Bertie avant George VI

Centre de cas HEC Montréal
Ce cas relate l’ascension du prince Albert Frederick Arthur George, dit « Bertie », duc de York au trône du Royaume-Uni. Son rang de naissance, sa timidité et son défaut de langue semblaient autant de bonnes raisons pour l’empêcher de monter sur le trône. Le cas vise à mieux comprendre l’arrière-plan de l’histoire et des personnes qui sont évoquées dans le film The King’s Speech (Le Discours du Roi) de Tom Hooper.
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Le but de ce cas est de donner des informations pour mieux comprendre l’arrière-plan de l’Histoire et des personnes qui sont évoquées dans le film The King’s Speech (Le Discours du Roi) de Tom Hooper. Le film et l’étude de cas doivent être utilisés ensemble1 .

Bertie2(le futur George VI) est né à York Cottage le 14 décembre 1895 pendant le règne de son arrière-grand-mère la reine Victoria. Il était le second fils du prince George (le futur George V) et de la princesse Marie de Teck. Le nouveau prince était le petit-fils du prince de Galles (le futur Édouard VII) et de la princesse Alexandra du Danemark. Son père était déçu à sa naissance; il aurait voulu une fille et le disait publiquement dans son entourage. La famille dans son ensemble était contente. La naissance d’un deuxième fils était perçue comme une façon de consolider la sécurité de la succession royale3. La reine Victoria était cependant perturbée parce que la naissance de Bertie survenait le jour anniversaire des deux plus grandes tragédies de sa vie. Son mari, le prince Albert, et sa fille, la princesse Alice, étaient tous les deux morts ce jour-là, respectivement en 1862 et 1878. Que la reine soit perturbée, ou simplement malheureuse, était perçu comme un mauvais présage dans la famille royale britannique. La « grand-mère de l’Europe », comme on l’appelait parfois, régnait sur sa famille étendue avec une main de fer. À 54 ans, le prince de Galles redoutait encore les moments où il était convoqué devant sa mère pour répondre de ses actions.

La reine Victoria était montée sur le trône le 20 juin 1837, quand son oncle, le roi Guillaume IV, mourut sans héritier direct. Victoria avait 18 ans à l’époque. Elle avait reçu une éducation très stricte de sa mère allemande, la princesse Victoria de Saxe-Cobourg-Saalfeld. En 1840, elle avait épousé son premier cousin, le prince Albert de Saxe-Cobourg-Gotha. Victoria était follement amoureuse de son mari. Au cours des 17 années qui suivirent, elle eut neuf enfants, en dépit du fait qu’elle détestait être enceinte et qu’elle trouvait les nouveau-nés dégoûtants. Le 14 décembre 1862, le prince Albert mourut de la fièvre typhoïde. Victoria entra dans un deuil profond et se vêtit de noir pour le restant de ses jours. La seule occasion où elle porta du blanc fut, à sa propre demande, pour ses funérailles en 1901.

Quand le prince de Galles sut que la reine était perturbée, il écrivit à son fils, le prince George : « Je crois que ce serait un réconfort pour elle si tu lui proposais toi-même de nommer l’enfant Albert4.» Le prince George se rendit au désir de son père, et l’enfant fut baptisé Albert Frédéric Arthur George au mois de mars de l’année suivante. La reine en fut réjouie.

Le jeune prince était né dans une famille qui, depuis des siècles, entretenait des liens étroits avec différentes familles régnantes en Allemagne. Lorsque la reine Anne (la dernière de la dynastie des Stuart) mourut sans héritier direct en 1707, le parlement de Londres entreprit de vastes recherches afin de trouver un prince protestant acceptable pour lui succéder. Le choix se porta finalement sur le prince Georg Ludwig de Hanovre, qui monta sur le trône britannique, le 1er août 1714 sous le nom de George I. Au cours de ce processus, quelque 50 héritiers plus directs avaient été écartés parce qu’ils étaient de religion catholique. George I avait 54 ans quand il devint roi d’Angleterre. Bien qu’il eût une certaine connaissance de la politique britannique, sa maîtrise de la langue anglaise était plutôt limitée. Durant les premières années de son règne, il communiquait souvent avec ses ministres en français, la langue internationale de l’aristocratie européenne à l’époque. L’arrivée d’un roi avec une connaissance restreinte du pays, de sa langue et de ses coutumes consolida le transfert de pouvoir de la couronne vers le parlement qui avait commencé au cours des siècles précédents.

Les liens familiaux avec l’Allemagne furent maintenus aux XVIIIe, XIXe et XXe siècles. Tous les successeurs de George I jusqu’à George V épousèrent des princesses allemandes, à l’exception d’Édouard VII qui épousa la princesse Alexandra du Danemark (voir l’Annexe). Six des neuf enfants de Victoria épousèrent des conjoints issus de familles régnantes en Allemagne. L’Empire britannique connut une expansion considérable sous la dynastie des rois de Hanovre. Au moment de la naissance de Bertie, son arrière-grand-mère, la reine Victoria régnait sur plus de 420 millions de sujets, environ 25 % de la population mondiale.

Petite enfance

En règle générale, les enfants de l’aristocratie britannique n’étaient pas élevés par leurs parents, mais étaient confiés à des nounous et à des gouvernantes pendant les sept premières années de leur vie. Une fois par jour, habituellement à l’heure du thé, les enfants étaient impeccablement lavés et habillés avant d’être « présentés » à leurs parents. Le restant de la journée, ils étaient laissés aux soins de leurs nounous. Cette façon d’élever les enfants était particulièrement prononcée dans la famille royale, où les parents menaient une vie sociale et professionnelle très active. Quand la reine Victoria mourut en 1901, le grand-père de Bertie devint le roi Édouard VII, et son père fut élevé au rang de prince de Galles. Le nouveau prince de Galles et son épouse entreprirent une grande tournée de l’Empire britannique. Leurs enfants furent confiés aux grands-parents (le roi Édouard VII et la reine Alexandra) pendant neuf mois. Leurs nounous les suivirent.

Pour différentes raisons, certaines nounous avaient parfois tendance à négliger ou même à molester les enfants qui leur étaient confiés. Malgré leur haute naissance, ces derniers n’étaient pas en mesure de se plaindre parce que personne ne les aurait écoutés. Ainsi, Bertie et son frère aîné David (le futur Édouard VIII) étaient régulièrement maltraités par l’une de leurs nounous. Elle les pinçait parfois juste avant la présentation, de sorte qu’ils pleuraient devant leurs parents et étaient renvoyés dans les quartiers des enfants. Bertie, le plus délicat des deux, cessait alors de manger et perdait du poids. La nounou fut finalement renvoyée, mais il fallut des années avant qu’on se rende compte du problème.

La famille royale à l’époque vivait dans un univers très fermé où le roi pouvait souvent faire établir ses propres règles très personnelles. Par exemple, lorsque Édouard VIII devint roi en 1901, il ordonna que toutes les horloges du domaine royal de Sandrigham soient avancées d’une demi-heure afin de prolonger la durée du jour pour la chasse. Son fils George V maintint cette pratique lorsqu’il lui succéda en 1910. L’une des premières décisions de David lorsqu’il devint roi en 1936 fut d’abolir « l’heure de Sandrigham » et de ramener le domaine à l’heure normale.

Bertie fut élevé dans l’ombre de son grand frère. La différence entre les deux garçons était frappante. David était destiné à devenir roi et était traité en conséquence par son entourage. Il était aussi beau garçon, extroverti et amusant. Bertie, par contre, était un enfant gêné, délicat et maladif. Son biographe officiel, Sir John Wheeler-Bennett le décrivait comme : « … craintif et facilement porté à pleurer.5» Bertie souffrait de problèmes digestifs chroniques. Il avait les genoux cagneux et devait porter des attelles de métal très douloureuses. Il était gaucher, mais on le força à écrire de la main droite.

À environ cinq ans, il commença à bégayer, et le problème alla en s’accentuant au fil des ans. Il avait une difficulté particulière à prononcer le son « K » comme dans les mots « king » ou « queen », ce qui était plutôt embêtant pour un enfant de la famille royale. Son bégaiement était relativement modéré en temps normal, mais augmentait de façon spectaculaire dans des situations stressantes. Pour marquer l’anniversaire de leurs grands-parents royaux, par exemple, les jeunes princes devaient mémoriser et réciter des poèmes devant toute la famille réunie, non seulement en anglais, mais aussi en allemand et en français. Ces récitations étaient ardues pour David, mais elles devenaient une véritable épreuve pour Bertie qui butait sur les mots difficiles et perdait la face devant toute la famille. Ces difficultés étaient exacerbées par l’attitude de son père qui lui répétait constamment : « Vas-y mon gars, crache le morceau! »

George V était un père aimant, mais très autoritaire qui maintenait fidèlement la tradition familiale de discipline sévère. Ses fils étaient souvent convoqués dans la « bibliothèque » (où il n’y avait pas de livres) où leur père leur adressait des réprimandes sévères et leur donnait parfois la fessée pour la moindre transgression aux innombrables règles auxquelles les membres de la famille royale devaient s’astreindre. Un jour, il déclara au comte de Derby : « Mon père avait peur de sa mère, j’avais peur de mon père, et je vais très certainement m’assurer que mes enfants aient peur de moi6.» Le jour de son cinquième anniversaire, George écrivit à Bertie : «Maintenant que tu as cinq ans, j’espère que tu t’efforceras d’être toujours obéissant, et de faire immédiatement ce qu’on te demande. Ce sera beaucoup plus facile si tu t’y mets tout de suite. J’ai toujours essayé d’agir de la sorte quand j’avais ton âge et j’ai découvert que cela me rendait beaucoup plus heureux7. » En fait, les méthodes d’éducation de George V n’étaient pas très différentes de celles en vigueur à son époque, particulièrement dans les classes supérieures, ou l’on préparait les garçons à occuper des postes de responsabilités.

Un jour de printemps 1902, alors que Bertie avait six ans et David, sept, leur père entra soudainement dans leur chambre. Il leur présenta alors un grand monsieur décharné et leur déclara : « Voici M. Hansell, votre nouveau précepteur. » George quitta les lieux, sans plus d’explications. À 39 ans, Hansell était l’exemple parfait du gentleman anglais campagnard. C’était certainement un brave homme, mais il était probablement plus doué pour enseigner le tir à l’arc, le cricket ou le football que pour instruire de jeunes princes. Hansell en vint rapidement à la conclusion que ses élèves n’étaient pas très doués sur le plan intellectuel, une opinion que partageait leur père. Leur instruction fut donc négligée parce que leur père et leur précepteur les croyaient incapables de dépasser le stade des connaissances de base. Leur mère n’était pas d’accord, mais on ne tint pas compte de son opinion.

Carrière navale

George ne croyait pas beaucoup à l’instruction. Il était entré dans la marine en tant que cadet en 1877 à l’âge de 12 ans, et y était demeuré en service actif jusqu’en 1891. Toute sa vie, il eut la vision du monde, le comportement et souvent le langage d’un officier de marine. La première chose qu’il faisait en se levant le matin et la dernière avant d’aller se coucher le soir était de consulter le baromètre. George croyait fermement qu’il n’y avait rien de mieux pour un garçon qu’une formation de marine, et il éleva ses fils dans cette tradition. David entra au collège naval royal de Osborne en 1907, où Bertie le suivit deux ans plus tard en 1909. La discipline était spartiate à Osborne, et les jeunes princes n’eurent droit à aucun traitement de faveur. Bien au contraire, leur statut princier leur valut un harcèlement encore plus sévère que leurs camarades. Les jeunes princes connurent aussi des difficultés d’adaptation parce qu’ils n’avaient jamais quitté la maison auparavant et n’avaient jamais été en contact avec d’autres garçons de leur âge.

Bertie n’était pas un élève très doué, mais il réussit à compléter sa formation. Aux examens finaux de décembre 1910, il arriva 68e sur une classe de 68. Ses difficultés étaient exacerbées par le fait qu’il était constamment dans l’ombre de son frère aîné. En janvier 1911, Bertie fut admis au collège naval de Dartmouth pour y poursuivre sa formation. Ses résultats connurent une légère amélioration. Aux examens de décembre 1912, il termina 61e sur 67. En septembre 1913, il fut nommé aspirant de marine sur le cuirassé HMS Collingwood où il demeura pendant trois ans. Dans ses rapports d’évaluation, ses supérieurs le décrivaient comme un officier compétent, mais pas nécessairement brillant. Pendant la Première Guerre mondiale, Bertie participa aux combats à titre d’officier de tourelle pendant la bataille de Jutland du 31 mai au 1er juin 1916. Selon les rapports officiels, il se distingua pendant les combats. Pour des raisons de sécurité, on l’appelait cependant « M. Johnson ».

Bertie n’était toutefois pas fait pour être marin. Il avait le mal de mer et souffrait de problèmes digestifs chroniques pour lesquels il dut souvent être hospitalisé. Après la bataille du Jutland, sa carrière navale était effectivement terminée. En 1917, après avoir été traité à l’hôpital de South Queensferry en Écosse, il fut muté au Centre d’entraînement de l’aéronavale britannique à Cranwell où il demeura jusqu’à la fin de la guerre. En 1919, on l’envoya à l’université de Cambridge pendant un an pour y étudier l’histoire, le droit constitutionnel et l’économie. Comme dans ses écoles précédentes, Bertie ne réussit pas très bien à Cambridge et n’obtint jamais de diplôme. Même son biographe officiel reconnaissait qu’il n’avait « pas vraiment un talent intellectuel naturel8».

En 1920, Bertie fut nommé duc de York par son père, le roi George V. À ce titre, il s’acquitta des responsabilités habituelles du deuxième fils du roi, soit essentiellement de représenter son père lors d’événements publics ou privés. Comme Bertie devait alors prononcer un discours, ces occasions étaient toujours difficiles pour lui à cause de sa timidité et de son bégaiement persistant, de sorte qu’il paraissait toujours beaucoup moins impressionnant que son frère aîné David.

Mariage

Au cours de l’été 1920, Bertie rencontra Elizabeth Bowes-Lyon lors d’un bal donné à Londres. Elizabeth était la neuvième d’une famille de dix enfants, et la plus jeune des filles du comte de Strathmore, un noble écossais de vieille souche. Bien qu’elle soit issue d’une vieille lignée aristocratique, Elizabeth était cependant une roturière. Selon le principe de primogéniture, son frère aîné Patrick Bowes-Lyon hériterait des titres et des domaines de son père. Les autres enfants seraient des roturiers. Tous les regards se tournèrent vers elle lorsqu’elle fit son entrée dans la haute société londonienne. Elle était belle, intelligente, riche et spirituelle. Bon nombre de jeunes hommes de bonne famille étaient tout disposés à l’épouser, mais Elizabeth n’était pas pressée.

Bertie tomba follement amoureux d’elle et commença à lui faire une cour assidue. Bien qu’il fût le fils du roi, il n’était pas pour autant un « bon parti » à ses yeux. Il était timide, très peu sûr de lui et il bégayait. Par ailleurs, il ne pouvait offrir à Elizabeth quoi que ce soit qu’elle ne possédait pas déjà : la richesse, le prestige et même des châteaux. Le problème de Bertie était d’autant plus complexe qu’il était convaincu de ne pouvoir demander lui-même la main d’une femme. À titre de fils du roi, pensait-il, il ne pouvait se mettre dans une position où on pouvait lui dire non. Pour cette raison, il fit sa première demande en mariage par l’entremise d’un ami au printemps 1921. Elizabeth refusa. L’ami en question fit alors remarquer au prince que s’il voulait vraiment l’épouser, il devrait lui faire sa demande en personne, ce qu’il fit l’année suivante. Elizabeth refusa à nouveau, surtout parce qu’elle avait des réserves sur les contraintes et obligations découlant d’un mariage royal.

Malgré sa timidité, Bertie était très déterminé. Il lui fit une troisième demande en janvier 1923. Cette fois-ci, Elizabeth accepta. Les fiançailles furent annoncées le 16 janvier et le mariage, célébré le 26 avril 1923 dans l’abbaye de Westminster. Le mariage fut très largement couvert dans la presse mondiale, mais l’impression demeurait néanmoins qu’il s’agissait d’un spectacle de deuxième ordre. Le « Grand événement » surviendrait lorsque David, le prince de Galles, déciderait finalement de se marier. Bertie et Elizabeth eurent deux enfants, la princesse Elizabeth, née le 21 avril 1926 (l’actuelle reine Elizabeth II) et la princesse Margaret (1930-2002).

À une époque où l’on s’attendait à ce qu’un membre de la famille royale épouse une personne issue d’une autre famille royale, Bertie put disposer d’une grande liberté dans le choix d’une épouse, peut-être parce qu’on ne s’attendait pas à ce qu’il monte sur le trône. En épousant une roturière, par ailleurs, Bertie posait un « geste moderne » tant aux yeux de sa famille qu’à ceux du grand public. La mère de Bertie (la reine Marie) était très bien disposée envers Elizabeth, et croyait qu’elle était celle qui ferait le bonheur de son fils. George V, pour sa part, était totalement sous le charme de sa nouvelle belle-fille, et allait même jusqu’à exprimer son affection en public, ce qui était très inhabituel de sa part.

La reine Marie avait vu juste. Elizabeth était effectivement la femme qu’il fallait pour Bertie. Le mariage fut l’un des tournants dans sa vie. À partir de ce moment, il fut beaucoup plus heureux et plus serein. Ses relations avec son père s’améliorèrent9. Elizabeth devint l’élément central dans sa vie et lui apporta l’assurance qui lui manquait. Il savait qu’il pouvait toujours compter sur elle en période difficile. Bertie devint un père et un mari dévoué. Ses filles échapperaient aux traumatismes qui avaient marqué son enfance.

Wembley

Le 23 avril 1924, le roi George V et son fils le prince de Galles (David) prononcèrent les discours d’ouverture de l’exposition impériale britannique tenue à Wembley dans la banlieue de Londres. L’exposition avait été organisée afin de stimuler le commerce et de consolider les liens entre la Grande-Bretagne et ses 58 colonies à travers le monde10. Le discours du roi fut radiodiffusé en direct à ses 458 millions de sujets à travers le monde, une première et une prouesse technique pour l’époque. À titre de deuxième fils du roi, Bertie devait prononcer le discours de clôture le 31 octobre 1925. Le discours était bref, mais Bertie était très nerveux; c’était la première fois qu’il parlait devant un micro et qu’il s’adressait à un aussi vaste auditoire. Un problème technique de son se produisit juste avant le début du discours. Le prince devint encore plus stressé. Son bégaiement s’accentua et son élocution devint très difficile. Le discours fut un échec pénible, tant pour lui que pour son auditoire. Par la suite, Bertie était terrifié à la perspective de parler en public ou devant un micro.

Pendant les mois suivants, Bertie fut traité par neuf orthophonistes différents ayant chacun son approche particulière. Aucune d’entre elles ne fonctionna. Bertie perdit tout espoir de voir sa condition s’améliorer et renonça à l’idée de suivre de nouveaux traitements. Au cours de l’été 1926, cependant, Elizabeth rencontra la comédienne britannique Evelyn Laye, une vedette du music-hall pour qui Bertie avait une grande admiration. Laye avait déjà eu des problèmes avec sa voix et avait été traitée avec succès par Lionel Logue, un orthophoniste australien qui venait de s’installer à Londres. Logue était connu pour ses méthodes peu orthodoxes, mais il semblait réussir là où d’autres avaient échoué.

Elizabeth fut impressionnée par l’histoire de Laye et décida de mener sa propre enquête. Elle rencontra Eileen Macleod, l’une des fondatrices de la British Society of Speech Therapists, qui lui parla de Logue en termes très élogieux. Étant australien, disait-elle, Logue serait moins impressionné par la royauté, et saurait traiter le prince d’égal à égal11. Elizabeth attachait elle aussi beaucoup d’importance au fait que Logue soit australien, parce que Bertie et elle devaient entreprendre une tournée officielle dans ce pays l’année suivante. Le 17 octobre 1926, l’un des adjoints de Bertie se rendit au cabinet de Logue dans Harly Street et lui demanda s’il était prêt à traiter le duc de York pour l’aider à corriger son défaut de langue. Logue connaissait bien le problème du duc parce qu’il était dans l’auditoire lors du discours désastreux de Wembley l’année précédente. Logue accepta de recevoir le duc, mais comme Macleod l’avait prévu, il établit ses conditions au départ : « Il doit venir me voir ici. Cela lui impose un effort essentiel au succès. Si je le vois chez lui, nous perdrons cet avantage12. » Au début, Bertie refusa carrément de voir « un autre orthophoniste », mais Elizabeth insista. La question était d’autant plus urgente que la visite en Australie approchait à grands pas.

Lionel Logue

Lionel Logue était né à Adelaïde dans le sud de l’Australie en 1880. Son grand-père, un Dublinois d’origine, s’y était installé en 1850, et y avait fondé une brasserie que son fils George, le père de Lionel, reprit à son décès. Dès son jeune âge, Lionel s’intéressa à la voix et au langage. Il quitta l’école à 16 ans pour suivre des cours de diction avec Edward Reeves, un Anglais d’origine qui s’était installé à Adelaïde en 1878. Les leçons de Reeves visaient en partie à corriger l’accent australien prononcé de Logue. Reeves enseignait la diction le jour et donnait des récitals le soir. Les récitals étaient alors une forme de divertissement très populaire. L’orateur montait sur scène pour y déclamer de la poésie, des extraits de pièces de théâtre, ou même des discours célèbres. Un bon spectacle pouvait attirer un vaste public.

En 1904, Logue déménagea à Perth, dans l’ouest de l’Australie où il fonda sa propre école de diction. Il adhéra également à une troupe de théâtre amateur et joua dans un certain nombre de pièces shakespeariennes qui reçurent des éloges, dans la presse locale. En 1907, il rencontra Myrtle Gruenert alors âgée de 22 ans. Cette dernière venait d’une famille d’immigrants allemands où les traditions germaniques étaient fièrement maintenues. Son père, Francis Gruenert, était le secrétaire du Verein Germania, l’association allemande de l’ouest de l’Australie13.

Ce fut le coup de foudre entre Lionel et Myrtle. Après de brèves fréquentations, ils se marièrent le 20 mars 1907. Leur premier fils, Laurie Paris, naquit un an plus tard, le 7 octobre 1908. Cette année-là, Lionel fonda le premier club d’art oratoire de Perth. En 1910, le jeune couple avait économisé assez d’argent pour entreprendre un grand voyage autour du monde. Lionel et Myrtle quittèrent Perth le jour de Noël 1910. Leur fils Laurie fut confié à sa grand-mère maternelle. Après avoir contourné le sud de l’Australie avec des escales à Adelaïde, Melbourne, Sydney et Brisbane, ils continuèrent vers l’Amérique du Nord pour arriver à Vancouver le 7 février 1911.

Après avoir parcouru le Canada et les États-Unis en train pendant trois mois, ils s’embarquèrent pour l’Angleterre et arrivèrent à Liverpool le 11 mai 1911. Ils séjournèrent en Angleterre pendant deux mois, où ils assistèrent au couronnement de George V le 22 juin. Les Logue voulaient visiter l’Europe, mais comme les fonds commençaient à manquer, ils repartirent de Liverpool le 6 juillet 1911 pour arriver en Australie un mois plus tard. Tout au long du voyage, Lionel rencontra de nombreux spécialistes de l’élocution en Amérique du Nord et en Angleterre. Il prononça aussi plusieurs conférences dans différentes écoles de diction, dont la prestigieuse Emerson School of Oratory à Boston, au Massachusetts.

À l’automne 1911, les Logue étaient de retour à Perth où Lionel reprit ses activités de professeur de diction, d’artiste de récital et d’acteur amateur. À la même époque, Myrtle fonda une école d’escrime et de culture physique suédoise pour les femmes14. Même si leurs affaires allaient bien à Perth, les Logue se lassèrent rapidement de leur existence tranquille dans l’ouest de l’Australie. En 1913, ils commencèrent à planifier un retour en Angleterre. Ces plans durent cependant être reportés, d’abord à cause de la naissance d’un deuxième fils, Valentine Darte, le 1er novembre 1913, et ensuite par le début de la Première Guerre mondiale le 28 juillet 1914.

Logue avait 34 ans lorsque la guerre éclata, et il était déjà père de deux enfants. En principe, cela aurait été suffisant pour le faire exempter du service militaire. Il se porta néanmoins volontaire, mais fut refusé pour des raisons médicales. Il était incapable de marcher bien longtemps à cause d’une vieille blessure au genou. Pendant la guerre, il organisa des récitals et d’autres activités de financement afin d’aider les troupes australiennes au pays et à l’étranger. Après la guerre, Logue commença à appliquer ses connaissances au traitement d’anciens combattants australiens qui avaient perdu la voix sur les champs de bataille. Il réussit à guérir bon nombre d’entre eux, dont plusieurs auxquels les autorités médicales avaient déclaré qu’il n’y avait rien à faire.

Les Logue planifiaient toujours de retourner en Angleterre, mais durent à nouveau reporter leur projet à cause de la naissance d’un troisième fils, Antony Lionel, le 10 novembre 1920. En 1924, ils étaient enfin prêts. La famille quitta l’Australie le 19 janvier, et arriva à Southampton un mois plus tard le 29 février 1924. Logue avait des économies d’environ 2 000 livres sterling (environ 135 000 $ en valeur actuelle) en arrivant en Angleterre, une somme coquette, mais nettement insuffisante pour faire vivre sa famille pendant bien longtemps. Comme il l’avait fait en Australie, il s’établit comme orthophoniste et loua un cabinet de consultation au 146 Harly Street, au cœur de l’établissement médical britannique. Depuis le milieu du XIXe siècle, Harly Street était devenue la plus prestigieuse « adresse médicale » en Angleterre. La décision de Logue était risquée sur le plan financier, mais elle se révéla très rentable. Au début, Logue commença par bâtir une clientèle au sein de la communauté australienne de Londres, mais il réussit rapidement à attirer des patients anglais.

Traitement

La première rencontre entre Bertie et Logue eut lieu le 19 octobre 1926 et dura une heure et demie. Dans son dossier, Logue écrivit : « Le patient présente une tension nerveuse aiguë causée par son défaut de langue15. » Dans son évaluation initiale, Logue attribuait le problème de Bertie aux expériences traumatisantes subies dans son enfance. Bertie ne voulait cependant pas aborder ce sujet. À la fin de la rencontre, Logue lui déclara : « Je peux vous guérir, mais il faudra un énorme effort de votre part. Sans cet effort, il n’y a rien à faire16. » Logue insista également pour que leurs rencontres se fassent sur « une base égale » parce qu’il considérait le contact personnel comme un élément essentiel au traitement. Dès lors, les rencontres eurent lieu au cabinet de Logue sur Harly Street ou dans son petit appartement de South Kensington. Logue n’appela cependant jamais son patient Bertie en public ou par écrit. Dans ses notes de travail, il écrivait « Son Altesse Royale le Prince Albert » ou encore, « le Prince ».

Logue prescrivit une heure d’exercices quotidiens à faire à la maison. Bertie devait d’abord faire des exercices pour relaxer ses muscles, après quoi il devait répéter chacune des cinq voyelles A, E, I, O, U pendant 15 secondes devant une fenêtre ouverte. Elizabeth participait activement au traitement de son mari. Elle l’aidait à faire ses exercices et l’accompagnait souvent lors de ses rencontres avec Logue. Elle était toujours à ses côtés lorsqu’il devait prononcer un discours en personne ou à la radio. Bertie, quant à lui, était totalement résolu à surmonter son problème. Comme Logue l’écrivit plus tard : « Il était le patient le plus courageux et le plus déterminé que j’aie jamais connu. » Bertie était encouragé par la rapidité de ses progrès. Un mois après avoir commencé à voir Logue, il écrivit à son père :

J’ai vu Logue tous les jours, et j’ai remarqué une nette amélioration dans ma façon de parler, ainsi que dans les discours que j’ai prononcés cette semaine. Je suis convaincu qu’avec le temps tout rentrera dans l’ordre, mais comme je m’exprime mal depuis 24 ans, je ne peux pas guérir complètement en un mois17 .

Après la première entrevue, Bertie vit Logue à 82 reprises entre le 22 octobre 1926, et le 22 décembre 1927. Ils se rencontrèrent tous les jours au début, et évoluèrent graduellement vers des séances hebdomadaires au fur et à mesure des progrès de Bertie. Logue factura un grand total de 197 livres sterling pour ses traitements (environ 14 000 $ en valeur actuelle).

La tournée australienne

La motivation de Bertie pour entreprendre un nouvel effort d’orthophonie venait en grande partie de la tournée australienne qu’il devait réaliser l’année suivante. L’Australie venait de construire un nouveau bâtiment pour abriter le parlement fédéral à Canberra dont l’ouverture était prévue pour le printemps 1927. En juin 1926, le premier ministre australien, Stanley Bruce, avait demandé au roi de dépêcher l’un de ses fils pour le représenter lors de l’inauguration officielle. Bruce espérait accueillir le prince de Galles (David) qui avait effectué une visite de l’Australie très réussie en 1920.

George V estimait cependant que c’était maintenant au tour de Bertie d’entreprendre une grande tournée impériale. Le 19 juin 1926, la visite du prince Albert fut officiellement confirmée au gouvernement australien. Le 6 janvier 1927, Bertie et son épouse s’embarquèrent sur le HMS Renown qui les emmènerait en Australie avec des escales à Las Palmas, en Jamaïque, à Panama, et en Nouvelle-Zélande. La veille de leur départ, Bertie écrivit à Logue :

Mon cher Logue, je vous écris brièvement pour vous dire jusqu’à quel point je vous suis reconnaissant de vos efforts pour m’aider à corriger mon défaut de langue. Je pense sincèrement que vous avez beaucoup fait pour me mettre sur la bonne voie, et je suis certain que si je fais vos exercices et suis vos instructions, je ne retournerai pas en arrière. J’ai tout à fait confiance que ce voyage se passera très bien. Encore une fois, merci18 .

La visite en Australie représentait un défi majeur pour Bertie, mais pas seulement à cause de ses difficultés d’élocution. Au départ, les tournées impériales étaient un exercice épuisant. Le prince et son épouse devaient suivre un horaire très chargé, rempli d’activités privées et publiques commençant tôt le matin et finissant tard le soir. Par ailleurs, la performance de Bertie serait forcément comparée à celle de son frère qui avait visité le pays sept ans plus tôt, et même avec celle de son père qui y avait effectué une tournée en 1901.

Tout au long du voyage, Bertie reçut un appui considérable de sa femme qui était très populaire auprès des foules, comme le serait la princesse Diana cinquante ans plus tard. Bertie fit de nombreux discours, mais le clou de sa tournée fut le discours qu’il prononça devant une foule de plus de 20 000 personnes lors de l’ouverture du parlement le 9 mai 1927. Le prince s’exprima avec une très légère hésitation, mais son discours fut très bien accueilli et fit l’objet d’une couverture élogieuse dans la presse australienne et britannique. La tournée dans son ensemble avait été un succès sur toute la ligne, tant sur le plan professionnel que personnel. Bertie était désormais beaucoup plus sûr de lui, et il avait fait de grands progrès aux yeux de son père. Les conversations avec ce dernier seraient désormais moins intimidantes19 .

Le bégaiement de Bertie n’avait jamais été évoqué ouvertement dans la presse britannique. Au cours des mois suivants, les journaux commencèrent cependant à parler de ses progrès en tant qu’orateur. En juin 1928, par exemple, le Evening News écrivit :

Le duc de York s’est grandement amélioré en tant qu’orateur. Il semble beaucoup plus sûr de lui qu’il ne l’était il y a deux ans à peine, et même, il y a quelques mois. Il a prononcé de nombreux discours au cours de cette période et les résultats commencent à paraître20.

Comme Bertie était désormais plus sûr de lui, il avait moins besoin des services de Logue. À son retour d’Australie, il continua à s’acquitter de ses fonctions officielles, lesquelles consistaient essentiellement à représenter son père lors d’activités publiques ou privées. Bien qu’il ait surmonté sa peur de parler en public, il était toujours mal à l’aise devant un micro. Ses rencontres avec Logue se firent plus rares. Les deux hommes se virent brièvement en 1932 et en 1934. Logue essayait d’entretenir sa relation avec le prince et lui écrivait occasionnellement pour prendre de ses nouvelles ou pour lui offrir ses félicitations lors d’un évènement particulier. Le prince répondait toujours, mais parfois quelques semaines, ou même quelques mois plus tard.

La crise de l’abdication

En novembre 1928, George V fut atteint d’une grave crise de septicémie. Son état devint bientôt si critique que le prince de Galles (David) fut rappelé d’une tournée impériale en Afrique. Le roi survécut, mais il était tellement affaibli que le prince de Galles dut assumer une bonne partie de ses fonctions au cours des deux années suivantes. Le roi ne recouvra jamais complètement la santé. Pendant le reste de sa vie, il souffrit de maladies pulmonaires chroniques aggravées par son tabagisme aigu. Le 15 janvier 1936, George s’alita à Sandrigham en se plaignant d’un rhume. Son état se détériora rapidement et il commença à sombrer dans l’inconscience. Cinq jours plus tard, il était à l’agonie. Avec le consentement éclairé de sa famille immédiate, son médecin, Lord Dawson, accéléra la mort du roi en lui injectant une dose mortelle de cocaïne et de morphine. George V mourut le 20 janvier 1936 à 23 h 55. L’heure de sa mort avait été soigneusement planifiée afin de pouvoir être annoncée dans l’édition matinale du Times plutôt que « dans les journaux moins respectables du soir21».

David prit le nom d’Edouard VIII lorsqu’il succéda à son père. Il était immensément populaire auprès du grand public britannique, mais aussi très peu connu. La presse, qui était beaucoup plus discrète à cette époque, ne parlait jamais de ses frasques et l’appelait souvent : « le prince d’Or ». Son père avait cependant ses doutes. En 1935, un an avant sa mort, il avait déclaré : « Quand je ne serai plus là, ce garçon courra à sa perte en moins d’un an22

David était effectivement beau et charmant. Il avait apparemment hérité de l’amour du bon vin et des femmes de son grand-père Édouard VII, mais pas de son sens du devoir. Quelques mois après son accession au trône, il se lassa rapidement de ce qu’il appelait « le labeur incessant du métier de roi23 ». Les documents officiels qui lui étaient envoyés par les différents ministères étaient souvent retournés sans avoir été lus, ou portant des taches de whisky. Il était d’une telle négligence avec les documents confidentiels que le Foreign Office prit la mesure sans précédent de filtrer tout ce qui lui était transmis.

Dès son jeune âge, David eut une série d’aventures avec des femmes mariées plus âgées que lui, dont une relation de plus de 16 ans avec Freda Dudley Ward une riche héritière anglo-américaine. Comme son secrétaire particulier, Sir Tommy Lascelle, l’écrivit dans ses mémoires : « Il y avait toujours une “Grande Affaire” et, en même temps […] une série ininterrompue de “petites affaires”24

En janvier 1931, sa Grande Affaire du moment, lady Thelma Furness, lui présenta Wallis Simpson, une Américaine vivant à Londres. Mme Simpson était née Bessie Wallis Warfield à Blue Ridge Summit en Pennsylvanie le 19 juin 1896. Lorsque son père mourut peu de temps après sa naissance, sa mère et elle se trouvèrent démunies et durent compter sur la générosité de parents plus fortunés. En 1916, Wallis épousa Earl Spencer, un pilote de l’aéronavale américaine. Leur relation se détériora rapidement à cause des problèmes d’alcool de Spencer. Ils commencèrent tous les deux à avoir des aventures extraconjugales et se séparèrent peu de temps après. Leur divorce fut prononcé en 1927. Pendant les dernières années de son mariage avec Spencer, Wallis commença à fréquenter Ernest Simpson, un Anglo-américain qui dirigeait une société de transport maritime. Wallis et Simpson se marièrent à Londres en juillet 1928.

David revit Wallis à plusieurs reprises après leur rencontre initiale de 1931. En décembre 1933, il en tomba follement amoureux et elle devint sa Grande Affaire. À partir de ce moment, on les voyait souvent ensemble lors des activités officielles de la cour. Mme Simpson était parfois, mais pas toujours accompagnée de son mari. Wallis n’était pas le moindrement impressionnée par le statut royal du prince, bien au contraire. Elle était clairement la partenaire dominante du couple et n’hésitait pas à donner des ordres à David, même en public. Les aventures de David, grandes ou petites, ne posaient pas problème en soi. On trouvait normal que les membres de l’aristocratie britannique se permettent des aventures extraconjugales, particulièrement au sommet de la hiérarchie. Le grand-père de David (le roi Édouard VII), par exemple, avait eu plus de 50 relations bien documentées avec des femmes du monde, dont Lady Randolph Churchill, la mère du futur premier ministre. Ces relations étaient acceptées dans la mesure où le décorum était maintenu et où les apparences étaient sauves. De ce fait, on ne discutait jamais de ces liaisons en public afin que personne ne perde la face. Ainsi, lorsque les « amies » d’Édouard VII étaient invitées au palais de Buckingham, ou dans d’autres résidences royales, elles apparaissaient dans la circulaire de la cour comme des « invitées de la reine Alexandra ». De plus, elles étaient habituellement accompagnées de leur mari légitime qui, bien entendu, « ne savait rien », mais qui était souvent flatté que Sa Majesté ait choisi d’accorder ses faveurs à leur conjointe légitime.

David contrevenait à toutes ces règles en s’affichant ouvertement avec Mme Simpson. Leur relation fut tenue relativement discrète tant que le roi George V était vivant, mais lorsque David lui succéda, le nom de Mme Simpson commença à apparaître comme « amie du roi » dans la circulaire de la cour, tandis que le nom de son mari brillait par son absence25 . Lorsque Mme Simpson demanda le divorce en octobre 1927, les rumeurs commencèrent à courir dans la société londonienne que le roi avait l’intention de l’épouser. Ces rumeurs furent bientôt confirmées par le roi en personne. Le 16 novembre, il convoqua son premier ministre, Stanley Baldwin, au palais de Buckingham et lui annonça son intention d’épouser Mme Simpson. Baldwin, qui avait eu vent des rumeurs, avait déjà consulté ses collègues du cabinet, les chefs des deux partis d’opposition, ainsi que les premiers ministres de l’Australie, du Canada et de la Nouvelle-Zélande. Tous étaient fermement opposés à ce que le roi épouse Mme Simpson. Winston Churchill fut le seul politicien britannique d’envergure qui appuya le roi, mais il retira rapidement son soutien, lorsque l’opposition devint quasi universelle. Il y avait de nombreuses objections. Baldwin informa poliment le roi qu’une femme américaine deux fois divorcée, avec un passé douteux et deux ex-maris encore vivants, ne serait jamais acceptable comme reine d’Angleterre, ou même, comme l’épouse du roi dans le cadre d’un mariage morganatique. Baldwin informa le roi que tous ses ministres démissionneraient en masse s’il épousait Mme Simpson, ce qui provoquerait une crise constitutionnelle majeure.

La presse britannique avait fait preuve d’une retenue remarquable pendant toute cette histoire et n’avait rien publié sur la question. L’affaire fit cependant l’objet d’une large couverture aux États-Unis où la presse n’avait pas le même devoir de réserve. Puisque les journaux américains comptaient beaucoup de lecteurs au Canada ainsi que chez les expatriés britanniques aux États-Unis, l’histoire fut rapidement reprise par les journaux britanniques. À partir du 4 décembre, ces derniers commencèrent à publier des articles sur les relations du roi avec Mme Simpson et sur son intention de l’épouser. Le public fut choqué. Il devint rapidement évident que le roi ne pourrait conserver son trône s’il décidait d’épouser Mme Simpson.

À partir de là, les évènements s’accélérèrent, probablement beaucoup plus rapidement que le roi lui-même ne l’avait anticipé. À 10 h, le 10 décembre 1937, il signa formellement l’Instrument d’abdication en faveur de son frère, le prince Albert, duc de York. Avant de partir, il déclara à son frère : « Ça n’a jamais été dans mes plans de devenir roi d’Angleterre26. » Son règne avait duré exactement 327 jours. La prédiction de son père s’était révélée juste. Afin de préserver la stabilité qui avait marqué le règne de son père et d’assurer la continuité, Bertie choisit de régner sous le nom de George VI. Comme plusieurs de ses conseillers le lui avaient fait remarquer, le nom « Albert » avait une consonance beaucoup trop germanique, particulièrement à une époque de tensions croissantes avec l’Allemagne nazie.

Roi malgré lui

Bertie n’avait pas le moindre désir d’être roi. Son rang de naissance, sa timidité et son défaut de langue semblaient autant de bonnes raisons pour l’empêcher de monter sur le trône. Aussi fut-il catastrophé lorsque son frère annonça son intention d’abdiquer pour épouser Mme Simpson. Par ailleurs, Bertie n’était absolument pas préparé à assurer la succession, n’ayant eu qu’un accès limité aux documents officiels. Bien que les journaux saluèrent la résolution de la crise et l’avènement d’un nouveau roi avec enthousiasme, beaucoup de gens doutaient encore de sa capacité à régner. Par ailleurs, George VI faisait aussi face à un problème particulier en succédant à son frère. Depuis des siècles, aucun roi britannique n’avait eu à composer avec la présence encore très visible d’un ex-roi bien vivant. Encore là, on le comparait à David. Bien qu’il soit devenu roi, Bertie était toujours dans l’ombre de son frère. Et enfin, en Grande-Bretagne, bon nombre de gens estimaient que l’ancien roi avait subi un traitement tout à fait injuste. Dans les cercles d’extrême droite, on allait même jusqu’à parler d’une « révolution de palais ».

Pour toutes ces raisons, le couronnement prévu le 12 mai 1937 serait le moment de vérité. Le couronnement serait un évènement à grand déploiement qui ferait l’objet d’une large couverture dans la presse mondiale. Le nouveau roi devait non seulement réaliser une performance royale pendant la cérémonie en elle-même, mais il devrait aussi s’adresser à la nation et à l’empire dans un discours radiodiffusé plus tard en soirée.

Lionel Logue avait suivi la saga de l’abdication avec beaucoup d’intérêt, mais n’avait pas eu de contact récent avec son patient royal. Le 14 décembre, il lui écrivit, comme il en avait l’habitude, pour lui présenter ses vœux d’anniversaire : « Puis-je me permettre de vous offrir mes vœux les plus respectueux, mais aussi les plus sincères pour votre accession au trône. Il s’agit là d’un autre de mes rêves, parmi les plus agréables, qui s’est réalisé. » Y voyant l’occasion de rétablir ses relations avec le roi, Logue ajouta : « Puis-je me permettre d’écrire à Sa Majesté au cours de la nouvelle année pour lui offrir mes services27? »

Logue recevrait une réponse, mais pas dans l’immédiat. Au moment où il devint roi, Bertie avait surmonté la majeure partie de ses difficultés d’élocution. Il était devenu un orateur accompli, mais sa crainte du microphone demeurait. Il ne s’était jamais complètement remis de l’expérience traumatisante qu’il avait subie à Wembley en 1925. Dans son nouveau rôle de roi, il devrait maintenant parler en public et à la radio beaucoup plus fréquemment qu’auparavant, surtout avec la guerre qui s’annonçait en Europe.

Le 15 avril 1937, Logue reçut une réponse. On lui demandait de se présenter au château de Windsor le 19 avril pour y rencontrer le roi. La raison de l’invitation n’était pas mentionnée, mais à l’approche du couronnement, elle n’était pas difficile à deviner. Le roi était préoccupé par la cérémonie elle-même, et par l’allocution radiodiffusée qu’il devrait ensuite prononcer au cours de la soirée. Lorsque son patient monta sur le trône, les antécédents de Logue firent l’objet d’une enquête beaucoup plus approfondie. Quand on découvrit qu’il n’avait aucune qualification officielle, l’archevêque de Canterbury, Cosmo Lang, voulut le remplacer par un « véritable » orthophoniste anglais. Le roi s’y opposa cependant, et les services de Logue furent retenus.

Au début mai, Logue travailla avec le roi pratiquement tous les jours afin de l’aider dans ses préparatifs. Le texte de la cérémonie présentait un problème particulier. Les phrases que le roi devrait prononcer faisaient partie d’un rite établi et ne pouvaient pas être modifiées pour éliminer les passages difficiles28. Logue aida donc le roi à répéter ses réponses jusqu’à ce qu’il les maîtrise complètement. Certaines de ces répétitions eurent lieu à l’abbaye de Westminster.

Logue aida également le roi à préparer son allocution. Il révisa certaines parties du texte pour éviter les mots et les passages difficiles. Il guidait ensuite le roi pendant que ce dernier répétait son discours. On fit également des enregistrements afin de pouvoir parer à un éventuel problème de dernière minute. Le 6 mai, les répétitions furent difficiles, et le roi devint très énervé29. La reine réussit à le calmer et il put reprendre le travail. Logue écrivit dans son journal : « Il parle toujours mieux en présence de la reine30

La cérémonie du couronnement se déroula très bien, à l’exception de deux incidents mineurs qui auraient pu avoir des conséquences graves. Lorsque l’archevêque présenta au roi le texte qu’il devait lire, ce dernier constata avec horreur que les pouces de l’archevêque cachaient les paroles qu’il devait prononcer. Sa mémoire et ses répétitions avec Logue se révélèrent très utiles. Le deuxième incident se rapporte à la couronne, qui pesait trois kilos, et qui devait être placée à l’endroit sur la tête du roi. Le roi s’inquiétait beaucoup à ce propos, ce pourquoi il avait personnellement attaché un petit bout de fil rouge à l’arrière de la couronne pour indiquer le bon sens. Lorsque l’archevêque vint pour poser la couronne sur la tête du roi, il s’aperçut cependant que le fil avait disparu. L’un de ses subalternes avait dû l’enlever au cours des derniers préparatifs. L’archevêque hésita, mais réussit finalement à poser la couronne à l’endroit. La veille du couronnement, le roi nomma Logue membre de l’Ordre royal de Victoria en reconnaissance de ses services.

Le discours à la nation fut aussi un succès sur toute la ligne. Le lendemain, les journaux britanniques et américains publièrent des commentaires très élogieux sur le discours du roi. Dans le Detroit Free Press, par exemple, on pouvait lire : «Maintenant que le couronnement est passé, les auditeurs se demandent ce qu’il est advenu du défaut de langue dont le roi George VI était censément affecté31.» Après le couronnement, Logue quitta Londres pour des vacances bien méritées. Le couronnement avait été une épreuve épuisante non seulement pour le roi, mais aussi pour son orthophoniste. Logue avait beaucoup de travail qui l’attendait à son retour. Au cours des huit années qui suivirent, il aida George VI à préparer pratiquement tous les discours qu’il prononça en personne ou à la radio. Il y en eut beaucoup, surtout après le début de la guerre.

Au moins deux fois par année, le roi devait prononcer un discours officiel lors de l’ouverture de la session parlementaire. Ces discours n’étaient pas très longs et n’étaient pas radiodiffusés, mais le roi se sentait néanmoins intimidé. Il avait souvent vu son père prononcer le discours du trône sans la moindre difficulté et il craignait de ne pas être à la hauteur.

Le premier septembre 1939, l’Allemagne nazie envahit la Pologne, ce qui marqua le début de la Deuxième Guerre mondiale. La Grande-Bretagne, qui avait une alliance avec la Pologne, déclara la guerre deux jours plus tard. Le 3 septembre, Logue fut convoqué au palais de Buckingham à la dernière minute pour aider le roi à préparer son discours radiodiffusé à la nation. Le roi devait être en ondes à 18 h. À cause des problèmes de circulation au centre-ville de Londres, Logue n’arriva pas au palais avant 17 h 40. Le discours fut néanmoins très réussi32.

Le roi éprouvait également des difficultés pour la lecture du traditionnel message de Noël radiodiffusé à travers le monde. En 1932, George V avait été le premier à utiliser la radio pour exprimer ses vœux de Noël directement à ses sujets, ce qui devait devenir une tradition. Cette pratique n’avait pas été reprise en 1933 et 1934, mais l’année suivante, le roi s’adressa à nouveau à ses sujets depuis le domaine royal de Sandrigham33. Comme la crise de l’abdication venait à peine d’être résolue, George VI décida de passer outre à la coutume en 1936, mais l’année d’après, le public attendait avec impatience le discours de Noël de son nouveau roi. George VI n’avait toujours pas surmonté sa peur du microphone et craignait que son allocution de Noël ne soit pas à la hauteur de celles de son père. Encore une fois, il demanda l’aide de Logue pour préparer son discours et l’invita ensuite à déjeuner avec la famille royale à Sandrigham. Il n’y eut pas de message en 1938, mais après le début de la guerre en septembre 1939, le public s’attendait à recevoir les vœux de son roi le jour de Noël. Le 25 décembre 1939, George VI écrivit dans son journal intime : « Cette allocution radiodiffusée est toujours une épreuve pour moi. Je ne peux pas profiter de Noël avant que ce ne soit fait34 . »

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, le message de Noël du souverain devint une tradition annuelle qui est encore maintenue à ce jour. Chaque année, George VI demandait l’aide de Logue pour préparer son allocution, et l’invitait ensuite à déjeuner avec la famille royale. En 1944, il lui déclara cependant : « Logue, je crois que je suis enfin capable de faire mon message de Noël sans votre aide. Vous pourrez ainsi célébrer Noël avec votre famille 35 . »

Logue participa néanmoins à la préparation d’autres discours radiodiffusés pendant la dernière année de la guerre, incluant le discours annonçant le débarquement de Normandie le 6 juin 1944, et celui annonçant la fin de la guerre le 8 mai 1945. En reconnaissance de ses services, Logue fut élevé au rang de Commandeur de l’Ordre royal de Victoria en juin 1944.

Les relations professionnelles entre le roi et Logue se terminèrent après la fin de la guerre en 1945. Le discours du trône marquant l’ouverture du parlement après les élections de juillet 1945 fut le dernier pour lequel Logue fut mis à contribution. Au cours des années suivantes, Logue et George VI entretinrent une correspondance espacée, mais régulière jusqu’à la mort du roi le 6 février 1952. Le roi mourut des suites d’un cancer du poumon. Il n’avait que 56 ans, mais sa lourde charge de travail pendant les années de guerre et d’après-guerre avait miné sa santé. En mai 1952, sa fille, devenue la reine Elizabeth II, écrivit à Logue, pour lui faire parvenir une petite tabatière en or qui avait appartenu à son père :

Je vous envoie cette petite tabatière qui était toujours sur le bureau du roi et qu’il affectionnait particulièrement, parce que je suis certaine que vous serez content d’avoir un souvenir personnel d’un homme qui vous était tellement reconnaissant pour tout ce que vous avez fait pour lui. La tabatière était sur sa table de travail, et je sais qu’il serait content de vous l’offrir.

J’espère que vous allez mieux. Le roi me manque de plus en plus.
Très sincèrement
Elizabeth R.36

Logue ne survécut pas très longtemps à son patient royal. Il mourut d’insuffisance rénale le 12 avril 1953. Il venait tout juste d’avoir 73 ans.

Épilogue 37

Le 6 février 1952, deux semaines après la mort du roi George VI, l’ambassadeur de France à la cour d’Angleterre, René Massigli, produisit un rapport détaillé sur la vie et le règne du défunt roi à l’intention du ministre des Affaires étrangères français, Maurice Schumann. Dans son rapport, Massigli écrivit : « Si la grandeur d’un roi peut se mesurer au degré de correspondance entre ses qualités et les besoins de la nation à un moment précis de son histoire, alors George VI a été un grand roi, et même, un très grand roi. » Le règne de George VI survint parmi les années les plus critiques pour la dynastie des Windsor, pour le pays dans son ensemble et, en fait, pour le monde entier. Il monta sur le trône dans les circonstances sans précédent ayant marqué l’abdication de son frère. Il fut immédiatement confronté au tourbillon de la politique européenne au cours des années qui menèrent à la Deuxième Guerre mondiale. Il régna pendant six années de guerre, suivies d’une période d’austérité et de transformation sociale marquée par la perte de l’empire. Les problèmes politiques ne furent pas les seuls, ou même les plus difficiles auxquels il fut confronté. Il souffrait de bégaiement, l’un des handicaps les plus débilitants dans la vie publique, ce qui avait engendré chez lui une timidité pratiquement maladive. Et comme si cela n’était pas déjà suffisant, il avait grandi dans l’ombre d’un grand frère qui avait été idolâtré comme jamais prince royal ne l’avait été auparavant. Grâce à son courage, sa détermination, son dévouement et sa compréhension en profondeur de la nature d’une monarchie constitutionnelle, il réussit selon Massigli à laisser à sa fille, la reine Élizabeth II : « le trône le plus stable de toute l’histoire de l’Angleterre ». À ses funérailles, son vieux compagnon d’armes et premier ministre, Winston Churchill, déposa une couronne portant cette simple inscription : « Pour son courage. »

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  • La monarchie britannique – 1702-2011
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  1. Traduction de l’anglais du cas « Bertie before George VI », n° 9 40 2011 024. Les extraits cités dans le cas ont également été traduits par les auteurs.
  2. Les membres de la famille royale portent une abondance de noms et de titres qui peuvent porter à confusion. Pour simplifier, nous appellerons George VI « Bertie », « le prince » ou le « duc de York » jusqu’à son accession au trône, et « George VI » par la suite. De même, nous appellerons Édouard VIII « David » ou « le prince de Galles » avant son accession au trône et après son abdication.
  3. Bradford, 1989, p. 3.
  4. Bradford, 1989, p. 3.
  5. Wheeler-Bennett, 1958, p. 17-18.
  6. Bradford, 1989, p. 30.
  7. Bradford, 1989, p. 18.
  8. Ibid., p. 111.
  9. Logue et Conradi, 2010, p. 60.
  10. http://en.wikipedia.org/wiki/British_Empire_Exhibition.
  11. Bradford, 1989, p. 169.
  12. Logue et Conradi, 2010, p. 63.
  13. Ibid.
  14. Ibid., p. 27.
  15. Ibid., p. 67.
  16. Ibid.
  17. Ibid.
  18. Ibid., p. 72.
  19. Ibid., p. 77.
  20. Ibid.
  21. Ibid., p. 103-104.
  22. Ziegler, 1990, p. 199.
  23. Logue et Conradi, 2010, p. 109.
  24. http://www.dailymail.co.uk/news/article-417388/Prince-Charmless-A-damning-portrait-Edward-VIII.html.
  25. http://en.wikipedia.org/wiki/Edward_VIII_abdication_crisis.
  26. http://www.dailymail.co.uk/news/article-417388/Prince-Charmless-A-damning-portrait-Edward-VIII.html.
  27. Logue et Conradi, 2010, p. 116.
  28. Bradford, 1989, p. 278.
  29. Logue et Conradi, 2010, p. 125.
  30. Ibid.
  31. Ibid., p. 131.
  32. On peut entendre le discours original prononcé par George VI le 3 septembre 1939 sur le site de la BBC à l’adresse suivante : On peut entendre le discours original prononcé par George VI le 3 septembre 1939 sur le site de la BBC à l’adresse suivante : http://www.bbc.co.uk/archive/ww2outbreak/7918.shtml.
  33. On peut entendre le message de Noël diffusé par George V en 1935 à l’adresse suivante : http://www.youtube.com/watch?v=L2pShTJBoAY.
  34. Logue et Conradi, 2010, p. 200.
  35. Ibid.
  36. Ibid.
  37. Bradford, 1989, p. XVII