et à la régularité, la mort arrive rapidement70.

Il a maintenant 40 ans.

En décembre de la même année, Lawrence en a fini avec l’Orient. Un renvoi précipité et forcé par les événements en Inde, le ramène en Angleterre. Lui, toujours en partance, semble heureux de ce retour. L’année 1929 amorce le début d’une ère nouvelle de tranquillité pendant laquelle ses capacités encore inconnues seront utilisées au mieux. Durant ces dernières années de sa vie, Lawrence paraissait plus équilibré et plus à l’aise. Il pratique régulièrement la motocyclette et le canot à moteur. Il est toujours fervent de vitesse comme au temps de sa jeunesse.

C’est parce qu’il pratique le canot à moteur qu’en mars 1931, il lui vient l’idée d’un nouveau bateau qui pourrait être utilisé par la RAF. Il éblouit par sa compréhension des problèmes techniques; ce fut un succès. Cette réalisation laisse apparaître sa créativité ainsi que son sens visionnaire :

Non, je ne prétends pas avoir créé ces bateaux. Ils sont nés de la mise en commun des expériences, de l’habileté et de l’imagination de beaucoup d’hommes. Mais je puis avoir (en secret) le sentiment que s’ils ont eu leur chance et s’ils furent acceptés, c’est à moi qu’ils le doivent. Les pontifes s’y sont opposés avec une farouche hostilité, déclarant qu’ils se briseraient, sombreraient, s’useraient, seraient ingouvernables. […] Rien n’empêche maintenant l’utilisation de nos modèles dans la construction des navires de fort tonnage – rien, sinon, bien entendu, le conservatisme de l’homme. Patience. On ne pourra pas arrêter ça71.

Cette période a été heureuse pour lui. Il prépare également Clouds Hill en prévision de sa prochaine retraite. Il y installe une atmosphère virile par le mariage de matériaux tels l’acier inoxydable, le fer forgé et le cuir. Bateaux, moteurs, mer, côtes, livres, poésie et une correspon­dance croissante meubleront les dernières années de sa vie.

L’année 1935 sonne l’heure de la retraite. La culpabilité de l’échec conduit Lawrence à l’intro­spection et à se condamner lui-même. De retour à sa maison en avril de la même année, il est assiégé par la presse qui le délaisse rapidement pour d’autres articles à sensation. Lawrence ressent « une bizarre chute dans l’inutilité après ces longues suites d’occupations qui remplis­saient ma vie72 ». À la suite d’un accident de moto qui le laisse pendant une semaine entre la vie et la mort, paralysé, sans parole ni mémoire, il meurt le 19 mai 1935. Son corps toujours endurant résiste d’abord à la mort puis finit par lâcher prise. Le 4 février 1935, Lawrence écrivait déjà à son ami Robert Graves, sous le coup de la fatigue ou d’une étrange intuition : « Je sens profon­dément que ma vie, ma Vie dans le vrai sens du terme, est finie73. » Lawrence a 46 ans.

La procréation et la création

Pour la procréation et les enfants, Lawrence semble avoir manifesté une aversion plus grande encore comme en témoignent ses paroles et ses écrits : « Je lui demandai comment les Arabes ascètes peuvent considérer avec plaisir des enfants qui sont la preuve incarnée de leur impudi­cité74 », et en parlant des Occidentaux : « Nous nous torturions avec l’héréditaire remords de la luxure qui nous avait donné naissance, essayant de la racheter par toute une vie de misère75. »

Doit-on y voir là l’influence que la religion, qu’elle soit chrétienne ou calviniste, eut sur ses jeunes années? Il n’en reste pas moins que Lawrence sur le tard se prit à haïr toute forme organi­sée de religion adoptant en ce sens un profond nihilisme, au titre duquel il écrivait : « Le nihilisme est une croyance réfrigérante dont le premier commandement est “Tu ne convertiras personne”76. »

Derrière des images parfois virulentes par lesquelles il s’adresse à l’enfant dans ce qu’il incarne, se profile le profond sentiment de culpabilité qu’il endossa un jour. Les mots qui suivent en attestent :

Vous n’existeriez pas, je n’existerais pas sans les désirs charnels. Tout ce qui est fait de chair est le résultat d’un moment où les pensées lascives de la chambrée sont devenues agissantes et ont donné la vie; n’est-il pas vrai que cette faute qui préside à la naissance est aussi un peu celle de l’enfant? Je suis persuadé que c’est nous qui avons poussé nos parents à nous concevoir et ce sont nos enfants à naître qui suscitent en nous le tourment de la chair77.

Si Lawrence se montre implacable face à la création charnelle, il démontre plus d’indulgence, tout au moins dans les faits que dans les mots, quant aux créations de l’esprit, sinon même une fascination. L’idée de la reproduction humaine lui étant odieuse, il l’étendit dans un premier temps aux reproductions artistiques puisqu’il écrira : « En somme je pense que ne rien faire est mieux qu’agir et je crois que l’humanité atteindra son apogée le jour où elle décidera de ne plus se livrer à des créations artistiques78 », car, selon lui, la création artistique ne devait être entre­prise qu’en toute certitude de la perfection du résultat. Mieux valait, pour lui, ne rien créer que de créer une œuvre imparfaite.

Malgré tout, cette pensée est contredite bien des fois par la passion qu’il voue aux créateurs et à leur art. Dans la musique, il se sentait plus particulièrement près de Mozart et Beethoven, mais appréciait aussi Bach, Brahms, Schubert et parmi les musiciens modernes, Délius, Elgar, Prokofieff, Hugo Wolf. La musique constitue le palliatif qui lui permet de s’oublier lui-même et répond également à l’acuité prodigieuse de ses sens. Son art de prédilection demeurera la littéra­ture qui répond aux aspirations de son propre esprit, bien qu’il se montre extrêmement exigeant : « Mon sens critique veut que je n’envie nullement les œuvres – même si j’y trouve du plaisir – de ceux qui, par nécessité, fabriquent de la littérature79. » À l’échelle des géants, il reconnaît Dostoïesvski, Shakespeare, Milton ou Melville et parmi les livres auxquels il reconnaît de la grandeur figurent La Guerre et la Paix, Les frères Karamazov et Moby Dick. Il pense d’ailleurs avoir profané le sol rendu sacré par de plus grands que lui et s’être de ce fait damné; il écrit péniblement et rature beaucoup, se sert généralement d’encre de Chine à cause de la netteté de ses traits. Son écriture varie selon son humeur : de large et carrée, elle devient petite et resserrée, puis droite, ou renversée en arrière. Labeur de l’écriture, efforts du soldat à « travailler » ses actes, profanation ou imposture, Lawrence sera continuellement déçu et insatisfait de lui-même. Dans les lignes qui suivent, Lawrence donne la raison fondamentale de sa perpétuelle insatisfac­tion, qui devait jus

tifier, à elle seule, son insupportable médiocrité.

Une des choses les plus amères de l’existence est de comprendre qu’on n’est pas à la hauteur des circonstances, qu’on est peut-être meilleur que d’autres le seraient, meilleur que la plupart des gens. Mais je ne me soucie pas des comparatifs, je n’aime pas à me mesurer avec mes égaux. Il y a un idéal absolu quelque part, et il n’y a que cela qui compte. Or, je n’arrive pas à l’atteindre80.

Parmi ses productions personnelles, nous comptons Révolte dans le désert, Les Sept Piliers de la sagesse, The Mint, traduit sous le titre de La Matrice et une traduction de L’Odyssée d’Homère, toutes controversées ou critiquées. Critiquées, elles l’auront été plus sévèrement encore par lui-même et à ce propos, il fera à nombre de reprises un discours dont la teneur ressemble à ce qui suit :

C’est passablement de second ordre, comme moi-même et tout ce que je fais; en tout cas c’est la fin de mes tentatives d’écrivain, mais croyez bien, s’il vous plaît, que ma conviction secrète de la médio­crité de ce que je vous donne ne fait qu’augmenter le plaisir passager ressenti grâce à vos louanges81.

Nombreux étaient les amis qui croyaient en son art, ce qui ne l’empêchera pourtant pas de détruire ses œuvres et de les réécrire plusieurs fois. La substance de ses lettres et la teneur de son livre Les Sept Piliers donnent la mesure de son remarquable talent. Il n’en reste pas moins vrai que Lawrence nourrit une véritable passion pour l’écriture (comme pour la lecture aussi).

Écrire a toujours fait partie de mon être le plus intime et je ne pourrai jamais me donner aussi complètement à quoi que ce soit d’autre. Je sais cependant que cette même force appliquée à des contingences matérielles pourrait agir sur elles en me donnant à la fois célébrité et succès. Cet éternel besoin d’écrire ressemble à une lutte qu’on mènerait contre un lit de plumes82.

En cela, il ne se trompe pas, car il a su démontrer tout au long de sa vie, déjà au temps de sa jeunesse et à plusieurs occasions ensuite, une étonnante créativité que ce soit en mécanique ou en plomberie, améliorant le sort des soldats comme celui des ouvriers arabes et en faisant progresser l’art de la navigation à la RAF. À ce propos, son frère Arnold dira de lui que « toute sa vie Lawrence aima les travaux manuels, ayant le sens que peut avoir un artisan pour apprécier un beau travail, indépendamment de sa qualité esthétique83 ».

Que nous puissions nous sentir interpellés par tant de véhémence à l’encontre de lui-même, cela est sûr, mais il n’en reste pas moins que Lawrence a un sens extraordinaire de l’art et de ses exigences. En ce qui concerne le métier d’écrivain, en foi duquel il se fustige, il écrivait à son ami le poète Robert Graves :

« Écrire à l’encre sur du papier et le tour est joué. » Hélas, c’est l’ultime et facile étape. C’est équili­brer votre sujet avant de l’attaquer qui importe : ourdir sa trame, ajouter les ailes et l’empennage qui puisse véhiculer, congrûment, toutes vos idées conçues d’avance. Et introduire ci et là quelques-unes de ces idées ornementales qui nous viennent à tous, afin d’atténuer la monotonie des surfaces planes… tout cela, il faut le faire avant l’étape facile de l’encre sur le papier.

Plus loin dans cette même lettre,

Encore que les « crayonnages de lumière » me parlent tout aussi clairement que la sueur des jurons. Seulement, ils sont autrement difficiles à placer. […] C’est là que le poète l’emporte. Le grand écrivain, c’est celui qui use sans sécheresse de mots tout simples. Voyez comme Théodore Powys est sec, en dépit de toute sa puissance d’écriture… C’est parce qu’il manque de stature. Quand on manque de stature il faut changer son fusil d’épaule… c’est ce que vous appelez le style… peaufiner l’ouvrage. C’est aussi un procédé. La simplicité de Guerre et Paix est sans doute préférable, mais souvent on a plus de goût pour l’œuvre de moindre envergure. On s’y sent davantage chez soi. C’est la revanche que prennent les auteurs de second ordre. Ils ne repoussent pas. Par leur stature médiocre, ou moyenne, ils font de bons compagnons aux gens du commun. […] Non, jamais je ne serai un éminent homme de lettres. […] Les Sept Piliers étaient une nécessité historique84.

Conclusion

On se fourvoie parfois dans une conception qui est en contradiction avec notre vocation. On lutte héroïquement quelque temps contre les vents et les flots du destin, mais, au fond, c’est soi-même que l’on combat ainsi. Puis, on se lasse, on s’essouffle; on ne prend plus de joie à ces conquêtes, on pense avoir perdu trop de temps à la poursuite des succès obtenus. On va jusqu’à douter de leur valeur, de leur sens, et cela en pleine victoire déjà…

Puis, enfin, enfin, on revient à soi-même et voici que soudain, le vent gonfle nos voiles et pousse la barque dans nos propres eaux. Quel bonheur! Comme désormais nous nous sentons sûrs de la victoire! Nous reconnaissons enfin ce que nous sommes et ce que nous voulons. Nous jurons à présent de rester fidèles à nous-mêmes et sommes en droit de le faire, car maintenant nous sommes des êtres qui savent85.

Le tableau ne serait pas complet si nous n’ajoutions que Lawrence refusa tout honneur, tout argent, prodiguant parfois le bénéfice de ses écrits à ses amis, et surtout tout profit que devait lui rapporter la Révolte arabe. Il restera délibérément confiné à la pauvreté.

Morcelé, tiraillé, « ondoyant et divers », imprégné de mortification, distendu entre l’homme d’action et l’homme méditatif, capable d’amitié, Lawrence nous laisse décider :

L’ironie pour moi était d’aimer plus les objets que la vie ou les idées; et l’incongruité, de répondre à l’appel contagieux de l’action, qui met l’accent sur la diversité des choses. Je trouvais dur de rester ainsi à califourchon entre le sentiment et l’action. Je n’avais eu qu’un grand désir dans mon existence – pouvoir m’exprimer sous quelque forme imaginative – mais mon esprit trop diffus n’avait jamais su acquérir une technique86.

J’essayais alors d’écrire; qui sait, d’être un artiste (car Les Sept Piliers avaient des prétentions à la forme, et la prose en fut écrite à grands efforts). […] Eh bien, cela fut un échec. En me comparant à des gens tels que vous et qu’Augustus John, j’ai pu sentir que je n’étais pas fait de la même étoffe. Les artistes me stimulent et m’attirent, ils me séduisent hors de moi-même. Peu s’en fallut que je ne devinsse un artiste, mais il y a au fond de moi quelque chose qui freine. Si je savais ce que c’est, je vous le dirais, ou deviendrais l’un d’entre vous. Seulement, je ne peux pas. J’ai donc changé de direction, complètement, et j’entrai à la R.A.F. […] J’entrai à la R.A.F. afin d’y avoir un emploi mécanique : non point chef, mais rouage de la machine. […] Depuis lors, je fus un mécanicien, un bon mécanicien, car l’entraînement que je m’étais donné pour devenir un artiste avait considérablement élargi mon point de vue. Je laisse à d’autres le soin de dire si j’ai bien choisi ou non : un des avantages de ceux qui sont partie de la machine, c’est qu’ils apprennent qu’ils n’ont aucune impor­tance87.

À nous donc de trancher : Lawrence était-il un artiste ou a-t-il eu le bonheur de revenir à lui-même ainsi que le suggère Nietzsche? La complexité de sa personnalité, les événements historiques qui ont contribué à la faire surgir ont alimenté bien des écrits et continuent de solliciter l’attention de nombreux chercheurs. Si des voiles sont levés, le mystère demeure vaste, laissant la place à bien des interprétations88.

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  1. Jacques Rigaut, extrait de « Propos Amorphes », revue Action, no 4, juillet 1920.
  2. Ce cas a été préparé à l’automne 1992 dans le cadre du séminaire de doctorat « Approches cliniques d’étude de la gestion (direction et leadership) et de la dynamique organisationnelle ». Il a été révisé en 2010.
  3. David Lean, Lawrence of Arabia, 1962
  4. Thomas Edward Lawrence, Les Sept Piliers de la sagesse, un triomphe, Payot/Documents, Paris, 1936-1992, p. 44-45.
  5. Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, Gallimard, 1939, p. 210-212.
  6. Lettre no 57, cité dans : Flora Armitage, Lawrence d’Arabie, le désert et les étoiles, Payot, 1957, p. 42.
  7. Ibid., p. 20.
  8. Ibid., p. 16.
  9. Thomas Edward Lawrence, op. cit., p. 510.
  10. Flora Armitage, op. cit., p. 28 et 172.
  11. Ibid., p. 31.
  12. Thomas Edward Lawrence, op. cit., p. 9.
  13. Robert Graves, Lawrence et les Arabes, Payot, 1990, p. 15.
  14. Flora Armitage, op. cit., p. 9.
  15. Albert Camus, Noces, suivi de L’été, Gallimard, 1959, p. 67.
  16. Antoine de Saint-Exupéry, op. cit., p. 95-96.
  17. Ibid., p. 97.
  18. Ibid., p. 98.
  19. Ibid., p. 119.
  20. Flora Armitage, op. cit., p. 18.
  21. Royal Air Force.
  22. Ibid., p. 57.
  23. Thomas Edward Lawrence, op. cit., p. 760; ibid., p. 60.
  24. Robert Graves, op. cit., p. 28-30, 32, 37.
  25. « T.E. Lawrence by his friends » cité dans : Flora Armitage, op. cit., p. 69. Traduction libre.
  26. Antoine de Saint-Exupéry, op. cit., p. 139-140.
  27. Thomas Edward Lawrence, op. cit., p. 51.
  28. Ibid., p. 53.
  29. Ibid., p. 56.
  30. Ibid., p. 53.
  31. Ibid., p. 258.
  32. Ibid., p. 259.
  33. Ibid., p. 68.
  34. Robert Graves, op. cit., p. 57.
  35. Ibid., p. 78.
  36. Thomas Edward Lawrence, op. cit., p. 148.
  37. Ibid., p. 111.
  38. Ibid., p. 147.
  39. Ibid., p. 119.
  40. Ibid., p. 250.
  41. Ibid., p. 437.
  42. Ibid., p. 438.
  43. Ibid., p. 447.
  44. Ibid., p. 509.
  45. Ibid., p. 539.
  46. Ibid., p. 578-579.
  47. Ibid., p. 139.
  48. Ibid., p. 324.
  49. Ibid., p. 13.
  50. Ibid., p. 478.
  51. Ibid., p. 628.
  52. Ibid., p. 634.
  53. Extrait d’une lettre de Buxton écrite aux siens, à Rumm, le 4/08/1918 cité dans : Robert Graves, op. cit., p. 207.
  54. Thomas Edward Lawrence, op. cit., p. 374-375.
  55. Ibid., p. 652.
  56. Ibid., p. 648-653.
  57. Albert Camus, op. cit., p. 73.
  58. Ibid., p. 66.
  59. Ibid., p. 71.
  60. L’expression est utilisée comme telle en anglais et ne possède pas d’équivalent.
  61. Robert Graves, op. cit., p. 257.
  62. Lettre no 204, cité dans : Flora Armitage, op. cit., p. 205.
  63. Ibid., p. 210.
  64. Lettre no 235, ibid., p. 215.
  65. Tiré d’une lettre écrite à Robert Graves, en date du 12/11/1922, cité dans : Robert Graves, op. cit., p. 256.
  66. Lettre no 251, cité dans : Flora Armitage, op. cit., p. 229.
  67. Lettre no 327, ibid., p. 238.
  68. Lettre no 347, ibid., p. 239.
  69. Lettre no 362, ibid., p. 247.
  70. Lettre no 317, ibid., p. 246.
  71. Extrait d’une lettre à Robert Graves, en date du 4/02/1935, cité dans : Robert Graves, op. cit., p. 281.
  72. Flora Armitage, op. cit., p. 301.
  73. Robert Graves, op. cit., p. 278
  74. Thomas Edward Lawrence, op. cit., p. 572.
  75. Ibid., p. 586.
  76. Flora Armitage, op. cit., p. 262.
  77. Ibid., p. 209.
  78. Ibid., p. 262.
  79. Lettre no 183, ibid., p. 269.
  80. Lettre no 531, ibid., p. 260‑261.
  81. Lettre no 353, ibid., p. 243.
  82. Lettre no 479, ibid., p. 284-285.
  83. Ibid., p. 40.
  84. Extrait d’une lettre à Robert Graves, en date du 6/11/1928, cité dans : Robert Graves, op. cit., p. 266-269.
  85. Friedrich Nietzsche, Le Pouvoir créateur.
  86. Thomas Edward Lawrence, op. cit., p. 633.
  87. Extrait d’une lettre à Robert Graves, en date du 4/02/1935, cité dans : Robert Graves, op. cit., p. 281-282.
  88. Figurent à l’annexe 2 des informations complémentaires sur la biographie que Robert Graves, ami et poète, a écrite sur Lawrence, sur son livre Les Sept Piliers de la sagesse; des réflexions personnelles que Lawrence formule à propos des femmes, de la guerre, de l’armée ainsi que des extraits de lettres écrites à des amis.