Francine Lelièvre et Pointe-à-Callière, Musée d’archéologie et d’histoire de Montréal

Centre de cas HEC Montréal
Ce cas porte sur la gestion des arts et le leadership féminin à travers le parcours exceptionnel de Francine Lelièvre et sa forte contribution à la mise en valeur du patrimoine archéologique et au succès de Pointe-à-Caillère. La fréquentation de ce musée d’archéologie et d’histoire de Montréal, dépassent les 250 000 visiteurs par an et se classe aujourd’hui au deuxième rang des musées les plus fréquentés de Montréal – après le Musée des beaux-arts de la rue Sherbrooke.
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Avec une fréquentation annuelle dépassant les 250 000 visiteurs, Pointe-à-Callière, Musée d’archéologie et d’histoire de Montréal, se situe aujourd’hui au deuxième rang des musées les plus fréquentés de Montréal – après le Musée des beaux-arts de la rue Sherbrooke1.

Autres indices révélateurs du succès du Musée depuis son ouverture au printemps 1992, de nombreux prix et récompenses ont été attribués à Pointe-à-Callière et à sa fondatrice et directrice, Francine Lelièvre. À titre d’exemple, la programmation commémorative 1701 La Grande Paix de Montréal, qui a suscité en 2001 une très forte participation du public, a été unanimement saluée par la critique, la communauté des musées québécois, les visiteurs et les plus hautes instances du gouvernement du Québec, pour sa qualité et son impact.

Francine Lelièvre déclare :

Au Musée, nous nous efforçons d’évaluer sans cesse ce que nous faisons, pour nous assurer que nous allons dans la bonne direction à la fois auprès du public et de nos pairs. Lorsque nous recevons des signes tangibles de cette double reconnaissance, cela signifie que notre cheminement n’est sans doute pas trop mauvais! En ce sens, je pense qu’il est important pour une jeune institution comme la nôtre d’obtenir des prix. Prix qui font encore plus plaisir du fait qu’ils reconnaissent le travail d’individus ayant travaillé très fort sur un projet ou un produit, c’est-à-dire, avant tout, le personnel du Musée et ceux qui collaborent de près ou de loin à ses réalisations2.

Cette reconnaissance publique est d’autant plus précieuse, croit Francine Lelièvre, que les ambitions de Pointe-à-Callière doivent tenir compte du fait que le Musée « est une institution de catégorie intermédiaire, par ses budgets d’abord, par ses capacités ensuite, c’est-à-dire les ressources dont nous disposons ».

Au cours de sa première décennie, le Musée a ajouté à sa mission l’accueil et la réalisation d’expositions internationales – par exemple, Trésors des steppes d’Ukraine, Trésors d’Italie du Sud, Africa Musica! ou Mystères des Mochicas. De tels événements positionnent Pointe-à- Callière non seulement sur l’échiquier culturel de Montréal, mais aussi, et de plus en plus, à l’échelle internationale. « Il faut prendre sa place, dit Francine Lelièvre, bien se démarquer. »

Face à un tel bilan, Francine Lelièvre n’hésite pas à affirmer que tout est « encore et toujours en devenir » et que les meilleures années du Musée se trouvent devant lui. Le succès est une chose toute relative, dit-elle. Bien sûr, on peut s’en servir comme d’un moteur qui carbure à la fierté et à la motivation, mais il doit d’abord inciter à aller de l’avant, à faire mieux, à voir plus grand.

Chose certaine, derrière le succès et la détermination à innover de Pointe-à-Callière, se profile une femme de tête sensible, immensément curieuse, à l’esprit en constante ébullition, à l’énergie apparemment inépuisable – et dont la carrière impressionne par l’étendue et la diversité de ses réalisations. De la petite Gaspésienne pas toujours disciplinée à la fondatrice et directrice de Pointe-à-Callière également active au sein de plusieurs conseils d’administration, Francine Lelièvre, toujours animée par la passion de développer et de réaliser mille et un projets, fait partie de ces rares personnes qui peuvent affirmer qu’elles ont toujours écouté l’instinct qui les portait vers ce qu’elles aiment. Certes, sa réussite, si prestigieuse soit-elle, n’exclut en rien les doutes, les remises en question, les accidents de parcours. Mais la chance sourit à ceux et celles qui savent la saisir, dit le dicton. Francine Lelièvre a saisi la sienne à pleines mains.

Le parcours biographique

La Gaspésie natale

Née à Sainte-Thérèse de Gaspé, Francine Lelièvre grandit dans un petit village de pêcheurs au bord de la mer. Deuxième de cinq enfants, elle est l’aînée des filles. Son père, Gérard, est un homme à « l’esprit d’aventure et d’initiative ». Sa mère, Agnès Couture, enseignante de profes­sion et propriétaire d’un petit commerce, démontre une « énergie extraordinaire ». Tous deux dérogent aux comportements des couples de l’époque – et non seulement parce qu’ils se sont mariés tardivement, lui à l’âge de 30 ans, et elle, de 25.

Cela peut paraître curieux chez des gens de leur génération, mais mon père voyait autant aux tâches domestiques que ma mère. Ainsi, il pouvait aussi bien se lever tôt le matin pour laver la vaisselle ou préparer les repas.

Chez les Lelièvre, l’instruction est une valeur importante, l’une des plus importantes, en fait. « Mon père nous a toujours dit que le seul héritage qu’il nous laisserait, ce serait l’instruction. » Et quel héritage! Pour répondre aux besoins d’éducation de leurs enfants, Gérard et Agnès mettent tout en œuvre. Ils supervisent de près leurs devoirs. Agnès élabore des jeux d’apprentis­sage et apprend à chacun à développer sa mémoire, etc. Pour la petite Francine, rien de tout cela n’est une corvée. Bien au contraire, elle aime apprendre, et ce, dès son plus jeune âge.

C’était un plaisir pour moi d’aller à l’école, et mes parents nous ont toujours stimulés en ce sens. De retour à la maison, je finissais mes travaux avant de remplir les livrets de devoirs supplémentaires que ma mère m’encourageait à faire. Mais je n’étais pas de tout repos pour mes professeurs : je suis quelqu’un de spontané! Je posais beaucoup de questions et je dérangeais souvent avec mes commen­taires…

Ayant fait sa première année à l’âge de cinq ans, et passant plus tard directement de la cinquième à la septième année, Francine Lelièvre se retrouve ensuite pensionnaire à Rivière-du-Loup, chez les sœurs. Mais l’expérience s’avère difficile : elle réagit vivement à certaines règles de disci­pline… Dès les premières vacances de Noël, elle réussit à convaincre ses parents de lui faire continuer ses études au village. Elle persuadera alors les religieuses de modifier le programme d’études secondaires de façon à le faire passer du « général » à ce qu’on appelle alors le « scientifique », un programme plus exigeant mais qui offre aux jeunes plus de possibilités à la fin du secondaire.

À la fin de sa 11e année, Francine Lelièvre choisit de se diriger vers l’enseignement. Elle fera un baccalauréat en pédagogie.

À l’époque, en région, les filles n’avaient d’autres choix que de devenir infirmière ou enseignante. Le secteur de la santé ne m’ayant jamais véritablement intéressée, la voie à suivre était claire.

Elle part donc pour Mont-Joli, où elle demeurera deux ans. Bien qu’elle se lie vite d’amitié avec des camarades de classe et continue de se passionner pour ce qu’elle apprend, elle éprouve de nouveau des difficultés à vivre l’encadrement strict des religieuses. « Comme soupape, je lisais tout ce qui me tombait sous la main, même le soir, en cachette, avec une lampe de poche. » Une échappée belle d’autant plus salutaire, sans doute, qu’elle est interdite…

Puis, c’est Montréal, « ville de perdition », comme on dit à la campagne! En deux ans, Francine Lelièvre termine son Brevet A et son baccalauréat en pédagogie à l’Université de Montréal. En même temps, de soir, elle termine son cours classique au Collège Sainte-Marie, dont elle ressort avec un bac ès arts en poche.

Pendant ces années, elle découvre les réalités sociales et économiques très diverses de Montréal, et s’aperçoit qu’outre la pédagogie, ce sont les sciences politiques et l’histoire qui l’intéressent le plus. Elle est toutefois critique à l’égard de la formation qu’elle reçoit, notamment celle en vue de l’obtention du diplôme en enseignement secondaire (CAPES). Le discours, théorique, est pour elle trop abstrait, trop distant du quotidien. « On ne parlait pas de communication alors, pas plus que de la psychologie des jeunes », se souvientelle. Ce besoin aigu d’être ancrée dans la réalité, dans le concret, marquera de façon déterminante tous ses projets futurs.

Francine Lelièvre a maintenant 19 ans et… le goût de continuer ses études.

Une fois revenue chez mes parents pour les vacances estivales, je me souviens avoir discuté avec mon père de mon désir d’aller à l’université. Vraiment… Aucune fille du village n’était allée jusque-là! Bien des garçons abandonnaient très tôt l’école pour prendre le métier de pêcheurs. Mon père hésita à accéder à ma demande : une fille se marie et a des enfants, et il n’est pas nécessaire pour ça d’aller à l’université! Il faut dire aussi que mes parents n’étaient pas riches. Ils se privaient pour nous instruire… Nous étions trois enfants à étudier à l’extérieur du village à ce moment-là, dont mon frère aîné, à l’Université Laval, à Québec. Mais après réflexion, mon père m’a dit que si c’était ce que je voulais, il s’arrangerait pour me soutenir.

Trois ans plus tard, elle quitte l’Université de Montréal avec une licence ès lettres en histoire.

Puis, c’est l’entrée sur le marché du travail : Francine Lelièvre se voit offrir un poste de profes­seur d’histoire au Collège de la Gaspésie. Un « retour aux sources agréable », qui annonce de belles années.

J’ai enseigné une première année, puis une deuxième. Après la troisième, j’ai décidé de prendre une année sabbatique pour retourner aux études supérieures. Ayant l’impression d’avoir transmis tout ce que je savais, je ressentais le besoin de me ressourcer. J’ai ainsi entrepris ma maîtrise à l’Université Laval sous la direction de l’historien Marc Laterreur. J’ai alors terminé les cours mais non pas la rédaction de mon mémoire.

Le sujet de ce mémoire?

J’avais pris comme sujet le médecin Camille Eugène Pouliot, qui fut longtemps ministre de la Chasse et de la Pêche sous le gouvernement de l’Union nationale. Ce fut un grand ministre pour la Gaspésie. C’était aussi l’homme de ma grand-mère! Petite fille, c’est lui qui me soigna et enleva mes premières dents! J’étais fascinée qu’il puisse être à la fois une connaissance personnelle et un ministre. Je voulais comprendre le personnage et son époque, et à travers lui, plus largement, le milieu dans lequel j’avais vécu mon enfance.

Mon mémoire dut être reporté, toutefois. Je ne pouvais avoir accès aux documents politiques perti­nents, alors en pré-archivage au gouvernement. Je suis donc retournée à Gaspé, comme il avait été entendu avec la direction du Collège, en me disant que je compléterais mes recherches plus tard. Mais au bout de cette nouvelle année d’enseignement, j’ai ressenti de nouveau le besoin d’apprendre davantage…

À Parcs Canada

En plus d’enseigner au Collège, Francine Lelièvre travaille bénévolement à la Société historique de la Gaspésie, à titre de conservatrice. Avec le président, elle y planifie le concept du Musée régional de la Gaspésie, projet qui coïncide avec la création houleuse d’un autre projet, le Parc national Forillon3.

Avec en toile de fond l’expropriation des résidants et les appels des leaders locaux qui s’y opposaient vivement, l’atmosphère était à la crise. J’ai vécu aux premières loges les événements marquants de l’époque, avec ce que cela impliquait d’audiences publiques, de problèmes humains et le reste. Et comme le gouvernement du Canada avait besoin de recherche historique sur les villages qu’il expro­priait, j’ai participé à cette recherche avec une ethnologue et un géographe.

En 1973, Francine Lelièvre se joint à la jeune équipe de Parcs Canada, laquelle est en train de créer un nouveau bureau à Québec pour l’ensemble de la province. Car tout est à construire à l’époque – et les moyens financiers sont au rendez-vous.

Francine Lelièvre découvre alors combien elle aime bâtir, mettre en chantier les projets les plus divers, s’engager à fond en réalisation. « Je ne suis pas une femme de fonctionnement, de vie quotidienne, dit-elle. J’ai besoin de développer des projets. »

Je n’ai pas peur de la page blanche. Au contraire, j’aime les commencements. Les questions surgis­sent : comment allons-nous construire, structurer, faire ceci, cela… Tout est ouvert à la création, à l’imagination, à l’organisation ensuite. Pour moi, de tels moments sont privilégiés. Et j’en ai vécu plusieurs à Parcs Canada! Sur une période de 15 ans, nous avons planifié et aménagé quatre parcs nationaux et 26 parcs historiques, dont quatre canaux – le Canal de Lachine, notamment.

Francine Lelièvre a pour mandat de mettre en place les bases nécessaires à la réalisation de chacun des projets mis de l’avant par Parcs Canada. Une tâche colossale, qui demande des habile­tés dans des domaines de toutes sortes, mais plus fondamentalement encore, une curiosité, une volonté d’apprendre de chaque instant.

C’était l’époque des plans directeurs, de la planification et de la réalisation de très nombreux centres d’interprétation au Québec. J’ai commencé avec le projet du Parc national Forillon et son village de Grande Grève, pour tout ce qui concernait l’histoire humaine de ce parc national. Nous nous sommes battus alors pour conserver quelques bâtiments du village, la loi fédérale interdisant de conserver la moindre trace de vie humaine dans un parc national.

Un certain automne, nous avions reçu une lettre d’Ottawa qui nous demandait d’incendier avant l’hiver un ensemble de bâtiments. Nous avons alors gagné du temps. Qui sait, le fonctionnaire responsable serait peut-être muté avant sa visite au printemps suivant! Mais… il était resté en poste, et lorsqu’il a vu que tout était encore là, il n’était pas très heureux. Notre appel fut entendu, cependant, et les dernières maisons purent être sauvées. La loi a été modifiée depuis.

Après le projet de Grande-Grève, Francine Lelièvre se voit confier la mise en valeur de la grande région de Montréal, incluant les Cantons de l’Est, vaste territoire qui comprend une dizaine de sites de Parcs Canada.

J’ai élaboré le concept de mise en valeur de la maison de George-Étienne Cartier, à Montréal4, dirigé la réalisation des aménagements du lieu historique Louis S. Saint-Laurent5, et participé à la planifica­tion des travaux du Canal de Lachine6.

À partir de 1981, Francine Lelièvre assume les fonctions de chef des services d’interprétation de Parcs Canada pour l’ensemble du Québec, avec une trentaine de parcs à leur actif.

À l’époque, il n’y avait pas beaucoup de femmes francophones et directrices – ou chefs des services, comme on disait alors…

À l’occasion, on m’invitait à venir occuper un poste à Ottawa. Mais je préférais continuer d’œuvrer au Québec. Nous travaillions avec une équipe de jeunes, par essais et erreurs, les seules limites étant celles de notre imagination, de notre expérience, de nos capacités. Certes, nous devions réaliser de gros projets avec des équipes peu expérimentées, ce qui serait presque impensable aujourd’hui. Mais quel apprentissage que celui qui se fait dans l’action! Nous avions l’impression de participer au développement de la muséologie au Québec, notamment en adaptant à ce contexte la méthode de gestion par projet, qui allait être appliquée dans de nombreux musées au cours des années 1990. Tout cela, enfin, avec des ressources financières enviables. Ces années ont été pour moi extraordinaires.

Années d’autant plus captivantes, qu’elles viennent nourrir la curiosité naturelle de Francine Lelièvre et son intérêt pour le travail en équipe. Ses multiples rencontres avec des professionnels d’autres domaines lui apportent en effet de nouvelles connaissances et forgent son expérience sur le terrain. Pour elle, désormais, l’histoire n’est plus un contenu livresque. Elle en redécouvre la force à travers l’aménagement du territoire, la restauration de bâtiments et d’artefacts, la conser­vation de lieux naturels ou construits – la richesse du patrimoine québécois.

Les gens de ma génération n’ont pas appris la muséologie à l’université. Même si ma formation en histoire m’a donné une base intellectuelle, je n’ai jamais appris sur les bancs d’école ce que veut dire restaurer un bâtiment historique ou développer des méthodes d’aménagement du territoire. Ce que j’ai trouvé de particulièrement stimulant à Parcs Canada, dans mes expériences de conservation et de mise en valeur d’un patrimoine autant naturel qu’historique, ce fut de travailler avec des dizaines de spécialistes de toutes sortes. Ingénieurs forestiers et civils, architectes, géologues, archéologues, les équipes étaient multidisciplinaires. Lorsque nous aménagions un parc, ce n’était pas seulement un bâtiment, mais un ensemble qu’il nous fallait concevoir, où s’harmoniseraient le plus possible la conservation des lieux au profit des générations futures et leur accessibilité à la population présente.

J’ai ainsi réalisé que les préoccupations des architectes différaient de celles des ingénieurs. J’ai aussi découvert des valeurs différentes chez les ingénieurs eux-mêmes, selon qu’ils œuvraient à la conser­vation de la forêt, à la restauration de bâtiments historiques, à la mise en valeur d’un milieu urbain comparativement à un milieu rural, etc. Tous ces gens possédaient des compétences précises. Les côtoyer, travailler avec eux, fut pour moi une occasion privilégiée d’enrichissement.

On apprenait aussi en faisant des erreurs! C’est bien beau de faire des plans directeurs. Mais une fois sur le terrain, c’est-à-dire quand vient le temps de réaliser concrètement le projet, c’est autre chose. Prenez un sentier de marche, dans un parc naturel. Comment définir le meilleur tracé? Une approche d’aménagement paysager pouvait nous inciter à retenir tel type de parcours, avec tel ou tel type de règles… tout cela pour nous rendre compte, une fois le travail terminé, qu’une grande partie des visiteurs passaient à côté du tracé! Il nous fallait mieux comprendre comment le public fonctionne, comment il s’approprie réellement les lieux.

Travailler en équipe multidisciplinaire, insiste Francine Lelièvre, permet de développer nos propres « capacités d’observation », la manière que nous avons d’analyser les divers aspects d’un projet, notre capacité à en saisir les enjeux et à trouver des solutions novatrices aux problèmes qui surviennent. Apprendre sans cesse, savoir être à l’écoute des autres, comparer les solutions, bous­culer les idées reçues, confronter la planification abstraite et la réalité, c’est-à-dire les réactions et les besoins du public auquel on s’adresse… « Le travail d’une vie! », dit-elle.

Au Musée de la civilisation

1986. Francine Lelièvre a 40 ans. « Les décennies offrent un moment privilégié pour faire le bilan d’une carrière. Et à 40 ans, on pense encore qu’on est dans la fleur de l’âge! » Voilà 13 ans déjà qu’elle habite la ville de Québec. Son réseau de relations s’est développé – et elle n’envisage pas encore de changements dans sa vie professionnelle. Mais de nouveau, le hasard d’une rencontre va l’entraîner ailleurs, cette fois, du côté du Musée de la civilisation.

L’institution, qui vient d’être créée, promet d’être un lieu ouvert, propice à l’exploration de projets d’envergure. Les débuts sont toutefois difficiles.

Les gens du milieu se posaient des questions, s’interrogeaient sur la mission de ce nouveau musée. S’agirait-il d’un musée d’histoire? De quelle civilisation y parlerait-on? Tous ces aspects étaient discutés sur la place publique, avec des articles dans les journaux, des débats ouverts.

La direction du Musée ouvre alors un poste de directeur aux expositions, poste le plus important après celui de la direction générale. Sollicitée par une agence de chasseurs de têtes, Francine Lelièvre se le voit offrir. Elle va peser longuement les « pour » et les « contre ».

J’étais bien à Parcs Canada. J’avais un poste enviable, je touchais à des projets internationaux, j’agissais comme consultante à droite et à gauche… Je me sentais privilégiée d’occuper de telles fonctions. Mais du côté des « pour », il y avait, bien sûr, l’idée de participer à la naissance d’une grande institution reliée à mon domaine d’expertise.

Finalement, elle accepte de relever le défi.

J’ai vécu une très belle expérience au Musée de la civilisation à titre de directrice des expositions. Nous construisions des équipes, élaborions des concepts, définissions le mode de fonctionnement, bref, tout était à faire, encore une fois!

Mais les tensions entre la direction générale et le gouvernement s’intensifient, rendant laborieuse la mise en chantier de l’institution. L’histoire est connue. Pour dénouer la situation, le Premier ministre Robert Bourassa convoque Roland Arpin, alors Secrétaire du Conseil du Trésor, et lui offre la direction du Musée de la civilisation7.

Une fois arrivé, M. Arpin décida de restructurer l’ensemble des directions du Musée. Les expositions permanentes seraient dorénavant distinctes des expositions temporaires et le design relèverait de l’administration.

Au terme de leur analyse commune de la situation, tous deux conviennent d’une option qui satis­fait l’un et l’autre.

J’ai signé une entente de services conseil à la direction pour une durée de deux ans – soit le temps de mettre l’institution sur ses rails. Le Musée profiterait ainsi de mon expérience, ce que souhaitait M. Arpin, et me convenait tout autant. C’est alors que j’ai décidé de fonder mon entreprise, Processus inc.

Francine Lelièvre n’avait pas planifié de longue date ce passage du public vers l’entreprise privée. Elle considère d’ailleurs ne pas avoir subordonné ses choix professionnels à un plan de carrière préétabli. L’occasion se présentant et lui convenant, elle l’a saisie. En outre, le secteur privé lui rappelait le milieu familial dans lequel elle avait grandi. Elle s’y sentait à l’aise.

Bien que mes années au Musée de la civilisation n’aient pas été très nombreuses, elles furent pour moi, là encore, extraordinaires. Mais il était temps de m’investir ailleurs.

Processus inc.

Processus inc. arrive à point nommé dans le contexte alors très effervescent de la muséologie québécoise. Le Musée d’art contemporain s’installe au centre-ville. Le Biodôme et la Biosphère se réalisent. Le Musée canadien des civilisations est créé à Hull. Le Pavillon Desmarais du Musée des beaux-arts de Montréal est mis en chantier. Le Musée McCord s’agrandit, etc.

Mettant à profit ses compétences, Francine Lelièvre participe, par le truchement sa firme, à plusieurs réalisations d’importance (voir l’annexe 1 pour mesurer l’ampleur et la diversité des projets auxquels elle collabore). Mais plus que jamais auparavant, elle doit gérer son temps avec rigueur.

Je savais qu’il y avait alors un grand besoin de personnes d’expérience en muséologie : cela faisait dix ans que je travaillais avec les quelques firmes de design qui existaient alors au Québec – cinq ou six peut-être – et je les voyais crouler littéralement sous les projets. Plusieurs de ces firmes m’ont offert à l’époque de faire équipe avec elles. Ayant l’habitude de mettre moi-même la main à la pâte, d’écrire et d’élaborer les concepts, de réaliser les expositions, j’étais à l’aise de m’associer à elles, selon les projets. En outre, dans mon entreprise, j’ai dès le départ pris la décision de ne pas m’entourer d’une grosse équipe. Je ne voulais pas me mettre dans une situation où je serais obligée de rechercher des contrats pour apporter du travail en continu aux employés.

Processus inc. offrait alors trois types de services : des services conseils, de la direction de projet et de la production : politiques, réalisation d’expositions, etc. Les clients faisaient ainsi appel essentiel­lement à Francine Lelièvre – et je formais des équipes ad hoc adaptées aux exigences de réalisation selon chaque projet. En fait, mon principal défi, dans cette période, fut d’apprendre à dire non, à faire des choix.

Choisissant de miser sur la synergie d’un petit groupe de personnes qu’elle juge compétentes plutôt que sur de « grandes ressources humaines », elle constate tôt le bien-fondé de sa décision. La voilà en mesure de focaliser toutes ses énergies dans « la production, la réalisation, l’imagi­nation, la création de projets », tout en tirant de son travail des revenus très satisfaisants. Une fois de plus, elle a créé les conditions de liberté dont elle avait besoin pour faire ce qu’elle avait envie de réaliser. « Faire ce que j’aime est inné chez moi », dit-elle.

Quand le destin vous laisse une chance

4 avril 1989. Francine Lelièvre vit à toute vitesse. Rentrée de Belgique la veille, elle repart pour la Gaspésie dans le cadre de l’un de ses contrats-conseils. Pour de tels voyages, elle partage régu­lièrement, avec quelques architectes et designers, les coûts de location d’un petit avion, ce qui permet à tous de gagner de précieuses heures. Mais ce jour-là, l’horreur survient. L’avion percute le mont Carleton, le pilote décède sur le coup de l’impact et les passagers sont blessés, certains grièvement.

Encore aujourd’hui, Francine Lelièvre se souvient des détails de l’accident et de la façon dont elle et les autres rescapés ont « géré » l’événement, « comme on gère un projet », dit-elle.

Nous avons constaté nos blessures, évalué nos capacités respectives et les défis posés pour notre survie, puis nous avons géré les faits comme on gère un projet, exactement de la même manière. La décision prise fut que deux d’entre nous, qui pouvaient marcher même s’ils étaient blessés, partiraient chercher du secours. Les autres, trop atteints, resteraient près de la cabine de l’avion, à attendre.

Nous savions que nous prenions là une décision contraire à toutes les recommandations d’usage en pareil cas! C’est pourtant ce qui nous a sauvés : le plafond nuageux ne s’est pas dégagé avant cinq jours et nous serions probablement tous morts avant qu’on ne nous retrouve. Les enquêteurs-experts du gouvernement, dans leur rapport sur l’accident, ont d’ailleurs spécifié que tout faisait obstacle à notre survie. Il avait même neigé durant la nuit.

Quelle expérience! Nous sommes restés 24 heures dans la forêt avant qu’une équipe de secours ne nous retrouve grâce à nos deux collègues. Malgré leurs blessures, ils avaient marché neuf heures et demie avant de rejoindre la « civilisation », et dans le bois, rien ne ressemble plus à un arbre qu’un autre arbre… Pour ma part, j’étais grièvement blessée, avec 7 fractures diverses, et je ne pouvais plus bouger. Nous avons été chanceux, très chanceux, même. J’ai d’ailleurs toujours vu cet accident d’une façon positive. Je m’en tirais sans demeurer infirme, sans y avoir laissé la vie.

Francine Lelièvre parle de cet accident comme d’une marque du destin, comme d’une sorte de fatalité contre laquelle on ne peut rien changer, comme une occasion d’être confrontée avec la simple, l’implacable réalité des choses. Les gens d’origine gaspésienne, élevés dans le vent et confrontés aux rudesses des montagnes et de la mer, sont d’ailleurs souvent « très pragmatiques face à la conjugaison des forces physiques qu’on ne contrôle pas », dit-elle. Fataliste, Francine Lelièvre?

Je dirais plutôt… les deux pieds sur terre. Lorsque j’étais toute jeune, mon père et moi, à l’occasion, partions en mer très tôt le matin. Un jour, alors que je déplorais le peu de poissons, il me dit : « La mer ne nous doit rien; il faut la respecter, c’est elle qui décide. Il faut l’amadouer. » Mon père était un sage.

Francine Lelièvre est hospitalisée 32 jours puis confrontée à six mois de physiothérapie. Un temps presque infini pour une femme dont la santé n’a jamais posé problème, et qui est active comme deux, sinon comme trois personnes. « Une fois arrivée à l’hôpital, je me suis demandée comment j’allais m’en sortir avec tous mes contrats à respecter. J’avais des obligations à remplir, mais mon corps ne suivait plus. »

Appelant ses amis et collègues, elle redistribue les mandats sur lesquels elle travaille. « Ma santé s’améliorant, j’ai repris la cadence. »

En quelques mois, Francine Lelièvre reprend ses activités de conseil, de chargée de projets et de productrice… à un rythme effréné.

C’est alors qu’on lui demande, dans le cadre des événements entourant le 350e anniversaire de la fondation de Montréal, de diriger le projet de Pointe-à-Callière, Musée d’archéologie et d’histoire de Montréal.

Pointe-à-Callière

La genèse d’un projet

Compte tenu de sa charge de travail, Francine Lelièvre refuse d’abord la proposition qui lui est faite de préparer une étude de faisabilité sur Pointe-à-Callière. Après récidive… elle accepte. « L’histoire de ma vie! », dit-elle en riant, ajoutant qu’elle a de la difficulté à dire non.

J’ai été engagée par la Société immobilière du patrimoine architectural (SIMPA), une paramunicipale montréalaise8 qui était en quelque sorte mandatée par la Ville de Montréal pour coordonner la planification puis la réalisation du projet. J’ai travaillé avec ses représentants durant quelques mois et déposé l’étude de faisabilité en juin 1989.

Cinq mois sont nécessaires pour que les représentants des gouvernements québécois et canadien et ceux de la Ville de Montréal prennent une décision quant à l’envergure du projet. Le dossier est complexe, et le futur musée se trouve sur des terrains relevant à la fois du fédéral et de l’administration municipale, dans un quartier historique classé par le provincial.

En novembre 1989, Francine Lelièvre est invitée à une rencontre tripartite décisionnelle sur la définition et l’envergure du projet commémoratif du 350e anniversaire de la Ville de Montréal, réunion qui rassemblera une vingtaine de personnes. Trois scénarios leur ont été proposés dans l’étude de faisabilité, avec des budgets totalisant de 24 à 32 millions de dollars.

De l’ensemble des discussions, deux grandes questions ressortent.

En premier lieu, pourquoi investir des montants importants dans un multimédia? Et qu’est-ce, d’ailleurs, qu’un multimédia? En 1989, ce terme paraît étrange, voire menaçant, surtout quand on l’associe à des investissements de plusieurs millions.

J’ai réalisé qu’il me fallait bien expliquer ce que j’entendais par produit multimédia, et que je devais souligner clairement l’impact qu’aurait cet équipement sur la fréquentation. C’est typique : bien souvent, dans nos rapports ou nos discours spécialisés, nous employons des termes qui appartiennent au seul jargon du métier, en présumant que tout le monde en comprend pleinement la portée… Je fis donc valoir à l’assistance que la présence d’un multimédia ou de nouvelles technologies pour présenter d’une façon multisensorielle et dynamique le passé de Montréal, pourrait faire de la nouvelle institution un lieu accessible à un vaste public plutôt que réservé aux spécialistes. Ayant saisi la portée de la proposition, les décideurs donnèrent leur accord.

Deuxième sujet de discussion, incontournable en gestion de projet, l’enveloppe budgétaire à octroyer à ce centre commémoratif. Un accord semble se dessiner vers la somme minimale de 24 millions – par ailleurs insuffisante pour réaliser la totalité des aménagements. Deux voies de solutions devront donc être analysées. Si l’enveloppe budgétaire doit être fixée à 24 millions, quels éléments du projet faudra-t-il retirer? – quatre scénarios seront soumis à cet effet. Ou encore, peut-on envisager l’ajout d’une enveloppe budgétaire de 3,5 millions de manière à permettre la réalisation du projet dans son entier?

Quelques semaines plus tard, cette dernière solution est entérinée par les partenaires.

Le projet peut aller de l’avant. Nous sommes alors en décembre 1989.

Nous avions un budget et une date d’ouverture obligée : il nous fallait absolument inaugurer le Musée le 17 mai 1992, puisque c’était le jour du 350e anniversaire de la fondation de Montréal. Mais à partir de là, c’était une fois de plus la fameuse page blanche. Qu’est-ce que nous allions mettre dans ce Musée? Quelle architecture devions-nous lui donner? Et pourquoi?

La mise en chantier

Francine Lelièvre a accepté d’endosser le rôle de directrice de projet, c’est-à-dire d’élaborer et de mettre en chantier les grandes lignes du projet de Pointe-à-Callière.

Dans un premier temps, cela signifiait développer un programme architectural et un programme muséographique qui puissent le mieux possible se répondre et s’harmoniser. La tâche n’était pas simple, puisqu’elle impliquait des points de vue et des préoccupations de professionnels de domaines fort différents.

Par ailleurs, il faut savoir que la pointe à Callière n’était qu’un terrain vague en 1990! Il est vrai que nous avions la certitude de nous trouver sur les authentiques lieux de fondation de Montréal : une fouille effectuée par la Société du Vieux-Port pendant l’été 1989 avait mis au jour le premier cime­tière de Montréal, que l’on savait être voisin du fort de Ville-Marie. Mais une grande partie du terrain de la pointe n’avait jamais été fouillée. On pouvait donc s’attendre à des surprises. De même, la place Royale n’avait été fouillée qu’en partie, lors de quatre séances, entre 1980 et 1990. Après les fouilles, ces secteurs avaient été réensablés, et nous ne disposions pas de plans détaillés. Tout cela existait quelque part sous terre.

Un programme de fouilles archéologiques s’impose. Or, la responsabilité de l’archéologie, hors projet, est partagée entre la Ville de Montréal et le ministère de la Culture et des Communications du Québec, dans le cadre de l’Entente MCCQ-Ville de Montréal.

Malgré des interventions répétées de notre part, dix mois plus tard, la Ville de Montréal et le minis­tère de la Culture et des Communications du Québec n’avaient toujours pas commencé les fouilles archéologiques, alors même que les plans et devis d’architecture étaient déjà très avancés.

À la guerre comme à la guerre, Francine Lelièvre donne un délai ultime aux responsables de l’archéologie, consciente des risques qu’une telle prise de position peut entraîner, et pour elle-même, et pour la suite du projet.

Il fallut ni plus ni moins faire « un job de bras » : je laissai aux intervenants 48 heures pour réfléchir et prendre une décision, soit une fin de semaine. Le lundi matin suivant, le mandat de réaliser les fouilles archéologiques était transféré à l’équipe de projet. Heureusement! Comment coordonner autrement ce projet de Musée dont la base même est l’archéologie?

Le temps perdu ne pouvait qu’entraîner son lot de problèmes pour la suite du chantier. Nous nous retrouvions ainsi au mois d’octobre 1990 : dix mois s’étaient écoulés. Il fallait aller très vite pour engager des firmes d’archéologie et leur faire effectuer les fouilles avant que le sol ne gèle. L’obligation d’aller en appels d’offres publics auprès des firmes a toutefois reporté le début ses fouilles en décembre, alors que l’hiver était entamé, donc. Ces délais compromettaient la faisabilité technique du projet et l’échéance du 17 mai 1992…

Les premières fouilles font découvrir la richesse du sol de Pointe-à-Callière et, vers la fin de février 1991, son lot de mauvaises surprises : le mauvais état des vestiges de la tour de la Royal Insurance Co., sur lesquels devra être construite la tour de l’Éperon, futur bâtiment principal du Musée; la présence de quais de bois, lesquels ne pourront être conservés; et l’aqueduc de la Ville de Montréal, à une hauteur qui diffère de plusieurs mètres de celle indiquée sur les plans officiels. Il faut donc revoir les plans initiaux du Musée – plus précisément, ceux du corridor souterrain qui reliera deux de ses composantes, à savoir la crypte archéologique, sous la place Royale, et l’Éperon, bâtiment principal, qui sera construit. Cette reprise des plans entraîne un nouveau retard dans les travaux, de trois mois, cette fois – retard qu’il faudra bien combler par de nouvelles solutions. Car tous ces imprévus ne font qu’ajouter à la contrainte la plus importante : celle du temps.

Plus encore que les limites budgétaires, le calendrier constituait le principal défi du projet. Il fallait absolument ouvrir le Musée au public le 17 mai 1992, jour du 350e anniversaire de fondation de Montréal. J’avoue n’avoir jamais autant souhaité que Chomedey de Maisonneuve fonde Montréal à l’automne plutôt qu’au printemps : cela nous aurait donné quelques mois de plus! Le calendrier étant incontournable, il a influencé l’ensemble des décisions prises dans le cadre du développement du projet.

Mettant à profit les forces de chacun, Francine Lelièvre crée des équipes qui pourront fonctionner en harmonie et faire avancer le projet le plus rapidement possible.

Même s’ils n’en avaient pas l’habitude, les architectes, archéologues, muséographes, ingénieurs se devaient de travailler en étroite relation les uns avec les autres. Il fallut deux mois environ pour que les uns et les autres s’apprivoisent. Graduellement, ils apprirent à mieux se connaître, à réaliser que tous avaient un objectif commun, que personne n’avait le monopole des bonnes idées et que chacun à sa manière était un artisan! C’était merveilleux de participer à ces rencontres de recherches d’idées et de solutions.

En même temps que les fouilles progressent, la réflexion muséologique et muséographique va bon train. Pointe-à-Callière doit se positionner par rapport aux 13 musées d’histoire montréalais, et Francine Lelièvre tient à ce que le nouveau musée bénéficie d’une vision intégrée : les déci­sions archéologiques, architecturales et muséographiques, notamment, doivent prendre appui sur des orientations claires et connues de tous. Elle va donc sans plus attendre définir une mission spécifique pour l’institution, mission qui reposera sur la richesse du site de fondation de Montréal et sur les vestiges archéologiques, bien sûr, mais aussi, sur la mise en valeur de ce que ces vestiges nous apprennent sur le Montréal d’hier, « lieu de passage, de rencontre, de vie sociale », bref, sur un Montréal « carrefour d’échanges et de commerce ».

Définir la personnalité d’un Musée

Francine Lelièvre sait que Pointe-à-Callière sera érigé sur le lieu de naissance de Montréal, là même où Louis-Hector de Callière, troisième gouverneur, a fait construire sa propre résidence, d’où le nom de « pointe à Callière ».

Lorsque Monsieur de Maisonneuve est arrivé au pays, lui et ses troupes se sont installés sur une pointe de terre de l’île de Montréal – celle sur laquelle est construit l’Éperon. Cette pointe était alors bordée d’un côté par le fleuve Saint-Laurent, et de l’autre, par la Petite Rivière Saint-Pierre et… elle était fréquemment inondée. Montréal s’est développé de l’autre côté de la rivière, sur le coteau qu’on appelait alors coteau Saint-Louis et qui correspond aujourd’hui à la place Royale et au Vieux-Montréal.

La rivière a servi à la navigation jusqu’à ce qu’elle devienne insalubre parce que les gens y jetaient trop de déchets. C’est à cette époque qu’on eut l’idée de la canaliser et d’y construire un égout. Il y eut ainsi un premier égout à ciel ouvert – ce qui n’était pas mieux, il va sans dire – puis un second, voûté celui-là, qui date de 1832. Un ouvrage imposant et d’avant-garde pour l’époque.

Musée de « site », donc, en même temps que musée d’une ville, Pointe-à-Callière rassemblera trois lieux de grande importance : cette pointe de terre que l’on appelait à l’époque pointe à Callière, et qui est le site de fondation de Montréal; l’égout collecteur ayant canalisé la Petite Rivière Saint-Pierre; et la place Royale, première place de marché. Il comptera aussi un bâtiment historique : la première douane9. C’est dire combien l’emplacement même est riche du point de vue archéologique autant qu’historique.

Autre spécificité de Pointe-à-Callière, songe Francine Lelièvre, que cette double présence de l’archéologie et de l’histoire.

Il est rare qu’un musée d’archéologie puisse mettre tout autant l’emphase sur l’histoire, et vice versa. Le fait que Pointe-à-Callière soit à la fois un musée d’archéologie et d’histoire permettrait aux visiteurs de bénéficier du meilleur des deux mondes : les deux disciplines s’interpellent, se com­plètent, se nourrissent l’une l’autre. Leurs interactions continues, la complémentarité des sources de connaissances qu’elles proposent, la diversité des moyens de mise en valeur qu’elles offrent, dynami­seraient et enrichiraient sans cesse les actions du Musée, au plus grand bénéfice des visiteurs. C’était en tout cas notre vœu!

Avant même l’ouverture de l’institution, Francine Lelièvre écrit en ces termes le mandat du Musée.

Pointe-à-Callière, Musée d’archéologie et d’histoire de Montréal, se donne pour double mission de conserver et mettre en valeur le patrimoine archéologique et historique de Montréal, et de faire aimer et connaître le Montréal d’hier et d’aujourd’hui afin que chacun puisse participer plus activement au présent et au futur de la ville10.

Cette double mission place conservation et diffusion en situation de complémentarité. Le Musée préservera et mettra en valeur ses vestiges archéologiques in situ et les collections d’objets issus des fouilles du sous-sol montréalais, et il participera activement à la recherche sur l’histoire de Montréal. Mais aussi, il invitera le visiteur à parcourir les vestiges, à contempler des objets de la collection, à visiter des expositions, à participer à des événements éclairant le passé, le présent et l’avenir de la ville.

Pour la directrice, enfin, une autre orientation s’impose. Tout en étant un musée essentiellement consacré à l’archéologie et à l’histoire de Montréal, Pointe-à-Callière doit impérativement tisser des liens avec les réseaux régionaux, nationaux et internationaux des musées, de manière à mieux faire connaître l’histoire de Montréal à autrui, et en retour, à exposer les Montréalais aux richesses d’autres cultures.

Mais quelles que soient les actions du Musée, Francine Lelièvre entend encore que l’équipe de réalisation respecte deux partis pris fondamentaux.

Un parti pris : créer une architecture moderne

Pour l’Éperon, nouvel édifice qui abritera une bonne part des vestiges archéologiques et des services du Musée, Francine Lelièvre veut une architecture moderne par sa fonctionnalité et par la définition de ses circulations et volumes, tant intérieurs qu’extérieurs. L’enjeu est de taille.

Dès l’étude de faisabilité, nous avons pris un parti très différent de celui qu’avait adopté le Musée du Louvre, par exemple, qui avait décidé de ne mettre en valeur que la période Louis-Philippe dans ses vestiges en souterrain, et ainsi enlevé toute trace de vestiges d’autres époques. À Pointe-à-Callière, nous avons choisi, au contraire, de ne pas privilégier une époque précise, pour mieux faire saisir que l’histoire de Montréal s’est construite dans le temps, à travers diverses influences culturelles. Pensons aux Amérindiens, et après eux, aux Français, puis aux Britanniques, venus ajouter leur culture, puis, à partir des années 1920, à l’influence américaine et à celles de communautés culturelles de plus en plus diversifiées. Tout cela a façonné le Montréal d’aujourd’hui, tout cela se reflète dans notre ville, autant dans les bâtiments que dans son quotidien.

Ayant décidé, donc, de conserver toutes les époques de l’histoire montréalaise, nous avons songé que notre architecture, dans le même esprit, devait marquer notre temps à nous, être contemporaine, donc. À partir de là, nous avons orienté très précisément le programme architectural. Évidemment, le bâtiment devait aussi s’insérer dans un quartier historique, le Vieux-Montréal, et son enveloppe, être en mesure de protéger les vestiges des siècles précédents.

On ne s’étonnera donc pas que les rapports entre l’architecture et l’archéologie soient si nombreux à l’Éperon. Le choix des matériaux de construction bruts (acier, ciment, conduits de ventilation à découvert, etc.) renvoie à la pierre des vestiges, et la forme de l’immeuble suit parfaitement celle du terrain (un triangle), voire la volumétrie et les proportions – la tour compris – de la Royal Insurance Co., édifice démoli au milieu des années 1950 pour cause de sécurité publique (voir les photos à l’annexe 2).

Une autre façon, pour Francine Lelièvre, de rendre compte de l’histoire de la pointe.

Autre parti pris : se mettre dans la peau du visiteur

Pour Francine Lelièvre, la réalisation du mandat du Musée imposait de rejoindre les visiteurs eux-mêmes, puisque c’est d’abord à eux que s’adresserait « l’expérience » de Pointe-à-Callière. Il faut savoir se mettre dans leur peau, dit-elle, imaginer ce qu’ils peuvent trouver d’intéressant, déjouer les difficultés que représente la « lecture » des vestiges archéologiques, varier les points de vue, bref, faire en sorte qu’ils quittent le Musée avec l’impression d’avoir appris quelque chose sur l’histoire de Montréal, mais aussi, d’y avoir éprouvé un plaisir qui n’a pas été qu’intellectuel.

Lorsque vient le temps des décisions, je n’hésite jamais à me placer du côté du public. Mon analyse tient compte de l’expérience que l’on souhaite faire vivre aux visiteurs. Expérience de connaissance, bien sûr. Mais si en plus, le visiteur peut se divertir en apprenant, tant mieux!

Le Musée comptant trois lieux distincts – l’Éperon, la place Royale et l’édifice de la Douane –, Francine Lelièvre en profitera pour diversifier le plus possible les expériences de visite, estimant que les chances seront ainsi meilleures de satisfaire les diverses clientèles.

Mais qui dit rendre accessible, dit aussi rendre compréhensible. Or, les visiteurs de Pointe-à-Callière, qui viennent d’horizons et de milieux fort différents, ne connaissent pas nécessairement l’histoire de Montréal. Francine Lelièvre estime donc essentiel de proposer au public une sorte d’introduction à cette histoire, une synthèse brève mais néanmoins suffisante pour mettre en place des notions élémentaires et préparer la visite à travers les vestiges.

Très tôt, nous avons réalisé que le point de départ de Pointe-à-Callière, soit la compréhension des vestiges archéologiques, constituait un grand défi, rendu encore plus complexe, sans doute, par le fait que nous avions décidé de conserver toutes les époques, toutes les strates découvertes au cours des fouilles initiales. Un véritable enchevêtrement de pierres!

C’est là que nous est venue l’idée de faire usage du multimédia pour préparer les visiteurs à une telle compréhension. À ce stade, la question était de savoir comment nous pouvions rendre intéressante cette synthèse de l’histoire de Montréal. Nous aurions pu faire usage de panneaux ou procéder par le biais d’artefacts. Nous avons plutôt choisi le multimédia. Ce fut le deuxième au Québec. Le premier, plus modeste, je l’avais réalisé à la Maison Louis-Saint-Laurent, dans les Cantons de l’Est, dans les années 1980. Il est encore là, d’ailleurs!

Nous avons donc invité quelques créatifs autour de la table, question de concevoir, je dirais, un « spectacle ». Ce multimédia visant le plus grand public possible, il devait être à la fois rigoureux historiquement et agréable à voir. Il fallait également le concevoir comme un outil permanent, c’est-à-dire d’une durée de vie de dix ans environ. Un défi majeur, car les nouvelles technologies ont tendance à vieillir rapidement!

On peut en voir l’effet aujourd’hui. Dès leur entrée au Musée, les visiteurs sont invités à s’asseoir dans une salle multimédia, à mettre des écouteurs et à se laisser imprégner par quelques-uns des grands événements de l’histoire de Montréal. Ce spectacle multimédia est d’une efficacité incontestable en tant qu’élément éclairant et « déclencheur » : il suscite l’intérêt, pique la curio­sité, surprend même, souvent. Là encore, la double volonté de Francine Lelièvre d’allier histoire et technologie, ancien et moderne, se révèle.

Une fois le visionnement terminé, les visiteurs seraient invités par un guide à prendre le chemin des vestiges archéologiques du Musée, où les attendrait un autre type d’expérience.

Cette deuxième étape, nous la voulions plus intime, plus personnelle, davantage émotive que didac­tique. Nous souhaitions que les gens ressentent l’authenticité des lieux, plutôt que de leur mettre plein la vue des panneaux qui expliqueraient ceci ou cela. Nous avons donc tenté d’éviter le plus possible de placarder les vestiges – avec les avantages et inconvénients qu’une telle décision entraîne.

De fait, les visiteurs s’arrêtent, regardent, prennent connaissance des quelques indications ou informations fournies sur des fiches simplement rédigées. Ce faisant, ils observent les lieux et cherchent à les décoder, ils se laissent imprégner de ce qu’ils voient, comme s’ils entraient dans un lieu sacré. La visite de la crypte archéologique, sous la place Royale, leur permet de découvrir les strates historiques de Montréal, et en tentant la lecture, de mieux comprendre l’histoire de la fondation de la ville.

Enfin, un dernier volet d’exposition allait s’adresser davantage aux groupes scolaires.

Nous avons délibérément conçu les expositions présentées à la Douane de façon plus didactique. Nous étions conscients qu’il y avait une clientèle potentielle importante du côté des écoles et nous souhaitions que ces groupes scolaires nous rendent visite. Au départ, cette exposition devait être semi-permanente, c’est-à-dire durer de trois à cinq ans.

La gestion du projet

Arrivant à faire travailler de pair des historiens de trois universités, cinq firmes en archéologie, trois bureaux d’architectes, cinq entreprises de design muséographique et trois lots de construc­tion – entreprises qui, dans d’autres contextes, se faisaient concurrence –, Francine Lelièvre impose la « vision intégrée » qu’elle a en tête pour le Musée. Compte tenu des importants risques encourus sur le plan de l’échéancier, il a été décidé de ne pas « mettre tous ses œufs dans le même panier », c’est-à-dire de diviser les travaux par sections et les faire réaliser par plusieurs entreprises. Si une firme doit faire défaut, ce n’est pas tout le projet qui en subira les consé­quences. Certes, une telle méthode de gestion exige davantage de coordination, et des orien­tations suffisamment fortes et précises pour garantir la cohérence de l’équipement culturel. Mais « l’impératif temps » l’exige. Il ne reste que 13 mois pour la construction…

De la « synergie » ainsi mise en place par Francine Lelièvre résultera un travail formidable, dans le plus grand respect des vestiges archéologiques de Pointe-à-Callière11.

Le 17 mai 1992, en présence des premiers ministres du Canada et du Québec, du maire de Montréal et de nombreux dignitaires, le Musée est inauguré tel que prévu et dans le respect absolu des budgets convenus.

À qui remettre la clef?

Plus d’un an avant l’ouverture officielle du Musée, Francine Lelièvre a entrepris des démarches auprès des responsables de la Ville de Montréal afin que ceux-ci mettent en place les infrastruc­tures administratives nécessaires à la future exploitation de l’institution : la direction d’urbanisme de la Ville, bien que « maître d’ouvrage du projet », ne possède ni l’expertise ni les ressources requises pour gérer au quotidien un musée d’archéologie et d’histoire.

À titre de consultante, Francine Lelièvre suggère trois options de gestion, ayant chacune ses avantages et ses inconvénients :

  • Le Musée pourrait relever directement de l’un des services de la Ville de Montréal;
  • ou d’une société paramunicipale créée à cette fin;
  • ou d’un organisme sans but lucratif (OSBL), lui-même dirigé par un conseil d’admi­nistration.

Les autorités retiennent la troisième hypothèse. Reste toutefois à trouver, le plus vite possible – nous sommes au printemps 1992 – un directeur ou une directrice qui soit sensible à la mission du nouveau Musée, qui en comprenne les objectifs et les enjeux, et qui sache en mettre en œuvre les orientations : diffusion de l’histoire, recherche, interdisciplinarité…

Assumer la direction générale

Francine Lelièvre, jusqu’alors, n’a jamais envisagé devenir la directrice générale de Pointe-à-Callière.

Depuis près de 20 ans, je participais au développement d’institutions et à l’aménagement de lieux patrimoniaux. Je n’avais jamais pensé que je pourrais en assumer l’exploitation. Je suis avant tout une femme de développement. La Ville de Montréal, toutefois, m’a demandé d’assurer la transition : rédiger les politiques, développer la structure organisationnelle, créer une société avec ses règlements et son Conseil, engager le personnel… Je suis donc restée trois mois. J’ai ensuite collaboré avec le conseil d’administration provisoire, ce qui voulait dire un autre trois mois. Puis, il y a eu un troisième « trois mois », parce que les gens ne se sentaient pas encore prêts. Depuis, je suis là…

En 1993, Francine Lelièvre devient une « employée » de Pointe-à-Callière. Ce faisant, elle met provisoirement « sur la glace » l’entreprise qu’elle a fondée quelques années plus tôt, Processus inc., préférant s’investir entièrement dans le fonctionnement et le développement de ce nouveau musée.

La structure organisationnelle

L’actuelle structure de gestion de Pointe-à-Callière (voir l’annexe 5) continue de rendre compte de la double mission que s’est donnée le Musée. Cet organigramme a d’ailleurs été très peu modi­fié depuis l’ouverture.

Pour moi, la priorité au Musée, c’est sa double mission de conservation et de diffusion, qui se trouve ainsi à la base de la structure organisationnelle. Depuis 1992, il y a toujours eu deux directions-missions fondamentales – les autres directions étant là pour les soutenir. Quelqu’un est en charge de la conservation et des expositions temporaires, et une autre personne, des expositions permanentes et de l’animation/éducation, incluant les actions culturelles.

Lorsque des changements à cet organigramme surviennent, ils visent à mieux adapter la structure aux compétences des gens, et non l’inverse. Par exemple, selon le profil des personnes en poste, la conservation et les expositions permanentes pourraient aller ensemble. Cela s’est vu, d’ailleurs. Tout dépend de l’expertise des gens. Enfin, notre structure mise non seulement sur le « faire » à l’interne, mais sur le « faire faire » à l’externe. Nous pouvons ainsi préserver toute la flexibilité souhaitable et affecter les ressources qui conviennent aux projets d’exposition en cours.

En tout, aujourd’hui, environ 90 personnes travaillent à temps plein ou à temps partiel à Pointe-à-Callière, dont une quinzaine dans l’administration et l’exploitation.

Dans sa gestion du personnel – tout au long de son parcours, d’ailleurs –, Francine Lelièvre a voulu porter attention aux gens qui travaillent avec elle : elle apprécie la collaboration d’autrui et sait reconnaître l’intelligence et les idées inventives que chacun peut apporter. Elle affirme toute­fois ne pas être « maternelle ». Elle tente de rendre ses orientations les plus claires possibles, s’assure que les gens ne perdent pas de vue la mission du Musée – elle rappelle volontiers que l’une des « valeurs de Pointe-à-Callière consiste en la qualité du service au public » –, et fait circuler les informations de manière à ce que chacun se sente associé au développement. Les réunions, parfois improvisées, parfois plus officielles, sont donc fréquentes : de telles rencontres sont propices aux comptes rendus et à une réflexion commune sur les défis et les objectifs straté­giques. De cette façon, croit-elle, les gens peuvent s’identifier à l’institution, se forger un senti­ment d’appartenance et participer activement à des processus décisionnels.

J’ai moi-même des orientations en tête, je souhaite qu’on aille dans tel ou tel sens. Mais il arrive que des collègues me disent qu’ils aimeraient développer tel aspect plutôt que tel autre. Chacun a le droit et le devoir de proposer de bonnes idées. Nous mettons nos points de vue en commun et nous finis­sons par réaliser ce qui nous apparaît être le meilleur choix – considérant aussi la colonne budget, si budget il y a!

Les gens adhèrent rapidement à des décisions prises selon un tel processus. En fait, nous n’avons jamais vécu de contestation quant aux objectifs, orientations et plans d’action du Musée. Les gens sont au courant des projets, de ce qui se passe, de ce qui s’en vient, l’information circule… Jamais autant que nous le voudrions, c’est sûr, mais tout de même beaucoup.

En privilégiant ce type de gestion, Francine Lelièvre vise aussi, voire par-dessus tout, à ce que les employés soient responsables de leurs actions. « Je souhaite non seulement qu’ils s’impliquent, dit-elle, mais qu’ils aient le goût de s’engager, et qu’en plus, ils soient responsables. »

Autre point très important pour elle au chapitre des ressources humaines : la culture générale.

Pour moi, une bonne culture générale est indispensable. C’est la richesse de sa culture qui permet à une personne de faire des liens inventifs, de déceler dans les masses d’informations celles qui seront les plus susceptibles de capter l’intérêt des visiteurs, de mieux innover… Il n’est pas facile aujourd’hui de trouver de telles personnes, même si j’ai la chance de pouvoir compter à cet égard sur une très belle équipe. Bien sûr, il ne s’agit pas de tout connaître, qui pourrait le prétendre? Mais il faut posséder cette curiosité, ce goût d’apprendre constamment, qui font en sorte que l’individu, même en dehors de ses heures de travail, par simple plaisir personnel, restera ouvert sur le monde, allumé sur ce qui se passe, sur ce qui se dessine collectivement. Il faut savoir être à l’écoute de la société, sentir, pressentir les courants de fond.

Un musée en développement

Depuis son ouverture, Pointe-à-Callière s’est affirmé avec force sur la scène muséale montréa­laise, québécoise et canadienne, voire internationale, et ses expositions suscitent régulièrement l’engouement des médias. Il s’est aussi fait remarquer par des actions culturelles qui, tout au long de l’année, font littéralement descendre l’histoire dans la rue, en permettant aux passants de profiter d’événements à la fois festifs et riches de sens. Songeons aux audacieuses Symphonies portuaires printanières ou, à chaque fin du mois d’août, au Marché public façon XVIIIe siècle, qui attire des dizaines de milliers de Montréalais. Autant d’actions qui, comme Francine Lelièvre se l’était promis, permettent au Musée de « tisser des liens avec des réseaux régionaux, nationaux et internationaux ».

Il m’est très vite apparu essentiel de miser sur le partenariat, d’une part pour ancrer Pointe-à-Callière dans la communauté muséale, mais aussi, pour que les entreprises et associations, pour que tous ceux et celles qui font le Montréal d’aujourd’hui et de demain, puissent s’investir dans le Musée et la transmission du patrimoine aux jeunes générations. Le partenariat est essentiel pour une institution comme la nôtre. Nos événements les plus populaires, par exemple, ne pourraient tout simplement pas se réaliser sans le concours de nombreux organismes. Chacune de nos actions est une occasion de développer de nouveaux liens, d’approfondir de jeunes amitiés, de nouer des contacts profitables à tout un chacun.

Le Musée s’est aussi développé même sur le plan des immobilisations. Avec l’aide de la Fonda­tion Pointe-à-Callière, il a rendu aux Montréalais l’accès à la première station de pompage de Montréal, un autre bâtiment patrimonial. Le travail de la Fondation, dirigée par un conseil d’administration très actif, a en outre permis de faire l’acquisition d’un autre site archéologique de grande importance, en lien direct avec la fondation de Montréal : le site ayant accueilli le fort Ville-Marie puis le Château de Callière.

Récemment, Francine Lelièvre réalisait sur ce nouveau site un projet qui lui tenait à cœur depuis plusieurs années : associer Pointe-à-Callière à l’Université de Montréal afin de créer un programme de formation en archéologie d’histoire urbaine et une école de fouilles urbaines à Montréal. Ce nouveau partenariat, en plus de s’inscrire dans le mandat de recherche et de diffu­sion du Musée, représente pour elle une occasion privilégiée de faire redécouvrir l’histoire de Montréal, non pas par le biais « officiel » des quelques documents d’archives ayant survécu jusqu’à ce jour, mais par les traces mêmes que le sol en a laissées (voir à l’annexe 4 l’article de Bernard Lamarche paru dans Le Devoir du vendredi 24 mai 2002).

Les défis et les projets à venir

Au cours des dix dernières années, Pointe-à-Callière a su mettre en place une pratique muséale tout à fait singulière, qui lui a permis de se faire connaître et reconnaître jusqu’à l’échelle inter­nationale. Et l’avenir ne s’arrête pas là : comme toujours, la directrice a bien d’autres projets en tête. Le Musée n’est pas un espace fixe ou inerte, dit-elle avec enthousiasme, bien au contraire!

Le Musée n’est pas une fin en soi. C’est une réalisation, certes, mais pas de celles qui se mesurent purement et simplement par l’atteinte de résultats visés. C’est quelque chose en constant devenir. Notre institution vient à peine de naître et comme un enfant de dix ans, elle est encore très jeune. Je veux dire par là qu’elle offre encore beaucoup de possibilités de développement. Pointe-à-Callière commence sa vie dans la vie…

Bref, le Musée, pour moi, est avant tout un outil d’action. J’oserais même prétendre que nous dispo­sons là d’un outil fantastique, puisqu’à la base, il nous permet de préserver ce que nous avons sans doute de plus précieux à Montréal, notre lieu de fondation. Il s’agit désormais de faire connaître ce lieu, de faire aimer Montréal et son histoire. Non pas d’une façon théorique ou strictement événe­mentielle, cet aspect-là ne m’a jamais tellement intéressée, mais en faisant réaliser aux Montréalais d’aujourd’hui que leur ville est le résultat de rêves d’hommes et de femmes, de réalisations diverses à travers des temps très longs, et que nous-mêmes nous inscrivons dans cette continuité.

Le Musée est un instrument extraordinaire pour créer des ponts entre le passé et le présent, des liens entre les gens. C’est un lieu de rencontre, qui doit nous permettre de mieux comprendre ce que nous sommes devenus, et ce que nous pouvons devenir. Car les gens de notre époque continuent à rêver d’un Montréal meilleur, à le définir, à le développer, à le construire, à l’harmoniser. Tout cela fait partie d’un sens, toujours présent et en évolution. Rien n’est jamais arrêté dans le temps. Le présent et le passé se rejoignent chaque jour…

De fait, les projets ne manquent pas, et plusieurs demanderont des années de recherche, le déve­loppement de nouvelles expertises ou des montages financiers importants.

Les projets en cours de réalisation auxquels Francine Lelièvre réfléchit et travaille actuellement exigent, après dix années de fonctionnement, le renouvellement complet de la muséographie de Pointe-à-Callière, notamment en ce qui a trait aux expositions permanentes mettant en valeur les vestiges – vestiges dans lesquels, rappelons-le, les visiteurs circulent librement. Les indications, les fiches techniques, les bandes vidéo explicatives et autres repères visuels, qui constituent autant de balises pour le visiteur, sont évidemment d’une importance cruciale pour la compréhen­sion des lieux. C’est ce que Francine Lelièvre appelle « la qualité du service au public », cette qualité qui fait en sorte, espère-t-elle, que les visiteurs soient satisfaits des deux heures qu’ils passeront au Musée.

Après dix ans d’existence, je crois que nous sommes capables d’évaluer ce qui fonctionne bien et moins bien dans le Musée. Nous allons conserver certains éléments, parce qu’ils sont très efficaces à notre avis, et il y a des choses plus faibles que nous allons consolider ou rajeunir. Les contenus seront aussi mis à jour à la lumière des résultats de la recherche effectuée ces dix dernières années.

À ce propos, il faut bien comprendre que les vestiges étaient ensablés lorsque nous avons eu à déve­lopper la muséographie du Musée avant son ouverture. Nous avons fait des fouilles archéologiques, et une fois ces fouilles terminées, nous avons pris des notes et réensablé le tout pour que la construction du bâtiment et de la crypte puissent se faire, que la machinerie puisse circuler librement et en toute sécurité, etc. Autrement dit, nous avons dû tout protéger pour ne pas détruire ou déstabiliser les vestiges eux-mêmes, précieux et fragiles. La muséographie devait donc être conçue à partir des plans des vestiges, mais sans y avoir directement accès. Tout cela pour dire que nous sommes conscients qu’il y a des faiblesses.

Par ailleurs, même si Pointe-à-Callière accueille chaque année plus de 250 000 visiteurs, Francine Lelièvre sait pertinemment ce qu’implique le défi de maintenir, voire d’augmenter la fréquenta­tion du Musée.

La réaction du public au Musée est excellente. Au départ, le grand défi que nous avions était de passer la quatrième année d’existence. La minute de vérité survient avec les troisième et quatrième années. Les premières années, il y a l’attrait du nouveau, les gens viennent, mais après… C’est là que nous savons si le produit est bon, si l’institution stagne ou continue à croître.

Par ailleurs, à Pointe-à-Callière, 80 % de nos installations sont permanentes. Et nous n’allons tout de même pas détruire nos vestiges pour faire place à autre chose! L’explication qui accompagne la visite n’a pas changé non plus depuis huit ans ou dix ans. La question est donc de savoir comment nous pouvons inciter les Montréalais à revenir à Pointe-à-Callière. Lors de leur seconde visite, ils amènent leurs parents ou amis. Par la suite, ils reviendront si nous usons d’audace et d’originalité12 et si nous offrons de nouvelles expériences.

Pour susciter la curiosité des gens et attirer ceux qui, autrement, ne seraient peut-être pas venus ou retournés au Musée, Francine Lelièvre a pris le parti de développer avec force le secteur des expositions temporaires. À ce chapitre, la liste des réalisations est fort surprenante et témoigne de la volonté de Pointe-à-Callière de miser sur la collaboration avec d’autres musées du monde. Du même coup, l’institution prend sa place sur la scène internationale (voir l’annexe 3).

Nous avons réalisé et présenté des expositions temporaires sur de grandes civilisations archéolo­giques du monde. Ainsi, nous ne saturons pas les Montréalais avec des sujets d’expositions toujours axés sur l’histoire de leur ville.

Le choix, on s’en doute, implique une gestion financière rigoureuse, un réseau de relations et d’échanges qui ne peut se construire que sur plusieurs années, une volonté et un investissement réel de la part des « ressources humaines » du Musée qui ont à coordonner beaucoup d’efforts pour de telles réalisations. Mais à ce jour, l’enthousiasme reste palpable.

Au cœur de tout cela, des efforts majeurs devront aussi être faits, croit Francine Lelièvre, pour préserver les ressources humaines du Musée.

Les musées sont des institutions très fragiles, on le sait. Une de nos principales ressources est consti­tuée des ressources humaines, des gens qui travaillent au Musée, de leurs compétences. C’est l’équipe en place qui fait la différence.

Francine Lelièvre est bien déterminée à entretenir le feu sacré. De toute évidence, elle nourrit plusieurs projets pour Pointe-à-Callière (voir l’annexe 6, « Objectifs prioritaires années 2001 et 2002 »). Projets d’agrandissement, ouverture du Musée sur la diversité des communautés montréalaises et leur histoire, échanges avec les grandes institutions internationales, entente de partenariat pour l’École des fouilles à mettre en œuvre, autant de signes de vitalité d’une institu­tion qui, nous l’avons dit, compte malgré sa courte vie plusieurs prix et distinctions à son actif (voir la liste à l’annexe 7). En outre, même si Pointe-à-Callière est une institution encore « jeune », Francine Lelièvre admet sans détour que la phase 2 du Musée devra se réaliser à court ou à moyen terme et ainsi presque doubler la superficie actuelle du Musée. Le développement demeure ainsi l’une de ses grandes priorités dans les années à venir. « Des plans, des projets… il en faut. »

L’avenir : préoccupations et… confiance

Comme c’est le cas dans bien des institutions muséales québécoises, Francine Lelièvre se dit préoccupée par les questions financières. En fait, « cela m’inquiète et ne m’inquiète pas », dit-elle. « Certes, les contributions publiques du Musée diminuent depuis sa création du fait de la décroissance prévue du soutien financier de la Ville. Mais il faut garder confiance quant à la capacité de trouver les sommes nécessaires au maintien et au développement de Pointe-à-Callière » (voir les états financiers du Musée à l’annexe 8). Chose certaine, elle ne s’empêchera pas de rêver… « Ce Musée doit évoluer avec son temps et devenir une institution du XXIe siècle, qui contribuera à faire rayonner le savoir-faire du Québec. »

Le 14 mai 2002, Francine Lelièvre recevait l’Ordre national du Québec au Salon rouge de l’Assemblée nationale. Pour l’occasion, le Premier ministre Bernard Landry lui a rendu un vibrant hommage, signalant sa contribution « exceptionnelle » au domaine de la culture et des arts québécois.

Mme Francine Lelièvre, affirmait Bernard Landry, a fait de l’identité québécoise le fil conducteur de sa réflexion et de son action depuis les débuts de sa carrière. Après avoir dirigé la mise en valeur de lieux historiques et de parcs nationaux au Québec, Mme Lelièvre a fait partie de la première équipe du Musée de la civilisation à Québec. Elle est maintenant directrice générale du Musée d’archéologie et d’histoire de Montréal, Pointe-à-Callière, depuis son ouverture, en mai 1992. Elle a, par sa vision et la qualité exceptionnelle de ses réalisations, permis à cet établissement de se classer parmi les plus importants musées d’archéologie et d’histoire à l’échelle internationale et de devenir un attrait touris­tique remarquable. En association avec l’organisme Terre en vues, Mme Lelièvre a coprésidé, au cours de l’année 2001, les manifestations entourant la commémoration du 300e anniversaire de la Grande Paix de Montréal 1701-2001, reconnue comme un événement phare de la Décennie internationale de la paix par l’Unesco.

L'étude de cas complète
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  • PROCESSUS inc.
  • Photos
  • Liste des expositions temporaires présentées à Pointe-à-Callière
  • Le Musée de la Pointe-à-Callière et l’Université de Montréal s’associent Apprendre sur le terrain
  • Société du Musée d’archéologie et d’histoire de Montréal Pointe-à-Callière
  • Plan stratégique An 3 Objectifs prioritaires : année 2001
  • Plan stratégique An 4 Objectifs prioritaires : année 2002
  • Prix décernés à Pointe-à-Callière – Musée d’archéologie et d’histoire de Montréal
  • Résultats et Bilan 1998-2000
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  1. L’excellence de ce cas a mérité à ses auteurs de recevoir, en 2003, le prix Alma-Lepage décerné pour la rédaction d’un cas au féminin. Mme Alma Lepage a fait don à HEC Montréal d’un fonds dont les revenus servent à l’attribution de bourses et d’un prix dans le but de promouvoir l’avancement des femmes en gestion et de perpétuer l’esprit avant-gardiste dont a fait preuve, tout au long de sa vie, cette première diplômée de l’École.
  2. Sauf indication contraire, les citations sont tirées d’une entrevue que Francine Lelièvre a accordée aux auteurs le 8 mars et le 24 mai 2002.
  3. Pour informations complémentaires, voir le site officiel de Parcs Canada, à l’adresse Internet suivante : www.parkscanada.gc.ca/parks/quebec/forillon
  4. « Le lieu historique national de Sir-George-Étienne-Cartier commémore la vie et l’œuvre de l’un des artisans de la Confédé­ration canadienne, sir George-Étienne Cartier. La reconstitution de ses résidences familiales témoigne aussi du patrimoine architectural légué par la bourgeoisie montréalaise au XIXe siècle. Le site rappelle enfin les mœurs et coutumes de cette classe sociale, grâce à des animations théâtrales qui se tiennent dans le décor victorien de la maison et qui évoluent au fil des saisons. » (Source : site Internet de Parcs Canada)
  5. Allusion faite à la maison de Louis Saint-Laurent, située à Compton, dans les Cantons de l’Est, à 20 kilomètres de Sherbrooke. Ce lieu historique rappelle la vie et l’œuvre de l’ancien Premier Ministre du Canada. (Autres informations disponibles sur le site Internet de Parcs Canada)
  6. Longtemps fermé à la navigation de plaisance, le Canal de Lachine a rouvert ses portes au printemps 2002. Il constitue une porte d’entrée tout à fait exceptionnelle au site du Port de Montréal ainsi qu’au quartier appelé le Vieux-Montréal.
  7. Sur Roland Arpin et sa carrière, voir Geneviève Sicotte, Francine Séguin et Laurent Lapierre, Roland Arpin et le Musée de la civilisation, Presses de l’université du Québec/Presses HEC, coll. « Les grands gestionnaires et leurs œuvres », 1993, 170 p.
  8. Connue aujourd’hui sous le nom de la Société de développement de Montréal.
  9. Ce bâtiment, situé rue Saint-Paul, dans le Vieux-Montréal et construit entre 1836 et 1838 d’après les plans de l’architecte John Ostell, a d’abord servi à abriter la douane du port de Montréal, alors en pleine expansion. En juin 2002, il a été reconnu pour son importance historique et architecturale nationale par la Commission des lieux et monuments historiques du Canada (La Presse, 15 juin 2002, p. F-1). Nous y retrouvons aujourd’hui la boutique du Musée ainsi qu’une salle d’exposition.
  10. Francine Lelièvre, Si Pointe-à-Callière m’était conté…, document publié en 1993.
  11. Pour de plus amples détails sur les plans du Musée, nous vous invitons à visiter la section « Les renseignements » du site Internet de Pointe-à-Callière, à l’adresse suivante : http://www.pacmusee.qc.ca. La firme d’architecture qui a réalisé le projet est Dan S. Hanganu/Provencher Roy, à qui l’on doit de nombreuses autres réalisations à Montréal, dont la construction du nouvelle édifice de HEC Montréal, 3000 de la Côte-Sainte-Catherine.
  12. Depuis 1992, près de deux millions de visiteurs ont franchi les portes du Musée. Le public se répartit de la manière suivante : 50 % de Montréalais, 30 % de touristes et 20 % de groupes scolaires.