Francine Bois, directrice générale du Salon du livre de Montréal

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Ce cas trace un portrait de Francine Bois, directrice générale du Salon du livre de Montréal. Le Salon du livre de Montréal est une organisation qui jouit d’une grande renommée. Le succès en est à la fois un d’estime et de public. Chez les intellectuels et chez les amateurs de livres de la région métropolitaine, l’évènement est l’occasion de retrouvailles à la Place Bonaventure. Francine Bois n’a jamais eu de plan de carrière, mais son cheminement se suit très bien. Elle a toujours su rester en contact avec les milieux de l’édition, se bâtissant ainsi un réseau indispensable et elle sait s’entourer de collaborateurs responsables et compétents. Un bel exemple d’une gestion économe et réussie.
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Mai 1997 : l’entrevue démarre dès 8 h 15, comme prévu. La directrice générale du Salon du livre de Montréal souhaitait pouvoir nous parler tranquillement, avant que le téléphone ne monopolise ses énergies. Déjà, son équipe s’affaire… dans la bonne humeur. Noreen, la responsable du service aux exposants, et Suzanne, la secrétaire, répondent par des rires généreux aux boutades lancées de son bureau du fond par Francine Bois.

À l’accueil, les affiches des précédents salons, signées par des caricaturistes et des illustrateurs réputés (Philippe Beha, Marie Lafrance…), clament des slogans percutants : « Plus on est de fous, plus on lit. », « Enfin novembre! » et « On lit à la folie! »

Six mois avant la tenue de l’événement, la journée de travail s’allonge déjà. Le dessus des bureaux est bien ordonné, mais la directrice promet d’y remédier avant que le mois change. En effet, les contrats de réservation des stands sont mis à la poste aujourd’hui. Les petites lumières rouges du téléphone ne tarderont pas à s’embraser. C’est que les éditeurs veulent tous occuper les mêmes stands et ils savent négocier avec ardeur!

Il y a 20 ans, un premier Salon du livre de Montréal

Avant la Deuxième Guerre mondiale, l’industrie du livre au Québec est quasi inexistante. Pendant le blocus, les livres en provenance d’Europe se font rares; quelques entrepreneurs réimpriment donc les classiques français puis poursuivent, bon an mal an, leurs petites activités jusqu’à la Révolution tranquille. L’intérêt des Québécois pour la culture s’éveille et s’affirme dans les années 60, encouragé par la création d’un ministère des Affaires culturelles sous Jean Lesage. Mais c’est surtout dans les années 70 que la culture bouillonne. Un concours de circonstances favorise l’émergence de nouveaux créateurs québécois. Le franc français s’est fortement apprécié par rapport au dollar canadien, ce qui rend les produits importés très chers. Le gouvernement fédéral, par le truchement de son ministère des Communications, se lance dans un programme de subvention massif pour sauvegarder l’identité culturelle canadienne, et le gouvernement de René Lévesque, qui y voit une ingérence, contre-attaque avec ses propres millions. Cette manne fait les délices des éditeurs établis et des nouveaux qui foisonnent « par l’odeur alléchés ». Dans un tel climat, comment ne pas rêver d’un grand rassemblement annuel à Montréal pour réunir tout ce beau monde!

En 1975, à l’initiative du Conseil supérieur du livre et de son directeur, J.-Z.-Léon Patenaude, naît la Foire internationale du livre de Montréal (FILM). Au départ, l’événement, presque mondain et financé à même les fonds publics, conviait les professionnels de l’industrie mondiale du livre. L’accès du public à ce lieu privilégié de vente de droits était limité à quelques heures, et la vente de livres était interdite afin de ne pas se mettre à dos les puissants libraires de l’époque, dont Leméac et Garneau, pour ne citer que ceux-ci. La FILM a donc vivoté pendant quelques années avant de se transformer en une manifestation réunissant les professionnels de l’édition francophone, organisée dans le but d’attirer un large public et, surtout, prônant l’autofinancement.

C’est ainsi qu’en 1978, quelques semaines avant Noël, le Salon du livre de Montréal ouvre ses portes dans le hall d’exposition de la place Bonaventure. Puisque, malheureusement, on n’y présentait que des rangées de stands ternes et uniformes où quelques employés temporaires marquaient le temps en encaissant les ventes de clients peu convaincus, le succès ne fut pas immédiat. Au milieu des années 80, un vent nouveau et fort souffle sur l’édition du livre au Québec. Les éditeurs comprennent soudainement que le Salon est un formidable outil de promotion qui clôt à merveille la saison littéraire de l’automne. Ils deviennent des partenaires entreprenants n’hésitant pas à investir des sommes considérables pour décorer leur stand, misant sur des animations et des activités attrayantes pour les visiteurs, pour leurs auteurs et pour les médias. Cet engouement fait boule de neige. À l’exception des Yves Thériault, Roch Carrier et Claude Jasmin, qui y prenaient plaisir et y avaient vu leur intérêt, les auteurs, qui jusqu’ici, par timidité ou snobisme, évitaient les lieux et le contact avec leurs lecteurs, sollicitent des temps de présence de plus en plus longs pour des séances de signature. Les organisateurs investissent à leur tour dans la promotion de l’événement et parviennent à attirer un nombre toujours croissant de visiteurs. En 1996, durant les 64 heures d’ouverture, 120 000 visiteurs munis d’un billet ont franchi les tourniquets pour parcourir les allées aux noms évocateurs du patrimoine littéraire québécois (avenue Jacques-Ferron, place Alice-Parizeau et autres). Défilant devant 600 stands, ils ont pu admirer et feuilleter la production de 1 135 maisons d’édition, rencontrer 800 auteurs attablés pour des séances de signature et participer aux 150 activités de toutes sortes.

Se fixer une mission et la partager

C’est sous la gouverne de Thomas Déri, directeur général de 1979 à 1989, que le Salon du livre de Montréal s’implante comme un événement incontournable pour les professionnels du livre. Il définit comme suit sa mission : « Mettre le plus de monde possible en contact avec le plus de livres possible. » Son rôle : attirer le public; celui des éditeurs : le séduire. Il faut que le Salon soit beau et accueillant. En prenant la relève, Francine Bois a réussi à perpétuer ce processus de séduction auprès des trois clientèles visées, c’est-à-dire les éditeurs, les visiteurs et les médias. Le défi est de satisfaire d’abord les éditeurs parce que, s’ils ne sont pas heureux, leur mécontentement se répercutera sur les visiteurs et si les visiteurs n’y trouvent pas leur compte, les médias ne suivront pas.

Après un rôle de soubrette, un rôle-titre

Francine Bois se joint au Salon du livre de Montréal en 1986. Elle est engagée à titre de secrétaire, mais on lui propose dès le troisième jour de remplacer la responsable du service aux exposants qui quitte son poste après plusieurs années, épuisée par la tâche. Francine Bois hésite. Elle vient de profiter d’une année sabbatique pour retrouver l’énergie que son emploi précédent avait drainée. Elle aime travailler, bien sûr, mais se méfie de son impétuosité. Quelques années plus tôt, à l’occasion d’une pige, elle a pu mesurer la fébrilité qui règne durant le Salon. Finalement, bien qu’un poste de responsabilités ne l’attire pas particulièrement, mais se sachant capable de bien s’acquitter de ses fonctions, elle décide de relever le défi, d’autant plus que chemin faisant, se dit-elle, elle y gagnera des connaissances.

La personne qu’elle remplace part, comme c’est souvent le cas, les dossiers dans la tête et Francine Bois se retrouve aux fourneaux sans livre de recettes et avec un menu très imprécis. Par fierté, elle préfère ne pas trop souvent solliciter la mémoire de son prédécesseur et c’est avec les faibles moyens d’un organisme sans le sou et pauvrement équipé qu’elle entreprend de réorganiser le bureau. Heureusement, les trois mois passés au Salon, quelques années plus tôt, l’aideront à préparer des scénarios avec une efficacité surprenante.

Savoir observer pour apprendre

Comme les apprentis de jadis, Francine Bois aiguise ses outils sur le tas. Présente à la première réunion du conseil d’administration, elle écoute, silencieuse, et, de tous ses sens en alerte, elle observe son patron mener l’assemblée. Elle ne fait pas qu’enregistrer tout ce qui se dit autour de la table, mais capte aussi les signaux moins perceptibles et plus obscurs qui ressortent des discussions. Elle décèle des alliances entre certains membres et note des gestes révélateurs. Le lendemain, le directeur est stupéfait des commentaires judicieux de sa nouvelle adjointe.

La suite des événements confirmera l’acuité de ses sens. Son instinct ne la trompe généralement pas quand vient le temps de démasquer la duplicité et la déloyauté. Cette capacité à jauger les gens et son habileté à anticiper les difficultés seront des atouts majeurs dans la gestion de ses affaires.

Francine Bois passe les quatre années qui suivent à s’imprégner de son nouvel univers de l’édition du livre. Elle épluche d’abord toute la documentation disponible pour bien l’assimiler, puis elle entreprend de faire connaissance avec les gens de la planète livre. Contrairement à Thomas Déri, qui ne juge pas important d’assister aux lancements auxquels ils sont conviés, Francine Bois y voit une occasion idéale de souligner l’importance du Salon du livre de Montréal dans l’industrie1. Non seulement ces réceptions deviennent-elles un merveilleux poste d’observation où apprendre les ficelles de la profession, mais l’ambiance détendue et plus spontanée qui y règne lui permet d’établir des liens cordiaux avec les principaux acteurs du milieu. De leur côté, les éditeurs exposants y saisissent l’occasion de s’exprimer, de suggérer des améliorations, de commander des changements et parfois même de présenter des requêtes qui nécessitent un examen plus approfondi. Ces discussions le verre à la main font progresser les dossiers beaucoup plus rapidement que des correspondances officielles durant les heures de bureau. Si les solutions ne sont pas trouvées sur place, une communication s’établit dans les jours qui suivent pour régler la question. La compréhension des dossiers dont Francine Bois fait preuve et l’aisance avec laquelle elle les traite finissent par attirer sur son bureau tous les dossiers problématiques, au grand soulagement du directeur.

À la fin de 1989, Thomas Déri quitte le Salon pour concentrer ses efforts sur sa compagnie d’import-export de livres, estimant ne plus pouvoir mener de front la gestion des deux entreprises. Pour la plupart des gens, il ne fait aucun doute que Francine Bois lui succédera à la direction, et la voilà encore une fois face à un dilemme, car elle ne se sent pas prête à accepter la nomination du conseil d’administration.

Une des difficultés que j’ai eues au début, c’est que j’étais une des seules femmes et sans diplôme universitaire. J’avais 32 ans quand j’ai été nommée directrice générale et, autour de la table, il y avait 15 personnes, dont 13 hommes dans la quarantaine, tous des chefs d’entreprise. Alors, tu as besoin de te lever de bonne heure quand tu veux faire passer un dossier. Tu as intérêt à travailler. Tu te fais dire « non » une couple de fois, les premières, mais après…
Quand j’ai commencé à travailler ici avec Thomas, il me disait : « Ah non! je n’aime pas ce dossier-là. » Je lui demandais pourquoi : « Je ne sais pas, on n’a pas d’argent. » Je retournais faire mes devoirs ou je transformais le dossier. Ensuite, je lui disais : « Le prenez-vous, ce projet? Non! Pourquoi? » Je voulais savoir ce qui ne marchait pas dans ce projet-là, pour ne pas le refaire d’abord, puis pour ne pas travailler pour rien. Et ça a été très formateur.

Comment on devient entrepreneure autodidacte

Inscrite au cégep de Saint-Laurent en 1973, Francine Bois s’orientait vers l’informatique. Un concours de circonstances l’en détournera. Une grève prolongée de la session précédente repousse la rentrée scolaire à octobre, mais, entre-temps, l’étudiante s’est trouvé une place de commis-caissière à la Banque d’Épargne. Malgré de bons résultats scolaires aisément acquis, Francine Bois choisit de continuer à la banque plutôt que de retourner étudier, préférant l’action concrète aux études. Cette décision, qu’elle prend le cœur léger, déçoit ses parents, qui caressaient des projets d’études supérieures pour leurs quatre enfants au point de suppléer au revenu de l’emploi du père par l’ajout de ceux d’une conciergerie.

Ce n’est pas par paresse d’exécuter les corvées scolaires que l’élève Bois décide de quitter les bancs d’école, car elle démontre des aptitudes, mais l’ambiance lui déplaît.

Encore aujourd’hui, quand je vais dans les écoles pour rencontrer les enfants, je n’aime pas ça. J’aime les enfants, mais le climat qui y règne me jette à terre. Je vois les profs, leur tenue vestimentaire, coton ouaté, shorts et sandales; ça ne respire pas la discipline! Alors, comment en inculquer aux jeunes? C’est bien évident que je suis de l’ancienne façon de penser et qu’il faut évoluer, mais les enfants ont besoin de balises solides, de modèles, et si les modèles sont tout croches, comment peut-on avoir des enfants différents?

Si Francine Bois n’a pas poursuivi ses études – tel que le désiraient ses parents et que l’ont fait son frère et ses sœurs –, il n’en reste pas moins qu’à maintes reprises, les siens ont tiré une juste fierté de ses réalisations.

Est-ce que le manque de diplômes l’insécurise?

Beaucoup moins maintenant, mais il faudrait être totalement inconscient pour ne pas être un peu inquiète parce que les gens à qui je m’adresse, bien qu’ils ne soient pas nécessairement plus compétents que moi, ont une structure de pensée différente de la mienne et analysent les dossiers avec une échelle des valeurs que j’ignore. C’est bien fatigant. Je dois travailler mes dossiers pour qu’ils soient en béton. J’ajouterais que le fait d’être une femme m’oblige à les préparer peut-être trois fois mieux qu’un homme aurait à le faire. Je ne peux pas prendre de risque là-dessus.

La directrice générale du Salon du livre de Montréal n’a jamais préparé un curriculum vitae. Elle n’a jamais feuilleté les petites annonces d’un journal pour se trouver un emploi. Ne lui parlez pas non plus d’un plan de carrière, car tout lui arrive sans avoir été planifié. Elle prétend être l’heureuse privilégiée qui confirme le vieil adage voulant qu’il suffise de se trouver à la bonne place au bon moment. Les gens façonnent leur vie avec la contribution du hasard, c’est certain, mais Francine Bois, dans ses emplois, a su diversifier ses tâches et les rendre gratifiantes là où d’autres auraient piétiné d’ennui.

Ma philosophie est toute simple et s’inspire de la métaphore du verre à moitié vide ou à moitié plein. Le mien est toujours à moitié plein. C’est sûr qu’il y a des situations qui ne font pas mon affaire et qui m’enragent, mais plutôt que de m’asseoir et de me dire : « Je suis donc malchanceuse », je me dis : « Comment on peut faire pour rendre ça vivable. Qu’est-ce qu’on peut faire pour organiser quelque chose qui ait de l’allure et qui soit intéressant? » Toutefois, je reconnais qu’on peut en faire un bout, mais il faut aussi que les choses arrivent au bon moment. Malgré tout, la vie c’est aussi une question de chance.

Même si son parcours de carrière n’a pas été déterminé à l’avance, comme elle l’affirme, c’est son amour de la lecture qui a attiré Francine Bois vers le Salon du livre de Montréal. Cette passion, elle l’a développée en fréquentant assidûment la bibliothèque du quartier et en lisant les petits livres que sa mère lui achetait. C’est un plaisir qu’elle partageait avec son père, un lecteur aussi captif qu’elle et ses sœurs. Elle ressent une telle nécessité de lire que même son petit déjeuner ne la prive pas de son passe-temps favori puisqu’elle dévore aussi les inscriptions sur les emballages de boîtes de céréales. Tout lire était son ambition, et malgré les 100 bouquins qu’elle ingurgitait annuellement, elle restait sur son appétit. Dernièrement, elle tombe sur un livre de Daniel Pennac, intitulé Comme un roman (Gallimard, 1992), où figure la liste des dix droits fondamentaux des lecteurs, dont celui de refermer un livre après 50 pages, s’il ne vous plaît pas. Depuis, la conscience dégagée, elle suit ce précepte tout à fait logique pour une femme d’action qui n’a pas de temps à perdre.

Ironie du sort : depuis son arrivée au Salon du livre de Montréal, le nombre d’heures qu’elle peut consacrer à ce loisir a considérablement fondu.

« Il n’y a pas de limites à ce que tu peux apprendre dans un métier »

Dès ses premiers emplois, elle ne se contente pas d’accomplir la tâche qui lui incombe, mais cherche à tout apprendre sur l’entreprise. Elle refuse de s’imaginer qu’un travail peut être inintéressant. En utilisant sa curiosité, on peut toujours y dénicher de nouvelles possibilités et les exploiter à bon escient. Que ce soit comme commis-caissière à la Banque d’Épargne, réceptionniste puis secrétaire dans une entreprise d’importation d’acier ou secrétaire dans un bureau d’actuaires-conseils, Francine Bois a toujours aimé ce qu’elle faisait. Le contact avec le public et la rencontre de chefs d’entreprise ont été très stimulants. Elle maintient qu’il faut comprendre le rôle qui vous est assigné et elle fait sienne une formule transmise par un patron : « Assurez-vous de faire votre travail dans l’entreprise comme si l’entreprise était la vôtre. » Elle a eu des mentors qui ont été de bon conseil, des personnes possédant des qualités humaines remarquables pour qui elle avait de l’admiration et qui lui ont donné l’occasion de s’épanouir en lui confiant de plus en plus de responsabilités. Mais ce sont ses parents qui lui ont inculqué le sens du devoir et du travail bien fait.

« J’ai été élevée comme ça »

Le travail avant le plaisir. Francine Bois a pris exemple sur ses parents, Madeleine Grenier et Samuel Bois. Son père, un homme laborieux, souvent absent de la maison pour le bon motif de gagner sa vie et celle de sa famille et avec qui elle s’entendait bien, montrait un petit côté fantaisiste dont elle a hérité. Sa mère, toute dévouée à son foyer, comme les femmes de son époque, voyait rigoureusement à ce que personne ne manque de rien. Héritiers de cette vaillance, les enfants Bois ont tous le cœur à l’ouvrage, un trait de famille visible chez Francine, mais aussi chez ses sœurs Ginette et Suzanne et son frère Pierre, dont la détermination et l’ardeur au travail ont été maintes fois appréciées par leur entourage.

« Un poste aux détails innombrables »

La définition de sa tâche se résume à ceci : organiser un salon du livre.

C’est une ville que tu bâtis pour six jours et il faut que ça fonctionne. Il faut que tu aies de l’infrastructure. C’est tout, c’est juste ça. C’est un poste aux détails innombrables; ce ne sont que des détails, mais aucun ne doit t’échapper.

Dix années au sein d’une troupe de théâtre amateur constituent son noviciat en tant qu’organisatrice hors pair.

Quand tu fais quelque chose trois mois avant la représentation, tu sais fort bien que si ça ne tombe pas à la bonne place, ça va rater. Alors, tu t’habitues à avoir une vue d’ensemble du projet, mais avec un objectif.

Son expérience au théâtre lui apprend à viser loin, dans ce cas le soir de première, et à effectuer avec circonspection la multitude de tâches plus ou moins importantes qui influenceront le résultat de l’entreprise. Les comédiens amateurs doivent apprendre leur rôle, trouver le mobilier, monter le décor, fabriquer les costumes, imprimer les billets et les vendre pour partager en commun le fruit de leurs efforts.

Le travail n’effraie pas Francine Bois. Comme l’alpiniste avant de gravir la montagne, elle se prépare avec ordre et méthode. Pour elle, le bon fonctionnement mécanique de ceci et de cela est primordial et les rouages doivent baigner dans l’huile. De sa façon logique et analytique de travailler ressort l’impression d’un mode d’emploi continuellement révisé et amélioré. Si des lacunes sont décelées dans son système, elle prend le temps d’y réfléchir et de consulter pour y remédier. Dotée d’une excellente mémoire, elle se sert rarement du tout petit agenda qui traîne fermé sur son bureau. Ce n’est que récemment qu’elle a pris l’habitude de noter la longue liste des choses à faire dans un cahier qui ne la quitte pas, car « des idées, on peut en avoir même en se brossant les dents! » La journée de travail de la directrice générale ne s’achève pas au départ des employés. Sa fonction fait partie intégrante de sa vie, qui exige un appartement à cinq minutes du bureau et un amoureux à 1 000 kilomètres… tiens, tiens. Pour garder l’équilibre, Francine Bois s’oblige à ne pas trop en apporter sous le bras quand elle quitte le bureau vers 19 heures et, quand elle se rend à sa maison de Sainte-Luce-sur-Mer, elle débranche carrément l’ordinateur. Désormais plus aguerrie, elle souffre moins d’insomnie même si le succès amène avec lui de nouvelles tensions et des problèmes plus complexes.

Dans les situations difficiles, il faut imaginer toutes les possibilités. Des solutions, il y en a toujours. Parfois, elles sont un peu laborieuses à trouver selon la complexité des dossiers, mais, à la longue, tu prends de l’assurance, tu sais que tu vas en trouver, des solutions. Et tu découvres que parfois les solutions de compromis sont encore plus intéressantes.

Imaginer de bons scénarios, trouver des solutions, c’est sa devise, sa partie d’échecs à elle.

Hervé Foulon, le président des éditions Hurtubise HMH, un jour m’appelle. Il avait un problème. Je ne sais plus quoi. Je lui avais répondu : « Tu es tombé à la bonne place! Ici, c’est le service des problèmes. » Il me rétorque bien : « Francine, tu vois tout à l’envers… c’est le service des solutions. » J’avais trouvé ça bien comme perception.

Très alerte, Francine Bois n’aime pas être prise au dépourvu. On ne la piège pas deux fois de suite dans une situation de tromperie. Orgueilleuse, elle ne veut dépendre de personne. « L’orgueil, ce n’est pas un péché mortel! », dit-elle avec espièglerie. Non… seulement un des sept péchés capitaux, mais le petit catéchisme en affaires est bien différent de celui des écoles chrétiennes. Puis, toujours bravant les idées reçues, elle avoue que la franchise constitue son pire défaut, ce qui, dit-elle, est plus embarrassant pour les autres que pour elle-même. Avec elle, donc, on est à peu près sûr d’avoir toujours l’heure juste.

Francine Bois n’approuvera pas un dossier dont elle ne connaît pas toutes les composantes, pas plus qu’elle ne soumettra aux exposants ou aux commanditaires un projet incomplet dont elle n’est pas personnellement entièrement satisfaite. Le bluff ne fait pas partie de ses tactiques de négociation. « Si tu n’as pas l’air sûr de toi et si ton dossier est mal préparé, c’est sûr que ça ne passera pas. » Elle ne fait pas cela pour dominer ou vaincre sans merci; bien au contraire, elle veut que son interlocuteur puisse prendre la mesure de sa décision en toute confiance.

Le fardeau de la responsabilité, elle est prête à le porter toute seule. Même si elle travaille en équipe (eh oui! elle a dû apprendre à déléguer), elle se réserve le mot de la fin sur l’ensemble des dossiers. Après tout, c’est sa tête qui est sur le billot.

Cette femme est perçue comme quelqu’un à qui on peut tout confier. On imagine comme cela peut être sécurisant pour un conseil d’administration et pour son entourage.

Les femmes, plus que les hommes, on a le sens de la culpabilité, on se dit que si on ne le fait pas, ça va tomber entre deux chaises. Ah! Mon Dieu! Je ne peux pas laisser faire ça, ça n’a pas de bon sens! Alors, tu le fais. Certaines personnes ambitionnent. Il y a de courts moments de révolte, puis tu le fais quand même parce que tu te dis que tu vas apprendre autre chose.

Lorsqu’elle s’engage, elle s’engage à fond

Elle est aux premières lignes de toutes les batailles. Sachant qu’elle a affaire à un milieu d’entrepreneurs très indépendants qui peuvent se regrouper le temps de le dire en un formidable front commun, dès qu’un problème majeur se pointe, elle se mobilise et contribue à l’effort de guerre.

En 1990, lorsque les gouvernements ont imposé la TPS et la TVQ sur le livre, une coalition s’est formée en deux jours. On a trouvé un slogan et on a entrepris une campagne d’enfer : Taxer les livres, c’est imposer l’ignorance! Il y avait des réunions stratégiques quasiment toutes les semaines. On a réussi. On a fait sauter la TVQ. La ministre de l’époque, Liza Frulla-Hébert, a annoncé, le matin où on avait nolisé des autobus pour se rendre à Québec, que la TVQ ne s’appliquerait pas au livre, alors les autobus ont été dirigés vers Ottawa. Ça a été la panique à Ottawa. Marcel Masse était ministre dans ce temps-là. Mais il n’y a pas eu moyen d’éliminer la TPS. Il y a une grande force de mobilisation dans le milieu, mais pour des causes ponctuelles et spécifiques. La coalition contre les taxes sur le livre a donné des résultats et on est constamment cités en exemple depuis.

On retrouve Francine Bois à la tête d’organisations diverses : présidente de l’Association québécoise des salons du livre depuis 1992; présidente de l’Association des professionnels en expositions du Québec de 1994 à 1996; secrétaire-trésorier et, depuis cette année, vice-présidente de Communication-Jeunesse. En outre, elle a siégé, entre autres, à la Table sectorielle du livre organisée par le ministère des Affaires culturelles, dans le cadre des grappes industrielles, en 1994. Les relations publiques qu’elle entretient la placent à la jonction de réseaux culturels qui recherchent sa présence dans les débats importants. Elle est connue de tous et on sait qu’avec elle, « ça va marcher ». Elle possède l’intelligence de l’action, s’engageant dès le début pour mieux saisir les enjeux, regroupant les alliés les plus susceptibles de défendre énergiquement les bons projets. Et comme elle dit : « Une fois que tu es dedans, les solutions apparaissent. »

Son activisme au sein de tant d’organisations provient de sa méfiance à l’égard de ceux qui parlent à tort et à travers. Ce reproche, elle l’adresse à certains ministres ou politiciens qui se prononcent candidement et publiquement sur des dossiers avant même d’avoir consulté leurs gens de la Fonction publique qui eux possèdent toute la compétence pour les analyser et les maîtriser. Elle déplore le fait que certains fonctionnaires qu’elle côtoie et qui voudraient pousser à la roue soient freinés par les exigences politiques de leur ministre ou du gouvernement en place.

Fondée en 1977, l’Association québécoise des salons du livre regroupe les représentants des neuf salons tenus dans diverses villes du Québec tout au long de l’année. De peu fructueuse qu’elle était, il y a quelques années, l’Association a renforcé son rôle depuis que la notion de concurrence entre les salons a été remplacée par une dynamique qui favorise les échanges, voire la connivence. La recette de ce succès? Francine Bois, comme présidente, fidèle à son approche, a incité les gens à aller vers les gens et à être à l’écoute de leurs besoins.

Et le pouvoir là-dedans?

On glisse tout naturellement sur le sujet du pouvoir et la voilà qui s’indigne, car, objecte-t-elle, aucune arrière-pensée ne plane sur son fonctionnement, surtout pas la quête du pouvoir pour le pouvoir. L’autorité de son poste lui a été déléguée par le conseil d’administration. Elle ne cherche pas d’autres responsabilités, mais si l’occasion se présente, et qu’il en va du mieux-être de toute l’organisation, elle en prend au passage.

Obtenir le pouvoir, ça ne m’intéresse pas. Peut-être que je le fais sans m’en rendre compte, mais cela m’étonnerait beaucoup. Je ne suis pas du genre : « Je vais t’avoir, c’est moi qui vais gagner »; cela ne m’intéresse pas du tout. Mon ambition, dans le fond, c’est que le Salon réussisse dans les meilleures conditions possible.

Comme bien des personnes, elle perçoit les mots autorité et habileté politique comme des libellés péjoratifs. Si on lui définissait l’habileté politique comme une « conduite adroite dans les affaires particulières, conduite calculée pour atteindre un but précis2», elle refuserait d’en avoir. Sa manière de gérer n’est en rien calculée, une attitude qu’elle associe à la manipulation et à la politicaillerie.

Son savoir-faire est naturel. Elle préfère se croire entourée de gens généreux, pleins d’imagination et estime que seule la valeur des dossiers dont elle s’occupe constitue l’élément déterminant de sa réussite.

Pour sa part, le président d’honneur du Salon, Jean-Claude Germain, parle de Francine Bois, négociatrice, en ces termes : « Elle agit avec finesse, elle choisit ses dossiers et ses alliés avec dextérité, et son timing est bien réglé. »

Voilà ce qui en est de l’esprit politique de Francine Bois, un facteur de réussite essentiel pour tout entrepreneur du domaine culturel.

Courroie d’entraînement

Francine Bois ne compose pas avec le pouvoir, elle concilie plutôt les intérêts de plusieurs personnes ou organismes en vue de réaliser un ensemble harmonieux. Et c’est par sa complicité avec les exposants et avec les membres du conseil d’administration qu’elle y parvient.

Le conseil d’administration est composé de 15 personnes issues du milieu : éditeurs, libraires, bibliothécaires et auteurs. Tous les secteurs d’activité sont représentés et réunis avec la même volonté de réussir. Des comités sont mis sur pied, composés de sept ou huit personnes, et au cours des réunions chacun apporte ses idées; après une féconde séance de remue-méninges, la directrice générale repart avec les recommandations pour réaliser le dossier. Les membres du conseil ne sont pas porteurs de dossiers, leur contribution se compose de concepts et de réflexions sur l’orientation future. Contrairement à ce qui se passe dans beaucoup de conseils d’administration, ils ne sont pas nommés en fonction de la liste de leurs relations, mais pour leur jugement et la connaissance qu’ils ont de l’édition du livre.

Les membres du conseil d’administration peuvent se réjouir de siéger au sein d’un organisme qui tourne rondement et la grande liberté d’action laissée à la directrice générale confirme l’extrême confiance qu’ils lui accordent. Francine Bois les voit comme des guides.

J’exécute selon leurs recommandations. Il n’arrive que très rarement que les décisions prises aillent à l’encontre de ce que j’ai proposé. Je ne m’oppose jamais. Je discute fortement parce que si je pense qu’un dossier doit être mené comme ceci pour telle ou telle raison, c’est que j’y crois. Mais si la commande est contraire, j’obtempère. Ce sont eux mes patrons.

Pas question d’être déficitaire!

Un budget en 1997 de 1 200 000 $ avec un objectif de déficit zéro. Les surplus, lorsqu’il y en a, sont conservés pour les années suivantes. La directrice, en bonne gestionnaire, prépare ses prévisions budgétaires avec le secrétaire-trésorier et les dépose au conseil d’administration. Le reste de l’année, elle assure un contrôle serré des dépenses. Même les déboursés de 300 $ ou 400 $ sont scrutés attentivement.

Je ne me souviens pas d’une année où on a manqué notre coup. Non, il est arrivé qu’une année, je pensais faire un déficit de 25 000 $. Le vérificateur était mort de rire devant mon affolement : « Voyons, Francine, avec un budget de un million, à 25 000 $ près, tu balances. » « Oui, eh bien! tu viendras conter ça à mon conseil d’administration, parce que moi, je ne balance pas à moins 25 000 $. » J’étais catastrophée, l’année financière se termine le 31 décembre et, juste avant le congé de Noël, plus on avançait, plus on trouvait des sommes qui accentuaient le déficit. Je n’ai pas pu me détendre de tout le temps des fêtes. C’est là que tu constates l’importance des petites dépenses que tu as autorisées dans le temps où tu pensais en avoir encore, de l’argent. Bien sûr, il y aura toujours des dépenses qui échapperont à ton contrôle. Finalement, je pense que cette année-là s’est soldée par un déficit de 10 000 $ qui a été absorbé par un surplus accumulé et c’était correct. Ce n’est plus jamais arrivé. On apprend!

Sans être chiche, Francine Bois est reconnue pour gérer serré. Esprit pratique, elle mise davantage sur son sens de l’organisation et sur sa rapidité d’exécution, ce qui ne l’empêche pas d’investir lorsqu’une affaire à l’étude lui paraît rentable et potentiellement efficace. Ainsi, l’acquisition de matériel informatique a amélioré la productivité et, de septembre jusqu’à l’ouverture du Salon, un système de boîtes vocales soulage les deux secrétaires accaparées par des appels de toute façon destinés 90 % du temps à la directrice et à la responsable du service aux exposants.

En dix ans, le Salon a plus que doublé son budget et le nombre de stands est passé de 350 à 6003. Le loyer (plus de 100 000 $) pour le hall d’exposition de la Place Bonaventure gruge une bonne partie de ce budget, la facture d’Exposervice Standard responsable de préparer l’exposition en ingurgite à elle seule le quart et, même si la gestion du personnel est rigoureuse et les frais d’administration passés à la loupe, ça fait beaucoup de sous à aller chercher. Francine Bois affirme tout de même organiser le salon le moins cher en ville. Du côté des encaissements, les subventions couvrent à peine 10 % du budget, le prix des stands est maintenu au minimum et le prix d’entrée n’a pas été augmenté depuis cinq ans. Il faut donc découvrir de nouvelles sources de financement. Les commandites ont fait leur apparition avec l’arrivée, en 1990, de Marcel Couture à la présidence du conseil d’administration.

Il a été pendant 30 ans à Hydro-Québec où, à titre de vice-président à l’information, il gérait les commandites. Des commandites, ça se négocie et il est très fort là-dedans. Il est allé chercher Hydro-Québec, Alcan, Les Arts du Maurier et d’autres commanditaires moins en vue, mais tout aussi importants, puis, on a renégocié l’entente avec La Presse. Chaque dollar qu’on va chercher est bien utilisé et je ne dépense jamais l’argent que ne suis pas sûre d’avoir.

Elle cite les propos d’un commanditaire satisfait :

S’il y a un événement « en ville » qui fait l’unanimité, c’est bien le Salon du livre de Montréal. Par sa qualité, sa variété, son envergure, son prestige et le dynamisme toujours renouvelé de ses responsables4. (Claude Masson, éditeur adjoint de La Presse)

« C’est six gros commanditaires qu’il nous faut, pas un de moins5

Marcel Couture ne se sentira pas lié par cette déclaration puisqu’il s’occupe maintenant à négocier sa huitième commandite d’importance. Bibliophile invétéré, « maniaque du livre » comme il se plaît à le dire, Marcel Couture, par son pragmatisme, son efficacité et ses contacts cumulés en 30 ans de vie professionnelle, représente pour le Salon un gros canon ou, pour parler en termes plus modernes, un missile de croisière : il prospecte, localise, prépare son intervention, vise et atteint son objectif avec une précision foudroyante.

Jean-Claude Germain, le président d’honneur, n’a que de bons mots et des propos admiratifs à l’égard du président, car dit-il : « C’est sans concession qu’il obtient l’appui des politiques et des grandes sociétés. »

Il fait fi des arguments de certains administrateurs du Salon soucieux de préserver leur indépendance face au fédéral. En 1990, il se rend à Ottawa pour demander une contribution. « C’est notre argent », clamait-il, et il avait raison puisque, depuis ce voyage bien inspiré, le Salon reçoit de la capitale du Canada un pactole appréciable qui n’est pas sans donner des vertiges à la directrice, comme en 1996, alors qu’elle recevait la confirmation écrite de l’octroi deux heures avant le discours d’inauguration.

À l’époque où Marcel Couture présidait le conseil d’administration du journal Le Devoir (jusqu’en 1995), il n’a pas hésité à rallier Roger D. Landry, président et éditeur de La Presse, à la cause du Salon et à élaborer avec lui des stratégies mutuellement avantageuses. Voilà pour son pragmatisme : ce qui est bon pour le Salon du livre de Montréal l’est pour tous les organismes culturels de Montréal et du Québec.

La liste des sept commanditaires recrutés est impressionnante, en commençant par Hydro-Québec et Alcan qui depuis plusieurs décennies trouvent naturel de soutenir les entreprises culturelles québécoises en partenaires actifs. La Place Alcan / Hydro-Québec, au cœur de l’événement, en fait foi. Suivront Les Arts du Maurier, qui commandite la Soirée du livre en fête depuis trois ans, et Loto-Québec, pour qui la participation au Salon du livre de Montréal représentait un début dans le domaine de la culture et des arts, précédent dont Marcel Couture se dit responsable et fier. Mentionnons aussi l’Association et l’Ordre des optométristes du Québec, Air Canada et Coopers & Lybrand qui s’associent au Salon avec sincérité et capitaux à l’appui.

Ce n’est pas par hasard que Marcel Couture se retrouve à la tête du conseil d’administration du Salon du livre de Montréal, car il voue depuis longtemps aux auteurs québécois une fascination et un respect sans limites. Selon lui, l’image du Québec en souffrirait grandement si l’infrastructure intellectuelle et l’expression littéraire venaient à dépérir faute de fonds.

Le jour où il quittera l’organisation, Marcel Couture retiendra de l’aventure :

Cette complicité unique avec Francine Bois, une personne acharnée, d’une conscience professionnelle exceptionnelle et d’un sens de l’organisation sans pareil. Elle est tellement extraordinaire que je me souviendrai toute ma vie de cette expérience6.

L’imagination, c’est prodigieux

La gestion d’une organisation à but non lucratif et aux moyens financiers limités demande des soins, de l’attention et… énormément de créativité.

Le Salon est très vivant parce que les gens collaborent et qu’il n’y pas de limite à l’imagination. Je suis entourée de gens qui débordent de créativité, c’est ce qui est formidable. Un collègue de l’Association des professionnels en expositions du Québec me disait : « Tu n’te rends pas compte de la chance que tu as de travailler au Salon du livre. Quand tu prépares le Salon de la chaussure, tu mets des chaussures et tu fais des photos de pieds tandis que vous autres, vous pouvez faire des animations sur n’importe quoi. » C’est bien vrai, je caricature, mais on pourrait tout aussi bien faire le montage d’une carlingue d’avion pour attirer le monde… On pourrait le faire.

À consulter le calendrier des activités offertes durant le Salon, on découvre en effet un éventail d’activités allant du jeu du dictionnaire à la dictée trouée, du Petit Chaperon rouge raconté par Marie Eykel à une veillée passée en compagnie de poètes et de musiciens, puis des conférences sur les politiques culturelles ou sur l’humour, une discussion sur le bonheur avec des auteurs d’ouvrages de psychologie populaire ou un débat sur le rôle des femmes dans l’Église, un encan de livres pour La Magnétothèque au profit des personnes aveugles, du théâtre, une page d’histoire racontée et une dégustation de tofu et combien d’autres encore!

De prime abord, il n’y a pas de mauvaises idées. Certaines sont complètement démentes, mais, quand on fait du brainstorming, on fait du brainstorming… sur n’importe quoi. Moi, j’aime mieux que les gens s’éclatent durant ces réunions, quitte à les ramener après à la réalité plutôt que de me battre pour stimuler leurs méninges. Avec le groupe de personnes qu’on a, on n’en manque pas d’idées. Il faut les encadrer, voir surtout comment on peut les concrétiser, mais on trouve toujours. Il faut que ce soit débridé si tu veux arriver à faire bouger les choses. Le directeur précédent était pas mal trop modéré. Lorsque j’ai été nommée, un nouveau président, Marcel Couture, s’est joint à nous. Cet homme de 60 ans me trouvait aussi trop sage. Lui, il était flyé. On a des idées de fou de temps en temps et ça arrive qu’on manque notre coup… alors on se rassoit et on recommence.

Francine Bois prépare ses programmes en visant le long terme et rajuste son tir au fil des ans. Pas dans le sens où, tous les trois ou cinq ans, elle remet tout en question. Bien au contraire, elle ne met pas tous ses œufs dans le même panier. Chaque année apporte son brin d’innovation. Ce qui a été un succès revient, sinon on passe à autre chose. Ainsi, les éléments s’installent et cette évolution progressive fait que chaque Salon est une amélioration du précédent.

Des fois, tu trouves une idée de génie. En même temps, il faut que tu l’évalues sur trois ans parce que tu crées un précédent et surtout des attentes. Une solution miracle pour cette année peut s’avérer catastrophique dans l’avenir.

Pourquoi tant de gens accourent-ils dès l’ouverture?

Le Salon du livre de Montréal, ce n’est pas seulement une gigantesque librairie. C’est aussi un lieu formidable d’animation. Francine Bois sait manier avec beaucoup de doigté les motivations contradictoires des participants. Elle prépare un terrain propice aux émulations positives, là où se confrontent les intérêts commerciaux et les intérêts littéraires. Elle met l’accent sur le volet promotionnel en faisant participer le plus d’auteurs possible. Des tables rondes animées au début par Lise Payette, puis par Gérard-Marie Boivin et, depuis quelques années, par Denise Bombardier trans-forment le Salon en agora pour discuter des sujets les plus divers. C’est le catalogue des publications récentes des éditeurs qui sert de source d’inspiration. On y déniche, par exemple, des thèmes à la mode, des écrits polémiques percutants, des œuvres de réflexion ou des récits de vie toujours populaires et qui attirent un large auditoire. Des confidences d’écrivains sont recueillies par Gilles Archambault. Et depuis cette année, Lucie Papineau s’entretient avec des auteurs jeunesse. Sans compter les émissions de radio et de télévision enregistrées sur place devant public. Durant les 64 heures d’ouverture, environ 150 activités se déroulent dans les trois aires d’animation. Certaines sont menées par le Salon et d’autres sont proposées et présentées par les éditeurs avec le soutien technique des organisateurs. Des horaires équilibrés offrant une variété de choix pour satisfaire les différentes clientèles sont mis en place au moyen d’une mécanique bien huilée avec l’expérience des années. Après le Salon, l’évaluation de chacune des activités détermine si elle sera maintenue ou écartée à l’avenir.

Grâce à ses idées novatrices et à ses projets concrets, Francine Bois a contribué au récent engouement pour la littérature jeunesse. Plus de 15 000 étudiants sont conviés les lundi et mardi : ils envahissent littéralement les allées du Salon pendant ces deux jours. Les exposants avisés ont prévu signets et affichettes pour répondre aux assauts de ce jeune lectorat. Et les éditeurs qui n’ont pas de collection destinée aux jeunes gardent quand même le sourire en songeant que le Salon est aussi l’incubateur de leur future clientèle. La visite des jeunes ne se limite pas à ces deux journées. Tout le week-end, ils entraînent famille et amis dans le lieu sacré où officient leurs auteurs-vedettes.

L’événement attire la grande région montréalaise. À consulter le cahier de presse bien garni, on peut apprécier l’envergure de l’événement. Si les médias de partout dépêchent leurs représentants pour la couverture du Salon, il n’est donc pas étonnant de voir aussi des autobus nolisés circonscrire le quartier affichant des provenances aussi éloignées que Valleyfield, Saint-Jérôme et Carignan. Le nombre de visiteurs payants augmente chaque année d’environ 4 %, mais la directrice ne s’assoit pas sur son succès.

Voici quelques faits qui ressortent d’un sondage effectué cette année par le Salon du livre de Montréal auprès de sa clientèle :
1 % des visiteurs ne lisent jamais;
42 % lisent entre 5 et 12 livres par an;
35 % lisent plus de 10 heures par semaine;
41 % se procurent leurs livres en librairie;
44 % viennent au Salon en famille;
54 % y viennent pour découvrir de nouveaux livres;
75 % ont noté des titres qu’ils comptent se procurer plus tard en librairie.

Dans le climat de morosité dont tout le monde parle à Montréal, où tout a l’air d’aller mal, le Salon du livre de Montréal renouvelle son succès d’année en année tout en augmentant sa cote d’amour. En novembre 1992, La Presse a d’ailleurs couronné Francine Bois « Personnalité de la semaine » pour marquer sa contribution à l’activité culturelle de Montréal. Dans les propos recueillis par la journaliste Anne Richer, elle interprète sa réussite comme suit : « Peut-être justement à cause de la tristesse ambiante, le Salon du livre répond au besoin qu’on a, de belles choses, de rêve7

L’humble magicienne le répète à satiété : « Le Salon doit être beau, il faut que les gens s’y sentent bien. »

« Qu’est-ce qu’il y a de nouveau cette année au Salon? »

Cette sempiternelle question des journalistes la fait sourire. Elle aimerait pouvoir répondre tout simplement « plusieurs milliers de nouvelles parutions », mais, consciente qu’un Salon doit refaire son image chaque année pour maintenir l’intérêt des exposants, du public et des médias, elle a en poche une liste d’innovations.

Présidente de l’Association des professionnels en exposition du Québec, Francine Bois insiste au cours des réunions sur l’importance de renouveler le look des salons pour que, dès son entrée dans le hall d’exposition, le visiteur ait l’impression de voir toujours du tout nouveau. Au Salon du livre de Montréal, les éditeurs changent d’emplacement chaque année. La direction a établi des règles d’attribution. Sur la carte murale reproduisant les rues et avenues de cette ville miniature, des pôles d’attraction sont répartis et le tirage au sort en détermine les éventuels locataires. Une fois les grands espaces occupés par les géants du livre, tels que Gallimard, Larousse, Sogides et Héritage, les autres stands seront réservés par ordre de réception des contrats. Ainsi, les plus chevronnés des éditeurs s’empressent-ils de confirmer leur participation par le premier retour de courrier. Grâce à cette excellente stratégie, non seulement la directrice n’a pas à engager de vendeurs de stands, mais elle peut se vanter de diriger une des rares organisations à maintenir une liste d’attente.

Francine Bois, dans son pragmatisme, voit bien que les livres sont devenus des produits de luxe (même si le mot produit lui déplaît quand il s’agit de livres) de plus en plus ardus à vendre dans la nouvelle économie virtuelle. « Tout le monde a intérêt à présenter le livre dans un bel écrin et les éditeurs ont compris cela. Une certaine forme de compétition s’installe; ils veulent tous se démarquer, c’est bien évident, et cela sert le Salon. »

Les budgets considérables que les éditeurs réservent à l’aménagement de leurs stands ont un effet de levier sur la renommée du Salon. À vrai dire, leurs initiatives se conjuguent à celles de l’organisation du Salon pour créer un formidable outil de promotion. En plaçant de la publicité dans les journaux, on s’adresse à une clientèle très disparate, alors que sur le site se promène une clientèle captive qui a uniquement le livre en tête. Bien sûr, ces passionnés de la lecture quitteront avec des provisions plus ou moins abondantes, mais aussi avec des catalogues annotés et des listes qui leur serviront de référence à la bibliothèque ou en librairie quand viendra le temps des cadeaux. L’événement, placé juste avant Noël, conclut merveilleusement la grande saison littéraire automnale des éditeurs tout en aiguisant l’appétit des lecteurs dont les libraires bénéficieront tout le mois de décembre durant. D’ailleurs, elle est loin cette époque où ceux-ci se plaignaient de la supposée concurrence déloyale des salons.

Est-ce un salon branché?

Depuis le début de 1995, le cédérom a fait son apparition sur les étagères des librairies. Les professionnels de l’édition du livre et de l’édition électronique sont des partenaires naturels. Le premier détient le contenu et le second, le savoir technologique, et les deux se complètent au moment de la mise en marché. Le Salon du livre de Montréal 1995 illustrait bien cette tendance puisqu’une douzaine d’éditeurs affichaient des produits vedettes qu’ils proposaient aux amateurs. Le multimédia était d’ailleurs au cœur des préoccupations d’avenir à la Journée des professionnels, ce qui confirme l’ampleur que prend ce phénomène.

Toutefois, en 1996, si les nouvelles technologies d’information étaient présentes sur les présentoirs des éditeurs, les quelques titres disponibles n’étaient plus présentés comme des produits-vedettes. Par contre, la vitalité des éditeurs prêts à contrer les produits substituts était manifeste; puisqu’un nombre impressionnant d’ouvrages portaient sur Internet, l’autoroute de l’information et le multimédia. On peut donc conclure que la crainte d’une extinction du livre, qui régnait il y à peine deux ans, s’est dissipée et que les éditeurs ont décidé de suivre le courant se rappelant, pour se rassurer, que l’ordinateur ne peut se traîner dans le lit, pas plus dans la baignoire et encore moins à la plage.

Les relations avec les médias

Depuis plusieurs années, on a fait des efforts de relations publiques importants. On a la même équipe, Communications Papineau-Couture, depuis neuf ans; bien sûr, compte tenu du succès actuel, ça a l’air de se vendre tout seul, mais ce n’était pas si évident d’accepter un tel mandat au début. Maintenant, les médias suivent le mouvement. Une complicité s’est installée avec les journalistes, les recherchistes et les relationnistes. Et puis, il y a Jean-Claude Germain, le président d’honneur, notre porte-parole officiel. On a de la chance de travailler avec lui parce qu’il se prête à tout, il est disponible et généreux. Il est même très inventif. Il me dit toujours : « Faut que je t’aime en crime pour faire ça! », mais il adore ça et les animateurs d’émissions radio ou télé, en l’accueillant, savent qu’ils vont bien rigoler. On a vraiment de la chance de travailler avec des gens très généreux et ça, c’est très important, parce que ce sont les gens qui font ton image.

Le Salon profite de nombreux porte-parole. Les invités d’honneur d’ici, de France ou de Belgique joignent leurs voix aux 800 auteurs qui, de séances de signature en séances d’entrevue, mentionnent leur participation au Salon du livre de Montréal. Cette publicité à l’état pur est aussi peu coûteuse que l’eau qui coule de source. Une étude réalisée récemment a permis d’évaluer que 70 % de la couverture médiatique durant le Salon touche directement les auteurs. Le Salon est un catalyseur dans l’industrie et les éditeurs qui en sont conscients y participent sans compter, car cette visibilité a d’agréables répercussions sur les ventes de leurs ouvrages.

Cette même étude révélait aussi que :

Pour les 250 000 $ d’achats publicitaires effectués par les neuf salons du livre, les retombées en temps dans les médias électroniques et en espace dans les journaux tournaient autour de 1 200 000 $. Nous sommes privilégiés parce que d’autres organismes qui font le même genre de travail obtiennent moins de succès.

Lorsqu’on pense livre, on pense à lui.

Truculent, pittoresque, déchaîné, les épithètes ne manquent pas aux journalistes pour décrire Jean-Claude Germain, dont les envolées verbales sont toujours percutantes, convaincantes, jubilatoires et proprement drôles. Le danger de voir le Salon du livre de Montréal grossir en une foire impersonnelle s’est estompé, il y a sept ans, avec l’arrivée de Jean-Claude Germain au poste de président d’honneur et maire de cette ville en miniature.

Dorénavant, aux yeux du public, il incarne le livre. D’ailleurs, l’image positive que ce savoureux personnage dégage bonifie la lecture. À titre de porte-parole du Salon, il prêche de ses incantations joyeuses les vertus de la lecture partout où il circule, atteignant ainsi un public de plus en plus large et contribuant à la démocratisation de cette manifestation littéraire annuelle. Lors des cérémonies d’inauguration, ses formules-chocs volent la vedette et son acte de foi réitéré envers le livre nous console des déclarations creuses débitées par des politiciens qui hésitent à s’engager.

Tout est affaire de passion. « La passion ne peut mentir », assure Jean-Claude Germain. La sienne pour le livre n’est pas intellectuelle, mais physique et l’énergie singulière qu’il met à défendre sa cause témoigne de son engagement inconditionnel dans la promotion de la culture québécoise.

Priorité aux écrivains québécois, clame notre président, la pipe en l’air et le chapeau qui vibre chaque fois que l’autre main se pose sur la table. Les écrivains étrangers sont traités en invités, ils ne viennent pas donner un sens à notre Salon8.

Son rôle à l’extérieur, il le complète par sa présence et sa participation à de nombreuses activités durant le Salon. Il est assez satisfait des innovations de son cru, tels les bons d’achat distribués aux visiteurs à tout moment de la journée (il se fait parfois accompagner d’une fanfare, comme si sa voix tonnante ne suffisait pas pour qu’on remarque son passage) et les déjeuners du président permettant à ces solistes que sont les écrivains de partager les tourments et les plaisirs du métier de créateur.

Lorsqu’on lui demande d’expliquer l’exceptionnelle connivence qui règne entre les organisateurs du Salon, il tire sur sa pipe et au travers des volutes qui montent, il avance, presque avec le ton du sage, qu’il est peut-être plus facile d’être fidèle sur une courte période. « Le Salon, c’est la continuité dans un événement éphémère, et l’intensité de ces brèves rencontres annuelles consolide nos liens de solidarité. »
Voici comment il s’explique le succès populaire de l’événement :

La première vedette du Salon, c’est le livre. Les gens, et c’est encore plus vrai pour ceux qui vivent en région, viennent pour voir l’ensemble de la production québécoise. Pas seulement les publications récentes, mais aussi le fonds d’édition que traînent avec eux la majorité des éditeurs. Aucune librairie ne peut leur offrir pareil étalage.

Avant de partir, il se retourne pour une dernière vérité : « Je connais et j’aime les livres… et je sais que ce sont les femmes qui les lisent! »

Coquin, ce président…

« Tout le monde veut que ça marche! »

Le succès du Salon du livre de Montréal représente un système participatif, une aventure commune dans laquelle les intérêts individuels convergent vers un succès collectif. Si les éditeurs retardent le lancement de leurs plus importants ouvrages jusqu’à l’inauguration du Salon, ils ne sont pas les seuls à avoir le sens du marketing. Les différentes associations rayonnant autour du monde de l’écriture au Québec saisissent aussi l’occasion pour y tenir assemblées et congrès. Le vendredi est d’ailleurs consacré « Journée des professionnels », leur permettant d’y entendre en conférence des experts débattant les enjeux les plus cruciaux, tandis que d’autres y distribuent leurs nombreux prix littéraires. La convergence de toutes ces manifestations fait en sorte que novembre est le mois du livre, tel que l’affiche promotionnelle de 1992 le soulignait.

Gestion du personnel : pas de répit pour les braves!

De décembre à mai, Francine Bois et son adjointe, Noreen Bélanger, responsable du service aux exposants, œuvrent seules. Ce sont là les deux seuls postes permanents du Salon du livre de Montréal. En mai arrive une secrétaire trois jours par semaine et en juin, une autre se joint à elle, aussi engagée à temps partiel. Mais dès septembre, c’est le temps plein pour tout le monde jusqu’à l’ouverture du Salon en novembre, où on procède à l’embauchage d’une trentaine de personnes pour une semaine.

Et la gestion du personnel? À la question soulevée, Francine Bois fait la moue. Elle avoue ne pas particulièrement priser cette tâche qui lui incombe, mais dit souhaiter l’exécuter avec considération. Après tout, elle a des devoirs envers ceux qui la soutiennent loyalement dans ses responsabilités. Calme et sereine, elle cherche à créer une atmosphère de travail détendue. Le personnel s’accorde pour affirmer que même si on cravache fort le rire est en proportion égale.

Voici en résumé ce que la gestionnaire recherche chez un employé :

Une grande précision dans leur travail; ici, c’est impératif. On a des listes de 1 000 éditeurs, des séances de signature avec 800 auteurs différents, des documents à transmettre aux médias. Il faut qu’ils soient très attentifs. Je les encourage à prendre des notes, comme je le fais, pour ne rien oublier parce qu’il ne faut rien échapper. Pendant les réunions du lundi matin, on fait le tour des dossiers, une demi-heure tout au plus, juste pour savoir où on est rendu même quand il n’y a pas de changement. À chacun sa liste et ce n’est pas moi qui les prépare. Je ne passe pas, non plus, ma journée à les surveiller. Ils doivent être autonomes dans l’organisation de leur travail et livrer la marchandise, c’est tout.

Pour ne pas perdre le rythme, l’équipe de base s’affaire toute l’année parce que, lorsque vient septembre, ce n’est plus le temps des exercices d’échauffement, il faut entrer dans la course. Le Salon se prépare dès la clôture du précédent. Les mois d’hiver servent à l’analyse de la gestion interne et à la mise en place de méthodes efficaces. Un échéancier atteste de l’esprit minutieux de la directrice. Par exemple, au 15 décembre : « Expédition des cartes de Noël »; leur préparation apparaît sur le calendrier… au mois de mars! Cette année, l’embauchage d’une secrétaire supplémentaire à mi-temps a obligé Francine Bois (ce qui n’avait jamais été fait auparavant) à établir des descriptions de tâches « pour faciliter la vie de tout le monde, faire en sorte que la transmission des dossiers se passe harmonieusement et qu’il n’y ait pas de ratés ». Donner des directives à ses coéquipières lui est plus aisé qu’à d’autres puisqu’il n’y a pas un travail qu’elle n’ait déjà exécuté elle-même. D’ailleurs, elle croit que les gestionnaires qui réussissent connaissent leur entreprise de A à Z. « Tous les rôles sont importants », assure-t-elle. Un de ses premiers patrons lui avait dit : « La réceptionniste, c’est l’image de la shop et, si elle ne fait pas bien ça, c’est la shop au complet qui a l’air fou. »

Certaines activités telles que les relations publiques, les campagnes de publicité et l’aménagement du Salon sont données à contrat et coordonnées par la directrice, qui pose un dernier regard sur les travaux finis.

On a beau vouloir tout prévoir, l’avenir reste incertain

L’avenir dans cinq ans? Ça, c’est une bonne question. Moi, ça me fait toujours rigoler cette question. Parce que moi, j’ai toujours dit que le Salon est un reflet du milieu. Si le tiers des éditeurs font faillite ou éprouvent de sérieuses difficultés financières l’année prochaine, ils ne seront certainement pas clients chez nous. Notre avenir est très imprévisible. J’exagère, bien sûr, mais si on perdait nos plus importantes commandites sans pouvoir les remplacer, c’est sûr que le Salon n’aurait plus le même air. Et si nos subventions, pour toutes sortes de raisons, étaient réduites? Au provincial, nous avons une entente triennale, mais au fédéral, l’année dernière, ça a été un suspens jusqu’à la dernière minute. Depuis septembre, on nous assurait que la subvention était maintenue sans que la lettre de confirmation signée par la ministre nous parvienne. Nous l’avons reçue le 14 novembre… le jour même de l’ouverture du Salon.

Quant à son avenir personnel…

À 41 ans, la retraite lui semble bien loin. Encore 25 ans au service du Salon du livre de Montréal? Elle n’y a jamais pensé, mais sans doute son système nerveux ne le supporterait pas, dit-elle à la blague. Pour l’instant, son contrat est renouvelé aux trois ans et même si elle est à l’aise dans sa fonction et maîtrise à peu près tous les aspects de l’organisation, elle ne prévoit pas s’ennuyer ou manquer de motivation bientôt.

Il y a toujours de nouveaux dossiers. On peut toujours trouver une nouvelle façon de faire qui soit plus dynamique, inventer de nouveaux concepts pour améliorer ce que l’on a déjà. Moi, la routine, je ne suis pas capable de travailler là-dedans. On remet toujours tout en question ici.

Les leçons de vie qu’elle partagerait avec d’autres gestionnaires…

Avoir l’humilité de se regarder est certainement la plus belle qualité. Faire une analyse honnête de ses réalisations, c’est difficile. Inutile de le conter à tout le monde. Juste pour soi, regarder comment on a travaillé, s’il n’y a pas eu un peu de laxisme, de négligence ou de paresse. On se rend compte que l’on n’est pas toujours fier de ce que l’on a fait. Il faut aussi avoir le courage d’évaluer ses capacités. Il y a plein de monde qui se surévalue. Et on dirait que ce sont plus les hommes que les femmes. Les mécanismes de pensée ne sont pas les mêmes. Je faisais partie d’Action femmes d’affaires, un comité de la Chambre de commerce, et une conférencière invitée, Francine Harel Giasson, professeur aux HEC, soutenait que les femmes ne vantent pas assez leurs mérites. Ses propos me sont toujours restés à l’esprit. Elle disait : « Vantez-vous! Avez-vous remarqué comment les hommes se glorifient pour des choses qu’ils n’ont même pas faites encore? » En général, les hommes savent beaucoup mieux se vendre que les femmes. Nous, on se dit : « Ah, je suis bonne, ils vont le reconnaître. » Ce n’est pas toujours vrai! Mais s’il faut faire valoir ses bons coups, il faut aussi admettre ses faiblesses. Et ça, c’est beaucoup plus dur autant pour les hommes que pour les femmes. C’est comme ça qu’on apprend et qu’on progresse.

Francine Bois n’a pas de diplôme en management et pourtant elle applique à la lettre les préceptes socratiques du « connais-toi toi-même » et les principes d’une saine gestion dans son entreprise. Talent naturel? Habileté à s’adapter aux événements ou preuve de perspicacité? Quoi qu’il en soit, en observant la façon dont elle sonde les situations avant de s’y aventurer, on comprend vite qu’elle maîtrise bien les règles pour agir avec compétence.

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  • Aperçu de l’industrie du livre au Québec en 1997
  • Historique du Salon du livre de Montréal (de 1978 à 1996)
Afin d’acheter l’étude de cas dans son intégralité, rendez-vous à cette adresse de la boutique evalorix
  1. Se référer à l’annexe 1 pour un aperçu de l’industrie du livre au Québec.
  2. Francine Harel Giasson, « Les habiletés politiques : sans elles, point de salut! » dans Habiletés de direction, coll. Racines du savoir, Gestion, 1996, p. 131.
  3. Voir à l’annexe 2 l’historique en chiffres du Salon du livre de Montréal de 1978 à 1996.
  4. La Presse, samedi 9 novembre 1996.
  5. Le Devoir, samedi 11 novembre 1995.
  6. Marcel Couture a été rejoint, le 16 septembre 1997, aux bureaux de la revue Forces, dont il dirigeait déjà les destinées au sein d’Hydro-Québec et qu’il a acquise en quittant son poste de vice-président.
  7. Anne Richer, « Francine Bois – Pour cette organisatrice hors pair, le Salon du livre constitue un défi », La Presse, dimanche 22 novembre 1992.
  8. La collecte des éclats de rire a été faite à son repaire habituel, le restaurant Biblos, le 12 septembre 1997. Lire également : Jean-Claude Germain, « Il s’agit de transformer les livres en volumes! », Le Devoir, 12 novembre 1994.