Jacquelin Bouchard, « l’architecte »

Centre de cas HEC Montréal Ce cas relate le parcours de l’entrepreneur Jacquelin Bouchard qui dirige aujourd’hui Groupe Pixcom Inc (Pixcom). Établie à Montréal depuis 1987, l’entreprise de communications qu’il a lui-même fondée est reconnue pour l’excellence de ses diverses productions télévisuelles, mais aussi pour la qualité et la variété des services techniques qu’elle offre
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Homme plutôt discret, affable, Jacquelin Bouchard dégage une assurance et une détermination tranquilles. Fasciné très tôt par l’univers de l’image que son père photographe lui fait découvrir et apprécier, l’entrepreneur dirige aujourd’hui Groupe Pixcom Inc. (Pixcom). Établie à Montréal depuis 1987, l’entreprise de communications qu’il a lui-même fondée se classe parmi les plus réputées de sa catégorie. Tout semble avoir réussi à cet homme d’affaires avisé, qui a été réalisateur, puis producteur, comme si l’effort n’avait pas fait partie de son parcours. Pixcom est en effet reconnue, ici comme à l’étranger, pour l’excellence de ses diverses productions télévisuelles, mais aussi pour la qualité et la variété des services techniques qu’elle offre : car de reportage, caméras, postproduction, infographie, archivage, doublage. Pourtant, il est clair que depuis son premier film de jeune adolescent, l’entrepreneur a pris des risques et surmonté de multiples embûches. Et cet homme qui avoue n’avoir jamais écouté beaucoup de télévision y contribuera de façon directe et majeure; il sera avec le temps un acteur important de cette industrie grandissante.

À compter de 20 ans, je travaillais tout le temps, donc je n’ai jamais écouté beaucoup la télévision. J’étais un réalisateur généraliste, je n’avais pas de créneau spécialisé. Mais ce qui m’a influencé, ce qui m’importait beaucoup c’était la photographie. Donc, quand j’étais jeune, c’était Michel Brault, qui était directeur photo, réalisateur. J’ai adoré Kamouraska, les films de Jutra, Mon Oncle Antoine… C’est la photographie, l’émotion de la photographie qui est venue me chercher en premier lieu. J’allais voir les films de Bergman qui m’avait beaucoup impressionné… L’émotion dans l’image, le côté esthétique, Bertolucci, l’Italien, le Dernier Tango, 1900, tout ça. Les grandes œuvres de photographie et d’émotions m’avaient le plus marqué parce que ça me rejoignait tout de suite. Je suis un gars d’images. Je suis très sensible aux beaux-arts, à l’émotion visuelle des choses…

La naissance d’un entrepreneur

Quand j’avais 14-15 ans, à part de faire des petits films d’enfant, puis de rêver de construire des immeubles, je voulais devenir un architecte, c’est ça que je voulais faire. J’ai voulu devenir un architecte jusqu’à ce que je lâche l’école à 17 ans.

S’il n’est pas devenu architecte, le président du conseil et chef de la direction de Groupe Pixcom est cependant un grand bâtisseur. Aujourd’hui à la tête d’une entreprise rentable qui emploie 45 personnes à temps plein et 1 500 pigistes, Jacquelin Bouchard avoue cependant qu’il n’a jamais mis l’argent au centre de ses motivations. Malgré la faillite commerciale de ses parents quand il est encore jeune, il n’était pas poussé par la peur d’être à court d’argent : c’est principalement l’idée d’avoir un revenu constant qui lui importait avant tout.

L’argent pour moi n’a jamais été le moteur déclencheur de cette entreprise-là. Je travaille depuis que j’ai 20 ans, j’ai toujours eu des revenus satisfaisants, je n’ai jamais été en chômage, je n’ai jamais été en situation de ne pas avoir d’argent. Donc, je n’ai pas développé cette phobie-là. Puis, quand j’ai fondé la compagnie, ce n’était certainement pas le premier motif – à part que d’essayer de fonder une entreprise pour me préserver un revenu jusqu’à la fin de mes jours. Il y a une différence entre penser ça et dire, « je vais faire ça pour faire de l’argent ». Je voulais surtout me faire un salaire jusqu’à la fin de mes jours.

C’est d’abord guidé par l’envie de faire ce métier-là que Jacquelin Bouchard a été motivé; un goût qu’il a encore, malgré les années fructueuses et les succès accumulés, au Québec comme ailleurs. Tout au long de ce parcours enviable, le bâtisseur de Pixcom, conscient de l’importance de transmettre son expertise, s’est beaucoup impliqué pour développer l’industrie à laquelle il participe activement. Doté d’une conscience sociale, d’une crédibilité reconnue et d’un grand respect pour ses 130 compétiteurs qui en sont membres, il a siégé pendant 14 ans au conseil d’administration de l’APFTQ1 dont 6 ans à titre de président du conseil d’administration; un record de longévité à ce poste. S’il ne regrette rien de son passage à la présidence du conseil, aujourd’hui, Bouchard consacre encore plus d’énergie à Pixcom tout en demeurant administrateur au conseil d’administration de l’APFTQ.

Je prends une pause comme président du conseil de l’APFTQ. Je ne dis pas que je n’y reviendrai jamais, mais je suis un peu las. C’est de plus en plus difficile, coincé entre les réseaux et les syndi-cats. On est entre l’arbre et l’écorce. Puis Pixcom c’est accaparant, pas besoin de vous faire un dessin… J’ai plein de projets, je n’arrête pas d’être l’entrepreneur que je suis, puis l’architecte, puis le constructeur…

L’enfance

Les plus vifs souvenirs d’enfance de Jacquelin Bouchard sont ceux d’un adolescent qui rêvait à de grands projets de construction et de rénovation. Aujourd’hui, sans avoir la tête dans les nuages, le président du conseil et chef de la direction de Groupe Pixcom Inc. concocte toujours de beaux plans tout en conservant les deux pieds bien ancrés sur terre pour diriger sa grande entreprise spécialisée en production télévisée. Aîné d’une famille de trois enfants, Jacquelin Bouchard est né le 2 mars 1953 dans le quartier St-Roch situé dans la Basse-Ville de Québec. À l’époque, c’est un quartier pauvre qui n’a aucune ressemblance avec le quartier huppé que l’on connaît aujourd’hui où des boutiques comme celle de Hugo Boss côtoient les restaurants et les boîtes de nuit les plus branchés de la Vieille Capitale. Tout près de chez lui, les grands magasins y avaient pignon sur rue dans une artère commerciale fréquentée autant par le grand public que par des itinérants… Jacquelin Bouchard a grandi au 385, rue du Prince-Édouard. Sans doute se souvient-il de l’adresse à cause du train qu’il regardait toujours passer, penché à la fenêtre de l’appartement familial (la voie ferrée est disparue maintenant!). Sa mère Isabelle Légaré tient une pâtisserie. Son père, Jacques, est photographe. Passionné par son métier, il travaille pour un petit studio qui lui donne toutes sortes de boulots : mariages, premières communions, funérailles, inaugurations de grands édifices… Les temps sont durs, les heures de travail longues et mal rémunérées.

Je suis l’aîné de trois enfants. Mes deux parents travaillaient beaucoup. On les voyait le soir. Dans ce temps-là les gens travaillaient beaucoup ou pas « pantoute » comme on dit. Ma « matante » Françoise, la sœur aînée de ma mère, travaillait à la maison à plein temps. Dans ce temps-là aussi les familles se soutenaient comme ça. Je sais aussi qu’ils avaient tous du caractère, des gens avec de fortes personnalités.

Jacquelin Bouchard fréquente l’école de la Basse-Ville. Bon élève, il se classe sans grands efforts parmi les premiers. Comme les enfants de son quartier qui sont moins attirés par le sport, il s’amuse dans les rues voisines. Plutôt solitaire, il use d’imagination pour se distraire.

J’ai aimé l’école très longtemps sauf à partir du secondaire V où là j’ai commencé à y perdre goût. J’étais plutôt un bricoleur, un rêvasseur! J’étais amateur d’autos, je le suis encore. Très tôt, aussi longtemps que je me rappelle, je rêvais, j’avais des rêves de construction. Dans ce temps-là, j’imaginais que j’étais en train de rénover mentalement mon quartier. Bizarre. Je partais de la maison où on habitait, je me disais, « moi je rénoverais ça comme ça, je ferais des choses comme ça ». Ce qui me frappe encore aujourd’hui, c’est que ce songe-là était récurrent. Quand le soir je me couchais, je me remettais à penser à construire. Dans ma tête, j’étais toujours en train de construire!

Fasciné par le travail de son père, qui aménage une petite chambre noire à la maison et y développe des clichés pour son employeur, Jacquelin Bouchard découvre un univers qui va le marquer.

J’ai un bon souvenir de ça. Je me rappelle surtout les bassins d’acide. Je devais être haut comme ça à peu près. J’avais le nez qui arrivait à la hauteur des bassins. Voir apparaître les photos que mon père développait dans les bassins, ça m’impressionnait toujours : développeur, stoppeur, fixateur. Tout de suite, j’ai connecté avec l’univers des images…

Chaque été, les Bouchard invitent leurs cousins de Boucherville à passer les vacances à leur modeste chalet sur les berges du fleuve Saint-Laurent à Cap-Rouge en banlieue de Québec (les années 1950). Un endroit de rêve pour des enfants de cet âge. C’est là que Jacquelin Bouchard, à l’aube de l’adolescence, va franchir le pas entre l’imaginaire et la réalité et, tout naturellement, faire ses premières armes en réalisation.

On faisait toutes sortes d’affaires d’enfants, des châteaux dans le bois… Et puis, mon père avait une caméra 8 millimètres. Mes cousins et moi, on a fait notre premier film qui s’appelait L’Âge ingrate, avec une faute! C’est moi qui étais caméraman. Je regrette de ne plus avoir cette bobine-là… Je me rappelle avoir filmé le carton du titre. C’est mon cousin qui avait trouvé le titre et fait le dessin… C’était une histoire d’adolescent. Vous savez ce que c’est « l’âge ingrate », moi j’avais 12 ans ou 13 ans. Je me suis mis à penser à faire des films. C’est donc très tôt que j’ai touché aux images, aux images « animées », aux images « scénarisées ».

Jacquelin Bouchard a la piqûre. Entre 14 et 16 ans, il réalise deux ou trois courts films par année. En même temps et, sans trop s’en rendre compte, il commence à s’ennuyer entre les murs du Petit Séminaire de Québec. L’apprentissage du latin et du grec ne lui procure plus autant de plaisir; celui de la physique et de la chimie mine davantage sa motivation d’études en architecture.

Je suis passé d’un enfant avec des scores parfaits à un enfant pour qui l’école a fait « flouk! », en six mois. Je suis parti de la grande réussite scolaire à zéro. Les disjoncteurs ont levé d’un coup sec! Je me rappelle le moment où j’ai appris à ma mère que je voulais lâcher l’école. J’ai été dans sa chambre et j’ai dit « j’ai quelque chose à te dire. » J’avais 17 ans. « Je ne veux plus aller à l’école. J’aimerais mieux essayer de faire des films. » Elle a dit « Tu es sûr? » Puis elle a dit « okay, si c’est ça que tu veux faire ». Mes parents étaient des gens pas mal « contenus ». Elle en a parlé avec mon père. J’ai lâché l’école.

De la télé communautaire à Table rase

Jacquelin Bouchard se remémore ses débuts dans l’industrie de la production télévisuelle comme s’il y était encore. Des moments inoubliables qui, pour M. Bouchard, sont déterminants… Pendant un moment, au milieu des années 1970, Jacquelin Bouchard cherche sa voie. Curieux, attiré par tout ce qui touche à la technologie, il s’inscrit au Cégep Limoilou qui enseigne les techniques audiovisuelles. Quand on lui offre de faire du bénévolat à la télévision communautaire de Québec, il saute sur l’occasion parce qu’elle lui permet de percer dans un univers où il veut tout apprendre.

J’aimais la technologie. Je trouve ça beau la technologie, il y a une espèce de dimension esthétique là-dedans. Aussi, le fait de mettre des lumières dans un décor, même si c’était avec les moyens du bord en 1973, j’aimais ça. J’étais comme un poisson dans l’eau. Non seulement j’aimais ça, mais j’aimais explorer. Je maniais la caméra, je réparais les magnétoscopes. C’était merveilleux, j’étais le roi du royaume, j’étais parfois tout seul pour faire les émissions, littéralement tout seul. Par exemple, s’il n’y avait personne en studio parce que les techniciens bénévoles n’étaient pas arrivés, je bloquais les caméras, je répondais aux lignes ouvertes et j’opérais la console d’aiguillage!

Le travail de réalisateur lui plaît aussi parce qu’il lui permet de fouiller toutes sortes de sujets sans avoir à se casser la tête avec les responsabilités administratives qui relèvent du producteur. Mettre des idées en forme, leur donner vie, les structurer pour qu’elles soient comprises, accessibles, intéressantes : la télévision enivre Jacquelin Bouchard.

Quand tu tournes, tu dis, « Regarde. Tourne ça. Gros plan, cadre à gauche… » Tu gères l’univers, tu crées, (en toute humilité!), tu agences les choses comme elles n’avaient jamais été agencées la veille. De plus, la télévision, c’est le carrefour de milliers de rencontres différentes.

À l’âge de 23 ans, après une année à l’Université Laval en sociologie et cinéma, il plie bagage pour accepter de faire le même travail à la télévision communautaire de Montréal. Il était temps. Au bout de trois ans, le jeune réalisateur manque d’enthousiasme. En fait, Jacquelin Bouchard se rend compte qu’il est à son meilleur quand il progresse au moins tous les trois ans; c’est un cycle dont il identifie assez rapidement l’importance pour lui. La demande en production télévisuelle dans la métropole tombe à point nommé et lui permet justement de tâter différents projets et de trouver des contrats de réalisation intéressants, notamment dans le domaine du sport. Quelques années plus tard, avec l’aide d’un copain, il fonde une petite compagnie de vidéo industriel : Vidéoformat. C’est l’occasion pour lui de se familiariser davantage avec le milieu des affaires.

Et donc, à 27 ans, j’ai cofondé ma première compagnie, mais j’étais réalisateur pigiste en même temps. Je réalisais beaucoup d’émissions de sport, des événements sportifs. J’ai été associé avec mon partenaire pour trois ans, encore le fameux trois ans!

Rapidement, Jacquelin Bouchard construit d’autres projets. Il cède les parts de sa jeune entreprise à son ami et collègue, se lance dans le développement de nouvelles émissions de télévision et signe un bail pour installer de nouveaux bureaux sur la rue Dorchester2. Sa nouvelle compagnie porte le nom de Pixart. Au printemps 1987, avec Stéphane Bureau, jeune journaliste brillant qui a plusieurs idées originales, il élabore le concept d’une émission d’information dont le titre de travail est Table rase. Le concept est simple : une émission d’affaires publiques faisant une analyse en profondeur des grands sujets d’actualité internationale et mettant en vedette deux journalistes, dont l’un chevronné. Stéphane Bureau et Jacquelin Bouchard réussissent à convaincre René Lévesque de coanimer l’émission. Au moment où Radio-Québec accepte le projet, René Lévesque fait volte-face et signe une entente avec le réseau TVA… En novembre 1987, la mort de René Lévesque prend tout le monde par surprise, Jacquelin Bouchard y compris. Et bien que son projet prenne son envol à la télévision publique (la première sera diffusée le 4 janvier 1988), il reçoit la nouvelle avec tristesse et philosophie. Malgré cela, le jeune entrepreneur continue de foncer.

On a vendu un show à Télé-Québec, à Radio-Québec dans ce temps-là. J’avais cinq employés. C’était l’embryon du modèle que je voulais atteindre. J’ai signé un contrat de six mois avec Radio-Québec, c’était Table Rase avec Stéphane Bureau et Pierre Olivier. Six mois, ce n’est pas long. C’est un très court contrat dans la vie d’une entreprise. Mais en même temps j’ai signé un bail de cinq ans au Téléport de Montréal, mon premier bail. Je me suis dit, « okay, là j’ai un contrat, je signe le bail. Je signe le bail de cinq ans ». On peut dire qu’il y avait un petit peu d’inconscience là-dedans, mais…

Les coïncidences heureuses

Avec le recul, Jacquelin Bouchard réalise que sa détermination a été servie par des événements auxquels il ne s’attendait pas. Des opportunités.

« … il est arrivé des anecdotes d’opportunités. C’est vraiment des opportunités que tu n’attends pas et qui arrivent, paf, comme ça. »

Un des ces événements : il y a une quinzaine d’années, alors que sa compagnie n’a que quelques années d’existence, il reçoit un appel du réseau des sports (RDS) naissant; un locataire du même immeuble où loge Pixart. La demande qui lui est faite le décontenance : on lui demande de soumissionner pour un contrat de 3 ans pour un car de reportage. Le problème, c’est que Pixart n’en possède pas! Mais les gens du réseau des sports font confiance à la boîte de Bouchard qui a déjà acquis une bonne expertise dans la réalisation d’émissions de sports et a été mêlée à un projet (avorté) de car de reportage. Homme d’instinct, Jacquelin Bouchard consulte son technicien et décide de se lancer dans le projet. Résultat : Pixart obtient le contrat et doit construire le car de reportage à partir de rien. Ayant pour seule base de simples feuilles de papier et un ordinateur anémique, Bouchard et son technicien, qui n’ont jamais fait ça, dessinent le camion comme on dessine une maison, de la cave au grenier.

En fait, la chance, la « bizarreté », c’est que le gars ait appelé… La chance, c’est qu’on ne se soit pas « planté » en construisant une semi-remorque qu’on avait deux chances sur trois de ne pas réussir à construire à temps… Quand tu n’as jamais fait ça… On l’a vu en le faisant que ça n’avait pas de bon sens, mais on a passé au travers… On a survécu à la construction du car de reportage. […] On a fait le projet. On a trouvé un sous-traitant à Yamaska, qui faisait des semi-remorques. On a travaillé avec nos plans. On a dit au fournisseur « regarde, nous autres on veut ça comme ça ». Alors, il a construit le camion. Pendant ce temps-là, on commandait des pièces d’équipement électronique, puis on a tout fait. On a reçu le camion comme on l’avait dessiné, exactement. Une histoire de fou! Imaginez, un coup de téléphone out of nowhere, je suis sûr que j’étais le troisième à qui on téléphonait pour proposer l’appel d’offres pour la forme. Je gagne l’appel d’offres. On fait le camion… alors qu’on n’avait jamais fait ça de notre vie.

La témérité de Bouchard lui rapporte gros; il a visé juste. Avec la mise en service de ce nouveau car de reportage bourré de la dernière technologie, Pixcom se démarque de ses concurrents et fait un important passage sur la scène internationale. Cet épisode occupera passablement la compagnie pendant les cinq années qui suivront et marquera de façon indélébile la progression de l’entreprise, en grande partie grâce à la crédibilité qu’elle acquiert dans la prestation de services techniques lors d’événements d’envergure. Et les clients importants affluent.

C’est important. Le fait d’avoir un car de reportage, depuis 15 ans, nous a amené le Grand Prix de Formule Un de Montréal pour TF1, puis d’autres clients français, qui nous ont amené les Olym-piques… À un moment donné, les événements olympiques sont devenus plus importants que le car… Puis j’ai saisi une occasion; un des groupes qui avait des cars à Montréal voulait l’acheter. J’ai vendu. On a continué la prestation technique pure, sans infrastructure, parce que les Olympiques, essentiellement, ce sont toutes des installations ad hoc. On a de l’équipement neuf qui est loué, qui est installé, puis quand c’est fini, c’est retourné d’où ça vient.

S’il considère l’épisode du car de reportage comme une belle coïncidence, ce que certains qualifieraient de chance, le fondateur de Pixcom avoue qu’en fait il n’a pas vraiment eu de grandes mauvaises surprises tout au long de son cheminement comme bâtisseur.

Je n’ai pas eu de malchance, ces phénomènes négatifs de l’existence sur lesquels tu n’as pas de contrôle. Par exemple je n’ai pas fait de crise cardiaque à 40 ans, pas de client qui a fait faillite, pas d’employé malhonnête, pas de grosses difficultés financières… Donc, si j’existe encore c’est beaucoup parce que je n’ai pas eu de grandes malchances.

Certes, Jacquelin Bouchard n’a pas connu la mauvaise fortune « due à la maladie, la situation économique ou même une guerre ». Cependant pour cet homme à qui tout a réussi, ça n’a pas été toujours aussi facile. Il se remémore, entre autres, un épisode difficile qui l’a fait frémir un temps. Son inquiétude du moment se nommait TQS3 et c’était un de ses plus importants clients.

Vers les années 1990-1991, TQS était un de mes principaux clients. Il y en avait moins qu’aujourd’hui des clients en 1991. Puis, ils ont eu de grosses difficultés financières, à cette époque-là. S’ils avaient fait faillite, j’aurais eu un compte à recevoir de 500 000 $ non payé… Ça aurait été vraiment de la malchance! Un gros client qui fait faillite, ça n’arrive pas souvent, mais ça peut arriver… J’ai frôlé ça, j’ai vu mon client, TQS, passer proche d’y passer.

Si les facteurs extérieurs lui ont été favorables, il en a été de même pour les facteurs internes. De la chance, il en a même eu dans le choix de ses employés. En bon gestionnaire, l’homme a eu un bon instinct.

C’est vrai… Je n’ai pas eu d’employé malhonnête. Mais ce n’est plus tout à fait de la chance parce que je sélectionne mes employés personnellement. Au total je n’ai pas eu de vraies malchances.

Le créateur

S’il est fonceur, l’homme est également un créateur. Comme bien des bâtisseurs d’entreprise, les idées viennent à Jacquelin Bouchard simplement; ce n’est pas un long processus difficile et tortueux. Le legs de son père, photographe, est très présent en lui. Pour lui qui vient du milieu de l’audiovisuel, la création est naturelle; chez lui, c’est une pulsion. Et il en parle humblement et se voit comme un artisan de la télévision qui a acquis son expérience par la pratique.

Mon continuum moi, il part de l’artisan, proche de l’art, puis va jusqu’au technicien… La création, ça ne se définit pas en mots… Parler de la création c’est… je ne trouverais pas les mots. Créer c’est créer. Créer c’est avoir une idée, c’est mettre deux mots un à côté de l’autre qui n’ont jamais été mis un à côté de l’autre, c’est des images aussi, c’est un agencement. C’est quoi le processus qui t’amène à faire ça? C’est plus une pulsion qu’un processus. Tu te lèves un matin, tu te dis, « ah je ferais bien un film là-dessus » ou « j’agencerais les images comme ça ». Ou quand on va du côté de la technologie, « je modifierais les appareils pour que ça donne tel rendu visuel plutôt qu’un autre… » Comme je viens de la photo, l’image m’importait beaucoup, pas juste l’image, mais la conception visuelle, le graphisme, le côté, justement de la dimension artistique. L’esthétique de la photographie m’importait beaucoup. Puis ça, je l’avais… je suis venu au monde là-dedans. La dimension artistique de la télévision c’est plein de morceaux d’artisanat, dans le fond. Dans mon cas, je vois aussi la dimension artistique chez l’artisan qui sculpte une table, une chaise… Un photographe, c’est un artisan, c’est un artiste. Je suis un gars de pratique… Je suis un rouage de la chaîne de création, de la technologie jusqu’à l’artisanat, mais très, très proche de l’art.

Pixcom

Quand il a fondé l’entreprise, il y a presque 20 ans déjà, Jacquelin Bouchard avait une vision très claire de ce qu’il voulait faire. Encore là, il parle de détermination, un facteur essentiel dans un univers qui change constamment et où la souplesse est un atout. Se considérant comme un artisan avant tout, le président de Pixcom a non seulement une connaissance théorique du métier qu’il exerce, mais également une connaissance très pratique qui lui ont permis de prendre des décisions dans un domaine où il n’y a pas de recette établie, pas de guide; un domaine où il faut s’ajuster perpétuellement.

Pixcom n’a jamais été un projet flou. Ce n’était pas une abstraction, je l’ai fondée parce que j’avais envie de faire ça. Quand je l’ai fondée, ça faisait déjà 15 ans que j’étais réalisateur. Donc, je venais de ce métier-là, d’autant plus que je venais d’une famille « audiovisuelle » elle-même. Quand j’ai décidé de me lancer en affaires, en fondant Pixart, qui est l’ancêtre de Pixcom, c’était un geste déterminé, je voulais faire ça. Ce n’est pas le fruit du hasard, j’avais 15 ans de vie dans ce milieu-là. Je suis un « enfant de la balle », de la télévision. …]. J’ai pris des décisions et l’ensemble de ces décisions a été largement positif par rapport aux erreurs. Parce que, au fond, c’est de l’essai-erreur. Il ne peut y avoir de guide (du moins permanent) parce que l’environnement économique lui-même change, surtout depuis 5-6 ans, à une vitesse folle.

À l’origine, en 1983, la compagnie porte alors le nom de Pixart, un jeu de mots dérivé de pixel4 et art. Jacquelin Bouchard fait enregistrer le nom comme marque de commerce au Canada. Mais, dès qu’il met les pieds dans la production internationale, les problèmes surviennent rapidement parce que le nom Pixar sans le « t » existe déjà aux États-Unis et fait un tabac avec des productions d’importance. La situation se complique commercialement à un point tel que Jacquelin Bouchard n’a pas d’autre choix : Pixart devient Pixcom, du nom d’une filiale qu’il possède déjà.

On a inventé les noms en même temps au Canada et aux États-Unis. Moi j’avais un « t », eux n’avaient pas de « t ». Mais quelques années après, on s’est mis à faire de la production internatio-nale. J’ai commencé à recevoir des lettres disant que je n’avais pas le droit d’utiliser le nom PIXART. Je passais mon temps à expliquer, quand j’étais à l’étranger, que ma compagnie était Pixart de Montréal avec un « t ». Puis les Américains ont fait Toy Story qui a été un « méga hit » et cela a été encore pire. Les gens appelaient pour nous féliciter d’avoir fait Toy Story. J’aurais aimé l’avoir fait! Nous avons décidé d’utiliser le nom d’une de nos filiales, Pixcom, lui aussi un nom inventé. Mais c’est la même compagnie depuis la journée un, je n’ai pas fait faillite entre les deux pour recommencer sous un autre nom!

Pixcom : une structure organique

Un des secrets de la réussite de Pixcom est sans aucun doute sa capacité à s’adapter, à absorber les changements nécessaires lorsqu’une entreprise grandit. Jacquelin Bouchard qualifie son entreprise d’organique parce qu’elle change tout le temps, comme un organisme vivant. En effet, en presque 20 ans, la structure de Pixcom a changé à maintes reprises afin de s’adapter à l’ajout d’activités de plus en plus complexes et diversifiées. À ses débuts, comme bien des entreprises naissantes, Pixcom a une structure horizontale. Jacquelin Bouchard supervise directement deux entités dont la plus importante en effectif est chapeautée par le président de la filiale de production, qui dirige tous les autres employés. Bouchard s’occupe de la production internationale et le président de Productions Pixcom de production nationale. Pendant de très nombreuses années, beaucoup de choses ont gravité autour du président de Productions Pixcom qui a sous son autorité une quinzaine de producteurs. Une structure très horizontale qui donne à Jacquelin Bouchard l’avantage de n’avoir qu’un intervenant direct dans ce secteur, qui, lui, a pleine latitude avec son équipe. Cela pose cependant un problème de concentration qui va devenir un handicap.

Il y a eu beaucoup d’essais-erreurs en 15 ans. La structure actuelle a à peu près trois ans. Évidem-ment, l’entreprise a 19 ans… Mais depuis qu’on est une entreprise relativement grande (dix ans), le modèle fonctionnel a changé… ça a pris au moins six ou sept ans avant de trouver le modèle qui m’apparaît être le bon aujourd’hui.

Ce modèle, il a été revu il y a quelques années. Quand le président de Productions Pixcom annonce qu’il va quitter la compagnie pour relever de nouveaux défis ailleurs. Il faut refaire l’organigramme : ce qui était commode pour le dirigeant est devenu un vrai problème puisqu’il lui faut trouver une expertise comparable à celle du président sortant chez une seule personne. Jacquelin Bouchard doit réviser la structure organisationnelle en profondeur : d’emblée, il s’attaque à la concentration du management, revoit tout le processus décisionnel et le développement qui tourne autour du président de la production nationale.

Quand il m’a appris qu’il voulait s’en aller, il y a trois ans, je me suis rendu compte que j’avais un problème. Sa démarche était bien légitime : il ne m’a pas rencontré pour me dire, « je m’en vais demain ». Il m’a dit « je veux m’en aller d’ici deux ans ». Ça s’est fait extrêmement proprement… J’ai dit, « on va s’organiser pour que ça fonctionne autrement après ton départ ». Ça a provoqué la vraie réflexion qui a amené, dans le fond, la solution d’aujourd’hui. On a réalisé que les choses étaient beaucoup trop concentrées autour de lui…

Après une longue réflexion, Pixcom adopte une structure plus verticale basée sur le même principe que la plupart des stations de télévision. Recrutés parmi les producteurs à l’interne qui ont été promus, ce sont maintenant 5 chefs de secteurs, qui se répartissent les spécialités de la boîte : jeunesse, documentaire, international, fiction et magazine. Jacquelin Bouchard, qui n’avait pas le temps de suivre un cours en théorie de l’organisation, explique la réussite de ce difficile passage par l’application du bon sens.

On a mis en place un principe de département spécialisé qu’on a calqué un peu sur le principe de certains postes de TV… J’ai fait beaucoup d’exercices théoriques, fait des organigrammes… En fin de compte, c’est le bon sens qui nous a menés à la solution. Je me demande pourquoi on n’y a pas pensé avant. Je n’avais pas le temps de suivre de cours à l’école… C’est peut-être ça!

Outre la structure organisationnelle de l’entreprise, le patron de Pixcom, toujours architecte dans l’âme, même s’il s’en défend bien, met un très grand soin dans l’aménagement des lieux de travail. Pour lui, c’est un facteur de réussite essentiel, déterminant même, parce qu’il facilite les rapports entre les intervenants au sein de l’entreprise. Et comme la structure de l’entreprise, les murs de Pixcom bougent régulièrement pour s’adapter aux nouvelles réalités en fonction des besoins qui émergent.

Premièrement, j’ai toujours accordé beaucoup d’importance à l’organisation physique des lieux… Vous allez me dire, ça découle de ma manie d’architecte. Mais c’est bien plus que ça. Moi, je consi-dère que dans une organisation la disposition physique, les rapports physiques entre les gens sont déterminants dans la qualité des rapports, justement, qui existent entre les gens. Par exemple, j’ai toujours tenu à ce que mes cinq chefs de secteur soient autour de la même « plaza ». Ils sont tous autour de « l’aquarium », une sorte de baie vitrée… On change les murs de place à peu près deux fois par année ici.

Quand les structures changent, quand les productions changent, quand les besoins changent, Pixcom s’adapte et se redéfinit physiquement. Cela va jusqu’à l’emplacement des appareils mis à la disposition de tous.

Ça suit, il faut que ça suive… Je crois à l’efficacité, à l’ergonomie, quand tu travailles avec quelqu’un, il ne faut pas qu’il soit à l’autre bout du monde… ce n’est pas très efficace. Ça va jusqu’à la place des imprimantes… La disposition des lieux, puis le rapport physique entre les gens, ici, en tout cas, est dessiné en fonction du rapport structurel entre les gens. Ça m’importe beaucoup.

En même temps, dans l’élaboration des lieux de travail, c’est tout un système de valeurs que Jacquelin Bouchard défend. Et il met le même soin à aménager son édifice qu’à sélectionner des projets de qualité auxquels il croit profondément, qu’il peut défendre avec conviction. Engager des gens qui adhèrent à sa vision des rapports humains directs, francs, et intègres est tout aussi important. Des artisans, des créateurs qui croient, comme lui, à la transparence dans le processus créatif.

Tu engages des gens avec qui tu « cliques »; ça va d’un VP finances jusqu’au boss de la technique. Ce sont des gens avec lesquels tu as un contact humain, un rapport que tu entretiens, des conversa-tions, avec qui tu partages une certaine culture, un certain système de valeurs. Le système de valeurs est partout « dans les murs » de Pixcom. Pixcom, c’est philosophique et c’est culturel. L’entreprise ça fait 19 ans qu’elle existe, ça fait 19 ans que tous les produits qu’on a vendus, puis diffusés, je les ai endossés… Le point commun de ces projets-là, premièrement, c’est qu’ils sont de qualité. Il y a un concept qualitatif ici, il y a un concept de respect du processus de création. Ici, on respecte les artisans, les créateurs. Puis en plus de ça, on a un système de valeurs que je n’ai pas besoin d’expliquer toute la journée, on est honnête, on est transparent… C’est moi… ça fait 18-20 ans que j’engage des gens… Les gens le sentent parce que partout ici les gens travaillent selon ces principes-là. Ce principe-là de qualité, le soin maniaque à respecter le produit, puis à livrer un produit où le client est content; le respect du client, c’est archi-important.

En engageant des collaborateurs qui adhèrent à son système de valeurs, le président de Pixcom s’assure d’un leadership naturel. Et, au contraire de bien des dirigeants qui ont l’autorité formelle découlant de leur position dans l’échelle hiérarchique, il ne lui vient pas à l’esprit d’en abuser ou même d’en profiter puisque cela va de soi; l’autorité est un concept immatériel pour lui. Donc, le rapport qu’il entretient avec son équipe est fait de confiance, de convivialité, deux notions fondamentales qui permettent un échange sain et facile; l’actionnaire majoritaire de Pixcom délègue volontiers.

Je délègue énormément, je ne me mêle pas, ou très, très peu des productions. Sauf quand il y a des problèmes. Je veux dire, le département des « troubles », comme on dit, c’est moi ultimement. On me consulte… Dans le temps, je laissais le président de Productions Pixcom travailler beaucoup seul…, je laisse toujours les chefs de secteur travailler. Je n’interviens pas beaucoup. […] Je n’ai jamais eu besoin du concept d’autorité dans ma situation. J’ai fondé la compagnie, puis j’ai engagé qui je voulais. C’est sûr que j’ai l’autorité… j’ai l’autorité ultime de facto…

Malgré cette position d’autorité, il préfère miser sur son expérience lorsqu’on lui demande son avis. En fait, il ne s’aventure que dans des domaines qu’il maîtrise bien; c’est alors la crédibilité qui le situe dans son leadership parce qu’il peut disserter longuement aussi bien du contenu que de l’aspect technologique.

Je ne sais pas quelle sorte de leader je suis, mais il y a une affaire que je pense que je suis – dont peut-être bien des choses découlent : je suis crédible; j’ai fait ce métier-là longtemps avant d’arriver ici… Quand on me demande mon opinion… si je dis que ce n’est pas bon, les gens se disent « s’il dit ça lui … c’est qu’il a probablement raison ». Puis en plus de ça, si on me pose une sous-question – parce que ça arrive toujours – « pourquoi tu ne trouves pas ça bon » j’ai des réponses, parce que je suis, je pense, une espèce de théoricien de mon métier, je suis capable d’articuler ce que je fais, puis de donner des motifs, puis des raisons objectives et suggérer des solutions. […] Je ne gère rien d’autre que ce que je connais.

Fruit d’un style de gestion centrée sur les relations humaines, chez Pixcom, le président ne parle pas à ses chefs de secteur quotidiennement, il n’exerce pas de contrôle sur ce qu’ils font. Sauf lorsqu’une décision doit être prise ou qu’il se passe quelque chose d’important. Et comme dans les autres sphères de la boîte, le même système de valeurs intrinsèques est appliqué dans le processus décisionnel.

Dans ce processus de décision-là, il y a toujours le même système de valeurs que j’applique, pas parce que je dis « bon bien là, je vais prendre mon livre de système de valeurs, puis je vais l’appliquer. » On décide des choses en fonction de ce qu’on est; ce partage-là, il est profond, il est intense. Quelle que soit la décision : quand on prend une décision de congédier, d’engager ou d’annuler un show, de ne plus développer, de développer à gauche ou de développer à droite, ou de travailler avec les artisans et les artistes d’une certaine façon. Il y a tout un système de valeurs derrière ça, puis ce système de valeurs-là tu n’as pas besoin de le communiquer à chaque minute de ta vie, tu as juste besoin de le partager au moment où il est important de le faire. Et là, il y a des décisions qui se prennent… Puis les gens savent aussi que je suis un grand défenseur de ma propre entreprise, je suis un combatif. Même quand on sort du cadre interne. Je me bats pour gagner des shows quand on fait un « pitch ». Puis quand on gagne, on est content de l’avoir fait sur la base des principes qui guident l’entreprise, cette espèce de vision industrielle-là, l’intégration verticale, etc. Les gens, je pense, savent très bien que je me bats très fort pour cette compagnie-là et pour sa continuité.

Pixcom, une entreprise culturelle

Quand il a fondé son entreprise, après 15 ans à travailler comme réalisateur, Jacquelin Bouchard aspirait à de plus grands horizons. L’entreprise qu’il met sur pied se démarque de celles qui évoluent dans le milieu. Au Québec, à l’époque, la majorité des maisons de production sont vraiment artisanales puisqu’elles emploient (entre 3 et 6 en moyenne) très peu d’employés à temps plein et ne produisent que deux ou trois projets à la fois. À la fin des années 1980, très peu d’entreprises fonctionnent autrement. Jacquelin Bouchard délaisse ce modèle : il veut construire quelque chose qui va résister au temps.

Je voulais construire quelque chose qui allait être de type industriel et qui allait me survivre. Il y avait un principe de survie, de continuité. Dans la genèse de l’idée, c’était de faire une compagnie industrielle. Quand je l’ai fondée, évidemment, elle n’était pas industrielle d’entrée de jeu, mais le projet existait clairement.

Pixart produit des émissions de télévision diversifiées. Elle vise plusieurs réseaux, mais aussi plusieurs créneaux : jeunesse, documentaire, magazines, fiction. Son fondateur ne veut pas qu’elle se cantonne à répondre à une demande établie. Il souhaite qu’elle innove, qu’elle suggère de nouvelles avenues, qu’elle soit assez flexible pour répondre aux besoins de programmation des multiples chaînes qui voient le jour.

J’inscris tout dans un plan. Je ne prends pas de décisions sans un plan. Ce n’est pas une contrainte pour moi c’est un plaisir. Je suis toujours en train de faire des plans. Des plans virtuels et réels. Quand j’ai fondé l’entreprise, je voulais qu’elle soit industrielle, j’avais donc un plan à quelque part : il faut vendre plusieurs produits, si on veut en vendre, il faut en développer de nombreux, etc. Puis, encore aujourd’hui, je suis toujours en train de penser à Pixcom dans cinq ans, dans dix ans, dans vingt ans.

Chance, opportunité, coïncidence? Jacquelin Bouchard bénéficie aussi de la conjoncture du marché. Il fonde sa compagnie au moment où la multiplication des chaînes est un phénomène relativement nouveau. TQS existe depuis peu, Canal Famille verra bientôt le jour… Et, dans un milieu où la précarité d’emploi est la règle, ce qui le stimule d’abord et avant tout, c’est de s’assurer qu’en vieillissant, il ait toujours un emploi. Pour réaliser ce désir très présent en lui, il doit créer une entreprise durable et être son propre patron. L’idée de créer une entreprise de type industrielle prend de plus en plus forme.

Très, très rapidement la compagnie a pu se déployer sous un mode dit industriel, incluant l’intégration verticale. Je voulais fonder quelque chose qui allait me survivre. Ça c’est le premier motif. En fait il y avait deux motifs…. J’avais 34-35 ans quand je mijotais ça. Je me suis dit, « est-ce que les employeurs vont m’engager comme réalisateur à 55 ans? » Puis la réponse que je me faisais était « j’ai peur que non » parce que l’image que je me faisais du milieu de la production télévisuelle comme artisan c’était que c’est le fun quand tu es jeune (j’ai changé un peu d’idée là-dessus en vieillissant!). À un moment donné, je me suis dit qu’ils ne m’engageraient pas. En même temps et en parallèle j’avais toujours l’instinct – c’est la deuxième compagnie que je fondais, j’avais toujours l’instinct entrepreneurial, l’esprit d’entreprise. J’ai fait A + B, c’est le temps de commencer à penser à un plan B, je vais en faire un business…

La même année où la compagnie est créée, le premier enfant arrive et le rêve d’éternité de Jacquelin Bouchard prend forme. L’architecte, qui s’est réveillé en lui, continue de faire des plans d’avenir.

Si je voulais que l’entreprise me survive, il fallait qu’elle soit industrielle. Puis en étant industrielle, elle devenait différente de la majorité des autres parce qu’il n’y avait pas grand monde qui avait cette vision-là. C’est encore vrai aujourd’hui de toute façon. […] Ce que je voulais faire au départ […], quand j’avais 14-15 ans, à part de faire des petits films d’enfants, puis de rêver à faire des maisons, je voulais devenir un architecte… Je suis persuadé que c’est le même « ordinateur » entre les deux oreilles que ça prend pour être un architecte, puis être un réalisateur, puis être un producteur… C’est le même mélange de création artistique, puis de technique. Parce que la télévision ça se fait aussi avec un lot de composantes de technologie, et l’architecte c’est la même chose, mais tu fais des plans avec des principes physiques […] et c’est l’instinct de survie de la Basse-Ville de Québec qui est peut-être à l’origine de ma motivation d’entrepreneur.

Vers l’avenir

Un long chemin a été parcouru depuis la création de Pixcom. C’est maintenant une entreprise qui tourne plus de mille épisodes5 chaque année, qui s’est solidement établie dans la production et la postproduction, et qui, en vingt années, a toujours mis un point d’honneur à livrer un produit de très grande qualité.

« Always as good as your last show », vous connaissez cette expression-là? Nous autres, ça fait 19 ans qu’on fait des shows qui se veulent un peu meilleurs que les précédents.

Quand il regarde vers le futur, Jacquelin Bouchard ne sait pas s’il restera encore longtemps, mais ce qui lui importe c’est d’arriver à rester libre de ce qu’il veut faire. Et pour son entreprise qui a le vent dans les voiles, comme le visionnaire qu’il est, il a déjà mille idées en tête, mille plans, y compris celui de sa succession.

Le processus de transition est déjà écrit. Je ne sais pas si c’est lui qui va être accompli, ça date déjà de deux ans, mais ça suit son cours… Les étapes se franchissent naturellement. Mais je ne sais pas combien de temps je veux rester encore ici… jusqu’à 75 ans, peut-être… Ce que je veux, et ça c’est l’âge, le temps qui passe, c’est d’avoir, de créer le plus de liberté possible. Et la liberté, ça inclut le fait de vouloir rester ici.

Cependant, même s’il est très satisfait de la position qu’il occupe et de ce qu’il a accompli, du choix qu’il a de rester ou pas, il commence à sentir l’aliénation que lui cause sa position d’actionnaire majoritaire. Avec sa nouvelle structure établie depuis 3-4 ans, Pixcom pourra sans doute lui survivre, mais il aimerait bien y rester encore longtemps avec moins de pouvoir, car la continuité passe par le transfert ultime du pouvoir.

Je veux me détacher de plus en plus structurellement de cette entreprise-là… Ça va prendre 5 ans, 8 ans, 10 ans… L’utopie c’est qu’un jour je sois actionnaire minoritaire – puis de passer ça à ma famille, aux enfants.

Il n’y a pas que son avenir au sein de Pixcom qui le fait réfléchir, celui de son entreprise s’inscrit dans un monde qui bouge au rythme effréné des technologies sans cesse émergeantes auxquelles il faut toujours s’adapter tôt ou tard. Bouchard, le visionnaire voit déjà poindre à l’horizon les possibilités, mais également les difficultés, la complexité.

La télévision de l’avenir ou ce qui se passe présentement, c’est extrêmement compliqué… Ça fait 20 ans à peu près que je suis là-dedans comme producteur. Je n’ai jamais vécu de périodes aussi mouvementées que celle-là. Tout le système est en train de craquer, il va falloir être très habile pour être encore là, justement, dans dix ans. Je parle pour tout le monde, les diffuseurs comme les producteurs. Bon. Dieu merci, j’ai une certaine vigilance là-dessus, je suis ça à tous les jours. Mais il va falloir qu’une entreprise comme la mienne change aussi.

Pixcom devra encore continuer à s’adapter pour survivre. Ce qu’elle a réussi avec brio, grâce à son fondateur, tout au long des années qui l’ont vu se tailler une place enviable et unique. Et Jacquelin Bouchard qui l’a mise au monde, n’est pas encore parti loin de là! Il veille encore, la tête remplie de projets. Pour l’instant, Pixcom rime avec succès, prix prestigieux, réalisations de qualité. Malgré cette bonne fortune, et peut-être à cause d’elle, au fond, l’homme qui est parti de rien et qui a rêvé ce qu’il voulait faire est resté le même.

Je suis toujours le même gars, j’ai toujours la même approche… Quand j’étais adolescent, j’avais cette espèce de songe de construction qui était récurrent. Ce qui m’a surpris beaucoup plus tard, c’est de me rendre compte que ce rêve-là, dans le fond, c’était une photographie à l’avance de ce que j’allais faire. En fait, la magie, c’est que je l’ai réalisé.

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  • Historique de Pixcom
  • Membres du conseil d’administration de Pixcom
  • Organigrammes depuis le début de la fondation de PIXCOM
  • Dossier de presse
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  1. L’Association des producteurs de films et de télévision du Québec regroupe la plupart des entreprises québécoises de produc¬tion indépendante en cinéma et télévision.
  2. La rue Dorchester changera de nom en 1988 pour devenir le boulevard René-Lévesque en l’honneur de l’ex-premier ministre décédé le 1er novembre 1987.
  3. Télévision Quatre Saisons lancée en septembre 1986.
  4. Selon le dictionnaire Hachette, élément d’image insécable, obtenu par décomposition d’une image en lignes et colonnes.
  5. En 2006, Pixcom a produit Biographies et Caméra tout terrain (Canal D), Droit au cœur et Le 7e Round (Radio-Canada), Jeux de société (Canal Vie), La revanche des Nerdz (Z Télé), La vie à vif (Télé-Québec, Métropolis (History, TFO, SRC), Le cercle (TVA), Un tueur si proche (Canal D, TQS, Court-TV), pour n’en nommer que quelques-uns.