Corporation Nortel Networks – La descente aux enfers

Centre de cas HEC Montréal
Ce cas porte sur la société Corporation Nortel Networks, ancien joyau des entreprises canadiennes. Enfant chéri des marchés boursiers, au début de 2001, Nortel a néanmoins goûté la médecine servie aux entreprises qui ne répondent pas aux attentes qu’a le marché à leur égard. Dans nombre d’entreprises, la surenchère de la part des dirigeants concernant les résultats escomptés est devenue monnaie courante, ce qui n’est pas sans influencer le travail des vérificateurs. Nortel n’a pas échappé à cette vague. La problématique de ce cas est justement d’examiner en quoi le travail du vérificateur est affecté quand une entreprise, un jour adulée par les marchés, se retrouve, presque du jour au lendemain, en contexte de restructuration de ses opérations.
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La société Corporation Nortel Networks (dite Nortel) figure parmi les joyaux des entreprises canadiennes1 . À ses débuts, Nortel était la division manufacturière de Bell Canada. Elle est deve¬nue depuis une « centrale Internet », complètement indépendante de BCE, puisque, en mai 2000, BCE décidait de se défaire de la quasi-totalité de son bloc d’actions dans Nortel en les transférant à ses actionnaires. Les deux sociétés ont connu une croissance spectaculaire et sont devenues des leaders de l’industrie des télécommunications (voir en annexe 1 l’évolution historique des deux sociétés).

Depuis longtemps enfant chérie des marchés boursiers, au début de 2001 et après, Nortel a néanmoins goûté la médecine servie aux entreprises qui ne répondent pas aux attentes que les marchés ont à leur égard. Au cours de l’année 2000, le titre de Nortel avait atteint des sommets encore inégalés, atteignant environ 86 $US (environ 125 $CAN) pendant l’été. Actionnaires, courtiers, analystes étaient aux oiseaux! Puis, à l’été 2001, c’est la descente aux enfers pour tout ce beau monde quand le titre s’effondre entre 9,75 $ et 14 $CAN (voir la charte du titre de Nortel en annexe 2). Après les événements du 11 septembre 2001, le titre a même chuté un certain temps à moins de 8 $CAN.

Comment expliquer cette réaction intempestive des marchés à l’égard de Nortel? Tant les analystes financiers que les courtiers et la presse financière se sont perdus en conjectures pour expliquer les revirements soudains du président directeur général de la société, John Roth, dans ses prévisions à court terme concernant les activités de la société. Un examen de la chronologie des événements entre novembre 2000 et avril 2001 nous éclairera peut-être davantage sur ce qui s’est passé.

La vie est belle!

Le 1er novembre 2000, voici les propos que John Roth tenait à l’intention des rédacteurs des chroniques d’affaires et de télécommunications.

Nous croyons fermement que notre pourcentage de croissance en produits d’exploitation et en béné¬fice par action découlant des activités de 2000 se situera aux environs de 40 %, comparativement au pourcentage de 1999. […] Nous nous attendons à ce que nos produits d’exploitation et nos bénéfices par action découlant des activités au quatrième trimestre de 2000 se situent entre 8,5 et 8,8 G2 $US et atteignent 0,26 $US l’action après dilution complète, respectivement. […] Lorsque nous envisageons 2001, nous pévoyons que le marché en général produira un excédent de 20 %. Étant donné notre excellente position sur le marché et notre primauté en matière de solutions Internet haute performance, nous croyons que notre croissance sera considérablement plus rapide que celle du marché, avec une croissance anticipée en produits d’exploitation et en bénéfice par action dans les 30 à 35 %. […] Pour le premier trimestre de 2001, nous estimons que nos produits d’exploitation et notre bénéfice par action découlant des activités se situeront entre 8,1 et 8,3 G $US et que notre action atteindra 0,16 $US après dilution complète, respectivement, ce qui correspond fidèlement à notre profil histo-rique de tendances.
(Extraits d’un communiqué de Nortel du 1er novembre 2000)

Dans cet esprit, le 14 décembre 2000, M. Roth confirme les prévisions de rendements annoncées pour le quatrième trimestre de 2000, de même que pour l’exercice financier 2000, le premier trimestre 2001 et l’exercice financier 2001. Non seulement affiche-t-il le même optimisme dans son communiqué, mais il reprend pratiquement les mêmes chiffres de croissance que ceux présentés dans son communiqué du 1er novembre.

Le 10 janvier 2001, Nortel réitère sa « foi » envers une croissance importante des marchés et annonce qu’elle envisage de continuer à recruter « agressivement » de façon à maintenir une main-d’œuvre en qualité et en quantité suffisantes pour satisfaire les besoins de sa clientèle et pour conserver son leadership dans les marchés en croissance. La société estime que 4 000 postes seront éliminés pour cause de rationalisation de certaines opérations mais, en tout et partout, le niveau de la main-d’œuvre devrait demeurer inchangé en 2001 par rapport à 2000.

Le 18 janvier 2001, Nortel annonce des résultats records pour l’exercice 2000, couronnés d’excellents résultats pour le quatrième trimestre. La société annonce notamment une hausse des produits d’exploitation de 42 % pour 2000 et de 34 % pour le dernier trimestre, ce qui concorde avec les prévisions annoncées le 1er novembre précédent. La société réitère aussi ses prévisions financières pour 2001.

Et voilà que tout bascule…

Le 15 février 2001, John Roth annonce que la société doit réviser ses prévisions pour 2001 étant donné la récession anticipée aux États-Unis. L’excédent de 20 % que la société avait anticipé pour le marché en 2001 est maintenant ramené à 10 %. Pour 2001, la croissance anticipée des produits est ramenée de 30 % à 15 % et celle du bénéfice d’exploitation par action est ramenée à 10 %. Quant au 1er trimestre de 2001, les prévisions de revenus passent de 8,3 à 6,3 G $US et le bénéfice d’exploitation par action anticipé passe de 0,16 $US à une perte d’exploitation par action anticipée de 0,04 $. Du même souffle, la société annonce une rationalisation de ses effec¬tifs qui devrait résulter en une réduction de 10 000 postes par rapport au 31 décembre 2000, quand Nortel employait environ 94 500 personnes (environ 83 500 à la même période en 1999).

Le 27 mars 2001, autre pavé dans la mare. John Roth annonce que les résultats pour le 1er trimestre de 2001 seront en deçà des prévisions révisées le 15 février. Les produits sont révi¬sés à la baisse, entre 6,1 et 6,2 G $US (au lieu de 6,3 G $US anticipés) de même que la perte d’exploitation par action anticipée, entre 0,10 $US et 0,12 $US (au lieu de 0,04 $). M. Roth annonce également de nouvelles réductions des effectifs, portant à 15 000 la réduction annoncée le 15 février.

Le 19 avril 2001, M. Roth annonce que c’est maintenant à 20 000 personnes (au lieu des 15 000 annoncés le 27 mars) que s’élèvera la réduction des effectifs à réaliser d’ici le milieu de l’année 2001.

Finies les prévisions…

En avril 2001, M. Roth, devenu plus prudent, renonce à fournir des prévisions, tant pour le prochain trimestre que pour l’ensemble de l’exercice 2001. C’est en ces mots qu’il justifie sa position :

Le manque de fonds disponibles sur les marchés de capitaux et l’endettement élevé de nombreux fournisseurs de services, conjugués au ralentissement économique aux États-Unis et à ses effets sur les autres régions du monde, continueront de limiter les dépenses d’investissement des fournisseurs de services. Nous croyons que toute reprise véritable des dépenses d’investissement est subordonnée à la rationalisation du secteur ainsi qu’à l’amélioration de la conjoncture économique. Comme l’ampleur et le moment de ces événements sont incertains, nous ne fournissons pas de prévisions financières précises pour le prochain trimestre, ni pour l’ensemble de l’exercice 2001.
(Extraits d’un communiqué de Nortel – 19 avril 2001)

Lors de son allocution à l’assemblée annuelle et extraordinaire des actionnaires de Nortel, le 26 avril 2001, John Roth affirme que, bien que 2001 s’annonce comme une année difficile, la société s’est engagée à suivre un plan de travail qui permettra de renforcer sa position concurren¬tielle. M. Roth explique que les priorités de Nortel consistent à atteindre la taille requise dans les conditions actuelles de marché, à maintenir des relations étroites avec ses clients et à s’assurer d’offrir un portefeuille de produits adapté aux besoins des clients. (Extraits du Rapport du 1er trimestre de 2001 aux actionnaires)

D’un événement à un autre…

Il était à prévoir que des investisseurs intenteraient des actions en recours contre Nortel par suite du revirement du 15 février. En effet, un certain nombre de recours collectifs, déposés aux États-Unis, en Ontario, au Québec, et ailleurs au Canada, sont intentés contre la société et certains de ses dirigeants. Ces actions allèguent des violations de la législation fédérale américaine et de celle des provinces canadiennes en matière de valeurs mobilières.

Pour le trimestre terminé le 31 mars 2001, Nortel enregistre des charges spéciales totalisant 388 M3 $US, attribuables notamment aux coûts de restructuration. Ces charges se rapportent surtout aux coûts liés à la réduction de personnel annoncée plus tôt en 2001 ainsi qu’aux frais de règlement de contrat et de location à l’égard des activités de restructuration. Des charges supplé¬mentaires devraient être engagées au cours du deuxième trimestre de 2001.

En février 2001, Corporation Nortel Networks Ltée (CNNL), principale filiale en exploitation directe de Nortel, finalise le placement de billets pour un montant de 1,5 G $US, ces billets arrivant à échéance le 15 février 2006 et pouvant être rachetés en tout temps au gré de CNNL.

Toujours en février, Nortel fait l’acquisition de la filiale suisse de JDS Uniphase Corporation, située à Zurich, qui conçoit et fabrique des puces stratégiques pour laser de pompage. Dans le cadre de cette acquisition, Nortel a émis environ 65,7 millions d’actions ordinaires. Une somme de 500 M $ a été incluse dans le prix d’achat à titre de contrepartie reportée et sera versée après le 31 décembre 2003 sous forme d’actions ordinaires de Nortel. Le nombre d’actions ordinaires qui sera cédé pourra être réduit dans la mesure où Nortel satisfait à certains engagements d’achat auprès de JDS Uniphase d’ici cette date. L’acquisition est comptabilisée au moyen de la méthode de l’achat pur et simple.

Cette transaction est signée deux jours seulement avant l’annonce par Nortel de ses mauvais résultats. JDS se retrouve avec un paiement en actions de Nortel amputé du tiers de sa valeur. Nortel est le principal client de JDS, pour environ 10 % de ses ventes de composants d’équipe¬ments de télécommunications par fibre optique. Le premier vice-président et chef de la direction financière de JDS, Anthony Muller, nie les rumeurs de poursuite contre Nortel, mais, du même souffle, confirme des discussions avec des avocats quant à la possibilité d’autres recours ou ajustements financiers : « Ce serait d’ailleurs un peu compliqué pour JDS Uniphase de poursuivre son plus gros client. »4

Comme les autres entreprises de télécommunications, JDS Uniphase, dont le siège social est partagé entre Ottawa et San José en Californie, connaît un ralentissement marqué de ses activités plus tard dans l’année 2001. Son troisième trimestre se solde par une perte nette de 1,29 G $US. En outre, la société supprime le tiers de ses effectifs, qui se situaient à 29 000 travailleurs au début de l’année 20015 .

En mai 2001, l’anxiété des investisseurs à l’égard du titre de Nortel allait connaître encore d’autres soubresauts. En effet, le 11 mai 2001, John Roth annonce la démission de Clarence J. Chandran à titre de chef des opérations, décision motivée par des raisons de santé. M. Roth annonce également qu’il compte se retirer en avril 2002. Finalement, le 2 octobre 2001, Frank A. Dunn, jusque là directeur financier chez Nortel, est nommé à la tête de Nortel en remplacement de M. Roth. Il entre en fonction dès le 1er novembre 2001 et M. Roth demeure vice-président jusqu’à la fin de 2002.

Le 8 août 2001, Nortel annonce son intention de procéder à un placement privé de billets de premier rang convertibles permettant de réunir des sommes de 1 G $US. Les billets sont offerts à des acheteurs institutionnels qui se montrent tellement empressés que Nortel doit augmenter le placement à 1,5 G $US, au taux de 4,25 %, échéant en 2008, pour satisfaire la demande. Finale¬ment, les acheteurs initiaux du placement privé lèvent leur option visant à acquérir des billets additionnels d’un capital de 300 M $US. De ce fait, le capital global du placement s’élèvera à 1,8 G $US.

Résultats d’exploitation en 2001

Après une perte nette de 2,6 G $US pour le 1er trimestre, terminé le 31 mars 2001, les résultats ne sont guère plus encourageants pour le deuxième trimestre, terminé le 30 juin 2001.

En effet, Nortel réalise une perte nette 19,43 G $US pour ce deuxième trimestre, dont 1,55 G $ résultant des opérations comme telles, le reste résultant du plan de réalignement des opérations que la société a annoncé en avril. La radiation de l’écart d’acquisition se rapportant aux acquisitions de Alteon WebSystems (acquise le 5 octobre 2000), de Xros (acquise le 2 juin 2000) et de Qtera (acquise le 28 janvier 2000) représente à elle seule une charge de 12,8 G $ pour le second trimestre de 2001. M. Roth annonce aussi qu’aucun dividende ne sera versé sur les actions ordinaires.

Enfin, ce ne sont plus 20 000 postes qui seront coupés, mais tout près de 45 000, son effectif se voyant ainsi amputé de près de la moitié de ce qu’il était au 31 décembre 2000. Au 30 septembre 2001, 27 800 employés avaient été avisés de leur mise à pied. De ce nombre, environ 10 800 sont des employés directs exécutant des tâches de fabrication, d’assemblage, de vérification et d’inspection associées à la production, et environ 17 000 des employés indirects affectés à la vente, au marketing ainsi qu’à l’administration, ou des directeurs de la fabrication. La réduction de personnel touche principalement l’Amérique du Nord et le Royaume-Uni. Ces coupures de personnel devraient résulter dans l’avenir en une économie avant impôt de 1 G $US par trimestre.

Au troisième trimestre, terminé le 30 septembre 2001, Nortel réalise une perte nette de 3,2 G $US. Une charge spéciale de plus de 1 G $US est présentée à l’état des résultats pour ce trimestre. Cette charge spéciale, liée aux activités de restructuration entreprises par la société au cours de l’exercice, se subdivise ainsi :

• 291 M $US pour la réduction de personnel;
• 278 M $US pour le règlement de contrat et frais de location;
• 447 M $US pour la réduction de valeur des immobilisations corporelles;
• et 7 M $US pour d’autres charges.

Enfin, pour connaître le détail des opérations, l’annexe 6 présente un extrait des états financiers de Nortel aux 31 décembre 1999 et 2000 et l’annexe 7 un extrait des états financiers intermé¬diaires pour les neuf mois terminés le 30 septembre 2001.

Travail à faire :

Nous sommes en novembre 2001. C’est la firme Deloitte & Touche qui a la mission de vérifier les états financiers de Nortel. Vous, CA, êtes chef d’équipe de cette opération. On vous demande de préparer un mémo de planification dans lequel vous élaborez la stratégie de vérification pour l’exercice terminé le 31 décembre 2001. Vous pouvez consulter, à l’annexe 3, le profil de la société et de ses activités.

L'étude de cas complète
Vous appréciez cette étude de cas? Bénéficiez du cas complet incluant la seconde partie de ce cas (1 page) et les annexes (17 pages) suivantes sur la boutique:
  • Evolution to an Internet Powehouse-Key Developments in the history of Nortel Networks
  • Charte du titre Nortel (NT) en $US
  • Profil de la société
  • Nortel – Conseil d’administration
  • Rapport du comité de vérification de la Corporation Nortel Networks
  • Rapport des vérificateurs indépendants
  • Corporation Nortel Networks États consolidés des résultats et du déficit
  • Partie B « Épilogue » (disponible pour tous)
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  1. Le présent cas a été rédigé à partir de documents publics exclusivement, soit des communiqués, des rapports financiers et autres documents émis par la société Nortel et des articles parus dans différents médias. Ces documents étaient disponibles sur les sites Web des organisations en question. Ce cas ne se veut pas une recension exhaustive de tous les faits concernant Nortel. Par contre, tous les faits présentés sont réels et aucun élément de fiction n’y a été inséré. Seule la partie « Travail à faire » appartient au domaine de la fiction.
  2. Le symbole de milliard est G (pour giga).
  3. Le symbole de million est M (pour mega).
  4. Ce paragraphe est extrait d’un article de La Presse daté du 21 février 2001 : « Nortel forcée d’expliquer les transactions boursières des ses patrons », par Martin Vallières, p. D1.
  5. L’information est extraite d’un article de La Presse daté du 27 juin 2001 : « JDS Uniphase fait 550 mises à pied à Ottawa », Associated Press.