Le paysan, le cochon et la bactérie

Centre de cas HEC Montréal
Ce cas porte sur la controverse impliquant les producteurs de porcs au Québec depuis 1996 du point de vue d’un cochon qui a connu l’époque des petites exploitations. Il y est question du problème du surplus de purin de porc et du dispositif technique (Biosor – Lisier) proposé par le CRIQ en 1997 pour régler le problème.
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LISIER. n. m. Agric. Mélange d’excréments d’animaux contenant une grande quantité d’eau, conservé dans des fosses couvertes pour servir d’engrais (définition du Petit Robert).

Il est loin le temps où j’observais mon maître soigner sa vaste terre et ses divers habitants. J’étais tellement excité lorsqu’il s’approchait enfin de moi avec sa lourde fourche sur l’épaule! « Mon cochonnet mignon », qu’il arrivait toujours à articuler malgré la brindille d’avoine pendouillant de sa bouche édentée. Il me nourrissait et me nettoyait paisiblement, et ça le faisait bien rire lorsque je me roulais dans la boue pour lui signifier ma gratitude.

Ce temps béni est déjà loin. En fait, il est révolu. Et à jamais, avec ça. C’est presque miraculeux que j’aie encore ces quelques bribes de souvenirs qui n’ont plus guère à voir avec ce que j’observe maintenant. J’observe maintenant bien peu de choses d’ailleurs. Ils sont 2 999 collègues1 à me bloquer la vue, à grogner sans arrêt et à me piétiner à longueur de journée. Je n’entends plus rien.

Pour certains, je n’existe plus, pas plus que la vache ou la poule d’ailleurs. Et pourtant, jamais nous n’avons été regroupés en si grand nombre! Trois milles cochons, que nous sommes maintenant sur la terre du maître. Et il s’est débarrassé de toutes ses autres productions2 ! Mais 3000 cochons, c’est bien peu contre des milliards de particules d’azote et de phosphore qui envahissent, non plus nos quelques arpents de terre, mais les sols, la nappe phréatique, les cours d’eau, le purin et ma bouffe.

Mais je suis toujours là, plus en chair que jamais. Et, par chance, mon maître – mon producteur-naisseur-finisseur-spécialisé3 , devrais-je dire – est incapable de lire sans le concours de ses lèvres.

Eh, oui. Il ne mâchonne plus de brindilles d’avoine, il lit. Il ne sourit plus, il lit. Il semble constamment préoccupé, inquiet. Il ne sifflote plus, il se marmonne de longues séries de questions auxquelles il répond par d’autres séries tout aussi longues. J’ai appris à lire sur ces lèvres fébriles. Je pourrai donc tout raconter.

Histoire d’un divorce

Un porc produit autant d’excréments que quatre à cinq humains. C’est comme si trente millions d’individus vidaient leur pot de chambre par la fenêtre. Des excréments liquides contenant 95 % d’eau mais puissamment odorants et hautement polluants. […] Au total, on doit se débarrasser de dix millions de mètres cubes de lisier par année, 10 milliards de litres… De quoi remplir six stades olympiques! (L’Actualité, 1er décembre 1996)

Notre relation était facile, jadis. Fort simple. Non réfléchie. Entre lui et moi, il n’y avait qu’un peu d’air, et quelques hectares parsemés ici et là de jolies fèces. Nous aurions bien dû rester lovés dans cet espace, pantouflards, heureux. Mais il a voulu me sortir, mon paysan, il m’a fait connaître, m’a construit une réputation : le porc du Québec est parmi les meilleurs! Il est maigre, il est bien rose, délicieux en côtelettes, bacon et rillettes! Lui aussi s’est mis à connaître… et à calculer. On lui a parlé de production. Il s’est mis à réfléchir en termes de production. Et une production, c’est aussi un chiffre d’affaires (700 millions), des emplois (25 000) et des retombées économiques (2,7 milliards). Il a bien vu, à force de penser en ces termes, que les marchés s’ouvraient tout grands, qu’il pouvait envoyer au loin 40 % de nos morceaux4 , et que le gouvernement le subventionnerait grassement5 . Mon paysan est devenu producteur, et il m’a oublié, moi, son petit cochonnet-concret. Il faut dire que j’avais aussi bien changé. J’étais moins pur qu’à nos débuts. J’avais fricoté un peu avec des truies chinoises6 . J’avais pris du poids. C’était bien de sa faute. Il s’était mis à me servir une bouffe spéciale, sa « petite recette secrète », qu’il disait.

Ça ne se passera pas comme ça! me suis-je rapidement dit. Il ne me traitera pas aussi cavalièrement! Il veut nous empiler, nous compacter, nous engraisser à en crever? Il veut une production? Nous allons lui en donner une : 10 millions de tonnes de lisier par année (pour un demi million de tonnes de viande!). Je suis loin d’être du genre soumis!

Bien vite, toutefois, les effusions et effluves de cette petite dispute de couple se sont mises à déranger des voisins. Des voisins de plus en plus nombreux, et de plus en plus éloignés. Ça a été le début de la fin entre nous. Tout le monde s’est mêlé de notre différend.

Les voisins proches, qui nous connaissent bien et sont habitués à nous, ont tenté quelques remarques discrètes lorsque nous avons commencé à épandre les fruits de notre différend plutôt que de faire face à notre problème. On ne peut en dire autant des citadins venus s’installer entre-temps pour fuir les vapeurs nauséabondes de la ville. Ils connaissent ça, eux, les odeurs, et ils étaient déterminés à respirer de l’air pur, quitte à devoir travailler fort à la purifier.

Le bilan d’une première analyse n’a pas été reluisant : un composé de solide et de liquide, fortement azoté et phosphoré. L’ammoniaque que je produis est largement responsable de cette odeur nauséabonde, nocive et même, dans certains cas, mortelle. Nous étions des fous dangereux, sans le savoir (une fois ce savoir censé être acquis, c’est de « Hells Angels » que nous nous sommes fait traiter7 ).

Une chose devenait très claire : compte tenu de l’étendue des dégâts, nous ne pouvions plus régler seuls notre différend. Il nous fallait des spécialistes, au moins quelques-uns pour commencer, comme des chimistes et des agronomes. Parce que mon maître refusait toujours de faire face au problème. Il calculait chaque jour davantage, s’entêtait avec son idée de production, et devait épandre notre amoncellement de problèmes de plus en plus loin, incapable désormais de le contenir.

Son territoire s’élargissait, mais beaucoup plus qu’il ne le croyait. L’azote et le phosphore contenus dans mes excréments devenus notoires contaminaient les sols, la nappe phréatique et les cours d’eau, affirmaient les spécialistes. Notre problème, en plus d’être éminemment plus complexe qu’à vue de nez, n’était pas local. Il prenait de l’ampleur. Le vase a débordé du côté américain, toujours plus prompt à faire les choses en grand. Ce sont cinq millions de cochons qu’un baron avait empilés dans son domaine bien cerclé d’une digue. La digue d’une lagune de rétention s’est rompue, déversant l’équivalent en lisier de 3000 camions de neige de la campagne jusqu’à la plage8 . Un véritable raz-de-marée. « Une catastrophe écologique! » se sont écriés les écologistes. Et ils se sont saisis de l’affaire, avec les journalistes, la population et ses porte-parole, et le ministère de l’Environnement.

Le procès

L’enjeu, c’est l’argent. Qui gagnera : les « barons du cochon » qui veulent en produire davantage, ou les citoyens qui s’inquiètent pour l’environnement et réclament que le gouvernement leur serre la vis? (L’Actualité, 1er décembre 1996)

Si ma participation à cette sale affaire a été occultée à partir du moment où j’ai été ravalé au rang de production, c’est à mon ex-maître qu’on s’en est pris. Il y a des coûts à vouloir dominer et exploiter un vieux complice. Il m’avait oublié? Eh bien, une nature bien plus forte et organisée venait de voir le jour. Il ne s’est pas laissé faire, et s’est allié aussi de nouveaux complices. Ils sont 3700 au Québec à être équipés et à voir aussi grand qu’il voyait maintenant, à s’être fait donner le titre de baron, à s’être regroupés en union et allié le ministère de l’Agriculture9 .

Coincé entre les généreuses subventions, la nouvelle réglementation et les normes10 , mon nouveau baron-maître s’affolait toutefois. Ce procès allait finir par lui coûter cher. Si c’était le cas, ses nouvelles fiançailles avec l’étranger risquaient d’être rompues. Ça n’allait pas se passer ainsi, qu’il s’est dit. Il avait des droits, tout de même! Et ils les ont revendiqués en cour. « Nous avons le droit de produire! », ont-ils clamé. « Le droit de polluer, vous voulez dire11 », rétorque toujours l’accusation. « Et le droit à la santé, qu’en faites-vous? Et celui de nos enfants à la sécurité? Et celui des générations futures? Et le droit de respirer? »

De nombreux témoins sont actuellement appelés à la barre : producteurs, habitants, citadins, et porte-parole de regroupements divers, comme ce « Coup de cochon12 ». On se frappe dessus à coup de rapports d’expertise. Les uns prétendent que l’odeur est un concept complètement relatif13 .Les autres mettent au jour une corrélation statistiquement significative entre l’odeur du lisier de porc, la détresse psychologique et les performances intellectuelles14 .

Jamais je n’aurais imaginé que nous allions finir par compromettre la sécurité et l’économie nationale. On ne peut jamais dire quand une petite dispute de couple débouchera en cour suprême. Ce n’est plus de la rigolade :

  • Un secteur économique traditionnel fort important pour le Québec risque d’être fortement touché par cette controverse. Pourtant, pour demeurer compétitif sur le marché international, il faudrait encore doubler la production dans les années qui viennent15 . Inutile de dire que dans ces conditions, le surplus de lisier pose un problème plus que sérieux. Et son transport occasionne des coûts faramineux, comme l’équipement dont il faut se doter pour répondre aux normes de plus en plus strictes.
  • Les citoyens sont carrément exaspérés par l’odeur. Ils sont en train de se rendre gravement malades.
  • L’écosystème est dangereusement menacé par la pollution que je cause.
  • La grande question qui est sur toutes les lèvres est claire : comment se débarrasser du surplus de lisier?

J’ai envie de m’esclaffer autant que mon baron lorsqu’il lit de tels trucs avec ses lèvres : « Les producteurs québécois et le gouvernement vont-ils enfin mettre au point le ‘cochon vert’, le cochon qui pense à autrui, à l’environnement et à l’avenir16 ? » C’est bien le seul moment où l’on parle plus concrètement de moi, et c’est pour me dénaturer complètement. Vert plutôt que rose… Et il faudrait que je me mette à penser à mon tour? Non, merci. Vive ma tranquillité niaise. Déjà qu’on demande ça au patron, avec très peu de succès…

On ne règle jamais rien en cour, au fond. Lorsqu’un jugement est rendu, il est imposé. Et l’accusé peut toujours résister ou décider d’agir, en toute illégalité. C’est tout à fait ce que fait le patron. Il continue à épandre mes excréments comme bon lui semble malgré le jugement. Il s’ingénie à contourner toutes les règles qui lui ont été imposées. Et je le connais bien, moi. C’est un récidiviste. Toutes les injonctions du monde n’y changeront rien. On a bien tenté d’analyser son problème : « Il n’est pas assez scolarisé », ont conclu les spécialistes environnementaux. « Il faut l’éduquer, le conscientiser, voilà ce qu’il faut faire! Jamais il n’utiliserait ce procédé d’épandage s’il savait analyser ses sols, par exemple17 ! » C’est là l’insulte suprême pour mon paysan, celle qui le fait résister encore plus à tous les procédés et nouvelles techniques qu’on se propose de lui imposer : « Non mais, pour qui ils se prennent! Comme s’ils savaient de quoi il est question ici! Qui est-ce qui la charrie, la m …, depuis des années au Québec? Qui a développé un savoir-faire dont ces analystes subtils n’arriveront jamais à rendre compte? La modernité, oui un peu, mais la tradition, elle? N’oublions pas la tradition18 ! »

La solution?

Biosor est une technologie peu compliquée qui permet de traiter le lisier de porc à sa source en le faisant passer dans un biofiltre, qui permet de réduire considérablement les odeurs et de récupérer la matière fertilisante; le liquide épuré à 90 % peut servir comme eau de lavage des rigoles de la porcherie ou être utilisé comme eau d’irrigation sans risque de contaminer les cours d’eau, la nappe phréatique ou le sol. (Le Devoir, 10 mars 1997)

« La matière grise s’active au Québec pour trouver une réponse à la question du surplus de purin de porc19 », lisait mon baronnet il y a quelques semaines. Voilà ce qu’il nous faut, de la matière grise! Mais pas n’importe laquelle. Pas seulement celle des chimistes, ou seulement celle des physiciens, des agronomes, des biologistes, etc. Il nous les faut toutes!

Il y a bien des gens qui ont répondu à l’appel lancé par les groupes de pression. Plusieurs ont flairé la bonne affaire. Pas un seul de ces énervés ne semble capable de répondre par lui-même à la fameuse question du surplus de lisier. Celui qui va résoudre ce problème désormais très étendu mettra la main sur un marché extraordinaire! Ils se sont mis à carburer fort, les groupes de recherche… À l’essence, à la chaleur et à toutes sortes d’autres trucs biodégradables. Certains agendas de recherche ont débouché sur des annonces, en grande pompe, de la sortie prochaine de technologies alternatives. Celle de l’Université Laval et de l’Union des producteurs par exemple, celles des producteurs eux-mêmes ou encore celle de Gaz Métropolitain qui devait fonctionner au gaz… Et puis, rien! On n’en entendait plus jamais parler. Sauf que la controverse repartait de plus belle.

C’est le 27 février l997 que mon maître est entré dans sa « porcherie-industrielle-moderne » (mais pas encore méga!) avec une lueur d’espoir qui brillait dans ses yeux, à côté de celle, désormais éternelle, de l’inquiétude. Ce n’était pas la première fois. En fait, c’était au moins la dixième depuis quelques années. Cette flamme s’avivait à chaque annonce de l’arrivée d’une nouvelle technologie qui règle tout. Sa foi dans les sciences et les techniques doit être totalement inébranlable puisque, encore cette fois, il s’est accroché aux propos du président du CRIQ20 comme on s’accroche à une bouée : « Nous cherchons à faire de la médiation technologique entre deux pôles qui s’affrontent », a-t-il lu fébrilement avec ses lèvres; « nous voulons faire débloquer un secteur économique qui a un large potentiel obstrué actuellement par des questions environnementales non réglées21 . »

Enfin, me suis-je dit. Souhaitons que ça marche! Je n’en peux plus de voir ces parents qui poussent leurs bambins au front avec des pancartes du genre : « Le droit à la sécurité de nos enfants. » Je n’en peux plus de me faire traiter de « sale porc » par ces petits avec qui je m’entendais si bien naguère. Mais mon maître semblait plus sceptique que moi. Sa sensibilité est ailleurs… Ce truc allait-il coûter cher? Allait-il être complexe? Allait-on encore faire fi de son savoir-faire? Était-ce un machin destiné à plaire de nouveau à ces petits citadins au nez trop fin? Ils l’avaient bien aimé, cette idée ridicule de donner à une substance pourtant si naturelle un subtil parfum de fraise!

Tout le dispositif me semblait pourtant tout à fait élémentaire : le grand secret de cette invention, le cœur de cette nouvelle technologie n’est rien d’autre qu’une bactérie22 . »

« Eh! Il fallait tout de même y penser, mon vieux! » s’est empressée de dire la bactérie, une vraie pie avec qui j’ai des rapports difficiles… « Tu y aurais pensé toi? Et ton fermier, il y aurait pensé, lui? Jamais de la vie! Il n’aurait pas pu! »
C’était vrai. Nous n’aurions pas pu. Il fallait des fonds, beaucoup de fonds, pour pouvoir y penser. Il fallait du matériel, un laboratoire. Il fallait être nombreux, et spécialisés avec ça. Et il fallait se faire coller aux fesses par les citoyens et les groupes environnementaux.

Le CRIQ, il a de l’argent. Enfin, pour le moment. On menace de lui couper les vivres. On lui demande d’exploiter la valeur commerciale de ses technologies. C’est dans l’ordre des choses. Or voici que, coïncidence heureuse, il travaillait déjà depuis quelques années sur des technologies de biofiltration. Si cette technologie pouvait s’avérer utile à tellement de gens, pourquoi pas? Le CRIQ a donc du fric, un semblant de neutralité et beaucoup de sérieux. Il a un beau grand laboratoire avec un beau mélange de spécialistes (des docteurs en génie chimique, en parachimie, en biophysique, en physicochimie, en génie de l’environnement, en agropurin, etc.). Ce CRIQ est partenaire avec la Fédération des producteurs de porcs, avec la Coopérative fédérée, avec des porcheries, des entreprises, l’école Polytechnique, le Conseil des recherches en pêches et agro-alimentation du Québec, le ministre de l’Agriculture, des représentants municipaux, etc. Tout le monde semble y être.

« Et moi? Il me semble que tu m’as un peu oubliée dans cette histoire », se plaint la bactérie, au fond victorieuse. « Parlons franchement. Une fois les produits de ta digestion décomposés en leurs plus petits éléments, qui peut faire avec? Hein? Il ne s’agit plus de le pelleter, l’azote! Il ne s’agit plus juste de le chauffer, le phosphore! Ce n’est pas assez ‘vert’ de toute façon. Mais une bactérie, étendue sur un somptueux mélange de tourbe, de jolis copeaux et de mignonnes écorces, qu’en penses-tu? Vachement romantique, non? Champêtre à souhait, non? Mes collègues filtrent ton fameux lisier, et moi je m’occupe du phosphore et de l’azote! Qui d’autre pouvait les mettre en échec, ces deux-là, dis-moi? Quand j’en aurai fini avec eux, mon cher, tu pourras te laver avec cette eau qui correspond désormais aux normes! Il paraît que je suis une bactérie “hyperactive”, c’est comme ça qu’ils me qualifient! »

Crie-t-elle victoire un peu trop vite, cette chipie de bactérie? C’est vrai que cette minuscule cellule représente un allié de poids, avec ses copeaux et ses écorces. C’est vrai que leur action est efficace : réglé, le problème de la séparation liquide / solide, alors que moi, je mêlais tout. Réglé, le problème des surplus. Ils sont réduits de 80 %. La boue restante peut servir d’engrais naturel. Le petit 20 % est plus facile à transporter vers les sols moins saturés. Inutile d’ajouter que les coûts de transports sont réduits. Réglé aussi le problème des odeurs : 95 % des odeurs de la porcherie et des engrais s’envolent. Charge polluante : réglée à 90 %.

Les environnementalistes devraient être très contents, pratiquement et esthétiquement parlant. Les voisins devraient être heureux, d’autant plus que leur porte-parole municipaux ont été impliqués dans tous les tests sur les odeurs. Le CRIQ sera sûrement au ciel, si le ministère de l’Environnement donne son feu vert. Parce que lui aussi veut procéder à des tests. Il veut concentrer des métaux lourds dans l’opération pour voir si nos biocollègues sont toujours aussi efficaces. Ils ont bien raison. Certains producteurs cuisinent encore bien plus mal que le mien… Mais supposons que ma bactérie soit aussi fantastique qu’elle aime à le dire. Il reste les sols moins saturés. Ils vont réagir comment, eux, à l’azote et au phosphore contenus dans le petit 20 %? Ils vont finir par en avoir ras-le-bol. Mon producteur n’a pas fini de s’étendre… Et les propriétaires de ces sols non saturés, ils sont intéressés, eux, par cet engrais? Et ce fameux producteur-utilisateur? Il va être content, lui?

De toute évidence, cette innovation technologique est très rustique. Ça devrait bien plaire au boss qui demeure un être profondément traditionnel. J’arrête tout de suite les méchantes langues qui voudraient encore parler de manque d’éducation et de simplicité enfantine. Il ne faut pas oublier que je l’ai déjà aimé… C’est donc rustique, et vachement efficace! En plus, c’est lui qui pourrait gérer son lisier tout seul, ce qui est dans l’ordre des choses. Ses coûts seraient réduits de 35 à 55 %, qu’ils disent! Il pourrait s’acheter tout plein d’équipements pour répondre aux nouvelles normes! Il faut bien l’admettre, elle n’est pas compliquée cette technologie.

« Les maudits chercheurs… Non mais, ils croient tout savoir? », s’est soudainement mis à crier mon cher maître lorsqu’il a enfin commencé à comprendre le truc. « J’vas te leur en faire, des simples, moi. Et comment y vont me le sortir de la fosse, le lisier, une fois qu’il n’y aura plus d’eau dedans, hein? On s’arrange pour qu’il soit plein d’eau, exprès pour pouvoir le sortir! Est-ce qu’il va falloir que je m’achète des tracteurs à pelles mécaniques en plus? Ça brise, ces pelles-là, quand on les fait travailler dans les fosses! Ils ne le savent pas encore, ça? Ils vont me le sortir comment, mon purin, de la fosse qu’on m’a obligé à acheter? Ils disent que je vais pouvoir m’acheter du nouvel équipement pour répondre aux normes. Ils me font bien rire. Je suis encore en train de payer la fosse. J’ai même pas fini d’équiper mes tracteurs pour l’épandage. C’est là-dessus que le gouvernement pousse comme un fou. Ce sont les cours d’eau qui l’énervent. Pas le transport! Avec le prix que ça coûte déjà, j’ai été obligé de licencier deux de mes gars. Ça va coûter combien, installer ce beau machin?

« Moi, je n’achète pas ça, à moins qu’on me le donne, tout subventionné. D’autant plus que pour moi, du purin, c’est du purin. Point. Ils me disent gestionnaire? Ils ont bien raison. C’est ça que je suis obligé de devenir. Alors qu’ils me traitent comme tel. Et pas en paysan que je ne suis plus. Non seulement j’ai le savoir-faire, mais c’est moi l’expert dans ce cas-ci! Bonne chance pour la commercialisation qui doit sauver les chercheurs du CRIQ23! »

Ma très chère bactérie… Tu feras peut-être long feu chez mon producteur, finalement. À moins que ton équipe de chercheurs ne réalise que le patron, il a bien changé depuis quelques années. C’est vrai, quoi. Tu es fantastique pour les bio-chimistes, mais lui, qu’est-ce qu’il en a à faire de toi? Devine ce qu’on m’a proposé récemment? D’être, moi aussi, le grand secret d’une innovation importante, le cœur d’un dispositif technique sans pareil : je pourrais être l’ultime solution au problème de l’étalement urbain24 ! Et tac.

L'étude de cas complète
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  • Annexes : Articles 1996 à 2000
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  1. Les porcheries moyennes au Québec sont constituées d’environ 1000 têtes. Les « mégaporcheries » peuvent compter quelque 20 000 têtes (pour des statistiques complètes sur l’industrie porcine, voir le site du Groupe de recherche en économie et politique agricoles (GREPA) http://www.fsaa.ulaval.ca/grepa.
  2. C’est seulement vers les années 70 que les producteurs porcins ont commencé à se spécialiser, pour se diriger maintenant vers la production intégrée.
  3. La division technique du travail de producteur a donné lieu à trois catégories de producteurs : les naisseurs qui exploitent les maternités, les finisseurs qui s’occupent de l’engraissement des porcs avant l’abattage et les naisseurs-finisseurs qui pratiquent l’ensemble du processus.
  4. Les exportations québécoises de porc, dirigées vers plus de 45 pays, sont principalement destinées au marché américain et japonais.
  5. L’industrie porcine québécoise est la plus rentable du secteur agricole avec ses marges de profit de 20 %. Elle reçoit 100 millions par année grâce à une remise de taxes foncières, elle a droit aux services gratuits des agronomes du ministère de l’Agriculture, elle a reçu 100 millions de l’État pour des fosses d’entreposage du fumier. Les subventions de la régie des assurances agricoles sont de 10 à 30 $ par porc à l’engraissement, et de 27 à 180 dollars par truie de reproduction. 
  6. Des essais d’implantation de gènes de truies chinoises sont actuellement effectués sur les truies québécoises, afin qu’elles puissent produire jusqu’à 27 porcelets par an plutôt que 22 (voir article 2 en annexe).
  7. Le Journal de Montréal, 19 avril 1997.
  8. Il s’agit d’une digue de la société Murphy Family Farms, installée en Caroline du Nord. C’est en l995 qu’elle s’est rompue, déversant 83 000 m3 de lisier dans la campagne et par les ruisseaux jusqu’aux plages de Jacksonville.
  9. Les producteurs de porc ont leur syndicat : l’Union des producteurs agricoles (UPA). À l’intérieur de cette fédération, on trouve le Syndicat des producteurs de porc du Québec (SPPQ). L’interlocuteur gouvernemental des producteurs est le ministère de l’Agriculture, des Pêches et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ).
  10. Par exemple, les producteurs doivent garder les excréments de porc dans une fosse d’une capacité de 200 jours (les fosses à lisier sont obligatoires depuis l98l, et des normes de construction ont été précisées en l988), obtenir un certificat du ministère de l’Environnement et obtenir des accords signés avec les agriculteurs du voisinage pour l’épandage (qui ne peut se faire qu’à certaines dates précises) dont il faut tenir le registre.
  11. L’Union des producteurs agricoles a obtenu du gouvernement une loi du « droit de produire» qui limite l’autorité des municipalités en matière de nuisance. Cette loi est qualifiée de « droit de polluer» par les groupes d’habitants des régions.
  12. Il s’agit d’un regroupement d’habitants de Pintendre, près de Lévis, où la police doit escorter les ouvriers d’une nouvelle porcherie de 1100 truies matin et soir compte tenu de l’hostilité manifestée par les habitants. Cette situation n’est pas exceptionnelle. Vingt-huit comités de citoyens accompagnaient le président de « Coup de cochon» en septembre 1996 lorsqu’il affirmait au ministre Cliche : « J’ignore combien de temps je pourrai retenir nos membres les plus furieux. Si ça continue, ça va dégénérer en problème de sécurité publique.» Ces débats ont lieu lors des audiences de la commission parlementaire sur le « droit de produire » où se présentent les habitants de la Beauce, de la Montérégie, de la Mauricie, du Bas-Saint-Laurent et des Cantons de l’Est.
  13. Nadeau, J. B., « Maudits cochons », L’actualité, 1er décembre 1996 (voir article 2 en annexe).
  14. « Dans les localités où les porcheries comptent 20 000 bêtes ou plus, comme il y en a à Saint-Bernard ou Saint‑Elzéar, en Beauce, le taux des personnes affichant un seuil élevé de détresse psychologique fait un brusque bond de 65 %, au printemps et à l’été. La recherche avance qu’il ne s’agit pas là d’un caprice du hasard, mais d’un état relié aux pratiques des agriculteurs et à la taille de leur entreprise. C’est effectivement dans les seules municipalités grandes productrices de porcs, au printemps à l’été, quand l’épandage de lisier est maximal, que le niveau élevé de détresse psychologique atteint un sommet et se distingue de l’ensemble du Québec.» Corbeil, M., « L’odeur du cochon rend dingue», Le Soleil, 7 avril 1997 (voir article 5 en annexe).
  15. C’est l’évaluation de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Cette production a déjà doublé entre l976 et l981, passant de 2,3 millions à 4,7 millions de têtes.
  16. Nadeau, J. B., L’Actualité, op. cit.
  17. Rousseau, I., La problématique environnementale de l’industrie porcine au Québec : Le cas du bassin de la rivière l’Assomption. L’analyse d’un processus décisionnel multipartite, HEC, août l996, p. 57.
  18. Ibid., page 58.
  19. La Presse, 20 novembre l996.
  20. Le CRIQ (Centre de recherche industrielle du Québec), société d’État créée par le gouvernement du Québec en 1969, est une entreprise d’innovation et d’expertise en technologies de la fabrication, en environnement, en information industrielle et en normalisation (systèmes ISO). Le CRIQ compte environ 350 personnes (dont les deux tiers sont composés d’ingénieurs, technologues, chimistes et agronomes), réparties dans ses installations de Sainte-Foy et Montréal (pour une description complète des activités et du fonctionnement du CRIQ : http://www.criq.qc.ca). En 1996, le gouvernement du Québec a demandé au CRIQ « de procéder à un virage et d’exploiter la valeur commerciale de ses technologies, afin d’augmenter son ratio d’autosuffisance qui est présentement de 37,2 %. Ce nouveau mandat ne diminue en rien sa mission fondamentale qui consiste à aider les entreprises québécoises.» (Le Devoir, mars 1997, voir article 4 en annexe)
  21. Turcotte, C., « Le CRIQ vient en aide à l’industrie du porc et vice-versa», Le Devoir, 1997 (voir article 4 en annexe).
  22. Pour une description du procédé Biosor-Lisier : voir le compte-rendu de l’implantation de ce procédé chez Purporc (Saint-Valérien) au printemps 1999 sur le site du CRIQ : http://www.criq.qc.ca. Voir également les articles 4 et 6 en annexe.
  23. Ce sont les propos tenus par un producteur de Beloeil lors d’une entrevue téléphonique. 
  24. « Peut-être le cochon est-il la solution ultime à l’étalement urbain. Je rêve du jour où une couronne de porcheries à trente kilomètres de Montréal ramènerait en ville tous ces banlieusards trop fragiles pour vivre à la campagne. Ils découvriront alors qu’à la campagne, ça sent deux fois par année mais qu’en ville, ça sent tout le temps.» (Bourgault, P., Le Journal de Montréal, 19 avril l997, p. 6)