Histoire d’un mariage professionnel: Francois Cartier et Marcel Sanscartier

Centre de cas HEC Montréal
Ce cas analytique porte sur l’entrepreneurship, la gestion de carrière et la gestion de PME à travers les carrières de Francois Cartier et Marcel Sanscartier depuis Les Éditions Ma Carrière en passant par la vente de l’entreprise, leur intégration dans Jobboom jusqu’à l’élargissement de leur responsabilités comme vice-présidents de Netgraphe.
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D’un projet étudiant aux Éditions Ma Carrière (1989-2000)

Aujourd’hui vice-présidents de la société Netgraphe, filiale de Quebecor Media, qui possède notamment le réseau Canoë (La Toile du Québec et d’autres sites) ainsi que le site et les éditions Jobboom, Marcel Sanscartier et François Cartier ont commencé à travailler ensemble en 1988, quand ils étaient tous deux étudiants. En 2000, L’actualité les décrivait comme suit :

Yeux marron, cheveux longs et ligne « haricot vert », François Cartier, 32 ans, a la prestance d’un jeune premier. Costaud, coupe en brosse et mâchoire carrée, Marcel Sanscartier, 35 ans, a le look d’un sportif. Le premier est un idéateur brillant et volubile, le second, un homme de terrain efficace et effacé. Comme Gault et Millau ou Brault et Martineau, Cartier ne va pas sans Sanscartier 1

Le « mariage professionnel » de Marcel et François dure depuis près de 16 ans : il commence par la gestation, la création et le développement des Éditions Ma Carrière de 1989 à 2000, dont l’objectif est d’informer les finissants de la formation professionnelle, du collégial et de l’université de ce qui les attend vraiment sur le marché du travail grâce à des guides pratiques.

Un projet d’étudiants

En 1988, François a entrepris des études en administration à l’UQÀM. Il est curieux, il s’intéresse à tout, au point où il a du mal à déterminer la spécialisation qu’il devra choisir bientôt. Il adore voyager et rêve de pouvoir découvrir divers pays, de se familiariser avec d’autres cultures, d’apprendre plusieurs langues. Dès son arrivée à l’université, il s’inscrit à l’Association internationale des étudiants en sciences économiques et commerciales (AIESEC); deux ans plus tard, il en est le vice-président responsable des projets. De son côté, Marcel vient d’entreprendre un BAA par cumul, après avoir constaté que ses chances d’obtenir un poste important dans le domaine des loisirs à l’échelle municipale étaient bien faibles sans diplôme. Extrêmement actif, il travaille en horticulture depuis l’âge de 12 ans. Dès son arrivée à l’université, il fait le tour des associations étudiantes pour voir ce qui s’y passe. Il a le goût de participer. C’est lors d’une session de recrutement de l’AIESEC qu’il rencontre François; il se joint lui aussi à l’Association, où il deviendra à son tour vice-président projets.

À l’AIESEC, François découvre le pouvoir que peut conférer le statut d’étudiant si on sait s’en servir. Il organise un voyage d’étude en Chine pour un groupe de 10 étudiants, qu’il réussit à faire financer entièrement, dépassant tous ses objectifs, et laissant plusieurs milliers de dollars dans la caisse de l’Association. Il comprend que les gens sont prêts à financer des étudiants qui ont des projets intéressants. Il apprend les rudiments d’un art dans lequel il va exceller : avoir des idées et convaincre des gens de donner de l’argent pour faire vivre ces idées.

Au printemps 1989, François organise la Journée Carrières de l’association. Cette activité, qui a lieu chaque année à la faculté d’administration, consiste à inviter les entreprises qui veulent se faire connaître à ouvrir un kiosque d’information, à suspendre une bannière ou une affiche. François est frappé par le nombre d’entreprises désireuses de se rapprocher des étudiants et prêtes à investir de l’argent pour établir un lien avec eux. Ce constat le frappe d’autant plus qu’il a l’impression que ses collègues d’études, tout comme lui, connaissent mal le marché du travail. Il fait état de ses préoccupations à Marcel :

Comment se fait-il que les professionnels en comptabilité ou les firmes d’avocats soient prêts à investir de grosses sommes, à s’arracher la plus grosse bannière ou le plus gros présentoir, pour être le plus visibles possible à la Journée Carrières, mais que les étudiants ne savent souvent même pas quelle est la différence entre un CMA, un CA, ou un CGA 2  ? On ne sait pas exactement en quoi consiste le travail de ces divers types de comptables. Tu ne penses pas qu’il y aurait quelque chose à faire?

Marcel et François travaillent à cette idée qu’il faudrait mieux informer les étudiants de ce qui les attend sur le marché du travail à l’occasion d’un projet de session dans un cours en gestion des PME. Ils analysent plusieurs idées avant d’en arriver à un projet de magazine. Marcel raconte :

Ça a pris plusieurs semaines, voire plusieurs mois, avant qu’on se fixe sur l’idée du magazine. On a pensé à des conférences dans les cabinets de comptables, à des congrès où on aurait invité la population étudiante, à des rencontres d’exploration, de découverte des milieux du travail, etc. On a pensé faire ça à l’intérieur même des universités, mais on s’est dit que les gens ne se déplaceront pas forcément, que tout le monde ne sera pas disponible en même temps, que des événements de ce genre sont complexes à organiser. On a testé toutes sortes d’idées pour aboutir en avril à l’idée d’une revue de qualité, gratuite pour les étudiants, mais qu’on rentabiliserait grâce à la vente de publicités à l’intérieur.

Le projet consiste donc à réaliser un magazine traitant du milieu du travail dans le domaine de la comptabilité, qui permettrait aux étudiants de mieux comprendre ce qui les attend sur le marché lorsqu’ils choisissent de se spécialiser en comptabilité. Pour François, bien comprendre à quelle réalité mène un programme d’étude est crucial :

Quand tu as un projet dans la vie, quand tu as une montagne à franchir devant toi, c’est plus facile si tu as un objectif, si tu sais ce qui t’attend de l’autre côté. Entreprendre un programme de formation, c’est la même chose. Tout le monde peut y arriver, à condition de savoir ce qu’il y a au bout de la piste. Sinon, il risque d’y avoir beaucoup d’abandons en cours de route.

Marcel est d’autant plus à l’aise avec l’idée qu’elle correspond tout à fait à sa situation. Sans cet objectif de retourner travailler pour la municipalité après ses études, il n’aurait pas entrepris un diplôme en administration.

Dans le cadre des activités de l’Association, Marcel a déjà réalisé un projet sur l’entreprenariat et une brochure assez volumineuse avec du contenu visuel. Il se sent en mesure de mener une tâche semblable. Il s’est aussi découvert des talents d’organisateur, de gestionnaire, ce qu’a très bien remarqué François. Les deux étudiants décident donc de consacrer leur été à leur projet. Marcel hésite à laisser son emploi à temps partiel, ayant besoin de ce revenu. Mais l’idée lui paraît tellement porteuse et François sait se montrer si convaincant que, en juin, il s’attelle à plein temps au projet. La complémentarité entre Marcel et François leur saute aux yeux à tous deux et c’est le début d’une association professionnelle qui perdurera. Marcel raconte :

J’ai vite découvert que j’avais une bonne capacité pour organiser les choses et pour gérer. Quand on a commencé à monter le projet avec François, il l’a bien remarqué. Moi, je savais que c’était un excellent communicateur et quelqu’un de très intelligent. J’avais une certaine expérience de l’édition grâce à un projet antérieur de brochure. François avait une certaine expérience de l’environnement grâce à son mandat à l’AIESEC. On s’est lancé. Je ne me souviens pas d’avoir jamais eu le sentiment que ça ne fonctionnerait pas.

Le premier guide : les carrières en comptabilité

François et Marcel décident d’abord de tester l’intérêt de leur idée auprès des étudiants de leur faculté. Ils font le tour des classes pour demander aux étudiants en comptabilité ce qu’ils savent du marché du travail dans leur domaine, s’ils connaissent les différences entre CA, CGA et CMA, etc. Ils les font parler de leurs démarches pour réussir leur formation et trouver un emploi, de leurs difficultés, de ce qu’ils ont vécu à l’examen de l’EFU 3, de leurs apprentissages à travers ces expériences, et de ce qu’ils aimeraient dire aux étudiants qui vont les suivre. Leur intuition confirmée – presque tous les étudiants en comptabilité veulent devenir CA sans trop savoir pourquoi – détermine d’emblée ce que sera le contenu de la publication : des comptes rendus d’entrevues avec des professionnels exerçant les métiers de la comptabilité, à qui Marcel et François demanderont de décrire précisément leur activité. En aucun cas, on ne fera la promotion d’un ordre ou d’une profession : il s’agit plutôt de donner des informations complètes, centrées sur les préoccupations et les questions des jeunes.

Les deux étudiants s’attèlent donc à la tâche, se partageant le travail de démarchage et se spécialisant peu à peu dans ce qui deviendra plus tard leurs domaines respectifs, à savoir la production proprement dite pour Marcel, et le contenu et la communication pour François. Marcel poursuit l’historique de leur collaboration.

Au début, François et moi faisions exactement les mêmes choses. Nous sommes partis avec notre ordinateur et de quoi écrire. Nous nous sommes installés dans le chalet de la sœur de François en Estrie et nous avons passé la fin de semaine à réfléchir : comment s’y prendre, jeter des idées sur papier, rédiger un premier document de présentation. Une fois rentrés, on s’est partagé les personnes à voir : « Tu t’occupes des CMA et des CGA, moi des CA; tu prends cette liste de cabinets, moi, je prends celle-là, etc. ». Comme j’avais déjà une petite expérience là-dedans, c’est moi qui me suis occupé des soumissions et, de fil en aiguille, de toute la production du magazine. François a commencé à élaborer un plan de contenu. À l’époque, nous n’avions pas de rédacteurs, ni de quoi les payer. On a décidé de chercher chez nos partenaires des gens qui accepteraient d’écrire. Pour le premier numéro, on a demandé aux cabinets comptables de nous parler de coaching. Je suis allé à l’université McGill, dont le service de placement était plus développé, pour leur demander de nous parler des services de placement quand on est encore étudiant, comment on fait un CV, etc. François et moi avons seulement signé l’éditorial.

Avec les cinq pages qu’ils ont rédigés pour présenter leur projet, François et Marcel rencontrent donc les directeurs des communications des grands bureaux de comptables et des ordres professionnels. Ces personnes les connaissent déjà grâce aux « Journées Carrières ». Marcel et François n’ont donc pas de difficulté à les approcher, à les intéresser au projet et à leur demander de petits investissements en publicité pour financer la publication. Ils se présentent aussi avec des lettres d’appui du directeur de leur université, du directeur de programme et des bureaux de conseillers d’orientation, et de toute une série de personnes qu’ils connaissent grâce à leur travail dans les associations depuis deux ans. Les partenaires acceptent de leur « avancer » des fonds sur promesse de la publication, alors que, dans le milieu de l’édition, le paiement se fait généralement sur preuve de parution. Les gens semblent avoir confiance en eux. Plusieurs professionnels acceptent d’écrire sur leur pratique, tandis que des étudiants en communication recrutés par Marcel et François jouent le rôle de journaliste et font des entrevues avec des dizaines de professionnels de la comptabilité.

En septembre 1989, François et Marcel sont prêts à distribuer gratuitement 5 000 exemplaires du Guide de la comptabilité l989 dans les classes de l’UQÀM et de HEC Montréal, où des amis leur donnent un coup de main. Malgré un travail de graphisme un peu amateur et d’autres indices qui permettent de deviner qu’il s’agit là d’un travail étudiant, le guide est très professionnel dans son contenu et connaît un grand succès. Lorsque Marcel et François font un sondage trois semaines plus tard, la réaction des étudiants, des bureaux de comptables et des annonceurs est unanime : tous veulent renouveler l’expérience l’année suivante à l’échelle du Québec. François et Marcel réalisent qu’ils ont gagné plus d’argent avec ce projet qu’avec leur emploi d’été. Encouragés par ce premier succès, ils ont une foule d’idées pour l’avenir.

Le besoin d’information des étudiants que l’on vient de combler dans le domaine de la comptabilité doit certainement exister ailleurs, dans des domaines comme l’ingénierie, le droit, la médecine, l’informatique, etc. Que de guides en perspective!

Une activité qui prend de l’ampleur

Marcel et François décident donc d’élargir le tirage du Guide de la comptabilité à l’ensemble du Québec l’année suivante et ils entreprennent une fouille plus systématique de la documentation traitant du marché du travail. Comme ils en avaient l’intuition, il n’existe pas de documentation ciblant vraiment les jeunes, les renseignant sur le genre de travail auquel leur formation va les conduire, les salaires moyens de l’industrie, les taux de placement, de chômage, etc. Ils constatent aussi que les conseillers d’orientation, généralement très bons pour tracer le profil psychologique du jeune, connaissent nettement moins bien le marché du travail et ont beaucoup de mal à suivre ses rapides évolutions. Il semble vraiment y avoir un créneau inoccupé dans l’information sur le marché du travail destinée aux jeunes.

Il n’y avait vraiment rien qui présentait aux jeunes des portraits, des gens en chair et en os à qui les étudiants pouvaient s’identifier, se dire « il me ressemble, je peux faire ça aussi dans trois ans ». Le principe du portrait, nous l’avons toujours conservé. C’est important pour les jeunes de pouvoir de mettre un nom, un visage, une façon de faire sur un travail.

Tout en continuant leurs études, François et Marcel mûrissent leurs projets et en parlent à leur entourage. Dans la famille de François, on compte des ingénieurs et une sœur en droit; les discussions portent donc souvent sur l’emploi dans ces domaines. Grâce à ces contacts privilégiés, François rencontre des gens du milieu de l’ingénierie. Ainsi, sur le modèle du guide des métiers de la comptabilité, Marcel et François publient un deuxième guide sur les carrières en ingénierie en 1990, puis un troisième sur les carrières en droit en janvier 1991. En septembre l991, ils rééditent les guides sur la comptabilité et l’ingénierie et décident de s’attaquer à l’ensemble des carrières, depuis le collégial jusqu’aux carrières universitaires, laissant pour l’instant de côté la formation professionnelle avec laquelle ils sont moins familiers.

Ils rencontrent systématiquement les associations étudiantes partout au Québec et font des sondages, afin de cerner précisément les questions qui animent les étudiants. Ils se déplacent à Rimouski, Québec, Sherbrooke, pour rencontrer les gens, les écouter et faire connaître leurs idées et leurs projets, comme l’explique François.

Quand les gens t’ont en face d’eux, ils partagent l’information, ils expliquent leurs questionnements. Plus tard, au moment de distribuer les guides, ils répondent présents parce qu’ils te connaissent et savent ce que tu fais.

François et Marcel rencontrent tous les directeurs d’école et de programmes pour connaître leur opinion et s’assurer qu’ils sont prêts à distribuer le produit. Ils rencontrent aussi les organismes professionnels des milieux de l’ingénierie et du droit pour les intéresser à leurs projets et faire valider leurs idées, précise François.

Là encore, le fait d’aller présenter à ces gens ton idée est une bonne affaire puisque, plus tard, lorsque tu as besoin d’argent, ils te connaissent et savent toutes les démarches que tu as faites avant de concrétiser ton idée.

Ils abattent tous deux un énorme « travail de bras » afin de se faire connaître, ajoute-t-il.

À la fin d’une rencontre avec les représentants des organismes spécialisés, on obtenait souvent la liste de leurs membres. On les appelait alors tous systématiquement. Une fois que tu as parlé à toutes ces personnes, l’année suivante, elles te connaissent.

À l’occasion de ces démarches, François et Marcel constatent de nouveau tout le capital de sympathie que leur fournit leur statut d’étudiant. Ils n’ont pas de mal à obtenir les lettres d’appui dont ils se servent abondamment, se souvient Marcel.

C’est très important d’avoir des lettres d’appui quand on est étudiant. Partout où on passait, on ressortait avec une lettre d’appui. Quand on arrivait avec nos documents pour la collecte de fonds, on avait les 12 lettres d’appui des 12 directeurs de chacune des facultés. Ça nous donnait beaucoup de crédibilité.

Quant au contenu lui-même des guides, Marcel et François continuent de travailler systématiquement avec des pigistes, raconte François; leur métier à eux ce n’est pas l’écriture.

On a compris vite qu’on ne savait pas écrire et qu’il fallait que ce soit des personnes formées pour ça qui le fassent. Il existe toutes sortes de publications, encore aujourd’hui, où les gens qui écrivent ne savent pas écrire, et le contenu est très médiocre. Une de nos forces a été d’arriver dès le début avec de très bons contenus. Ce fut une véritable planche de salut. En tant qu’étudiants en marketing, nos forces, à Marcel et moi, concernaient la mise en marché et la communication.

François et Marcel continuent de coordonner la distribution des guides auprès des facultés, des associations étudiantes et des directions de programme. Durant deux ans, ils vont jusqu’à livrer eux-mêmes leurs guides partout au Québec, rappelle Marcel.

On faisait le tour du Québec en voiture, François faisait un bout, j’en faisais un autre, il allait à l’université Laval et à HEC; je faisais Ottawa, Hull, Sherbrooke, Trois-Rivières, etc.

Leur stratégie est toujours la même : ils ciblent les professeurs qui enseignent des cours obligatoires en première et deuxième année d’université, par exemple, ils vont porter les exemplaires des guides liés à la matière enseignée, ils font un suivi pour vérifier que tous les étudiants ont bien reçu un exemplaire et recueillir leurs commentaires. Ces personnes qu’ils rencontrent resteront souvent des contacts privilégiés durant de nombreuses années.

Durant cette année et demie de démarrage, Marcel et François travaillent chacun de chez eux, se téléphonent plusieurs fois par jour et se croisent fréquemment à l’université pour travailler ensemble dans les locaux qu’on leur a octroyés. Soucieux de donner une image de professionnalisme malgré leur statut d’étudiant, ils prennent une case postale au centre-ville et soignent la présentation de leurs lettres et factures. Le partage des tâches entre eux se confirme. Marcel se charge de tous les aspects liés à la production : c’est lui qui trouve les imprimeurs, négocie avec eux, travaille avec les graphistes et infographistes, etc. C’est lui aussi qui s’occupe de toute la partie administrative : il monte son propre système de facturation, rédige les contrats, prépare les factures. François se charge plutôt du contenu, des journalistes à rencontrer, des plans de rédaction ou des projets à créer. François est bon vendeur, Marcel est méthodique et structuré. François sera toujours vu comme « le communicateur » et Marcel comme « l’organisateur ».

Les deux gardent un excellent souvenir de cette période, durant laquelle ils travaillent d’arrache-pied, mais apprennent du même coup tous les rouages d’une entreprise, se souvient François avec plaisir.

On faisait tout, de A à Z. Ces années ont été une école incroyable. On ne pouvait pas être davantage sur le terrain, à frapper aux portes des universités, des regroupements, des entreprises, à passer au travers de chaque liste, de chaque nom, de chaque méthode de suivi, etc. C’était énormément de travail, mais, à 23 ou 24 ans, nous avions le temps et l’énergie. Si aujourd’hui je comprends tout ce qui concerne une entreprise, c’est grâce à ces années.

Leurs efforts portent fruit au-delà de leurs espoirs. Mais le contexte leur est aussi favorable, reconnaît François.

On est arrivé à une période, le début des années 1990, où les choses semblaient aller mal sur le marché du travail. C’était la perception du public. Tout était remis en question, les entreprises s’informatisaient et réduisaient leurs effectifs. L’ordinateur devenait omniprésent, de la secrétaire au chercheur. Tout le monde devait apprendre ces nouveaux outils, et beaucoup se sentaient désorientés. Parallèlement, avec les accords de libre-échange nord-américains, on ouvrait les frontières, on disait aux gens qu’ils allaient devoir être plus compétitifs, parler trois langues, etc. Le taux de chômage était à la hausse. Nous sommes arrivés avec des outils qui permettaient de mieux comprendre le marché du travail et son évolution. On a été porté par cette vague et on a su saisir l’opportunité.

Existence formelle

Vient rapidement le moment où, avec le volume d’activité, François et Marcel ne peuvent plus continuer à travailler chacun chez soi. En 1992, ils ressentent le besoin d’avoir un endroit où centraliser toutes les opérations de l’entreprise. C’est finalement la grand-mère de François qui les dépannera.

Ma grand-mère avait une grosse maison sur la rive sud, à Longueuil. On a emménagé dans son sous-sol! On ne disait à personne qu’on était là parce qu’on voulait avoir l’air sérieux. On avait une ligne téléphonique, une ligne de fax, à peu près six ordinateurs. On était très bien installés! Il y avait aussi un garage à deux places qui nous servait d’entrepôt. Quand les stocks de livres arrivaient, il y en avait jusqu’au plafond! Tout cela faisait un trafic fou chez la grand-mère, même si le volume d’affaires était relativement faible. À certains moments de l’année, quand on recevait tout le matériel publicitaire que les annonceurs envoient en même temps, les employés de Purolator venaient sonner à la porte à peu près 10 fois dans la même journée. Ma grand-mère les recevait avec du sucre à la crème! Ça a été une des plus belles époques de sa vie.

Bientôt, la petite entreprise, d’abord nommée Centre de développement de l’information scolaire et professionnelle (CDISEP), réalise et édite six guides qu’elle tire à plus de 60 000 exemplaires et distribue dans 36 facultés, 51 cégeps et 700 écoles secondaires 4, réalisant un chiffre d’affaire de près d’un demi-million de dollars par an. François et Marcel commencent peu à peu à s’entourer, d’abord de pigistes ou de personnel à temps partiel, comme l’explique Marcel.

C’est en l993 qu’on a eu quelqu’un qui venait nous aider. On n’avait pas beaucoup de moyens. J’ai trouvé Nancy par le biais d’Emploi Québec. Son salaire était payé en partie par le gouvernement. Elle devait nous aider de manière ponctuelle et elle n’est finalement jamais repartie. Au début, elle venait seulement durant les périodes de pointe. Il y a parfois des heureux hasards au cours de la vie d’une entreprise. On est tombé sur cette personne qui s’est coulée dans l’entreprise avec beaucoup de facilité et avec qui l’entente a été immédiate. À peu près à la même époque, je suis allé au département de communication de l’UQÀM, où nous avions étudié, chercher des personnes susceptibles de travailler avec nous. J’ai réussi à intéresser Stéphane, aujourd’hui propriétaire et rédacteur en chef de la revue Espace. Il a commencé avec nous et, au bout de trois ans, il a lancé sa propre entreprise. Il nous a donné un gros coup de main. C’est lui qui a recruté Patricia, notre directrice des contenus, qui était rédactrice en chef d’un magazine : elle a commencé comme pigiste. Personne ne travaillait sur place.

Tous les guides s’autofinancent suivant le même principe, à savoir par les annonceurs liés au thème de chacun des guides. Jamais Marcel et François n’emprunteront de l’argent à une banque ni n’apporteront de mises de fond personnelles à l’entreprise. Ils ne roulent pas sur l’or, mais gagnent au moins autant que s’ils travaillaient pour une entreprise, la liberté en plus… Durant toutes ces années, leur priorité est de faire avancer l’entreprise plutôt que de se remplir les poches, et ils saisissent toutes les occasions de signer des contrats. Marcel s’en souvient bien.

Il y a eu des opportunités qu’on a su saisir. À Ottawa, par exemple, j’ai rencontré des gens du gouvernement qui nous ont offert de participer à un petit concours pour un livre sur les biotechnologies : un contrat de 130 000 $ du jour au lendemain pour réaliser deux publications, une en français, l’autre en anglais. Ces marges importantes, on ne les utilisait pas pour s’acheter une voiture. À un moment, François et moi n’avions qu’une voiture, qu’on partageait. On a toujours essayé de se restreindre pour faire avancer l’entreprise, tout en ayant des revenus convenables. On n’aurait pas vraiment gagné plus ailleurs. Mais on avait tellement plus de liberté en étant nos propres patrons. On pouvait décider de partir en moto faire de l’escalade un vendredi si on en avait envie. Même si on ne faisait pas 75 000 $ par an, on était très satisfait et les gens qu’on embarquait avec nous étaient aussi très contents.

Des magazines aux livres

Jusqu’en 1993, les publications de Marcel et François sont de format magazine (avec un nombre de pages limité à 80 environ) et sont gratuites. En l994, ils songent à repenser ou diversifier ce format, d’une part en publiant des livres plutôt que seulement des magazines, et d’autre part, en décidant de les vendre.

Plusieurs rencontres les persuadent en effet des perspectives quasi illimitées qui s’offrent à eux, étant donné les centaines, voire les milliers de professions et de formations à propos desquelles il est possible d’écrire des guides. Leurs contacts avec les conseillers d’orientation, par exemple, les persuadent des besoins énormes en matière d’information sur les carrières et les formations, signale François.

Lorsqu’on s’est trouvé en relation avec l’Ordre des conseillers d’orientation, on a proposé de leur donner des lots de magazines à inclure dans les envois postaux à leurs membres. On s’est dit que ce serait bon de se faire connaître auprès de cette clientèle. Nos guides ont commencé à être connus par ces professionnels, qui nous appelaient pour nous complimenter et demander si nous en faisions sur d’autres professions, la formation collégiale, la formation professionnelle, etc. C’est ainsi qu’on a réalisé les perspectives incroyables qui restaient encore.

Ils se rendent compte aussi de l’intérêt que pourrait porter à leur travail le gouvernement du Québec, comme l’explique François.

Après le contact avec les orienteurs, j’en ai rencontré quelques-uns pour qu’ils m’expliquent ce qu’il serait bon de faire selon eux. On s’est dit qu’il faudrait des livres pour les jeunes sur les métiers de la formation professionnelle, de la formation technique, de la formation universitaire, etc. À force de discuter, on a compris que le ministère de l’Éducation avait pour priorité de valoriser les métiers de la formation professionnelle (ça l’est d’ailleurs encore aujourd’hui). Il y a des budgets pour ça. On a commencé à se faire connaître dans les réseaux du ministère, à envoyer nos publications, à présenter nos idées. On était jeunes, et c’est toujours inspirant de voir des jeunes dynamiques qui débarquent dans ton bureau quand tu es un fonctionnaire dans ta tour d’ivoire à Québec. On a beaucoup bénéficié de ça. Je suis sûr que certains, qui devaient avoir des enfants à peu près de nos âges, se disaient : « quel plaisir de voir des jeunes qui prennent des initiatives positives et utiles ». On me l’a d’ailleurs confirmé.

Afin d’élargir leur production à d’autres professions, François et Marcel doivent trouver des moyens de générer des revenus de ventes et ne plus compter seulement sur leurs annonceurs. Ils cherchent à pénétrer les réseaux de distribution, comme les librairies. Les librairies n’acceptant pas les magazines, ils décident de publier des livres et non plus seulement des magazines. Ils se mettent alors à chercher un distributeur, raconte François.

Pour trouver un distributeur, moi qui étais fort dans les sondages, je me suis monté un petit sondage et j’ai appelé des libraires en leur disant que je voulais faire de l’édition et que je cherchais un distributeur. Étant donné qu’il n’y en a que quatre ou cinq au Québec, je demandais à chaque libraire d’évaluer chacun d’eux sur plusieurs critères, notamment le service. J’ai reçu une collaboration étonnante. Les libraires étaient étonnés de se faire appeler par quelqu’un qui voulait se lancer dans l’édition et qui s’y prenait de cette façon pour trouver un distributeur digne de confiance. C’est ainsi que nous avons trouvé le distributeur que nous voulions.

Le premier livre des Éditions Ma Carrière est publié cette année-là. Il s’intitule Les carrières du collégial. Voici comment Le Devoir décrit ce guide à la sortie de la deuxième édition en 1995.

L’année dernière, la petite maison d’édition Ma Carrière frappait un grand coup avec Les Carrières du collégial, dont la deuxième édition vient tout juste de sortir : 400 pages bien tassées et illustrées de 250 photographies, qui présentent quelque 110 professions du collégial couvrant les programmes de formation technique en administration, en biologie, en physique, en sciences humaines et en arts. Pour chaque profession présentée, une petite équipe de rédacteurs a mené des entrevues auprès de diplômés récents, qui expliquent la nature exacte de leur travail. Qu’est-ce que ça fait exactement une technicienne en design d’intérieur? Nathalie, maintenant employée par une entreprise de Rivière-du-Loup, vous explique sa tâche exacte et le lien avec la formation reçue au cégep. Pour chaque profession, on ajoute les qualités recherchées, les types d’horaires et de milieux de travail, les perspectives d’avenir et de développement, le salaire de départ, le taux de placement des diplômés, le nombre exact de diplômés annuellement dans cette discipline, et ainsi de suite. […] Les guides sont publiés sans subvention gouvernementale, avec l’aide financière de plusieurs organismes qui achètent de la publicité. Ainsi, la Fédération des cégeps agit comme commanditaire principal des Carrières au collégial, titre qui s’est vendu à 10 000 exemplaires l’année dernière. Les clients? Les commissions scolaires, les institutions d’enseignement, les jeunes eux-mêmes, et même les parents 5.

Peu de temps après, Marcel et François publient Les carrières de l’administration, sur le même modèle que le premier livre. L’année suivante, en l995, c’est au tour d’un livre consacré à 50 professions universitaires dans le domaine des sciences et technologies de voir le jour. Les guides sont réédités chaque année, tant le marché de l’emploi change rapidement.

Boom médiatique

Avec leurs premiers livres, Marcel et François bénéficient d’une couverture médiatique élogieuse. En septembre 1994, La Presse publie un article flatteur à leur sujet, intitulé « Cheveux long et culottes courtes. Leur look n’a pas empêché ces deux jeunes de devenir les plus importants éditeurs de guides de carrières ». En voici un extrait.

François Cartier et Marcel Sanscartier ne sont pas des hommes d’affaires. Cela tient sans doute au fait que l’un porte les cheveux longs et l’autre des culottes courtes et que leurs bureaux sont aménagés dans les sous-sols de la maison de la grand-maman de François. Mais leur entreprise, elle, est sérieuse. Non seulement elle est sérieuse, mais elle est reconnue dans le milieu très sérieux qui est celui des institutions scolaires et de l’enseignement supérieur 6.

Après avoir lu l’article, François et Marcel s’empressent d’aller rencontrer l’éditeur du journal pour lui proposer de collaborer. Il se montre très enthousiaste et leur propose une première chronique : François et Marcel deviennent pour lui des consultants en matière d’emploi. Le contenu des chroniques provenait des guides Ma Carrière, qui étaient donc réédités dans un format journal. François explique en quoi cette collaboration s’avère fructueuse pour tous.

Cette collaboration était bidirectionnelle et a amené à La Presse des contrats de plusieurs centaines de milliers de dollars par an pendant plusieurs années. J’écrivais avec eux de grandes parties de nouveaux projets. Pendant au moins trois ou quatre ans, cette collaboration très positive nous a donné beaucoup de visibilité. On était associé à ce grand média, ça a fait connaître l’entreprise – qui désormais s’appelle les Éditions Ma carrière – comme une entreprise qui publie des choses sérieuses dans les journaux.

Ces chroniques donnent aussi beaucoup de visibilité à François. On l’invite à une émission de RDI (la chaîne d’information continue de Radio-Canada). Il s’avère un excellent communicateur qui passe fort bien l’écran. Durant trois ans, il présente chaque semaine sa chronique sur l’emploi. C’est lui qui prépare les chroniques, qui propose les sujets et qui suggère les questions à lui poser. François se souvient de cet enthousiasme.

Je suis devenu un fond documentaire vivant. J’étais incollable. Je savais tout ce qui se passait dans le monde de l’emploi et de la formation au Québec : les nouveaux programmes, ce qui marchait, ce qui ne marchait pas. Je lisais toutes les publications plusieurs fois, j’en parlais nombre de fois dans toutes sortes d’activités, j’avais toutes ces rencontres avec la télé et les journaux qui font que tu régénères ton fond documentaire. Je le dis avec modestie, mais je pense qu’on était bon pour communiquer.

Il fera ensuite la même chose durant trois autres années à la chaîne TVA. De fil en aiguille, il devient un véritable personnage public, comme il l’explique.

J’ai eu la chance d’être là au bon moment et beaucoup de gens m’ont ouvert des portes. Ça nous a fait connaître. Au point où Pauline Marois m’a invité à ses réunions de planification sur des projets liés à l’éducation ou à l’emploi. Puis le Conseil de la science et de la technologie m’a demandé d’être membre d’un de ses comités de recherche. Plus tu es prêt à en donner, plus le monde t’en demande, et plus t’en donne! À ce moment-là, j’avais beaucoup de temps. Je travaillais tard la nuit. Je me suis bâti un réseau de relations assez incroyable. Parfois, je rencontrais des gens avec qui je ne savais pas trop ce que je pouvais faire mais, un jour, ils se retrouvaient sur mon chemin et les occasions se présentaient.

Déménagement, expansion

En l997, Marcel et François quittent le sous-sol pour emménager dans une ancienne usine située rue de Bordeaux, à Montréal. Les Éditions Ma Carrière enregistrent à ce moment un chiffre d’affaires d’environ un million de dollars. L’entreprise va encore prendre de l’expansion. Chantal est embauchée comme « développeur » et des vendeurs et des représentants sont engagés pour la seconder; Patricia devient permanente et, rapidement, la petite équipe passe à 8 ou 9 permanents; elle se stabilisera ensuite à 15 permanents, avec plus de 50 recherchistes et rédacteurs pigistes. L’équipe, âgée de moins de 27 ans en moyenne, compte des vendeurs, des rédacteurs en chef et une coordonnatrice des rédactrices en chef en raison du volume d’activité. Les rédacteurs en chef engagent les pigistes pour rédiger le contenu. L’installation dans de « vrais » locaux marque un tournant dans le développement de l’entreprise, par rapport au travail d’équipe notamment, remarque François.

On a longtemps été un noyau dur qui coordonnait un paquet de pigistes mais, à un moment, on a senti que ça minait le développement de l’entreprise d’être séparés. Une fois que tout le monde s’est retrouvé ensemble, on a vite saisi comment le simple fait d’être dans les mêmes bureaux et de se voir pouvait créer une dynamique intéressante, permettait d’aller plus loin, de générer de nouvelles idées, etc.

Mais les deux associés demeurent tout aussi proches de leur équipe et de leurs produits, notamment à l’égard du contenu, insiste François.

Je lisais tout ce que tous les journalistes écrivaient avant de publier, même si des rédacteurs en chef et des correctrices étaient passés avant. On a participé à tous les aspects de l’entreprise très longtemps. Probablement que ça a freiné en partie le développement de l’entreprise, mais c’est ce qui a permis que le niveau de qualité reste très élevé, et que l’on comprenne toutes les subtilités et les petites nuances qui font que les gens du milieu reconnaissent que tu fais du bon travail.

Dans cette ancienne usine de Cadbury, aux hauts plafonds en bois, François et Marcel installent des divisions très basses de manière que l’aire de travail soit complètement ouverte, sans portes fermées. Ils veulent que l’atmosphère demeure collégiale. S’ils doivent discuter d’un sujet plus confidentiel, ils se rendent au petit café du coin. Ils n’hésitent d’ailleurs pas à amener les membres de l’entreprise travailler à des dossiers importants sur une terrasse lors des belles journées d’été, comme Marcel le rappelle avec plaisir.

C’était une belle période. Je pense que les personnes qui travaillaient pour nous se sentaient intimement liées. Le produit était tout neuf, l’entreprise était en constante ébullition, on arrivait d’Ottawa avec un projet de 130 000 $, un autre de 200 000 $, les contrats étaient rapidement signés, c’était vraiment enthousiasmant. Il y a eu des périodes économiques moins faciles, en 1997 et en 1999, mais on est passé à travers. Plusieurs sont restés longtemps avec nous, en raison de ce qu’ils vivaient chez nous.

De l’édition sur mesure

De l996 à 1999, l’entreprise est suffisamment connue pour qu’on vienne lui demander de faire de l’édition sur mesure, ces produits s’ajoutant alors à leurs propres magazines et livres. Durant cette deuxième moitié des années 90, plusieurs organismes ayant le mandat de documenter l’évolution du marché du travail au Québec et au Canada voient le jour. Ces organismes ont des budgets pour des publications et les Éditions Ma Carrière se présentent alors comme un partenaire de choix, selon François.

On n’avait plus à faire de collectes de fonds, on avait juste à accepter l’argent et produire pour eux des livres, des magazines, des outils Internet, etc. On s’est mis à faire de l’édition sur mesure pour eux, à mettre à contribution nos forces de rédaction, nos forces de recherche, nos capacités de montage graphique et d’impression et on assemblait des produits clé en main qui correspondaient à leurs objectifs. C’était relativement facile de conclure ces contrats parce qu’on possédait déjà la structure de base et qu’il y avait beaucoup moins de travail préliminaire pour défricher le terrain, aller voir des annonceurs potentiels, etc.

Parmi toutes les occasions de contrat qui s’offrent à eux ou qu’ils arrivent à créer, François et Marcel doivent faire le tri et décider de ce qu’ils sont prêts à faire. Apparemment, leur flair et une idée claire de la mission de l’entreprise les met à l’abri de grosses déconvenues, soutient Marcel.

On est toujours resté près de la mission qu’on s’est donnée. On n’a jamais fait de plan d’affaires en bonne et due forme, mais il était clair que ce qu’on faisait, c’était des outils d’information imprimés, accessibles, bons marchés, intéressants, agréables à consulter. François et moi avons été très dirigés par notre flair. On a eu des occasions d’affaires, mais quand je ne me sentais pas à l’aise avec la personne en face de moi, quand je n’étais pas convaincu que je pouvais travailler avec elle, j’arrêtais. Parfois, on s’est lancé dans des contrats qui ont généré beaucoup d’insécurité parce qu’ils représentaient de véritables défis, mais c’était, selon moi, salutaire. L’insécurité en production, j’adore ça. Ça oblige à toujours tout valider et ne rien tenir pour acquis. Quand on travaillait à un contrat insécurisant, on savait qu’on allait tout faire pour arriver à se sentir à l’aise. Ça nous faisait avancer beaucoup.

Les Éditions Ma Carrière développent une foule de produits sur mesure pour divers organismes – brochures, dépliants, rapports pour les ministères, etc. François et Marcel créent d’autres produits et services sur Internet, comme des chroniques interactives et des services interactifs – avec le conseiller d’orientation virtuel, les jeunes obtiennent une réponse à leur question par courriel dans les 48 heures. Parallèlement, leurs guides connaissent un succès grandissant. En l998, le guide Les métiers qui recrutent et les carrières de l’an 2000 fait fureur, comme l’écrit Le Soleil 7 . Le livre est lancé à l’École des métiers de l’aérospatiale à Montréal, avec une très bonne couverture médiatique. En deux semaines seulement, il s’en vend 18 000 exemplaires.

Un succès croissant

L’année suivante, début 1999, les Éditions Ma Carrière publient le Guide pratique des carrières d’avenir du Québec qui dresse une liste des 120 professions et métiers les plus recherchés parmi les quelque 500 formations qu’offrent les établissements d’enseignement professionnel, technique et universitaire au Québec. Le guide fait également le point, faits et chiffres à l’appui, sur les perspectives dans les 34 grands secteurs d’emploi du Québec. Le lancement a lieu à l’École des métiers de la construction à Montréal, en présence de personnalités du monde de l’éducation. La couverture médiatique est, encore une fois, excellente. Le Nouvelliste de Trois-Rivières écrit en mars 1999 :

Lancé il y a moins de deux mois, Le Guide pratique des carrières d’avenir au Québec s’est vendu comme des petits pains chauds. Après l’écoulement des 30 000 premiers exemplaires, les Éditions Ma Carrière ont ainsi eu l’heureuse obligation d’en réimprimer 15 000 autres 8.

Un an plus tard, L’actualité témoigne aussi de leur succès :

Sérieux mais jamais ennuyeux, les guides de Ma Carrière sont une mine de renseignements sur les métiers et leurs filières. Et une réussite du tonnerre. Un chiffre d’affaire de deux millions de dollars et autant de lecteurs, 30 guides inscrits dans le catalogue, dont un best-seller frôlant les 100 000 exemplaires : Les carrières d’avenir au Québec 9.

Le succès des guides de Ma Carrière commence à faire des jaloux. Jusqu’alors, Marcel et François n’ont été inquiétés par aucun concurrent sérieux. Le seul, les Éditions Septembre, entend peu à peu se tailler une part dans ce marché si porteur que François et Marcel ont quasiment créé. Marcel se remémore cet événement.

Au moment de la sortie du guide Les carrières d’avenir au Québec, il n’y avait pratiquement que nous sur le marché. On était les précurseurs, les chefs de file. Plus tard, les Éditions Septembre sont devenues un concurrent sérieux. Ces éditions ont été créées par Denis Pelletier, un enseignant en orientation de l’université Laval, proche du ministère de l’Éducation. Il y a bien des années, quelqu’un au ministère a demandé un programme d’orientation et de choix de carrière, et M. Pelletier et les Éditions Septembre sont devenus pendant presque 20 ans le fournisseur quasi exclusif du réseau de l’éducation pour ce programme. C’est sûr qu’ils n’ont pas vu notre arrivée d’un très bon œil. En 1998, quand le ministère a annoncé l’abandon progressif des programmes d’éducation au choix de carrière aux États généraux de l’éducation, les Éditions Septembre venaient de perdre leur vache à lait! Du coup, M. Pelletier a commencé à observer ce qu’on faisait et a voulu nous rencontrer. Nous sommes donc allés à Québec, dans l’esprit de voir si on pourrait faire quelque chose avec eux. Ils nous ont reçus assez froidement et ont fini par nous dire de manière plutôt condescendante : « Vous savez, les gars, vous auriez intérêt à travailler avec nous. Peut-être même qu’on pourrait vous acheter. » On s’est regardé François et moi et, du tac au tac, François a rétorqué : « C’est peut-être nous qui allons vous acheter. » Ça a jeté un froid! Depuis, c’est plutôt la guerre.

En parts de marché, cependant, Ma Carrière semble avoir une belle longueur d’avance sur ce concurrent. Marcel analyse ainsi la situation des deux entreprises.

On a fait beaucoup de publicité et travaillé fort à se positionner comme chef de file. À un moment, on a même songé à lancer une publicité qui titrait : « N’attendez pas septembre pour choisir vos publications ». On l’a retirée à la dernière minute! On a toujours été plus forts du point de vue marketing et part de marché. Leur positionnement est différent du nôtre. Ils font de beaux produits de qualité, en couleur, mais le contenu, à mon avis, n’a pas la même qualité ni le même « punch » que le nôtre. Leurs façons de faire sont différentes. Si on parle de quelqu’un dans nos publications, on ne lui fera pas approuver le texte et le fait que cette personne ou institution ait acheté de la publicité ne changera en rien la critique qu’on pourra en faire dans le guide. On est reconnu pour ça. Ça nous donne beaucoup de crédibilité.

Un bilan provisoire

Au bout du compte, entre 1994 et 2000, le chiffre d’affaires des Éditions Ma Carrière a presque doublé chaque année, passant de 200 000 dollars à presque 2,5 millions fin 1999. Un parcours qui, de l’aveu de François, n’avait pas été planifié.

À ce moment-là, je n’avais pas une vision à très long terme. Je n’ai jamais été quelqu’un qui a une entreprise pour avoir une entreprise. Souvent, on a essayé de me faire dire ce que je ne ressentais pas, comme : « c’est beau l’entrepreneurship, tu es plus autonome, tu as moins de contraintes, tu décides ce que tu veux faire ». Ce n’est pas comme ça. Je gérais une entreprise parce que j’étais tombé dedans par hasard, ça marchait et j’étais content. Je n’avais pas l’objectif du genre, « un jour, il faut qu’elle ait cette taille-là, ou je vais la vendre quand elle aura cette taille-là ». Notre cheminement était tout autre. On s’est créé un emploi, ça marchait, on a continué à faire grandir l’affaire, ça marchait, on travaillait fort, mais c’était payant, très payant, et on continuait.

En 1999, François et Marcel rencontrent ceux qui allaient créer Jobboom. Rencontre qui débouchera sur une toute nouvelle aventure pour les deux associés, qui sont alors prêts à passer à une nouvelle étape de leur « mariage professionnel ». Voici comment Marcel explique leur longue association.

Travailler comme on l’a fait, François et moi, c’est un véritable mariage. Je me suis « marié professionnellement » avec François, pour le meilleur et pour le pire. Il y a eu le meilleur et le pire. Mais ce qui a fait tenir ce mariage, c’est le grand respect que l’on a l’un envers l’autre et la reconnaissance par chacun de l’apport de l’autre.

Dans ce duo, tous deux acceptent sans problème que François aille sur le devant de la scène tandis que Marcel œuvre plutôt dans les coulisses, à l’écart des projecteurs, comme l’indique lui-même Marcel.

Je n’aime pas être sur le devant de la scène. Je n’aime pas être le premier. Je ne me vois pas du tout président, par exemple. Je préfère travailler un peu plus dans l’ombre et obtenir la reconnaissance des gens qui travaillent avec moi, les entendre dire qu’ils sont impressionnés par ce que je fais, mais sans aller à l’avant-scène, sous les projecteurs. De ce point de vue, François et moi étions très complémentaires, parce que lui n’a aucune difficulté à être sur le devant de la scène et à s’exprimer. Donc, chaque fois qu’il y avait un lancement de livre ou autre événement médiatique, c’est toujours lui qui y allait. Moi, j’étais en arrière à préparer la salle, à faire en sorte que tout soit parfait et que François n’ait plus qu’à prendre le micro et dire ce qu’il avait à dire. François est un leader par son charisme et sa façon de s’exprimer, il peut convaincre facilement. Moi, je peux convaincre par l’exemple, par mes actions, et moins par les mots.

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  1. « Défricheurs de jobs », Anne-Marie
    Lecomte, L’actualité, 15 juin 2000. Voir l’article à l’annexe 2.
  2. CA : Comptables agréés du Québec; CGA : Comptables généraux licenciés du Québec; CMA : Comptables en management accrédités du Québec. Pour plus de détails sur ces trois ordres professionnels, voir les sites www.ocaq.qc.ca(CA), www.cga-online.org (CGA) et www.cma-quebec.org(CMA).
  3. évaluation uniforme : examen interprovincial pour les candidats à la profession de comptable agréé.
  4. « Cheveux longs et culottes courtes. Leur
    look n’a pas empêché ces deux jeunes de devenir les plus importants éditeurs de
    guides de carrières », La Presse, samedi 10 septembre l994. Voir l’article en annexe 2
  5. « Des outils pour aider les finissants : Cent fois sur le métier… », Le Devoir, 17 octobre 1995.
  6. « Cheveux longs et culottes courtes. Leur look n’a pas empêché ces deux jeunes de devenir les plus importants éditeurs de guides de carrières », La Presse, samedi 10 septembre l994. Voir l’article à l’annexe 2.
  7. « Un bouquin fait fureur », Le Soleil, mardi 3 mars l998.
  8. « Un véritable almanach du travail », Le Nouvelliste, 10 mars 1999.
  9. « Défricheurs de jobs », L’actualité, 15 juin 2000. Voir l’article en annexe 2.